‹ Léonard de VinciChapitre 6 sur 13 · TRAVAUX DE LEONARD A MILAN — CHARLES VIII EN ITALIE · texte numérisé non relu

TRAVAUX DE LEONARD A MILAN — CHARLES VIII EN ITALIE

Il serait assez difficile de suivre Léonard dans les divers travaux dont il fut chargé par Ludovic le More, parce que nous manquons de documents suffisants sur ce sujet, et que la plus grande partie de ces travaux ont péri sans laisser aucune trace. Tout ce que nous savons d'une manière certaine, c'est que ce prince sut tirer un merveilleux parti du génie universel de Léonard. Tantôt il lui faisait exécuter son portrait ou celui des personnes qui lui étaient chères; tantôt il le chargeait de diriger les miniatures destinées à illustrer, comme on dirait aujourd'hui, l'histoire du grand Sforza, son père ^; ou

* Le manuscrit très curieux de cette histoire fut apporté en France par Louis XII, et il se trouve à la bibliothèque nationale, à Paris. L'exécution des miniatures qui ornent le fron-

bien il lui faisait creuser des canaux d'irrigation ou de navigation, ou dresser des appareils de fêtes, ou concourir, comme architecte, à l'achèvement de la cathédrale, sans parler de la statue équestre ou du colosse, comme on l'appelait, auquel Léonard consacrait presque tous les instants de liberté que lui laissaient ses autres travaux, sans parler non plus du magnifique tableau de la Cène, auquel nous réservons un chapitre spécial.

Parmi les travaux remarquables par leur utilité dont il fut chargé à cette époque, nous devons citer la jonction du canal de Martesana à celui du Tésin, où l'on vit pour la première fois, non sans admiration, les bateaux franchir les hauteurs qui séparaient ces deux points, au moyen d'une route navigable établie à l'aide des écluses à double porte, récemment inventées S

tispice de l'ouvrage et celui de la préface trahit si manifestement sinon le pinceau, du moins les inspirations immédiates de Léonard, que des juges compétents ont voulu y voir le travail d'un de ses élèves, d'après les dessins du maître; et ce qui forlifie celle conjecture, c'est non seulement Je st\lo classique des arabesques et la pureté du goût qui règne dans tous les détails de rornemenlalion, mais c'est surtout l'image de François Sforza à cheval tel que Léonard l'avait représenté dans les modèles en petit de la grande statue qu'il devait élever.

* L'invention des écluses de ce genre ne remonte pas au delà du xv*^ siècle : elle est due à deux mécaniciens de Viterbe, dont le nom est resté inconnu ; mais elles furent perfeclionnéei^ par Léonard de Vinci.

et perfectionnées par Léonard. Ce fut à cette occasion qu'il composa un traité d'hydraulique, ou plutôt un recueil de notes auquel on a donné ce nom, comme on a donné celui de Traité de peinture au recueil de notes concernant cet art. Cependant la valeur scientifique de son ouvrage sur l'hydraulique , de l'avis unanime des hommes compétents, dépasse de beaucoup la valeur esthétique et technique du traité de peinture.

En creusant ce canal et en présidant à d'autres travaux du même genre, on voit, par les passages de ses manuscrits, qu'il avait été amené à observer les différentes couches du globe, les débris fossiles du règne animal, et il avait tenté de classer ces débris.

Du reste, ces mêmes manuscrits, dont la plus grande partie est malheureusement perdue, mais dont plusieurs volumes sont conservés dans la bibliothèque de l'Institut de France, dans la bibliothèque nationale de Paris , et dans les bibliothèques de Milan et de Londres, prouvent clairement que Léonard de Vinci avait embrassé le cercle entier des connaissances humaines, depuis l'astronomie jusqu'à l'anatomie comparée.

Non seulement il avait étudié l'algèbre, la géométrie, la mécanique rationnelle dans toute leur généralité, et enrichi ces trois branches du

savoir humain de solutions nouvelles, mais il avait deviné le mouvement de la terre autour du soleil longtemps avant Copernic, dont les découvertes n'ont été publiées qu'après sa mort, c'est-à-dire vingt-quatre ans après la mort de Léonard. Il avait étudié la théorie des marées. Il avait compris le rôle de l'air dans la combustion et dans la respiration, qui n'est pour les physiologistes qu'une forme particulière de la combustion. Il avait des idées justes sur le poids, la condensation et la raréfaction de l'air, sur l'ascension et la chute des corps à la surface du globe, sur la scintillation des étoiles, sur la vision, sur l'hygrométrie. Il n'avait négligé aucune partie de la science humaine, et, non content d'apprendre tout ce que savaient ses contemporains et d'agrandir le champ de la pensée par ses observations assidues, par ses méditations persévérantes, il poursuivait avec une égale ardeur l'application de ses théories à l'industrie. Un jour il inventait une machine pour tondre le drap, le lendemain un balancier pour frapper la monnaie, ou un appareil pour soutenir l'homme sur l'eau ou dans l'air; une autre fois il inventait plusieurs instruments dont nos tourneurs font un fréquent usage, et notamment le tour ovale, qui leur est encore aujourd'hui d'une si grande utilité. L'invention,

SOUS toutes ses formes, était son bonheur, sa vie. Ce qu'il a dépensé d'intelligence, de volonté pour élargir le domaine de la science, ne saurait se calculer. A compter seulement les voies qu'il a tentées, les voies qu'il a ouvertes, l'œil se trouble, et la pensée demeure confondue. On se demande comment un seul homme a suffi à l'accomplissement d'une pareille tâche, et, quoiqu'il soit mort à l'âge de soixante -sept ans, on a peine à comprendre que l'intelligence la plus pénétrante, la plus active, ait trouvé dans cette longue carrière le temps de poser si clairement tant de problèmes nouveaux, et surtout de les résoudre avec tant de précision K

Et tandis qu'il se livrait à l'étude de ces grands problèmes des sciences abstraites ou appliquées, il n'en continuait pas moins avec zèle ses travaux d'artiste et son enseignement à l'Académie des beaux- arts. Il peignit à cette époque une Sainte Famille pour Gecilia Gallerani, fort belle personne, dont il avait fait le portrait, ainsi que celui de Lucrezia Grivelli, également renommée pour sa beauté. Ces tableaux ont reçu les plus grands éloges des contemporains; mais ils ont disparu depuis longtemps.

En 1489 fut célébré le mariage du duc Jean-

1 Gustave Planche, Portraits d'artistes, tome 1°'', p. 121.

G aléas Sforza avec Isabelle d'Aragon, fiancés, comme nous l'avons vu , six ans auparavant. De brillantes fêtes célébrèrent cette union, et à cette occasion Léonard se signala par la construction d'une machine merveilleuse , figurant un ciel brillant d'étoiles, et là, sous la forme des dieux de la Fable, les planètes, roulant dans leur orbite, venaient, l'une après l'autre, chanter l'épithalame de la mariée.

Cependant le mariage de Jean-Galéas n'avait apporté aucun changement à sa situation, malgré les conventions faites autrefois entre son beau-père et son tuteur. Celui-ci continua d'exercer une autorité déléguée, et il en abandonnait les titres à son neveu. Par des raisons politiques, Alphonse ne réclama pas d'abord l'exécution du traité fait avec Ludovic à l'époque des fiançailles de sa fille, et celle-ci, heureuse du titre de duchesse, ne songeait pas à se plaindre. Cet état de choses eût pu se prolonger encore longtemps, sans un événement qui amena un dénouement imprévu.

En 1490, Ludovic le More se maria avec Béatrix d'Esté, fille du duc de Ferrare. Bientôt les prétentions vaniteuses de celle-ci rompirent l'union qui avait toujours existé entre l'oncle et le neveu. Béatrix voulut avoir les signes extérieurs de la puissance, et disputa follement le

pas à Isabelle d'Aragon, femme du jeune duc; celle-ci, petite-fille d'un roi, fille d'un prince royal, duchesse souveraine en titre, fut indignée des prétentions de la fille d'un petit prince, et dont le mari n'exerçait qu'une autorité usurpée. La jalousie de ces deux femmes se changea bientôt en haine déclarée : Isabelle recourut à la protection de son père et de son aïeul, le roi Ferdinand. Le roi de Naples envoya, en 1493, une ambassade à Ludovic le More, pour le sommer de rendre l'administration de ses États à son neveu, qui, parvenu à l'âge de vingt-cinq ans, était en état de gouverner. Ludovic répondit avec beaucoup de douceur à l'ambassadeur napolitain ; il n'en fut pas moins effrayé de cette démarche. Il sentit qu'Alphonse, une fois roi de Naples, ce qui ne pouvait tarder, vu l'âge avancé de Ferdinand, ferait tout pour lui arracher le pouvoir et la vie afin de régner à Milan sous le nom de l'incapable Jean-Galéas. Le sentiment de son danger poussa cet esprit prudent et timide aux dernières extrémités. Ne se sentant pas soutenu par l'affection des Lombards, qu'il accablait d'impôts, il recourut aux étrangers, qu'il s'était efforcé jusqu'alors d'écarter d'Italie. Il offrit la main de sa nièce Blanche Sforza, avec une dot de quatre cent mille ducats, à Maximilien, qui venait de succéder

sur le trône impérial à son père Frédéric III (20 août 1493), obtint en échange un diplôme secret qui lui conférait l'investiture impériale du duché de Milan*, et dépêcha en ambassade à Charles VIII, roi de France, le comte de Belgiojoso, Milanais, et le comte de Caiazzo, Napolitain d'origine, pour exhorter ce prince à revendiquer par les armes son royaume de Naples, L'accueil que fit Charles VIII aux ouvertures de Ludovic dépassa les espérances et peut-être les désirs de celui-ci ; le jeune roi était tout persuadé d'avance. Dès le printemps de l'année suivante, Charles VIII entra en Italie, à la tête d'une armée française. Il fut reçu à Pavie par son allié Ludovic, auquel il demanda un prêt de deux cent mille ducats d'or, et le château de Pavie en gage.

Dans ce château se trouvait le jeune duc Jean- Galéas, atteint d'une maladie mortelle, et qu'on attribuait à un poison lent, donné par son oncle. Il avait été relégué dans ce château avec sa femme, depuis les querelles de celle-ci avec

1 Ce diplôme était fondé sur ce que Ludovic le More était né depuis que François, son père, était monté sur le trône de Milan, tandis que Galéas-Marie , son frère aîné, était no auparavant, et par conséquent n'était fils que d'un simple particulier; que c'était donc à tort que Galéas-Marie avait succédé à son père, cl son fils après lui; que le trône appartenait légitimement à Ludovic, etc.

la princesse Béatrix, femme du régent. Charles VIII rendit visite au jeune duc, mais sans que Ludovic le perdit de vue; il fut touché de l'état déplorable où il le trouva, du désespoir d'Isabelle et du recours qu'elle eut à sa protection, au moment même où il allait attaquer son père : il promit d'une manière vague et embarrassée de la défendre et de soutenir les intérêts de son mari et les siens. Il quitta Pavie pour continuer son voyage, et quelques jours après son départ Jean-Galéas expira, laissant sa veuve avec deux enfants en bas âge.

Ludovic le More se fit déférer par le peuple la souveraineté de Milan, au préjudice du fils de Jean-Galéas, en faisant usage du diplôme de Maximilien, dont nous venons de parler.

La conquête du royaume de Naples, achevée par Charles VIII avec une rapidité inouïe, fit bientôt repentir Ludovic Sforza d'avoir appelé ce monarque en Italie. Les Français, fiers de leurs succès, ne voulaient point effectuer la cession de quelques forteresses qui lui avaient été promises ; au contraire, le duc d'Orléans voulait faire valoir ses prétentions sur le duché de Milan, du chef de Valentine Visconti, son aïeule.

Ludovic, alarmé, ne songea plus dès lors qu'à mettre une barrière aux conquêtes des Fran-

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çais. Il signa dans ce but, le 31 mars 1495, un traité d'alliance avec le pape, les Vénitiens, l'empereur Maximilien et les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle.

Après les troubles que la présence des Français avait fait éclater en Ilalie et que leur départ apaisa, Ludovic le More jouit de quelques années de repos, pendant lesquelles il fit exécuter à Léonard ses travaux les plus remarquables ; ce qui ne veut pas dire toutefois qu'il l'ait laissé se reposer pendant que les intrigues et les agitations politiques semblaient uniquement préoccuper ce prince. Ainsi, en 1490, Léonard fut adjoint aux architectes qui dirigeaient les travaux de la cathédrale et qui étaient tourmentés par le problème de la coupole, comme on l'avait été à Florence du temps de Brunelleschi. (Voir ce que nous avons dit à ce sujet dans l'introduction.) Ces architectes, depuis le milieu du xve siècle, appartenaient tous à la même famille; le dôme de Milan semblait, pour ainsi dire, leur être inféodé; aussi, quand on voulut leur adjoindre d'autres architectes, ce fut une opposition terrible de la part des anciens. Les plans proposés furent discutés et rejetés après de longues et vives disputes. Le peuple attendait avec anxiété le résultat de ces discussions, comme s'il se fût agi d'un grand

intérêt national, et, sur ce point, la sympathie était complète entre le peuple et le souverain. Chez l'un, c'était un enthousiasme à la fois patriotique et pieux; chez Ludovic le More, c'était peut-être un sentiment plus personnel, mais du moins très compatible avec la générosité, car il consacra une branche importante de son revenu à l'achèvement de la coupole*.

Au miheu de ces projets et de ces discussions animées jusqu'à la dispute la plus aigre, nous n'avons aucun moyen d'évaluer, même approximativement, le rôle que joua Léonard. Un caractère comme le sien ne pouvait que chercher à s'effacer devant ces champions tumultueux, dont l'humeur militante contrastait tant avec ses habitudes calmes et paisibles. Il paraît qu'il abandonna sa coopération à l'œuvre du dôme pour reprendre, dans le calme de ses études, ses travaux ordinaires.

Il reprit surtout à cette époque, avec une nouvelle activité, son travail de la statue colossale de François Sforza. La durée de ce travail fut au moins de dix à douze ans; quelques historiens disent quinze à seize. Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, il fut souvent inter-

' M. A. -F. Rio, Léonard de Vinci et son école, p. 62.

rompu par d'autres travaux, ou bien il marcha de front avec eux.

Enfin, après une si longue attente, la statue équestre parut au grand jour, et bien que ce ne fût encore qu'un modèle en terre, il n'y eut aucune restriction à l'admiration publique. La supériorité de ce monument sur tous les autres du même genre fut reconnue et proclamée d'un bout à l'autre de l'Italie ^ ; malheureusement nous sommes obligés de nous en rapporter encore à cet égard au jugement des contemporains ; car la statue de François Sforza fut complètement détruite après la chute de Ludovic, soit qu'elle ait servi de cible aux arbalétriers gascons de Louis XII, comme l'ont affirmé quelques écrivains, soit plutôt, comme nous serions disposé à le croire, qu'elle ait été démolie par le peuple lui-même pour se venger de son tyran; opération d'autant plus facile, que la statue n'était encore qu'en terre.

Maintenant on se demande : Gomment se fait-il que de 1495 ou 1496, où l'œuvre d'art était terminée, jusqu'à l'année 1499, où elle fut détruite, on n'ait pas exécuté l'opération mécanique de la fonte qui restait à faire pour la mettre en état de braver les injures du temps et celles

» M. Rio, p. 71.

des hommes? Vasari nous dit qu'il fit le modèle de ce monument dans des proportions tellement colossales, que la fonte en bronze fut jugée inexécutable. La plupart des écrivains sérieux qui se sont occupés de ce sujet ont facilement réfuté cette assertion.

Fra Luca Paciolo, mathématicien éminent, attaché comme Léonard au service de Ludovic Sforza, nous a conservé les proportions du colosse. La hauteur était de vingt et un pieds. Le bronze nécessaire pour couler ce modèle n'eût pas pesé moins de cent cinquante mille livres. Ces dimensions, quelque grandes qu'elles soient, n'avaient pas de quoi effrayer un fondeur habile, aidé au besoin des conseils de Léonard. Les ouvrages du xve siècle qui sont venus jusqu'à nous prouvent assez clairement tout ce que l'Italie savait faire en ce genre à cette époque; nous citerons seulement la statue de Gatta-Melatta, placée à Padoue devant l'église Saint- Antoine; celle de Persée, qu'on voit sous la loge des Lanzi à Florence; enfin la belle statue équestre placée à Venise devant l'église Saint- Jean- et- Saint- Paul, œuvre de Verocchio, le maître de Léonard, et où il avait puisé peutêtre plus d'une inspiration. La vérité, la voici : c'est que Ludovic Sforza parait avoir reculé devant la dépense qu'eût exigée une pareille opé-

lOi LÉONARD DE VINCI

ration; car il était alors fort obéré, ainsi qu'on peut en juger par un fragment de lettre adressée au duc de Milan, où Léonard se plaint de son dénuement, et rappelle qu'il lui est dû deux années de sa pension, et qu'il ne lui reste pas de quoi payer ses ouvriers. Ludovic remit donc l'exécution de l'opération à des temps meilleurs; mais ces temps n'arrivèrent pas, et ce fut la ruine et la défaite qui survinrent.

La perte de ce modèle est d'autant plus regrettable, que Léonard avait fait des études spéciales pour mener son œuvre à bonne fin. Après avoir étudié l'anatomie humaine, sous la direction de Marco -Antonio délia Torre, professeur à l'université de Pavie, après avoir dessiné pour lui les diverses parties du corps et préparé de ses mains plusieurs pièces anatomiques remarquables, il n'avait pas étudié avec moins de zèle l'anatomie du cheval. A cet égard ses manuscrits ne laissent aucun doute ; car on y trouve plusieurs chevaux, dessinés à la plume, qui révèlent une science profonde. Nous savons même qu'il avait composé sur cette matière un traité spécial. Ludovico Dolce, qui écrivit, un demisiècle plus tard, un Dialogue de la peinture, représente Léonard comme un génie sublime, toujours mécontent de ses propres œuvres, qui excellait en tout, mais qui excitait la stupeur

par sa manière de faire les chevaux {stiipendissimo in far cavalli). Nous le répétons, on ne saurait trop regretter la perte de cette œuvre, où Léonard nous eût offert un modèle d'élégance, de précision et de grandeur.

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