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CHAPITRE IV

LES BEAUX -ARTS EN LOMBARDIE PENDANT LE MOYEN AGE — ENSEIGNEMENT DE LÉONARD

Avant de parler de l'influence que Léonard de Vinci exerça sur l'école milanaise, il est à propos de jeter un coup d'œil rapide sur ce qu'avaient été les beaux- arts à Milan pendant le moyen âge, et sur leur état à l'époque où ce grand homme fut chargé de la direction de l'académie fondée par Ludovic le More.

« Le rôle de Milan n'a pas été moins brillant dans l'histoire de l'art chrétien que dans celle de la religion et de la liberté, et ces trois genres de gloire, qui y ont eu chacun leur point culminant à des époques assez éloignées l'une de l'autre, forment trois ères successives, qui partagent presque également les annales de la Lom-

bardie, et dont l'influence se trouve fortement marquée dans le caractère comme dans le génie national.

« A l'ère religieuse, la première dans l'ordre des temps et dans celui des choses, a présidé l'un des plus grands saints dont l'Église catholique ait vénéré la mémoire, saint Ambroise, le pasteur des peuples par excellence, leur modèle et leur guide dans les voies spirituelles, leur sentinelle fervente et ferme tant contre l'hérésie que contre la tyrannie.

(( Le rôle important joué par saint Ambroise pendant son glorieux épiscopat laissa des traces si profondes, qu'on peut dire qu'elles ne s'effacèrent jamais. Aujourd'hui même elles sont encore visibles dans la saine partie de la population milanaise. Que devait- ce être au moyen âge, quand les traditions locales étaient encore dans toute leur vigueur, et quand les âmes étaient assez fortement trempées non seulement pour vénérer les vertus de saint Ambroise, mais encore pour comprendre son caractère tout entier?

« La période la plus brillante pour la religion ne le fut pas pour l'art ni pour la liberté, de même que les beaux jours de la liberté milanaise furent précisément ceux de l'extrême décadence de l'art, qui, à son tour, ne sembla fleurir au

xve siècle que pour consoler les Milanais de la perte de leurs libertés.

(( A travers toutes ces vicissitudes, il y eut une lumière qui ne s'éteignit jamais, un nom qui ne fut jamais oublié, un grand souvenir qui resta toujours présent aux esprits, une basilique qui fut toujours préservée des ravages du temps et des barbares, et dans laquelle sont heureusement conservés les monuments primitifs de l'art chrétien dans la Lombardie : je veux parler de la basilique de saint Ambroise, avec ses vieilles mosaïques et ses vieilles sculptures, qui, bien qu'elles datent du déclin de l'empire et de l'art, rachètent l'imperfection des formes par la grandeur imposante des caractères, et surpassent, pour le style, la plupart des ouvrages contemporains qui subsistent dans la haute et la basse Italie ^ »

La régénération des arts en Lombardie ne commença guère à s'opérer que pendant la domination des Visconti, dans le xve siècle. Le célèbre Giotto -, l'élève de Gimabuë, fut appelé à Milan par Azzo Visconti, et y forma des élèves dont les travaux ont joui d'une certaine réputa-

' Léonardfde Vinci et son école, par A. -F. Rio.

- llle ego suin per quem pictura exlincla revixit. Premier vers d'une inscription placée au bas du busle de GioUo par Ange Politien.

tion, mais dont il ne reste plus de traces aujourd'hui. Jean Visconti, archevêque et seigneur de Milan, encouragea de même les lettres et les arts; il appela aussi en Lombardie des artistes toscans, et ce que Giotto avait fait pour la peinture, Jean Balducci, de Pise, le fit pour la sculpture.

On peut dire que, vers le milieu du xive siècle, la régénération de Fart était complète dans la capitale de la Lombardie, grâce non seulement aux artistes régénérateurs , mais surtout au prince qui avait su les attirer et les comprendre, et qui, en fondant la grandeur de sa dynastie, n'avait néghgé aucun genre de gloire , bien qu'il fût mort presque à la fleur de l'âge. Azzo Visconti, né dans les premières années du xive siècle, mourut en 1339. C'est à lui que remonte le grand essor imprimé au génie milanais sous l'administration de ses successeurs.

Entre la mort d'Azzo et l'avènement du célèbre Jean-Galéas Visconti, qui forme une autre ère glorieuse dans l'histoire de la Lombardie, il s'écoula un demi -siècle de vicissitudes qui furent parfois assez sanglantes pour constituer un véritable état de terreur, et pourtant l'on ne trouve pas que le développement du* génie ou de la prospérité nationale ait été notablement interrompu.

Jean-Galéas Visconti fut le premier de sa maison qui porta le titre de duc. Ce fut l'empereur Venceslas qui lui conféra ce titre en 1395. Jean- Galéas devint un des plus puissants souverains de l'Italie, et songea même à prendre le titre de roi; mais la mort le surprit avant qu'il eût pu exécuter ce projet. Il avait marié sa fille Valentine au duc d'Orléans, fils de Charles V, roi de France, et nous verrons bientôt un autre roi de France, Louis XII, descendant de ce mariage, réclamer le duché de Milan comme héritier de son aïeule maternelle.

Jean-Galéas, qu'on a accusé, non sans raison, d'avarice, de cruauté et de perfidie, joignait à ces vices quelques qualités qui n'étaient pas dépourvues de grandeur. Il aimait et protégeait les lettres ; il avait du goût pour les arts ; mais surtout il savait apprécier le mérite et le récompenser magnifiquement. Au plus fort des prospérités de son règne , il fonda cette fameuse cathédrale de Milan, qui est considérée à juste titre comme une des merveilles du monde chrétien.

« C'était une magnifique pensée, dit l'écrivain que nous avons déjà cité\ pensée digne d'un conquérant plus pieux que lui , de bâtir, en

' M. A. -F. Rio, Léonard de Vinci et son école, p. 17,

guise de trophée, une église de dimensions colossales, correspondant à ses projets de domination sur ritalie. Chez un peuple dont saint Ambroise avait fait à l'avance l'éducation religieuse, un monument de ce genre devait être le plus populaire de tous; aussi fut-il toujours, alors et dans les siècles suivants, le plus grand intérêt du peuple, autant que celui du prince, sans nuire toutefois à la basilique Ambrosienne, qui conserva sa popularité spéciale... Nous remarquerons seulement ici que la peinture a fourni les décorations de l'église Saint -Ambroise, tandis que la cathédrale a surtout emprunté les siennes au ciseau des sculpteurs. On peut même la considérer comme le centre d'une grande école de la sculpture , dont les ramifications et les vicissitudes sont intéressantes à suivre dans l'histoire de cette branche de l'art. Dix ans après avoir commencé la construction de la cathédrale, Jean-Galéas ordonna celle de la magnifique chartreuse de Pavie , dont vingt- cinq moines, appelés d'au delà des Alpes, prirent possession dans les dernières années du xive siècle. Le temps n'était pas encore venu pour la peinture et pour la sculpture d'y déployer leurs merveilles. Il est même à remarquer que ce prince favorisa beaucoup moins ces deux arts que l'architecture, qui était plus

en rapport avec ses conceptions gigantesques dans tous les genres.

Sous ses deux fils, Jean -Marie et Philippe-

Gathédrale de Milan.

Marie, qui lui succédèrent l'un après l'autre, la Lombardie tomba d'abord dans l'anarchie la plus effrayante, puis fut déchirée par des guerres continuelles. Les arts et les lettres tombèrent en même temps dans une profonde décadence,

et ne se relevèrent que sous le règne de François Sforza, gendre de Philippe -Marie Visconti et son successeur, comme nous l'avons vu, au duché de Milan.

(( François Sforza, en qui de fréquentes expéditions et des séjours prolongés dans les villes de Toscane, et surtout dans l'Ombrie, avaient fait naître le désir d'imiter les Montefeltro d'Urbin, les Baglioni de Pérouse et les Médicis de Florence, dans l'essor et l'encouragement qu'ils avaient su donner aux beaux -arts, s'efforça, dès qu'il fut au pouvoir, de marcher sur leurs traces ; et l'on peut dire qu'il les surpassa presque tous par la pureté de ses tendances et par le nombre de ses fondations à la fois magnifiques et pieuses. Le grand hôpital de Milan, fondé en 1456, honore la mémoire du fondateur encore plus que celle de l'architecte Averulino , que François Sforza fit venir tout exprès de Rome, où il l'avait vu travailler aux portes de bronze de la basilique de Saint -Pierre.

« Pendant que cet artiste florentin présidait à la construction de ce monument et à celle do la grande église de Bergame, des artistes lombards, sollicités par le réveil de la patrie et par l'émulation, reprenaient les travaux du Dôme*,

* C'est le nom que les Milanais donnent à leur cathédrale.

tristement suspendus pendant le règne des deux derniers Visconti, et bâtissaient des églises votives promises par le duc ou par sa femme, Blanche Visconti , pendant la guerre. La plus intéressante est sans contredit celle de Vlncoronata, formée par la réunion de deux petites églises que chacun des deux époux avait fait construire à côté l'une de l'autre. On les voit tous deux à genoux, sur un vieux tableau délabré, dont tout le mérite consiste dans le touchant souvenir historique qu'il rappelle. L'archevêque Gabriel Sforza, propre frère du duc, a son tombeau dans une des chapelles de cette église, et cette belle figure, couchée en habits pontificaux avec les mains croisées sur la poitrine, est là pour prouver que la sculpture, déchue depuis plus d'un demi- siècle, avait participé à la régénération générale K »

La peinture fut également encouragée par François Sforza; mais, sous ce rapport, l'école milanaise n'avait pas fourni d'artistes bien remarquables avant l'arrivée de Léonard de Vinci. On cite pourtant les noms de Civerchio, de Bonifacio Bembo, de Vicenzo Foppa et des deux élèves de ce dernier, Bultinone et Zenale Treviglio.

* M. A.- F. Rio, Léonard de Vinci et son école, p. 24,

Il ne reste à Milan que d'assez faibles souvenirs de ces peintres de la période antérieure à celle qui commence avec Léonard de Vinci. Seulement le peu qui a survécu de leurs travaux suffit pour montrer qu'à la mort du grand Sforza l'art était aussi, sous le rapport de la peinture, en voie de régénération, et qu'il n'attendait qu'un guide sûr pour prendre son essor et se développer avec autant d'éclat que dans toute autre ville d'Italie.

La nomination de Léonard de Vinci au titre de directeur de l'Académie des beaux-arts de Milan n'excita la jalousie d'aucun des artistes réunis alors dans cette ville. Sa supériorité dans toutes les branches de l'art avait acquis une telle notoriété, que non seulement personne ne songea à critiquer le choix du prince, mais que ce choix fut unanimement approuvé.

La bonté de son caractère, son affabilité, l'aisance de ses manières, son élocution brillante et facile, sans parler de sa haute réputation, attirèrent bientôt de nombreux disciples à ses leçons, où il développait dans un langage clair, élevé, noble et simple tout à la fois, la théorie de l'art, en même temps qu'il en faisait l'application au moyen de dessins qu'il exécutait luimême sous les yeux de ses auditeurs.

Nous ne possédons pas sur les travaux de cette

LÉONARD DE VINCI fss)

académie, qu'il dirigea pendant de si longues années, des renseignements exacts, au moyen desquels nous pourrions peut-être nous faire une idée juste des services rendus par lui à l'école milanaise, et du genre d'initiation dont ses élèves lui furent redevables. A défaut de ces appréciations positives, on peut tirer parti des indications, quoique souvent incomplètes, contenues dans les manuscrits de Léonard, et l'on peut en conclure que l'Académie de Milan, institution jusqu'alors sans exemple en Italie, avait pour but d'éclaircir et de résoudre toutes les questions relatives à la théorie et à la pratique de l'art.

Au nombre de ces manuscrits se trouve un traité de perspective , un traité de la lumière et des ombres^ un traité de la peinture, évidemment composés pour servir à l'enseignement de l'art; seulement cet ouvrage, d'une concision rebutante, manque de développement : c'est comme l'esquisse d'un grand tableau ou le sommaire d'un grand ouvrage.

(( Le traité de peinture publié sous le nom de Léonard n'est certainement pas le traité qu'il avait composé, dit Gustave Planche; c'est un recueil de notes qui ont pu , qui ont dû servir à / la composition du traité; mais il est impossible / . d'accepter cet assemblage comme une œuvre

dùfinilive. A côté de préceptes excellents, fondés sur l'étude de la nature, de conseils techniques dont la justesse ne saurait être révoquée en doute, on y trouve une foule de maximes banales, qui amènent le sourire sur les lèvres, et que sans doute Léonard avait transcrites sans y attacher une grande importance \ »

Peut-être, en effet, n'est-ce que le plan, le squelette en quelque sorte, d'un grand traité qu'il aurait eu l'intention de publier, mais que, comme tant d'autres de ses ouvrages, il n'a jamais terminé; ou plutôt, et ceci nous parait beaucoup plus vraisemblable, ce prétendu traité n'est qu'un recueil de notes destinées à le guider dans ses leçons orales, notes qui contenaient seulement le germe de ses idées, et qui recevaient de la parole vivante du maître tous les développements que comportaient le sujet et le but. Enfin, tel qu'il nous est parvenu, ce traité peut encore être fort utile aux artistes , qui pourront y puiser des leçons très profitables, entre autres sur la manière de placer le modèle, sur la distribution de la lumière et des ombres, sur la méthode la plus sûre pour exprimer le relief des corps, etc. etc. Les plus grands artistes n'ont pas dédaigné de faire usage de ces préceptes,

* Gustave Planche, Portraits d'artislcs, louie P"", p l-O

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et Annibal Carrache disait en parlant de ces savantes observations , dont il s'était procuré une copie manuscrite, car l'ouvrage n'avait pas encore été imprimé : « Quel dommage que je ne les aie pas connues plus tôt! Elles m'auraient épargné plus de vingt années de travail. »

« Une note consignée dans un manuscrit de Léonard, dit M. Rio, nous met sur la trace des études par lesquelles il se préparait à son enseignement. Loin de se borner à consulter les ouvrages techniques de ses devanciers et de ses contemporains, il cherchait ses points d'appui, et parfois même ses inspirations, dans l'antiquité et dans les beaux génies du moyen âge. Il étudiait à fond le traité de Vitruve sur les ordres d'architecture; il méditait les ouvrages philosophiques d'Albert le Grand, et il tâchait, comme Giotto, comme Orcagna, Botticelli et Michel -Ange, de puiser dans l'idéal poétique du Dante de quoi soutenir et fortifier son idéal esthétique K »

« Pour lui, le peintre dont les connaissances ne vont pas au delà de son ouvrage, et qui a le malheur d'être content de lui-même, est un homme qui a manqué sa vocation ; au contraire, celui qui n'est jamais satisfait de son œuvre a

* M. A.-F. Rio, Léonard de Vinci et son école, pi B2.

toutes les chances de devenir un excellent artiste. Il est vrai qu'il produira peu; mais tout ce qu'il produira sera admirable et attrayant. » Lui-même il pratiquait scrupuleusement ce précepte qu'il a consigné dans son Traité de la peinture (chap. cclxxiii); car, dans tous ses ouvrages, il semblait tourmenté d'un incurable mécontentement de lui-même qui l'agitait sans relâche et le forçait à refaire ou à retoucher vingt fois la même chose.

Voici, pris au hasard, quelques autres préceptes extraits du même ouvrage : « Le premier but du peintre étant de faire ressortir sur une surface plane un corps en relief et détaché du fond, il s'ensuit que l'étude par laquelle on apprend à obtenir ce résultat est la plus importante de toutes, et doit, non pas précéder, mais dominer la science même du dessin ; car il faut beaucoup plus de travail et de réflexion pour donner les ombres à une figure que pour en dessiner les contours. De plus, les ombres et les lumières ne doivent point être tranchées, mais se noyer ensemble et se perdre insensiblement les unes dans les autres comme la fumée. » {Traité de la peinture, ch. cclxxvii,

CGLXKVIII et XV.)

Ces citations suffiront pour nous donner une idée des principes sur lesquels il réglait ses

propres procédés et ceux de ses disciples dans la pratique de la peinture, et pour nous expliquer les progrès immenses qu'il fit faire à la science

Le Corrège.

du modelé, et surtout du clair- obscur, dont il fut le véritable inventeur, et que le Corrège *

^ Antoine Allegri, dit le Corrège, parce qu'il était originaire de Correggio, dans le Modenais. Il était né en 1494 , et il mourut en 1534. On dit que son talent se révéla à la vue

n'aurait jamais poussée si loin s'il n'avait trouvé les voies toutes frayées par le génie de Léonard.

d'un tableau de Raphaël ; dans son admiration il s'écria : « Et moi aussi je suis peintre! Anch' io son pittore ! » Il est celui qui a le mieux entendu l'art des raccourcis et du clair- obscur, dont il avait étudie les principes à l'école lombarde, fondée par Léonard de Vinci.

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