LÉONARD DR VINCI
constante imitation (i). Il y avait surtout de6 têt«» de femmes dont la beauté était relevée par Vélé^ gance de leur coiffure, et qui devaient beaucoup ressembler à certains portraits, au crayon rouge, qu'on trouve en assez grand nombre parmi le^ ouvrages de Léonard,
Un voyage à Rome et la vue des monuments dXh tiques révélèrent à Verocchio sa véritable voca% tion, mais sans lui faire subir le joug de Tantiqui*^ té ; et Ton peut dire que sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, il fit son élève à son ^image. L'histoir0 de Tart n'offre pas d'exemple^ d'une pareille concordance; pour rcxprimer complètement, il faut recourir à la langue pbilo*» sophique de Leibnitz, et dire qu'il y eut entre les. esprits et les destinées de ces deux artistes, une sorte à^Iiarmonie préétablie. HdiVi^ aucun des deux la grâce n'exclut la force (a) : même admiration pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et romaine, même prédominance des qualités plas^ tiques (3), même passion pour le fini des détails
(i) / quali Leonardo sempre imito^ Yftsarî*
(2) A défaut de ces gracieux dessins dûnt parle Vasari» oa peut Toir la petite statue de David parmi les bronzes de la galerie des Uffizi^ et l'Amour monté sur un dauphin, dans la cour iuté* rieure du Palais- Vieux.
(3) Gela est évident pour Yeroccbio j quant à Léonard» nous ferons voir ailleurs que son économie de la lumière t^od prfs<*. que toujours à donner du relief aux formes.
dang les grandes comme dans Im petites oompd^ iitions, même importance i^ttachée à la perspective et à la géoniétrie dans leurs rapports avec la péiq^ tare, même goût prononcé pour 1^ musique ^ mém^ penchsmt à laisser un ouvrage Inachevé pour en oommencer un autre (i), et, ce qui eat encore plus frappant, même prédilection pour le cheval de bataille, pour le cheval monumental, et jK)ur les études anatomiques qui s'y rapportent. Si le malheur des temps ou le caprice des magia^ trats empêcha Léonard de peindre son fameux carton dans la grande salle du Palais^Viéux, à Flo* irence son maître avant lui avait poussé un travail .du même genre précisément jusqu'au mémepoinC avec tout aussi peu de fruit. Enfin, pour complet ter la ressemblance, Yerocchio, chargé d*ériger au plus grand homraie de guerre dp son siècle (a) ce monument colos^ dont Venise est si justement Aim, ne peut pas achever l'ceuvre qui couronnait M dignement sa carrière; Léonard, après avoir travaillé pendant quatorze ans à immortaliser par uii monument du même geitre la mémoire d'un autre guerrier non moins illustre, voit périr le
(4) Fece i cartoni d'alcuni quadri di Storie, e dopo H co» mincie a mettere in opei^a di colori; ma rimasero imperfetti* Vasari.
(2) C'était Barlhélemi Goleone, de Bergame, dont nou$ aurons occasion de parler ailleurs*
fruit d'un si long travail sous les coups des envahisseurs étrangers qui ne savent pas encore apprécier les productions de son rare génie»
Léonard, né en i452, ne quitta Florence pour Milan que vers i483, c*est-à-dire à peu près à répoque où son maître venait d'exposer à l'admiration publique, conquise d'avance, le groupe en bronze représentant saint Thomas qui touche la plaie du Sauveur ressuscité. Son biographe, dans sa concision systématique , nous laisse presque entièrement ignorer ce que fit Léonard jusqu'à l'âge de trente ans. La fameuse tête de Méduse qu'on voit encore à la galerie des Uffizi^ est à peu près tout ce qui reste des travaux qu'il exécuta pendant son premier séjour à Florence, et l'on chercherait vainement la trace de cette fameuse rondache qui lui valut son premier succès, et de cette Fierté à la carafe^ où l'on admirait tant les gouttes de rosée sur des fleurs (i), et du Neptune traîné par des chevaux marins^ et du carton d'Adam et Eve, la plus admirée des œuvres de sa jeunesse, sans parler de plusieurs portraits dont un au moins, celui d'Amerigo Vespucci, aurait dû être préservé de la destruction ou de
(i) Ce lableaU; qui avait appartenu à Clément VII^ est cité par d'Argen ville comme se trouvant encore de son temps au Vatican. Abrégé de la vU des peintres^ 1. 1, p. i48.
l'oubli par la célébrité du personnage qui portait ce nom (i).
En partant de Florence pour aller chercher fortune en Lombardie, Léonard était riche en acquisitions de tout genre. Sa liaison intime avec son condisciple Pérugin , fondée sur une sympathie au moins partielle et sur une généreuse admiration y Tavait dédommagé de la capricieuse indifférence de T^aurent le Magnifique; et à défaut du témoignage d'autrui il avait le sien propre, exprimé avec une simplicité pleine de franchise dans une lettre qu'il écrivit à Louis le Maure, dont il recherchait le patronage:
« Je puis conduire à fin toute espèce de travaux de sculpture en terre, en marbre et en bronze; de même en peinture je puis exécuter tout ce que l'on voudra, aussi bien que qui que ce soit (2). »
En effet Léonard était alors le premier peintre de l'Italie, puisque Raphaël n'était pas encore venu disputer ou partager cette gloire. Quant à la palme de la sculpture , on voit qu'il est plus modeste et qu'il l'abandonne tacitement à Verocchio, son maître.
(1) On cit6 encore le portrait d'un certain Scaramudcia, capitaine des Bohémiens.
(2) Celte lettre précieuse se trouve tout au long datis le !•' volume des Le'tere pUtoHche, p. 469.
Il offrait également ses services comme ingé-^. nieiir militaire et même comme inventeur de machines, formidables soit pour l'attaque, soit pour la défense. U avait poussé si loin ses études dans cette direction, et tellement multiplié ses expériences, qu'il n'aurait tenu qu'à lui de devenir le précurseur ou l'émule du fameux Pedro Navarro. Après avoir fourni à Louis le Maure les moyens de défendre ses États , il pouvait lui apprendre à les enrichir au moyen d'une autre science, de l'hydraulique, dont les applications pouvaient se faire sur une plus vaste échelle que partout ailleurs dans les champs de la Lombar-* die ; mais surtout il pouvait embellir la capitale par les créations de son génie, et exercer la plus salutaire influence sur une cour tant soit peu voluptueuse , où l'on pouvait contre-balancer le dangereu:t attrait du plaisir en la familiarisant de plus en plus avec la notion et la jouissance du beau.
Nul n'était plus propre que Léonard à jouer ce rôle. Outre que le charme de sa conversation exerçait un empire irrésistible sur les esprits, îl y avait dans son regard et dans l'expression de. son noble visage une sorte d'éloquence muette qui lui gagnait d'avance tous les cœurs (i); pre-
(1) Rra toHtô piaeevêUf nella cohvetsazUme ehe Utavû a
ET SOW ÉCOLE. 47
nait-il en main sa lyre d'argent à laquelle il avait lui-même ajouté des perfectionnements inconuuf avant lui^ il jetait ses auditeurs dans un véritable ravissement, surtout quand les sons harmonieui^ qu'il tirait de cet instrument perfectionné serr vaient d'accompagnement à ses improvisations poétiques (i), lycs musiciens de profession qui avaient passé leur vie à surmonter Tune aprèf Vautre les difficultés de leur art étaient commf abasourdis de ce podige , et ils le furent bien davantage quand un concours public , ordonné par Louis le Maure, vint constater aux yeux de tous la supériorité musicale de l'artiste florentin, JUes maîtres d'armes milanais, si renommés dan» toute l'Italie, découvrirent bientôt qu'ils avaient dans Jjéonard quelque chose de mieux qu'un rival, puisqu'en composant un traité de l'escrime il avait élevé à la hauteur d'une science cett# branche de l'éducation chevaleresque. 1a danse^ qui en formait une partie non moins essentielle, était un autre exercice dans lequel il n'excellait pas moins que dans le maniement des armes; et s'il avait figuré la lance au poing dans les tournois, il aurait pu lutter avec avantage contre les
sit gli animi délie genti, e l'aria sua ra$$erenava ogni çmimo Thesio, Vasari.
Ci) Sopra la lira carUO divinamente alF imprawiso, à\i Vtsiupi.
jouteurs les plus consommés, tant pour Tadres se que pour la force ; car de cette même main qui agissait comme un souffle magique sur les cordes d'une lyre et qui traçait sur la toile ou sur le papier ces contours si légers et si gracieux qui excitent en nous tant d'admiration , Léonard pouvait tordre le battant d'une grosse cloche ou plier en deux un fer à cheval, et lancer ou retenir à son gré le coursier le plus fougueux. L'équitation était à vrai dire son exercice favori , et même sa prédilection en ce genre fut poussée quelquefois jusqu'à l'extravagance, s'il est vrai, comme l'assure son biographe Vasari, que la pauvreté, qui le visita souvent, ne put jamais lui arracher le sacrifice des chevaux et des serviteurs qu'il entretenait à grands frais (i), par l'effet de cette humeur généreuse qui lui faisait acheter les oiseaux captifs pour avoir le plaisir de les rendre à la liberté; car, dît encore Vasari, il avait le cœur naturellement grand , et la générosité se montrait dans toutes ses actions (pi).
Génie supérieur et universel, travailleur infatigable, cavalier accompli, assez largement pourvu de tous les dons de la nature pour être à peu près
(i) Non avendo nulla del continua tenne tervitori e cavalH^ d€ quali si dilettà molto, Vasari.
(2) Aveva grandissimo animo ed in ogni iua aziône em gC' nerosissimo, Ibid-
indifféœnt à ceux de la fortune , comment Léonard fournira-t-il, sur ce nouveau théâtre, la carrière qui va s'ouvrir devant lui?
Si nous possédions des renseignements exacts sur les travaux de cette académie , clont il fut le fondateur et qu'il dirigea pendant de si longues années, nous pourrions peut-être nous faire une idée juste des services rendus par lui à l'école milanaise , et du genre d'initiation dont ses disciples lui furent redevables. A défaut de ces appréciations positives, on peut tirer parti des indications souvent incomplètes contenues dans les manuscrits même de Léonard, qui semble parfois avoir eu l'intention d'y condenser les matériaux d'un enseignement ésotérique. Il semblerait q[ue cette institution, jusqu'alors sans exemple éil Italie, ait eu pour but d'éclaircir et de résoudre toutes les questions relatives à la théorie et à la pratique de l'art. Ce que nous trouvons en germe et pour ainsi dire à l'état de lettre morte dans ses écrits épars, recevait sans doute de la parole vivante du maître tous les développements que comportaient le sujet et le but. Ce fut alors qu'il composa son Traité de perspective^ son Traité de la lumière et des ombres^ son Traité de la peinture {i)^ dans lequel
(i) Ce traité de Léonard, d'une concision rebutante au premier abord, peut être étudié avec fruit, mftme aujourd'hui. D a été publié en italien et tn français.
SO LEONARD DE VlîîCI
il annonce un ouvrage spécial sur les mouvem^n^ de rhomme, et un autre, le plus important de tous à ses yeux, sur les divines proportions du corps humain. Souvent c'était Louis k Maure lui-même (jui proposait les problèmes à résoudre, soit en vue des constructions et des embellisse*^ ments cjui le préoccupaient au moins autant que le gouvernement de ses États» soit pour provo» quer, de la part de son artiste favori, des solutions ingénieuses à des questions purement spéculati»ves, comme celle de savoir si la peinture est un art plus noble que la sculpture (i).
Il y aurait de l'injustice à juger les travaux de cette académie, et de celui qui en était l'âme, su?* les débris décharnés et souvent décousus qui noi^s ont été transmis par ses disciples; car ces Traité^ n'existent que soiis les formes qui leur ont été don* nées par d'autres mains que les siennes. Ce qu'i^ cherchait etx les composant ce n'était pas la stérile satisfaction d*amour-propre que procurent à leur auteur les compositions scientifiques ou littéral» res.'ll voulait approfondir les choses pour son pro* pre compte et pour celui de son école, et parait s'être assez peu soucié des applaudissements de se»
~ (1) Loiha2z6 dît que Léonard composa un livre en réponse S cette question^ et que sa conclusion fut : Çvanto più un' Qrte pùria seco fatiéa di corpo^ tanto jdù è vile, Tratialo^ lib. 2, dap.l4.
m^wamm^uj^i^jm.^
ET SON ÉÇQIJ;. |l
contemporains ou des suffrages de la postérité. Les ouvrages degtiné$ à paraître au grand jour et à éterniser sa mémoire, n'étaient pas traités avec plus d'amour et d'application que ces petits cbefi^ d'œuvre, produits spontanés de sa passion pour Tart, et qui nous font regarder comme d'inappréciables trésors les recueils dont ils font partie (i). On peut affirmer que jamais artiste ou écrivain n^ fut plus exempt de la maladie, si funeste aux arts et aux lettres, qu'on appelle l'impatience de jouir ^ et si je ne craignais de donner une expression exagérée à mon admiration pour son génie rt son caractère , je dirais que peut-être il fut indifférent à la gloire comme à la fortuqe.
Mais pour revenir à son enseignement académique, une note fortuitement consignée dans un de ses manuscrits nous met sur là trace des études par lesquelles il s Y préparait (2). Loin de se borner à consulter les ouvrages techniques de ses devanciers et de ses contemporains, il cherchait ses points d'appui, et parfois même ses inspirations, dans l'antiquité et dans les beaux génies du moyen âge. Il étudiait à fond le traité de Vitruve
(1) Je signalerai surtout le recueil de dessins originaux dans la collection de Windsor, et celui que possède Mi Yallardi^ à Milan.
(3) Cette note est citée dans le savant tràTaii de M. l)eléeiuze lur Léonard de Vinci, p. 64.
iî LEONARD DE VINCI
sur les ordres d'architecture ; il méditait les ouvrages philosophiques d'Albert le Grand, et il tâchait, comme Giotto, comme Orcagna, Botticelli et Michel-Ange, de puiser dans l'idéal poétique du Dante de quoi soutenir et fortifier son idéal esthétique, ce qui était d'autant plus facile à Léonard, que le symbolisme, dans la poésie comme dans Tart, avait un attrait tout particulier pour son esprit. Un sonnet de sa composition, qui nous a été conservé par Lomazzo, semblerait révéler en lui un poëte moraliste familiarisé avec les conflits intérieurs et doué des qualités de style analogues à celles qui le distinguaient comme peintre. C'est tout ce qu'il y a de plus précis et de plus serré pour la facture, et rien n'est plus noble ni plus sympathique que le retour personnel qu'il y fait sur lui-même. Il s'agit des rapports entre le vow loir et lepom^oir dans l'homme, rapports d'où dérivent toutes ses joies et toutes ses peines :
Chi non puà quel che vuol quel che pua voglia.
Ne sempre è da voler quel che si puote :
Speasopar dolce quel che torna amaro; Piansi già quel ch'io volsi, poi ch'io l'ebbi.
Quant à ses études sur Vitruve, c'était un tribut qu'il payait à l'engouement universel pour cet
écrivain récemment exhumé, traduit et commenté après plus de dix siècles d'oubli. D'ailleurs, le moine franciscain Fra Luca Paciolo, auteur de la trsKluction et du commentaire , était l'ami de Léonard, qui composa pour lui, avec son désintéressement ordinaire, son traité de la dmne proportion^ probablement parce que le moine comprenait mieux qu'aucun autre les tourments que donnait à l'artiste ce problème fondamental, de la solution duquel dépendait, selon lui, l'intelligence des principes, des vicissitudes et des procédés mystérieux de l'art antique. Il faut en conclure que la science des proportions, telle que la concevait Léonard, ne se bornait pas à une détermination générale de la mesure du corps humain, telle qu'on la trouve dans quelques digressions de Vitruve. Comme la découverte des trésors littéraires et artistiques de l'antiquité, bien que ralentie depuis un demi-siècle, se poursuivait encore de son temps, il pouvait espérer que les écrits de Parrhasius et d'Asclépiodore seraient exhumés à leur tour, et qu'avant de clore sa carrière, il saurait à quoi s'en tenir sur le fameux canon de Polyclète et sur les véritables causes de la supériorité de l'art grec. Que cette préoccupation ou plutôt cette obsession ait été un élan de sa jeune imagination, ou, ce qui est plus vraisemblable, le rêve sublime de ses vieux jours, elle met
ê4 LÉONARD DE VINCI
bors de doute la profonde impression produite iur lui par les deux ou trois voyages qu'il fit k Rome, impression préparée par les leçons de son maître et si bien fortifiée par ses propres études, que dans répitaphe latiqe composée pour lui de son vivant, par un ami qui tie la. composait ni malgré lui ni à ion insu(i}, l^éQnardvP^i* ^^^ modestie qui contraste avec tant d'autres inscriptions sépulcrales, n'admet aucun éloge, ni de ses ouvrages iii de sa personne, et après avoir dit brièvement tout ce qu'il ne f^t pas, il s'intitule tout simple» mexït F admirateur 4e^ anciens et leur disciple rs^ connaissant; et il ajoute : Une seule chose m* a fnançué^ leur science des proportiom ; jai /ait cê que faipuy que la postérité me pardonne (a).
TeJ devait être approximativement reesçmble des vues qui présidaient à l'enseignement d« Iiéonard, et les circonstances favorable» au mi^ lieu desquelles il se trouva placé, lui fournirent de belles et fréquentes occasions d'appliquer ses théories; car le souverain qui l'avait appelé à son service, doué de qualités médiocres pour le
(i) ttalîno Pîaito, fadtéur de cette épitaphe anticipée, était lé loême à qui Léonard aiwit demandé une épigramme pour le che« val monumental^ quapd le modèle acheYé fut exposé pour 11 première fois.
(2) Mîrator veterum dUclpulusque metnàr, jlM^uU una mihi tymmetria prisca, peregi Quodpotui : veniam da mhi^ poskritas.
j[OUvernei»eBt de ^3 États et pour eelui de %on àme, sortait pour aipai dir^ de iop caractère quand il ç'agisi^it d^ l'appréciation ou de Texéçution des grandes œuvres d'art» Soit que le goût de ce genre de magnifiœnoe lui fût naturel, soit qu'il voulût, rivaliser avec la dynastie des Médicis et surpasser toutes les autres, il attirait de toutes les parties de l'Italie, et même d'au delà des AlpeSf les artistes les plus éminents pour sa* tisfaire ce que j'appellerais sa passion dominante, si son ambition n'avait pas été si démesurée* Non content de continuer le$ grands monumeniss commencés par les Visconti, comme le dème de Milan et la chartreuse de Pavie, il voulut en ooiï* struire pour son propre compte ; et je signalerai comme son monument de prédilection l'église et le couvent des Dominicains de Sainte^Marief*deé*- Grâces. Dans tous ces édi&ces, ce n'étaient pas seulement la sculpture et la peinture qui étaient appelées à déployer tous leurs prestiges, en grandes et en petites dimensions} l'orfèvrerie re^ ligieuse, non moins féconde en merveilles à Mi* ian qu'à Florence (i), s'épuisait en combinaisons ingénieuses et pleines de goût pour orner les autels, les reliquaires, les oratoires, et pour mçttre
(1) Un document publié par Gaye prouve que, dans le xy* mMé, les Florentins faisaient exécuter beaucoup d'ouvrages d'orfétre* lie à Milan. Carteggiodegli artUH, vol. II, p. 364.
les moindres détails du culte public en liarmonie avec la majesté de l'ensemble. C'était l'époque où le célèbre ciseleur Caradosso Foppa, l'émule du Florentin Finiguerra et du Bolonais Francia, commençait à produire ces chefs-d'œuvre (i) qui, après avoir étonné les Milanais, furent ensuite si avidement recherchés dans toute l'Italie, si bien appréciés par Jules II et Léon X, et qui firent éprouver plus tard une admiration mêlée d'envie à Benvenuto Cellini (2). C'était encore l'époque où des peintres en miniature, nullement inférieurs à ceux qui brillaient alors dans l'école florentine, exécutaient pour Louis le Maure et pour son frère le cardinal Ascagne, promoteur non moins zélé de toutes les branches de l'art, tant de merveilleux ouvrages dont la dispersion a été facilitée par leurs petites dimensions, et dont on retrouve à grand'peine quelques débris parmi les trésors des collections publiques et privées (3).
(1) Ltspaix de l'artiste milanais n'étaient point des nielles comme celles de Finiguerra et de Francia, mais des demi-reliefs en or 00 en argent. Je crois qu'on en conserre une dans la sacristie du Dôme. Il excellait eu outre à faire des médailles d'or qui se portaient en guise de cocardes. Il vivait encore à Rome en 1523.
(2) C'est lui-même qui le dit dans ses Mémoires.
(3) Vasari cite un certain Girolamo comme le plus habile miniaturiste de Milan. Faut-il lui attribuer les miniatures qui ornent un manuscrit de TAmbroisienne, contenant un traité de musique dédié au cardinal Afcagne par un certain Florenzo?Il
ET SON ÉCOLE. hl
Sous ce rapport encore, l'école milanaise a été plus maltraitée que les autres, et le monument que nous possédons parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale en est d'autant plus précieux- C'est l'histoire du grand Sforza, écrite dans le dialecte populaire par le Crémonais Barthélemi Gambagnola, à qui un secrétaire de Louis le Maure avait imposé cette tâche. L'exécution des miniatures qui ornent le frontispice de l'ouvrage et celui de la préface, trahit si manifestement sinon le pinceau, du moins les inspirations immédiates de Léonard, que des juges compétents ont voulu y voir le travail d'un de ses élèves d'après les dessins du maître (i); et ce qui fortifie cette conjecture, c'est non-seulement le style classique des arabesques et la pureté de goût qui règne dans tous les détails de l'ornementation, mais surtout l'image de François Sforza à cheval, tel que Léonard avait dû le représenter dans le modèle en terre qui lui coûta tant de fatigues et tant de chagrins. Louis le Maure^ qui aimait l'art sous toutes les formes, eut, pour encourager celle-ci, un motif de plus, puisé dans sa complaisance conjugale ;
y a dans cette même collection un ou deux livres de prières qui furent faits pour Béatiix d'Esté et qui sont ornés de miniaturet d'un goût exquis.
(i) Waagen, Kunsiwerke undKûmller in Paris^ p. 367. Ce manuscrit fut apporté de Pavie par Louis XII.
iè LEONARb DE VlNCl
car Bèatrix d^Este, qu'il épousa en 1 492 , appréciait plus spécialement les trésors de cette espèce et ne recevait riett avec plus de reconnaissance. Ce Frère mineut* d'un couvent de Monza, connu de son temps sous le nom de Frère Antoine, qui empruntait tous ses types et souvent ses compositions à Léonat^ et à son école, et qui peignit des mis* sels pour la basilique de Saint-Pierre sous le pape Alejtaudre VI (î), avait sans doute eu pour premier patron le souverain de Milan, qui semble âVoir eu la passion des enluminures; car il en fkisàit mettre même à son contrat de mariage aVéc Béatril d'Esté (2) ; et ce qui prouve encore iiiieux jusqu'où allait son entbousiasme pour cette branche de l'art, c'est qu'il ne se contenta pas des produits indigènes et qu il voulut exercef éâeore une sorte de patronage en terre étrangère; ^ ce Ait probablement ainsi que des artistes de rAllemague méridionale exécutèrent pour lui les râi^siààntes miniatures d'une espèce de catéchisme où te jeune Maximilien Sforza est initié à la fois aux éléments de religîou et de chevalerie. A la «lité de l'alphabet, il y a les prières que l'enfant
. (1) On conserve au musée de Dresde le cooMnencemeat d'un ihksel atèé le portrait d^Vlexandre Vl> et une charmante minia» taré teprèS^ntahtla descente du Saint-Esprit, par Frère Antoin«|^ de Monza.
^ (S) Ob âoeumetit faU partie de la précieuse coUectioii de St*^ muei Rogers^ à Lon(fres.
It SON ÉCOLt. i«
doit réciter par cœur, et chaque lettre ixiitiàle présente une peinture analogue à Tinvocation. La partie du livre consacrée à Tinitiation chevaleresque renferme deux compositions comparables à tout ceque l'art a produit de plus parfait en ce genre (ï) ; mais Im leçons de morale et de courtoisie, entremêlées de mauvaises allusions historiques, donnent une singulière idée de l'éducation que recevait ce malheureux prince dans son exil dlnsprutket sont un digne acheminement à la triste carrière qu'il devait fournir.
Mais c'est surtout dans les branches supérieurea de l'art qu'il importe de signaler le patronage de Louis le Maure et le parti qu'il sut tirer du génie de Léonard. Ce dernier avait du commencer par subir la dure loi de la nécessité i^ peignant les
, (1) L'and repr^enttt l'eûfônt joaattt ^féo des^isetvut ea oa^) l'autre, une entrevue de Tenfant avec l'empereur Maximilien ; c6tte detnîèreest un véritable chef-d^œuvre. Les miniatures de la secondé partie^ toutes ftsftes médièores, «ont eertàinenieni d^uiM' autre main^ et les van qui les acctnapa^aeiit r«spir«nt It pltii hàsse Ûalterie.
I» jeune pHnce t%i représenté à cheval avec ce distiqué p^ur
Fa per Milano il conte innamorato E da tntê€ le damé é tontempkUo*.
Au-dessous du portrait de Lonb le Maur», on iitOèiAe insorip» tioa eu giliss 4e leçon pour son fils :
Mimleiff/tpattUnesti^.
Ce manuscrit se conserve au musée Trivulcê.
50 I.ÉONARD DE VINCI
maîtresses de son patron et en dressant des appa* reils de fêtes à Toccasion des mariages qui se succédèrent dans la famille ducale (i). Enfin, en 1 490, il fut adjoint aux architectes qui dirigeaient les travaux de la cathédrale et qui étaient tourmentés par le pj'pblème de la coupole, comme on l'avait été à F|prence du temps de Brunelleschi. Depuis le milieu du xv« siècle, le Dôme de Milan semblait pour ainsi dire inféodé à la famille des Solari. Boniforte Solari, successeur de son père Jean, et accapareur de la plupart des édifices religieux qui furent construits presque simultanément vers cette époque (2), déploya un zèle dont il faut lui tenir compte contre les envahissements du style de la Renaissance qui, en se substituant au style ogival^ menaçait de compromettre Tharmonie de la cpnception primitive. Son fils Cristoforo il Gobbo, qui lui succéda, voulut probablement continuer les traditions paternelles, car il eut des prises terribles avec ses collègues, et surtout avec On^odeo, architecte du Dôme comme lui, et jouant alors en Lombardie un rôle analogue à celui que Brufielleschi venait de jouera Florence,
(i) Le mariage du duc Jean Galéas ayec Isabelle d'Aragon, et celui de I.ouis lie ^aure a^ec Béatrix d'Esté*
(S) Outre le ^ôme, il eut Féglise de YJncoronata^ de Sanfa^ Maria délie Grazie, do Santa» Maria délia Rosa, et de Santa • Maria délia Pâcé*
Ëî SON ÉCOLE. . 6î
Ou à celui que Michel- Ange allait bientôt jouer dans la capitale du monde chrétien. En même temps qu'il s'occupait activement et presque despotiquement de l'achèvement du Dôme de Milan^ on le trouve, en 1492, partageant avec Ambroise le Bourguignon la direction des travaux de la Chartreuse, et en 1497 il devenait l'architecte de la catliédrale de Pavie, commencée par Bramante ; enfin, en i499î il se trouva tellement surchargé , qu'il demanda lui-même à être libéré de l'engagement qu'il avait pris de sculpter la moitié de la façade de l'église de la Chartreuse (i).
Le rôle de Léonard n'était pas facile avec un collègue à la fois si absolu et si populaire, d'autant plus que Tannée 1490 fut marquée par des débats extraordinairement vifs, sur la question jusqu'alors insoluble de l'érection de la coupole. Un congrès d'architectes nationaux et étrangers convoqué par Louis le Maure qui assistait souvent à ses délibérations, discutait avec animation les avantages et les inconvénients des divers systèmes. Les partisans de la Renaissance avaient pour eux la faveur du prince et l'opinion publique ; l'opposition, c^est-à-dire ceux qui voulaient l'unité de style dans le mouvement, avaient pour eux, outre lu logique et le bon goût, le suffrage des maîtres éminents qu'on avait fait venir d'AUe-
(1) Documents inédits, chez le comte Gaetano Melzi.
l3 tioif ABD DE vma
magne et particulièfement de Strasbourg. Au dedans, là véhémence des discussions alla jusqu'à nécessiter des réconciliations solennelles entre les architectes rivaux. Chacun à son tour présentait son modèle qui était aussitôt démoli par la critique, et ce fut ainsi que dans la séance du ^7 juin 149O) la plus mémorable et la plus orageuse de toutes, quatre modèles furent successivement rejetés. Au dehors, c'était une attente pleine d*anxiéte comme pour un grand intérêt national, et sur ce point la sympathie était complète entre le peuple et le souverain. Chez Pun, c^était un enthousiasme à la fois patriotique et pieux J chez Lotiis le Maure, c'était peut-être un sentiment plus personnel, mais du moins trèscompattble avec la générosité ; Car il Consacra une branche importante de son revenu à l'achève* ment de la coupole, et quand la mort lui ravit Béatrix, en i497î il voulut joindre à ce premier don, en guise d'offrande funèbre, le produit du droit que payaient les barques sur le canal de k Martezana.
Dans ce tourbillon d'idées, de projets et de dis* eussions, nous n'avons aucun moyen d^évâluer même approiimativementles services rendus par Léonard en sa qualité d'architecte. Un caractère comme le sien ne pouvait que chercher à s*eflFacer devant ces champions impétueux dont l'hu-
ET SON ÉCOLF. M
meur militante contrastaii tant avec se» habitudes calmes et méditatives; mais pendant qu'on Ini demandait ses conseils ou sa coopération pour l'œuvre du Dôme, on le dédommageait du peu d'alimei)t qu'y trouvait son activité en la dirigeant sur d'importants travaux qui devaient ;ijouter beaucoup à la richesse du pays, et on lui ménageait encore le loisir nécessaire pour se livrer aux études préparatoires qu'exigeait le monument colossal auquel il devait consacrer infructueuse* ment quinze de ses plus belles années : c'était la statue équestre que Louis le Maure voulait élever au fondateur de sa dynastie.
Pour comprendre le bonheur avec lequel liéo»
nard entreprit cette tâche, il faut ne pas oublier combien il avait été subjugué par les chefs-d'œuvre de l'art antique, A cet enthousiasme ^ qui n'avait fait que croître avec l'âge et l'étude, il faut joindre sa sympathie instinctive pour les qualités héroïques, surtout dans les hommes de guerre, et sa prédilection pour le noble animal instrument de leur gloire et compagnon de leurs dangers dans les batailles. Cette prédilection lui était commune avec André Verocchio, son maître, sur lequel la statue équestre de Marc- Aurèle semble avoir produit une impression extraordinaire (i); car la
(1) Cne petite copie en bronze de cette statue équestre atalt
vue de ce monument l'ayant élevé de Torfévrerie à la sculpture, il se mit à copier, parmi les objets de son admiration, ce qu'il y avait de plus propre à développer sa nouvelle vocation ; et quand il revint de Rome à Florence, son plus précieux butin fut sans doute cette tête de cheval antique dont parle Vasari, et à laquelle Verocchio joignit ensuite des dessins appropriés à cette étude spéciale, avec les mesures et les proportions requises pour changer les petites dimensions en grandes. Léonard ne pouvait manquer de tourner cette conquête à son profit. On eût dit que le maître et l'élève avaient dès lors le pressentiment de leurs destinées respectives. La Lombardie avait produit depuis un demi-siècle deux hommes de guerre héroïquement trempés et qui méritaient, parleur caractère comme par leurs exploits, que leurs images fussent toujours présentes aux regards de la postérité. Assurément, les sculpteurs habiles ne manquaient pas plus à Milan qu'à Venise; cependant, soit que ce genre d'ouvrage fôt au-dessus de leurs forces, soit que la renommée eût mieux servi leurs compétiteurs étrangers, ces derniers obtinrent la préférence, et ceux qui firent ou conseillèrent ce double choix n'eurent jamais besoin de s'en faire absoudre.
déjà été faite par Averulino 6nire i439 et 1457. Je croîs qu'elle e trouye aujourd'hui dans V^ngusteum de Dresde.
ET SON ÉCOLE. ê5
La statue équestre, trop prodiguée dans les temps modernes, est le monument héroïque par excellence, et c'est pour cela qu'on en a été si avare dans les siècles où les témoignages de la reconnaissance publique ont été réglés par la décence et par le bon goût. Il suffit de jeter les yeux sur la procession de cavaliers dans les bas-reliefs du Parthénon, pour se faire une idée de la noble simplicité avec laquelle l'école de Phidias traitait ce genre de composition ; et le monument de Marc-Aurèle, tel qu'il subsiste encore aujourd'hui sur la place du Capitole, prouve que cette branche de l'art se maintenait encore assez pure au milieu de la décadence générale, privilège assez naturel chez une nation où les vertus militaires ayant survécu à toutes les autres, il était juste que l'espèce de monument destinée à leur servir de récompense, restât debout parmi tant de ruines. La conservation de celui-ci importait beaucoup plus à l'avenir de l'art que celle de ces fas* tueuses colonnes transformées en piédestaux de statues plus ou moins colossales, invention capricieuse qu'aurait répudiée le génie grec même dans son déclin, et qui, méconnaissant à la fois les lois de la perspective et celles du goût, semblait ^vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage du néant des peuples et du despotisme des princes. Aussi les républiques italiennes dans
a« LÉONARD DE VINCI
leurs beaux jours n'adoptèrent-elles jamais ce symbole d'apothéose païenne qui répugnait trop à leurs idées chrétiennes j et même, quand Ten* thousiasme pour l'antique eût débordé au xvj* siè« cle toutes les traditions du moyen âge^ on se contenta de reproduire les bas-reliefs où sont trao^ avec autant de vigueur que d'élégance les exploits de l'empereur Trajan, I>es cités les plus riches et les plus jalouses de l'immortalité de leurs grands hommes de guerre » aimèrent mieux les immortaliser d'une autre manière (i). Une peinture murale , les représentant à cheval dans l'attitude du commandement, tint long-r temps lieu de statue équestre, et cette récompense fut trop rare et trop judicieusement décernée pour qu'elle pût rien perdre de son pri^; et quand la découverte du monument de Rbirc-Aurèle (a) vint enhardir et inspirer les artistes florentins, le bon goût, d'accord en ceci avec la jalousie ré-» publicaine> empêcha si bien de prodiguer cette dispendieuse et suprême distinction ^ qu'à Tex*» ception de çleux ou trois villes sur lesquelles ont pesé des dynasties impures , il n'y a pas de lieu
(4) Ll Q#l9liM qu'on T^H mr U plaee dt )a Trinité à Fbrenee fut élevée au xn*' siècto^ caais pour être surmoptée par une statue de la Justice.
<fl) La irtatiie éqa0^re de Mare-Aurèie^ trouvée mt le forum •n iiêli m fut placée devani Tégliâe de SainWean de^Latnm que sous Sixte IV.
en Italie où la statue équestre ne satisfasse pleinement le spectateur, au point de vue du souvenir historique aussi bien qu'au point de vue dfe l'art. Après le chef-d'œuvre de Donatello, à Padoue, et celui d'André Verocchio, à Venise, il était difficile de remplir et il paraissait impossible de surpasser l'attente publique ; et cependant les témoignages contemporains sont unanimes à décerner cette louange à Léonard.
L'habitude où l'on a été depuis trois siècles de le regarder seulement comme un grand peintre, et la disparition totale des ouvrages plastiques qui furent achevés ou ébauchés par lui, disposent naturellement à l'incrédulité le lecteur à qui l'on veut persuader que Léonard de Vinci fut un sculpteur de premier ordre; et cependant ce mérite ou du moins cette tendance se remarque souvent dans l'ordonnance même de ses tableaux et particulièrement dans la fameuse fresque qu'il peignit pour le réfectoire de Sainte-Marie-des- Grâces. On pourrait presque dire que pour lui la peinture était l'art de reproduire une composition plastique sur la toile ou sur toute autre surface plane ; aussi ses travaux préparatoires et sa distribution des ombres et des lumières avaient-ils surtout pour but de donner aux figures le plus de relief possible. Voilà pourquoi nous admirons dans les siennes le modelé encore plus que l'ex*
e«^ LÉONARD DE VlItCI
pression. Cest aussi pour cela que les écrivains qui ont parlé de lui avant Vasari, ont à peine fait mention de ses ouvrages de peinture, et n'ont voulu voir et signaler en lui que le grand sculpteur. Paul Jove, originaire de Côme , contemporain de Léonard, et observateur assez judicieux pour constater avec compétence sur quoi portait plus spécialement l'enthousiasme dont ce grand artiste était Tobjet, lui a consacré quelques lignes dans une de ses compositions historiques ; mais ce n'est pas pour s'extasier sur les merveilleux produits de son pinceau, dont un seul est désigné par l'historien assez superficiellement, comme si la peinture avait été un simple accident dans la carrière de Léonard et une sorte de déviation imposée à son génie, car il affirme positivement que la sculpture était son travail de prédilection (f).
Un autre témoignage plus décisif encorCy» quoique purement négatif, est celui de ce moine franciscain, Fra Luca Paciolo, pour qui Léonard, en retour de son commentaire sur Vitruve, composa son traité Z>e la divine proportion, et qui, dans un ouvrage où il parlait accidentellement des peintres les plus illustres de son temps (i494)î omettait le
(I) Plasticem ante alia penkillo prœponebaf , cité par Bos-
nom d'un ami dont le pinceau avait déjà fait éclore plus d'un chef-d'œuvre; mais cette omission fut amplement réparée par l'auteur en iSog, quand la renommée que Léonard s'était acquise comme peintre n'était plus absorbée par la stupéfaction qu'avaient éprouvée les Milanais, le jour où le modèle de la statue équestre fut exposé à leurs regards pour la première fois (i493).
Ce prodigieux succès avait été préparé par d'autres travaux plus humbles, mais non moins parfaits dans leur genre , et destinés à satisfaire à des besoins d'un autre ordre; c'étaient des têtes de Christ ou de Madone, des bustes de vieillards, et surtout des figures entières ou de simples têtes de l'Enfant Jésus, sculptées ou pétries avec une prédilection toute particulière et empreintes de cette grâce inimitable et de cette suavité d'expression qui sont le principal charme de ses tableaux (i).
Mais tout cela n'était rien en comparaison des études infinies auxquelles il se livra, pour ne rien laissera la fortune de ce qu'une application per-^ sévérante pouvait lui enlever. Il se familiarisa de
(1) C'est à Lonuizzo que nous devons le peu de renseignements que nous possédons sur les sculptures de Léonard. Lomazzo luimême avait une petite tête d'Enfant Jésus dans sa collection. Trattato^ lib. % cap. 8, 14. — M. Thiers possède une petite figure en ivoire, d'un travail exquis^ qu'il serait difficile d'attribuer à un autre qu'à Léonarcl ,
plus en plus avec Tanatomie musculaire du cheval considérée par rapport à ses attitudes et ses mou*' vements, et il ne négligea point les données fournies par rhistoire de son héros pour déterminer le caractère qu'il donnerait à Tensemble du monument. Un document précieux conservé dans la collection de Windsor (i), nous fait pour ainsi dire assister au lent et pénible enfantement da cette grande oeuvre. On voit que l'artiste hésita longtemps s'il ferait un cheval de parade ou un cheval de bataille; un général dans le calme exercice de l'autorité militaire ou dans l'élan plus pittoresque d'une charge j s'il se conformerait aux traditions antiques, qui étaient aussi celles de son maître, ou si le repos relatif, cette loi su*preme de l'art grec, serait sacrifié aux exigences de Timagination populaire qui ne conçoit son héros qu'en action^ et qui veut que cette action soit surtout caractéristique. L'idée toute cbré^ tienne de présenter symboliquement Timage de la mort en même temps que celle du triomphei eut aussi son tour parmi celles qui se présentèrent successivement à l'esprit de l'artiste (:?); mais elle était trop contraire à la pure tradition et penchait trop vers le pittoresque pour qu'il s'y arrêtât
(1) Ces études font partie d'un recueil dont nous parlerom ailleurs a^rac plus de détails.
(2) Ibid.
longtemps. Le parti quHl adopta définitivement Semble avoir été une espèce de compromis qui conciliait l'absolutisme classique avec la liberté tiécessaire à la vie de Fart comme à celle des lettres. Un passage de l'historien Paul Jove nous apprend que le monument dont il est ici question , et qu'il put ^oir avant sa destruction, était aussi remarquable par soti originalité que par sa grandeur^ et que Léonard s*était inspiré des chevaux des Dioscures bien plus que de celui de Marc^ Aurèle (i).
Enfin, après dix années d^attente, la statue équestre parut au grand jour, et bien que ce ne fùd encore qu'un modèle en terre, il n*y eut aucune restriction à l'admiration publique. La supériorité de ce monument sur tous les autres du même genre fiit reconnue et proclamée d'un bout à l'autre de l'Italie ; et c'était sans doute pour avoir recueilli un dénier écho de ce juge* ment des contemporains, que Lodovico Dolce^ dans son dialogue de la peinture, écrit un demi«% siècle plus tard, représentait Léonard comme un génie sublime, toujours mécontent de ses propres oeuvres, qui excellait en tout, mais qui excitait la stupeur par sa manière de faire les chevaux {stu-pendissimo in far cas^alli).
iX) Les propres paroles de Paul Jôve, sont : Cujm iDehtnenr ter incUati et anhelantis habitu...^
V2 LÉONARD DB VlNCt
Désormais l'œuvre d'art était consommée pour I^onard, et Topération mécanique qui restait à exécuter pour la mettre en état de braver les injures du temps et celles des hommes, était impuissante à enchaîner une imagination aussi mo* l^ile que la sienne; aussi son activité déjà partagée entre plusieurs tâches simultanées, commençât-elle à se porter plus spécialement sur la fresque (lu réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces. Bandello raconte , dans une de ses Nouvelles, qu'il lui est arrivé plus d'une fois de voir Léonard quitter brusquement sa statue équestre pour venir au milieu du jour, par les plus fortes chaleurs de la canicule, achever un trait ou un contour par deux ou trois coups de pinceau, comme s'il avait eu besoin de se soulager ainsi d'une trop forte préoccupation. D'autres fois, suivant le même témoin oculaire, il était tellement absorbé et captivé par son travail, qu'il y restait depuis le matin jusqu'au soir sans songer à boire ni à manger (i). A plus forte raison oubliait-il qu'il avait ;i changer son colosse d'argile en un colosse d'airain. Ce fut ainsi que les jours et les années s'écoulèrent, sans qu'il trouvât le temps d'y mettre Li dernière main. Les acclamations par lesquelles
{\)Novella 58, parie 1'», dans la'Dédicacc à Giiievra Rangona Gonzaga.
liT SON KCOLE. 73
fut saluée au printemps de 1 496 la statue équestre de Barthélemi Coleone, qui venait d'être exposée toute radieuse sur son piédestal, ne purent rien changer à ses habitudes dilatoires (i). fl vit sans s émouvoir les nuages s'amonceler à Thorizon, l'invasion étrangère menaçante, la patience des Milanais poussée à bout, et toutes les chances en faveur du premier usurpateur qui promettrait un adoucissement à la misère publique. Enfin l'orage éclata en 1 499, et l'édifice politique construit par la dynastie des Sforza, ne se trouva pas moins fragile que le monument élevé par Léonard à son fondateur; ils disparurent l'un et l'autre dans la tourmente. Heureusement pour l'artiste, il n'avait pas concentré toute l'activité de son génie sur cette statue d'argile devenue le jouet et le point de mire des arbalétriers gascons. Si le ciseau du sculpteur était irrévocablement brisé, le pinceau du peintre conservait encore toute sa magie, et dans ce domaine de l'idéal, il lui restait encore de grandes choses à faire.
Lomazzo, dans son Traité de la peinture, a voulu caractériser les grands peintres qui appartiennent à l'époque culminante de l'art, en assignant à chacun d'eux un attribut choisi parmi
^ (1) Cicogna, îscrizioni veneziane, t. 11^ p. 299. — Il est dit dans le journal de Marin Sanudo que la statue avait été dorée.