CHAPITRE III
SUCCÈS DE LÉONARD A MILAN — IL EST NOMME DIRECTEUR DE l'académie des BEAUX-ÀRTS
Le prince et la princesse dont on célébrait ce jour- là les fiançailles étaient encore, pour ainsi dire, des enfants. Jean-Galéas Sforza avait à peine quinze ans, et il était d'une constitution frêle et délicate qui le faisait paraître plus jeune. La princesse Isabelle n'avait pas encore atteint sa douzième année. Le mariage ne devait se célébrer que dans trois ou quatre ans au plus tôt. En attendant, la princesse resterait dans un couvent à Milan , et son futur époux continuerait son instruction, un peu en retard, disait son oncle Ludovic, par suite de la faiblesse de sa santé, qui ne lui permettait pas une application soutenue et sérieuse.
En effet, jusque-là le jeune duc ne s'était,
pour ainsi dire, occupé que de jeux, d'amusements enfantins et de quelques arts d'agrément, tels que le dessin, et surtout la musique, pour laquelle il montrait un goût prononcé. Jamais il ne s'était appliqué ni à l'étude des langues, ni à celle de l'histoire ni d'aucune autre science. A peine avait-il acquis quelquesunes de ces connaissances indispensables à l'éducation, je ne dirai pas d'un prince, mais du fils d'un simple particulier, bourgeois ou artisan, qui se respecte et qui connaît ses devoirs de père; encore, le peu qu'il savait, il le tenait de Bonne de Savoie, sa mère : c'est elle qui lui avait enseigné les premières notions de la religion, et qui lui avait appris à lire et à écrire. Mais l'accomplissement de cette tâche n'avait pas été sans difficulté; car l'enfant, quoique doué de beaucoup d'intelligence, montrait un esprit paresseux, indolent et peu réfléchi. Aussi le regret que lui avait causé la séparation de sa mère avait été singulièrement adouci par la liberté entière que lui laissa son oncle de se livrer à l'oisiveté ou à des amusements puérils, sous prétexte de ménager sa santé.
Plusieurs prétendaient qu'avec un peu de fermeté on aurait facilement triomphé de cette indolence, et qu'on serait parvenu, sans beaucoup de peine, à lui donner une instruction et
une éducation convenable à son rang; mais, ajoutait- on plus bas, il n'entre probablement pas dans les vues de son tuteur de l'initier de bonne heure à l'art de gouverner, et il tient sans doute à prolonger l'incapacité de son pupille, afin de prolonger d'autant son pouvoir.
Cette dernière opinion était partagée par le prince Alphonse d'Aragon % le père de la jeune fiancée; cependant ni lui ni son père n'avaient hésité à rechercher cette alliance, au moyen de laquelle ils espéraient dominer à Milan sous le nom du jeune duc Jean-Galéas, dont ils connaissaient l'incapacité. Aussi Alphonse eut-il soin de stipuler, dans le traité qui eut lieu à l'occasion des fiançailles, que le jour même de son mariage son futur gendre serait remis en pleine possession du gouvernement de ses États. Ludovic, qui avait deviné le but du prince napolitain, acquiesça sans difficulté à une condition qu'il n'était nullement dans l'intention de remplir. Ainsi il y avait des deux côtés une égale mauvaise foi, qui du reste ne profita guère ni à l'un ni à l'autre.
Mais revenons à la fête donnée au palais ducal en l'honneur des jeunes fiancés, fort étrangers
' Alphonse d'Aragon, duc de Calabre, était héritier présomptif du trône de Naples, occupé alors par Ferdinand d'Aragon, son père, déjà avancé en âge.
l'un et l'autre aux vues politiques et ambitieuses fondées sur leur union future.
Une société nombreuse et brillante, formée de l'élite de la noblesse milanaise et des seigneurs napolitains de la suite du duc de Galabre, était réunie dans les salons et dans les jardins du palais, qu'éclairait une illumination a giorno. Un orchestre composé de musiciens d'élite faisait entendre de temps en temps d'harmonieux accords, et alternait avec des jeux scéniques et autres divertissements variés.
Léonard s'était rendu à l'invitation du régent ; seulement il avait attendu que la fête fût bien en train, pour se glisser inaperçu au milieu de la foule. Il resta longtemps à l'écart, observant, selon son habitude, ce qui se passait sous ses yeux, lorsque tout à coup Ludovic le More, l'ayant remarqué, courut à lui, le fit avancer au milieu du salon et le présenta au duc de Galabre, aux jeunes fiancés et aux nobles hôtes qui les entouraient. Ce n'était pas un inconnu, au moins de nom, pour la plupart d'entre eux. Gentilhomme par sa naissance, plus illustre encore par ses talents, Léonard n'était pas déplacé dans la plus haute société ; ajoutons que le charme de sa conversation exerçait un empire irrésistible sur les esprits, et qu'il y avait dans son regard et dans l'expression de son noble
visage une sorte d'éloquence muette qui lui gagnait d'avance tous les cœurs*. Aussi fut-il accueilli avec une ferveur marquée de la part de tous ceux à qui il avait été présenté. Léonard répondit à ces avances avec une aisance parfaite; et lorsque Ludovic le pria de se faire entendre sur la lyre, son instrument favori, il acquiesça simplement à sa demande, sans se défendre par une fausse modestie. Alors, se plaçant sur une estrade, en avant de l'orchestre, il prit en main sa lyre d'argent, qu'il avait luimême façonnée et à laquelle il avait ajouté des perfectionnements inconnus avant lui. Dès les premières notes de son prélu^ie, un silence profond régna dans toute l'assemblée ; chacun semblait retenir son souffle pour ne rien perdre des sons mélodieux échappés des cordes vibrant sous ses doigts rapides. Pendant tout le temps que dura l'exécution de ce premier morceau, les auditeurs restèrent immobiles, comme transportés de plaisir et d'admiration ; à ce silence religieux succéda, à la fm du morceau, une explosion de bravos et d'applaudissements à faire écrouler la salle.
Après quelques instants de repos, Léonard
' Era lanlo piacevote nella conversazione che tirava a se gli animi délie genti, e l'aria sua rasserenava ogni animo mesto. (Vasari.)
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reprit sa lyre et s'en servit pour accompagner un chant de sa composition sur des paroles qu'il improvisait. Alors l'enthousiasme fut à son comble; les auditeurs semblaient jetés dans une sorte d'extase en entendant cette suave poésie, réminiscence du Dante ou de Pétrarque, soutenue par les accords divins de la lyre ' .
En descendant de son estrade, Léonard reçut les plus chaleureuses félicitations du duc de Calabre et de tous les personnages distingués qui composaient cette réunion. Les artistes de l'orchestre eux-mêmes, dont plusieurs étaient des virtuoses distingués, tous musiciens de profession, qui avaient passé leur vie à surmonter l'une après l'autre les difficultés de leur art, étaient comme abasourdis de ce prodige, et ils ne pouvaient s'empêcher de reconnaître la supériorité de l'artiste florentin.
Quant à Ludovic le More, il était heureux et fier du succès de son nouveau protégé, qui avait de beaucoup dépassé son attente. Il lui témoigna son contentement et son admiration par les démonstrations les plus chaleureuses. Il le comparait à Orphée, à Amphion, à Apollon luimême. « La lyre, ajouta- 1- il, a toujours été
* Sopra la lira cantù divinamenle aW improvisa, dit Vasuri.
Léonard se servit de sa lyre pour accompagner un chanL de sa composition sur des paroles qu'il improvisait.
mon instrument de prédilection ; j'aimais jusqu'ici à charmer mes loisirs en jouant de cet instrument; mais, après vous avoir entendu, je n'oserais plus jamais le toucher.
— Et pourquoi ? dit Léonard en souriant.
— Parce qu'il me serait impossible d'en tirer des sons comparables à ceux que vous venez de nous faire entendre.
— Gela tient simplement à ce que Votre Altesse se sert d'une lyre ancienne ; mais, si elle faisait usage de la mienne, elle lui ferait produire les mêmes sons que ceux que j'en tire,
— Vous croyez ?
— Certainement, et si vous voulez en faire l'essai, daignez accepter cette lyre que j'offre à Votre Altesse comme un hommage de ma reconnaissance.
— Merci, mon cher Léonard; mais je ne veux pas vous priver d'un objet qui doit vous être cher à plus d'un titre, ou bien je ne l'accepterai que comme un prêt, à condition que vous me fabriquerez un instrument du même genre que celui-ci, et jusqu'à ce que cet instrument soit terminé.
— Je le veux bien, reprit l'artiste; en ce cas, je vous confectionnerai une lyre d'un modèle plus nouveau et plus perfectionné encore. »
Pour ne plus revenir sur cet épisode, disons
tout de suite qu'à quelque temps de là, Léonard fabriqua pour Ludovic le More une lyre d'argent à vingt- quatre cordes, d'une forme toute particulière, représentant à peu près le crâne d'un cheval , et de laquelle on tirait les sons les plus harmonieux.
Le lendemain de la fête, Léonard se rendit au palais ducal, comme il en était convenu la veille; il trouva Ludovic dans une des salles basses du palais, entouré de seigneurs napolitains et lombards, qui assistaient, les uns comme spectateurs, les autres comme acteurs, à un assaut d'armes, sous la direction de maîtres d'escrime milanais, qui étaient alors les plus renommés de toute l'Italie. Ludovic le More se piquait aussi d'être habile en fait d'armes, et il se plaisait souvent à faire assaut avec les maîtres. En voyant paraître Léonard, il lui dit en souriant gracieusement : « Allons, mon cher de Vinci, nous avons entendu dire que vous étiez aussi fort en escrime qu'en musique, nous ne serions pas fâché de nous en assurer par nous-même; voulez-vous faire une partie avec moi? » Et en même temps il lui présenta une paire de fleurets.
Léonard prit l'un d'eux en remerciant le prince de l'honneur qu'il lui faisait; puis tous deux se mirent en garde, et une lutte de quel-
ques instants s'établit entre le prince et l'artiste; lutte toute courtoise de la part de celui-ci, car il se contentait de parer les coups de son adversaire sans jamais l'attaquer. Mais il déployait dans ses mouvements une telle grâce, une telle souplesse, jointe à une vigueur si étonnante, à un coup d'œil si sûr et si rapide, que les spectateurs l'applaudirent à plusieurs reprises. Enfin Ludovic, essoufflé, s'arrêta, et, tendant la main à son adversaire, il lui dit : « Vous êtes un rude jouteur, signor de Vinci, et malgré tous mes efforts je n'ai pu parvenir à vous toucher.
— J'en puis dire autant de vous, Monseigneur, je ne vous ai pas touché non plus.
— C'est vrai, ce qui ferait supposer que nous sommes d'égale force ; seulement je crois que vous me surpassez pour la défensive, mais que je vous suis supérieur pour la riposte.
— C'est possible, répondit Léonard en souriant finement, et cela tient sans doute à un système particulier que je me suis fait sur l'escrime.
— Et quel est ce système?
— C'est de ne considérer cet art que comme un exercice utile à la santé et au développement des forces du corps, en faisant complètement abstraction de l'idée d'une lutte sérieuse dans
laquelle il s'agirait de la vie ou de la mort, ou tout au moins de blessures plus ou moins graves à donner ou à recevoir. D'après ce principe, je me suis plus attaché à me rendre fort sur les moyens propres à parer tous les coups qui pourraient m'être portés, qu'à m'exercer à la manière la plus sûre d'attaquer et de frapper mes adversaires.
— Huml je ne me fierais guère à votre système, s'il s'agissait d'une affaire sérieuse sur le terrain et l'épée à la main au lieu de fleuret.
— Vous voulez parler d'un duel, Monseigneur; mais je vous dirai que j'ai horreur du duel, d'abord comme chrétien, parce que c'est une infraction aux commandements de Dieu, puis comme homme raisonnable; car rien ne me semble plus absurde et plus ridicule, pour peu qu'on veuille y réfléchir. Jusqu'à ce jour je n'ai jamais eu de duel, et j'espère, avec la grâce de Dieu, que je n'en aurai de ma vie ; mais si, par .des circonstances que je ne peux pas prévoir, je me trouvais attaqué dans quelque rencontre par un ennemi qui en voudrait à ma vie, ohl alors je n'hésiterais pas à me servir des avantages que me donne la science de l'escrime, pour me défendre d'abord, et même pour frapper mon adversaire, s'il n'y
avait pas d'autre moyen de me soustraire à son agression.
— Vous seriez dans le cas de légitime défense, et alors vous auriez le droit de vous débarrasser d'un pareil agresseur par tous les moyens possibles; je ne vois pas qu'il soit nécessaire pour cela de connaître à fond la science des armes.
— Aussi, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ce n'est pas en vue de me battre que j'ai étudié l'escrime; je ne l'ai envisagée que comme un exercice on ne peut plus convenable à un jeune homme et surtout à un artiste : en effet, tous les muscles, tous les ressorts du corps humain sont en jeu ; les jambes et les bras acquièrent une grande vigueur et une souplesse égale; les reins, une admirable élasticité; les épaules se fortifient, s'effacent ; la poitrine s'élargit, la respiration devient aisée, la tête acquiert un port plus noble; la démarche, plus de liberté et de facilité. De plus, l'escrime n'exerce pas seulement l'homme physique ; elle agit aussi sur son âme, dont la plupart des facultés sont en jeu. L'attention doit toujours être tendue, le coup d'œil vif, la pensée prompte, la volonté déterminée, la décision rapide et entraînant une exécution instantanée, franche et hardie.
— Mais c'est un cours de philosophie, s'écria
Ludovic en riant, que vous nous faites à propos d'escrime.
— Que voulez-vous, Monseigneur, reprit Léonard sur le même ton , j'ai l'habitude de rechercher en tout le côté philosophique des choses, et c'est pour cela que j'ai composé un traité de l'escrime, où j'ai tâché d'élever à la hauteur d'une science cette branche de l'éducation chevaleresque.
— Et je ne doute pas que vous n'y ayez réussi, si ce traité, que je ne connais pas et que je vous prierai de me communiquer, est aussi bien fait que celui que vous avez composé sur l'équitation; celui-ci je l'ai lu et étudié avec le plus vif intérêt. Car, seigneur Alphonse, ajouta Ludovic en s'adressant au duc de Galabre, le signor de Vinci est au moins aussi fort en équitation qu'en musique et en escrime, et ce n'est pas peu dire, ainsi que Votre Altesse a pu en juger par elle-même. »
Le duc de Galabre, qui était lui-même un excellent cavalier et un grand amateur de chevaux, manifesta le désir de voir Léonard dans quelques-uns des exercices de haute équitation. On se rendit aussitôt au manège qui dépendait du palais, et le reste de la matinée so passa en divers exercices équestres, dans lesquels Léonard se montra cavalier accompli, et
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obtint les suffrages et les applaudissements des deux princes et des seigneurs de leur suite, tous appréciateurs compétents de ce genre de talent.
Ce ne fut que dans le courant de l'après-midi, lorsque ses hôtes l'eurent quitté, que Ludovic put s'entretenir avec Léonard des affaires sérieuses qui avaient appelé l'artiste à Milan.
« Je vous ai parlé, lui dit- il, lors de notre première entrevue, d'une œuvre capitale dont j'ai l'intention de vous confier l'exécution. Voici ce dont il s'agit : je veux ériger sur la grande place de Milan une statue équestre et colossale en l'honneur de mon père, François Sforza, fondateur de notre dynastie dans la souveraineté de la Lombardie. Je désire que vous me fassiez d'abord un dessin modèle de ce monument, avec un devis approximatif de ce grand travail, dans lequel vous indiquerez à peu près le temps nécessaire à son exécution. Pour la figure de mon père, vous pourrez vous aider du portrait fort ressemblant, œuvre de Masaccio, qui se trouve dans la galerie des Barons armés, au milieu des portraits des capitaines célèbres de son temps ; ou bien encore vous pourrez consulter le tableau peint par Bonifaccio Bembo , dans une chapelle de l'égUse des Augustins, où mon père est représenté avec la duchesse Bianca,
ma mère, tous deux agenouillés en face l'un de l'autre *.
— Je suis prêt, Monseigneur, répondit Léonard , à entreprendre ce travail préparatoire ; seulement que Votre Altesse me permette de lui adresser une demande : quelle attitude doisje donner au cheval et au cavalier? Sera-ce un cheval de parade ou un cheval de combat? Quant au cavalier, doit- il être représenté comme un général dans le calme exercice de l'autorité militaire ou dans l'élan plus pittoresque d'une charge ?
— Ceci est affaire de goût, mon cher maître , et vous êtes meilleur juge que moi en pareille matière; aussi je m'en rapporte à vous, et je vous laisse entièrement libre de traiter ce sujet de la manière que vous croirez le plus convenable. »
Léonard se mit à l'œuvre le lendemain, et quinze jours après il apporta à Ludovic le More deux cartons, sur chacun desquels il avait dessiné la statue équestre du duc François Sforza, dans l'une et l'autre attitude dont il avait parlé ; puis un petit modèle en terre de la même sta-
' Ce lablcau existe encore et est assez bien conservé ; seulement il ne décore plus l'autel de la chapelle où il avait 6lé primiliveiuent placé, il se trouve maintenant à Brescia, dans le palais Averoldi.
lue qui semblait être un compromis entre les deux autres, c'est-à-dire entre le calme plus noble et plus froid de l'une, et le mouvement plus accentué de l'autre.
Après avoir examiné attentivement les deux dessins et la petite statue en terre, qui était modelée avec une délicatesse infinie, Ludovic s'écria: « Tous les trois sont admirables, et je ne sais vraiment auquel donner la préférence. Aidaz-moi un peu, mon cher maître, et ditesmoi quel est votre avis.
— Le premier dessin est conforme aux traditions antiques et à l'art grec, comme on peut en juger par les bas -reliefs du Parthénon et par la statue équestre de Marc-Aurèle, telle qu'on la voit encore sur la place du Capitole à Rome ; le second dessin répond mieux aux exigences de l'imagination populaire, qui ne conçoit son héros qu'en action, et qui veut que cette action soit surtout caractéristique. Enfin, dans le modèle en terre, j'ai cherché à m'inspirer de cette double idée : donner à mon héros plus de mouvement et de vie que dans les chefs-d'œuvre de l'art antique, tout en lui conservant plus de noblesse et de dignité, plus d'empire sur luimême que n'en comporterait l'entraînement fougueux d'une attaque contre l'ennemi. C'est donc cette dernière idée qui me semble préfé-
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rable, et, puisque vous me demandez mon avis, c'est celle qui, je crois, sera plus convenable pour le genre du monument que vous vous proposez d'élever à la mémoire de votre illustre père.
— Votre opinion me semble parfaitement raisonnable; cependant je vous avoue que je trouve admirable aussi votre second dessin, et quand je le regarde, je suis presque tenté de me ranger du côté de ce que vous appelez les exigences de l'imagination populaire ; car il ne faut pas oublier que mon père a surtout été remarquable comme un des plus grands guerriers de notre temps, et qu'il s'est trouvé à vingt- deux batailles sans avoir jamais été vaincu.
— Sans doute; mais il a été aussi un souverain sage et prudent, qui a su unir à la gloire des armes la gloire non moins précieuse de pacificateur de l'Italie et de restaurateur des lettres et des arts dans ses États. C'est ce double caractère que doit, à mon sens, rappeler le monument dont nous nous occupons.
— Oui, vous avez raison, et décidément je me range à votre avis ; toutefois, avant d'arrêter un plan définitif, nous réfléchirons ensemble avec maturité, et nous verrons si nous devons conserver exactement votre modèle en terre, ou s'il ne sera pas à propos d'y apporter des niodi'-
fications^ En attendant que vous commenciez cette œuvre importante, et pendant que vous méditerez à loisir sur les moyens de la conduire à bonne fin, j'ai d'autres travaux à vous faire exécuter. Mais avant tout je tiens, ajouta-t-il avec bienveillance, à régulariser votre position à Milan. Depuis longtemps j'ai le projet de fonder ici une académie des beaux-arts comprenant la peinture, la sculpture et l'architecture, afin de donner à ces diverses branches de l'art une impulsion plus grande et plus régulière. Jusqu'ici, ce qui m'a empêché d'exécuter ce projet, c'est que je n'avais à mettre à la tête de cette institution personne qui réunît l'ensemble des connaissances nécessaires à cet emploi. Vous êtes , mon cher de Vinci , le seul homme que je croie capable d'entrer dans mes vues et de diriger convenablement un établissement de cette nature. En conséquence, j'ai résolu de vous nommer directeur de l'Académie des beauxarts de Milan. En attendant que j'aie fait construire un palais des beaux -arts, cette académie sera installée dans une aile du Vieux-Palais, où vous aurez votre logement, avec sept cents
* Léonard fit plusieurs autres éludes relatives à cette statue ; une partie est conservée dans la collection de Windsor, et ces documents nous font, pour ainsi dire, assister au lent et pénible enfantement de celte grande œuvre.
écus d'appointements par an. Acceptez-vous ma proposition? »
Léonard accepta avec reconnaissance, et avec une joie contenue par le sentiment de sa dignité, cette proposition du régent.