ADORATION DES MAGES
(Musée des Offices.)
LÉOiNARD DE VINCI. 27
calmes, et plus que tout sa grâce exquise en qui semble prendre conscience d'elle-même toute cette grâce des choses. Le musée des Offices possède un dessin, étude pour la tête de la Vierge, qui confirme l'authenticité du tableau et que quelques critiques, je ne sais pourquoi, ont contesté.
V Annoncir/tion do, Florence (Offices), qui reproduit dans de plus grandes dimensions et avec quelques changements, celle du Louvre, doit-elle être attribuée au Vinci? Je suis très tenté de le croire, en dépit de ceux qui la donnent à Roderigo Ghirlandajo.
Sur un feuillet, où se voient avec une tête de vieillard des croquis de roues, on lit : « ...bre 1478 inchominciai le due Virgine Marie. » Quelles sont ces deux Vierges? ont-elles été achevées? Il est bien difficile de le dire. Mais si rares que soient les œuvres de cette première période, nous pouvons établir que déjà Léonard a dégagé de la légende de la Vierge ces scènes intimes, familières, oi^i le divin ne se distingue plus de l'humain, la r^eligion de la délicatesse et de l'élévation des sentiments naturels.
A défaut de tableaux, consultons quelques dessins, projets d'œuvres dont nous ne savons rien, qui n'ont pas été exécutées, images du moins un instant caressées par l'imagination de l'artiste. Ici (Windsor) la Vierge s'appuie du genou gauche à terre, sur son genou droit relevé l'enfant est assis, et des deux mains il saisit le sein de sa mère qu'il presse des lèvres, en levant les yeux vers elle ; à droite saint Jean, les mains jointes, s'avance d'un mou-
vement plein crélan; là, la Vierge s'est agenouillée, elle ouvre les bras et l'enfant couché sur un coussin lui tend les mains (Windsor). Voici une scène plus familière encore : la Vierge est à demi couchée à terre, la jambe droite étendue, la jambe gauche ramenée vers la première; dans une vague rêverie elle regarde Jésus, qui, la tête pressée contre sa poitrine, de ses petites mains caresse le sein maternel; sur le banc très bas, où du bras gauche elle s'accoude, saint Jean serre de toutes ses forces un petit chat contre lui. La Sainte Anne du Louvre nous montre, dans une œuvre magistrale, le succès de cet effort pour unir la grâce irréfléchie de l'enfant et de l'animal.
La Madonna Litta (Ermitage de Saint-Pétersbourg) n'est qu'une copie, mais exécutée par un des bons élèves du maître et qu'il a pu retoucher. Elle reproduit une œuvre de l'époque florentine. Le musée du Louvre (livre de Vallardi) possède un précieux dessin pour la tête de la Vierge: l'attitude est la même, l'expression est différente; l'œil plus ouvert regarde fixement, le coin de la lèvre est un peu abaissé, et la sérénité du visage se voile d'une ombre de mélancolie.
Notre Vierge aux Rochers est-elle antérieure au départ pour Milan? Longtemps on a répondu presque unanimement par l'affirmative, aujourd'hui on le conteste sur la foi d'un document qui semble bien se rapporter à ce tableau. Il reste qu'elle a dû être exécutée au début du séjour à Milan et qu'elle est encore dans la manière florentine. Il faudrait de longues pages pour exposer les
Cliclié Xeurdeiii.
LA VIERf.E AUX BALANCES.
(Musée du Loiixie.
discussions et les niaises polémiques qui se sont multipliées autour de ce chef-d'œuvre. On a reculé la date au delà de toute mesure ; on l'a traité de copie et même « de mauvaise copie », dont l'original serait la Vierge aux Rochers acquise en 1880 par la National Gallery de Londres, pour la somme de 250 000 francs.
L'authenticité du tableau du Louvre est indiscutable; il nous vient de la collection de François V\ On trouve à Turin (tète de l'ange : direction du regard), à Windsor, à notre Ecole des Beaux-Arts (dessin de la main étendue de l'ange), au Louvre (dessins des têtes de Jésus et de saint Jean) des dessins qui achèvent de faire la preuve. La réplique qui est aujourd'hui à la Galerie Nationale et qui ne diffère que par l'attitude de l'ange, a dû être exécutée plus tard sous les yeux et peut-être avec le concours de Léonard : déjà, au temps de Lomazzo, elle ornait une chapelle de l'église San Francisco à Milan. Le tableau du Louvre a noirci, il a dans son ensemble quelque chose de dur, d'un peu heurté, mais les défauts mêmes qu'on lui reproche ne sont pas des défauts d'élèves. Tout y est plus aigu, plus expressif que dans le tableau de Londres qui fait l'œuvre plus aimable et moins intense. La tête de notre Vierge est exquise. Nul n'a mieux dit de u l'éternel féminin » ce que surtout nous en oublions : c'est visible sur ce visage transparent, où tout est amour jusqu'à la pensée, le charme d'une àme qui doit infiniment soulTrir parce qu'elle peut infiniment aimer, mais qui, dans son amour même, trouvera le courage, la force,
le prodige d'une vie inépuisable dans sa fécondité. Avant d'avoir quitté Florence, Léonard avait donc fixé déjà son type de la madone, arrêté dans leurs grandes lignes ces scènes intimes, dont Raphaël se souviendra pour sa gloire [Vierge au voile^ Belle Jardinière^ etc.), que parfois il imitera directement [Vierge Esterhazy). Déjà il avait cet art de composer, et cette science du clair-obscur, ce bonheur d'attitudes et cette puissance d'expression qui feront de tous ses contemporains, du Pérugin [Vierge du musée de Nancy) comme de Lorenzo di Grcdi, de Michel- Ange comme de Raphaël, plus ou moins ses imitateurs.
Qu'avant 1483 il fût en pleine possession de son génie, c'est ce que plus que tout le reste établirait un tableau inachevé, V Adoration des Mages ^ aujourd'hui au musée des Offices, s'il était possible d'en fixer la date avec certitude. En mars 1481 les moines de San Donato a Scopeto, près de Florence, le chargèrent de peindre un tableau pour la décoration du maître autel de leur église. D'après le contrat, il devait toucher trois cents florins d'or, mais sous condition d'avoir achevé son œuvre en vingtquatre mois, trente mois au plus. Il commença le tableau, comme le prouvent les livres du couvent qui portent en compte les couleurs achetées par lui. Mais il lassa par ses lenteurs la patience des moines qui en furent pour leurs frais : « Le temps s'ccoula et nous éprouvâmes du dommage. » Filippino Lippi, substitué à Léonard vers 1496, peignit pour les moines une Adoi^ation des Mages qui est aujourd'hui aux Offices, auprès de l'esquisse du maître.