CHAPITRE VII
CHUTE DE LUDOVIC LE MORE — LOUIS XII A MILAN LÉONARD NOMMÉ PEINTRE DU ROI DE FRANCE
L'année qui vit terminer le tableau de la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces fut marquée par une révolution dans la patrie adoptive de Léonard et par la chute du trône et la captivité de son protecteur. Dès l'année 1498 , Ludovic avait appris , non sans inquiétude , que le roi de France, Charles VIII, était mort, et que son successeur était ce même duc d'Orléans qui depuis longtemps élevait des prétentions sur la souveraineté du duché de Milan, du chef de Valentine de Visconti, son aïeule; mais son inquiétude se changea en terreur lorsqu'il apprit que
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le nouveau roi de France, Louis XII, avait joint à ses autres titres ceux de roi de Naples et de duc de Milan. Presque en même temps, il fut informé que ce monarque cherchait à s'assurer l'entrée de l'Italie par les alUances qu'il formait. Il avait fait la paix avec l'empereur Maximilien et les rois d'Espagne et d'Angleterre, avait gagné le pape Alexandre VI par des bienfaits accordés à son fils, César Borgia, qu'il avait nommé duc de Valentinois, et à qui il avait fait épouser une d'Albret, sœur du roi de Navarre; Venise et la Savoie étaient aussi entrées dans l'alliance du roi de France.
Ludovic le More, épouvanté du danger qui le menaçait, cherchait vainement des alliés autour de lui. La république de Florence, encore agitée des troubles qu'avaient occasionnés les prédications de Savonarole, paraissait disposée à ne prendre aucune part à la guerre de Lombardie; le duc de Ferrare lui-même, le beau-père de Ludovic, refusait de se compromettre pour son gendre; Ludovic ne pouvait pas compter sur ses propres sujets, qu'il avait accablés d'impôts et qui ne demandaient qu'à être délivrés de sa tyrannie. Se voyant abandonné de toute la chrétienté, il implora l'assistance de Bajazet II, empereur des Turcs; mais les ravages des hordes ottomanes dans le Frioul ne servirent qu'à
rendre odieux Vallié des infidèles et n'arrêtèrent pas les Français Au mois d'août 1499, l'armée française, commandée par trois vaillants et habiles chefs, Stuart d'Aubigny, Jean- Jacques
Louis XU.
Trivulce, Lombard de naissance, proscrit autrefois par Ludovic Sforza, et Louis de Luxembourg, comte de Ligny, commença l'invasion du Milanais. Valence, Tortone, Voghera, Castel- Nuovo, ouvrirent leurs portes aux Français. San-
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severino, général de Ludovic Sforza, s'enfuit d'Alexandrie, qu'il devait défendre; cette ville, Mortara et Pavie, se rendirent bientôt après, et le duc de Milan, perdant toute espérance de pouvoir résister, fit passer en Allemagne, par Corne et la Suisse, ses enfants, ses joyaux et deux cent quarante mille écus en or. Il confia le commandement du château de Milan à Bernardino da Costa, qui le rendit aux Français au bout de peu de jours. Le 2 septembre 1499, Ludovic le More se mit lui-même en route pour l'Allemagne, et tout le duché de Milan se soumit à Louis XIL
Le roi Louis, transporté de joie à la nouvelle des éclatants succès de ses lieutenants, accourut au delà des monts , et entra le 6 octobre , en grande pompe, dans sa bonne ville de Milan, aux cris de : Evviva Francia! poussés par des milliers de voix; tout le peuple, paré de la croix blanche, était sorti au-devant du nouveau souverain avec le cardinal -archevêque, le duc de Ferrare, le marquis de Mantoue, le comte de Caiazzo, les alliés, les voisins, les capitaines du prince détrôné. Louis reconnut le bon accueil des Milanais en réduisant notablement les énormes contributions que percevait Ludovic. Les Milanais, à leur tour, témoignèrent leur reconnaissance au roi par des marques d'affec-
tion qui paraissaient sincères et par des fêtes qui durèrent pendant tout le temps de son séjour à Milan, c'est-à-dire environ trois semaines.
Pendant le même temps, Louis XII et son ministre, le cardinal Georges d'Amboise, visitèrent les églises et les principaux monuments qui décoraient Milan, Saisis d'une sincère admiration pour la civilisation italienne, ils prodiguèrent toutes les marques de faveur aux savants et aux artistes qui remplissaient alors la Lombàrdie.
Le cardinal d'Amboise était un juste appréciateur des œuvres de l'intelligence. Depuis qu'il était arrivé au pouvoir, il s'était fait en France le centre du mouvement de l'art, et avait exercé autour de lui une vivifiante influence : une des plus belles périodes de l'art français appartient entièrement au ministère de ce cardinal; on l'a trop longtemps absorbé dans le règne brillant de François 1er, qui, durant ses plus belles années, ne fit que continuer cette période en l'élargissant, et qui fit le premier pas dans la décadence quand il s'éloigna de cette tradition.
C'est surtout au voyage de Louis XII et de Georges d'Amboise à Milan, en 1499, qu'on peut rattacher le point de départ de cette première époque. Georges, qui exerçait déjà sur les ar-
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listes français un noble patronage, fut frappé d'une profonde admiration à la vue de tant de merveilles. Le Dôme et tant d'autres imposantes constructions attirèrent et retinrent longtemps son attention. La Cène du couvent de Sainte- Marie, qui était alors dans tout l'éclat de sa fraîcheur, reçut plus d'une fois sa visite, et chaque fois il y découvrait de nouvelles beautés qui le remplissaient d'une admiration nouvelle. Il voulut voir et s'attacher cet artiste étonnant, ce savant incomparable, qui, régnant à la fois sur l'idéal et sur la nature, peignait d'une main son immortelle Cène, et de l'autre endiguait des rivières, creusait des canaux, créait la science de la direction et de la distribution des eaux.
Il fit appeler Léonard, qui depuis l'arrivée des
Français s'était tenu à l'écart, tremblant que
les barbares, — car c'est ainsi que les Italiens
appelaient les étrangers en général, et surtout
les Français depuis l'invasion de Charles VIII,
— ne fissent fermer son école et l'Académie ,
comme étant une fondation de Ludovic le More,
et qu'il ne fut ainsi forcé de se séparer de ses
chers élèves, qu'il aimait comme ses enfants,
et dont il était aimé comme s'il eût été leur
père.
Mais il fut promptement rassuré par l'accueil bienveillant que lui fit le cardinal. « Le roi de
France, lui dit Georges d'Amboise, non seulement n'entend pas que les arts et les artistes aient à souffrir de la chute de Sforza, mais il veut les entourer d'une protection plus puis-
Le cardinal Georges d'Amboise.
santé et plus réelle que celle que pouvait leur donner le chef du dernier gouvernement. Reprenez vos travaux comme par le passé; continuez à former des élèves dignes de vous, dignes du grand roi dont vous êtes aujourd'hui les sujets; au titre de directeur de l'Académie des
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beaux- arts, que vous continuerez à porter, vous joindrez le titre de peintre du roi de France, dont Sa Majesté m'a chargé de vous remettre le brevet. » Et, en disant ces mots, il lui remit le diplôme, scellé du sceau royal, qui lui conférait ce titre, avec le brevet d'une pension dont le montant s'élevait au double de celle que lui faisait Ludovic, et qui, depuis un certain temps, était fort mal payée, souvent même ne l'était pas du tout.
Léonard, profondément ému de tant de générosité, à laquelle il était si loin de s'attendre, adressa au cardinal les plus chaleureux remerciements, et le pria de porter au roi l'expression de sa reconnaissance.
« 11 vaut mieux, reprit avec bonté Georges d'Amboise, que vous lui présentiez vous-même vos hommages et vos remerciements.
— C'est une faveur que je n'aurais pas osé demander; mais, puisque Votre Éminence m'y encourage, puis -je obtenir aussi celle de lui présenter en même temps mes élèves, dont la plupart sont aujourd'hui mes collaborateurs et les membres de notre académie?
— Certainement, et vous pouvez compter sur l'accueil bienveillant do Sa Majesté. »
Au jour et à l'heure indiqués, Léonard arriva au palais, accompagné d'un certain nombre do
ses élèves, parmi lesquels nous citerons Francesco Melzi et Salaïno, ses plus anciens disciples et ses meilleurs amis; puis venaient Giovanni, Lorenzo, fra Giocondo et d'autres.
Louis XII reçut le maître et ses élèves avec cette bonté qui lui gagnait tous les cœurs et qui lui avait valu le beau surnom de Père du peuple. Tous sortirent enchantés de cette réception, et le cœur plein d'affection et de reconnaissance pour leur nouveau souverain.
^ A quelques jours de là, les magistrats de Milan voulurent offrir au roi une fête splendide. Léonard fut chargé, à cette occasion, de composer un intermède, selon l'usage du temps. Il construisit une pièce mécanique qui excita l'admiration générale : c'était un lion automate de grandeur plus que naturelle. Au milieu de la fête, l'animal fut introduit dans la grande salle du palais, au moment où le roi venait de s'asseoir sur son trône. Le lion s'avança jusqu'au milieu de la salle, où il s'arrêta; puis, se dressant sur ses pattes de derrière, il découvrit une large poitrine, qui, s'ouvrant tout à coup, laissa sortir un écusson aux armes de France. Louis fut enchanté de cette machine; il fit venir l'auteur, lui adressa de grands compliments, et s'entretint familièrement avec lui pendant quelques instants.
Ce fut probablement dans cet entretien que Louis XIl proposa à Léonard de l'emmener en France, où il fonderait à Paris une académie comme celle qu'il avait établie à Milan; mais Léonard ne put se décider alors à quitter l'Italie. Le roi accueillit favorablement ses excuses, et ne lui en témoigna pas moins de bonté. Georges d'Amboise n'insista pas auprès de Léonard pour en obtenir ce qu'il avait refusé au roi; mais il lui demanda s'il n'y avait pas parmi ses élèves un bon architecte qui consentirait à le suivre en France, où il se proposait de l'employer pour l'achèvement de sa cathédrale de Rouen. Léonard lui parla de fra Giocondo, dominicain, qui n'hésiterait pas à accompagner Son Éminence, s'il en obtenait l'autorisation de ses supérieurs. Le cardinal obtint facilement cette permission, et fra Giocondo quitta Milan avec la cour de France. Les églises Notre-Dame et Saint- Ouen de Rouen conservent encore le souvenir et les traces des travaux de fra Giocondo.
Le roi, en quittant l'Italie pour retourner en France, avait donné le gouvernement du Milanais à Jean -Jacques Trivulce. Il avait cru se rendre agréable à ses nouveaux sujets en déléguant son autorité à un de leurs compatriotes. Malheureusement Trivulce, excellent capitaine,
était un mauvais politique; au lieu de gouverner en lieutenant du roi de France, il usa de son autorité en chef de parti : il réveilla les vieilles haines entre les Guelfes et les Gibelins; des mécontentements se manifestèrent de différents côtés. Le parti de Ludovic Sforza se releva avec une extrême rapidité, et un vaste complot fut ourdi dans tout le duché en faveur du prince dépossédé. Ludovic, averti de ce qui se passait, était en mesure de mettre à profit ce retour à l'opinion, grâce aux trésors qu'il avait emportés en Allemagne. Il avait pris à sa solde une armée de huit mille Suisses, avec laquelle lui et son frère, le cardinal Ascagne, entrèrent en campagne dès le mois de janvier de l'an 1500; à la fin de ce mois ils s'emparèrent de Côme, et bientôt après de Milan, de Pavie, de Parme et de Novare.
Là s'arrêtèrent les succès de Ludovic. Tandis qu'il assiégeait la citadelle de Novare, une armée française, commandée par la Trémoille, arrivait en Piémont, et bientôt venait l'envelopper devant Novare. Les Suisses de Ludovic déclarèrent qu'ils ne se battraient pas contre leurs compatriotes de l'armée française. Ils demandèrent et obtinrent une capitulation pour sortir de Novare et retourner dans leur pays. Ludovic, plutôt que de demeurer abandonné dans
une ville asssiégée, prit les habits d'un soldat suisse et essaya de sortir avec eux; mais un Suisse du canton d'Uri, nommé Rodolphe Thurmann, le fit connaître aux Français, qui le firent prisonnier. La Trémoille l'envoya au château de Pierre -Encise, à Lyon, d'où il fut transféré au Lis -Saint -Georges en Berri, et enfin dans le château de Loches , où il mourut après dix ans de captivité. Le cardinal Ascagne Sforza, frère de Ludovic, arrêté quelque temps après par les Vénitiens , fut livré aussi aux Français. Il fut envoyé prisonnier à la tour de Bourges, recouvra sa liberté en 1503, et mourut à Rome en 1505.
L'armée victorieuse de la Trémoille ayant soumis toute la Lombardie, le cardinal d'Amboise, muni des pleins pouvoirs du roi, pour traiter de la réconciliation des villes rebelles, entra dans Milan le 17 avril, accompagné d'une nombreuse escorte. La consternation régnait au sein de cette grande ville ; deux députations successives avaient été expédiées vers le cardinal, et accueillies par des paroles sévères et menaçantes. Georges d'Amboise se rendit en solennel appareil à la maison de ville, où une longue procession d'hommes, de femmes et d'enfants, vêtus de blanc et la tête nue en signe d'humilité, vinrent requérir merci. Le cardinal d'Am-
boise n'avait voulu qu'effrayer, et, suivant en cela les instructions du roi son maître, il n'abusa point de la victoire : il pardonna à Milan au nom de son seigneur Louis; seulement cette ville et les autres cités rebelles furent soumises à des amendes modérées pour le payement des frais de l'expédition. Jean -Jacques Trivulce fut remplacé dans le gouvernement de la Lombardie par Charles d'Amboise, seigneur de Ghaumont, neveu du cardinal Georges d'Amboise : c'était un homme affable, prudent et ferme, qui méritait de partager la haute faveur de sftn oncle. Aussi il ne tarda pas à faire bénir son administration par les peuples, et bientôt toutes traces de la rébelUon eurent disparu.
Gharles d'Amboise, comme son oncle, aimait les beaux-arts et protégeait les artistes; aussi un de ses premiers soins fut d'inviter Léonard de Vinci à revenir à Milan reprendre ses fonctions à la tête de l'Académie; car, au moment des troubles qui avaient éclaté en Lombardie, Léonard, voyant le parti de Ludovic triompher, avait quitté Milan pour retourner à Florence, ne se souciant pas, comme on le pense bien, et même comme il en avait été secrètement averti, de se retrouver en présence de son ancien protecteur, qui lui aurait fait un mauvais parti pour
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avoir accepté le titre et la pension de peintre du roi de France.
Léonard s'empressa de répondre à l'invitation du nouveau gouverneur de Milan ; mais les troubles avaient dispersé ses élèves, et il n'avait plus d'auditeurs pour suivre ses cours. En attendant qu'il pût reprendre ses travaux habituels, César Borgia, duc de Valentinois, lui offrit la place d'inspecteur général et d'ingénieur en chef de toutes les places fortes dont le roi Louis XII lui avait assuré la possession. Léonard, après en avoir obtenu l'agrément du lieutenant du roi de France, accepta cet emploi. Sa mission consistait à visiter ces places, et les ingénieurs particuliers attachés à chacune d'elles étaient tenus de lui obéir et d'exécuter à la lettre tous ses plans de fortifications.
Il passa ainsi près de trois ans à parcourir l'Italie, profitant de ses fonctions d'ingénieur militaire pour observer avec une attention scrupuleuse ce qui s'offrait à ses regards, tout ce qui pouvait susciter dans son intelligence la création d'une théorie nouvelle ou l'applicatio'n d'une théorie déjà connue, depuis la fontaine de Rimini, dont les eaux, en tombant dans la vasque, éveillaient en lui des idées musicales,* jusqu'aux ondes marines de Piombino, dont la succession suggérait à son esprit inventif de
nouvelles formules scientifiques. Pourquoi renonça-t-il au service de César Borgia? nous ne le savons pas , à moins que ce ne fût pour répondre aux sollicitations de sa ville natale, qui regrettait qu'il l'eût quittée autrefois, et voulait le venger de l'indifférence des Médicis. En effet, le sénat de Florence, sur la demande du gonfalonier Soderini, chargea Léonard de Vinci et Michel-Ange de peindre la salle du conseil de la seigneurie. On sait à quel point ces deux hommes célèbres se piquèrent d'émulation, et à quel degré de supériorité ils s'élevèrent sans pouvoir se surpasser. Ce fut cette rivalité qui donna naissance aux deux magnifiques cartons * dont il est tant parlé dans l'histoire de la peinture. Celui de Léonard de Vinci représentait la défaite de Piccinino, capitaine général du duc de Milan, à la bataille d'Anghiari, livrée en 1440 et gagnée par l'armée florentine. On y admirait particulièrement un groupe d'hommes à pied et à cheval qui, dans les attitudes les plus har-
' Nous croyons devoir donner ici, pour ceux de nos lecteurs qui ne la connaîtraient pas , l'explication de cette expression technique. On entend, en peinture, par carton un dessin exécuté sur un fort papier ou sur du carton , pour servir de patron à divers ouvrages, tels que la peinture à fresque, la tapisserie, la mosaïque, etc., et fait dans les mêmes dimensions que les ouvrages à l'exécution desquels on veut les appliquer. Le carton est toujours l'œuvre du maître, tandis que l'application peut être faite par d'autres que par lui.
dies, se disputaient avec rage la possession d'un drapeau déchiré. Le carton de Michel- Ange avait pour sujet un épisode de la guerre de Pise * : l'armée de Florence surprise par une fausse alerte au moment où elle se baigne dans l'Arno. Tous les soldats s'empressent au même instant de sortir de l'eau, ce qui fournit au peintre une occasion de montrer ses connaissances anatomiques. De son côté, Léonard excellait à peindre les chevaux; ainsi chacun d'eux avait choisi le sujet le plus en rapport avec son talent.
Le suffrage des artistes demeura suspendu entre ces deux chefs-d'œuvre; mais on doit considérer qu'à l'époque de cette lutte mémorable, il y avait une extrême disproportion d'âge entre les deux rivaux, et qu'il était doublement glorieux pour Léonard, déjà avancé en âge, de n'être pas vaincu par Michel- Ange, à peine arrivé à trente ans, et dans toute la force de son talent. Il ne nous est malheureusement pas possible d'apprécier le mérite de ces deux célèbres cartons : l'un et l'autre paraissent avoir été détruits dans les guerres dont la Toscane fut si longtemps le théâtre.
On sait que Raphaël, occupé à Sienne des
' Voir la Jeunesse de Michel- Ange, un vol. in-12, publié par A. Marne el fils, à Tours.
peintures de la bibliothèque, dont il avait fourni les cartons à son condisciple Pinturicchio, vint à Florence pour étudier le carton de Léonard, exposé dans le palais de la seigneurie, en même temps que le carton de Michel-Ange, dont le sujet était pareillement tiré de l'histoire toscane. Thomas Lawrence possédait un dessin de Raphaël , dans un coin duquel le jeune élève du Pérugin avait reproduit à la plume un épisode du carton de Léonard. C'est la seule trace qui ait survécu de cette œuvre importante.
Malheureusement, à l'occasion de ces cartons, ce qui est certain, c'est que les partisans de Michel-Ange et Michel-Ange lui-même ne se piquèrent pas de bons procédés envers Léonard de Vinci, qui, de son côté, ne voyant pas peutêtre sans inquiétude croître près de lui un talent capable de lui disputer la prééminence du génie, prit le parti de s'éloigner.
Léonard retourna à Milan ; Charles d'Amboise l'employa à de nouveaux travaux pour l'achèvement du canal Martesana et de quelques autres nécessaires pour compléter la navigation dans cette partie de la Lombardie. Il lui assigna un revenu assez considérable sur le produit net de ces canaux.
Ces divers travaux l'occupèrent pendant quatre
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à cinq ans. Il habitait pendant ce temps-là une belle maison de campagne voisine de Milan, dite Vaprio , appartenant à son élève et son ami Francesco Melzi. Là il se livrait, pendant ses moments de loisir, à écrire ses volumineux manuscrits, qui formaient une véritable encyclopédie. C'est aussi à cette époque que quelques-uns de ses biographes placent la confection de divers tableaux qui n'ont pas été conservés, et d'une foule de dessins éparpillés depuis dans les musées et les portefeuilles de quelques riches amateurs. C'est aussi pendant son séjour à Vaprio qu'il peignit, sur les murs du palais de son ami Melzi, une vierge colossale dont la tête avait six palmes de haut. Les contemporains parlent de cette production , détruite aujourd'hui , comme d'une œuvre fort belle et qui excita l'admiration générale.
Les guerres qui troublaient alors la Lombardie déterminèrent Léonard à retourner encore à Florence. Ce fut alors qu'il composa, pour l'église des Servi, le carton d'une sainte Famille, représentant la Vierge sur les genoux de sainte Anne avec le Christ et saint Jean. Ce carton fut pendant plusieurs jours la grande affaire de Florence. La foule se pressait au couvent des Servi pour admirer l'œuvre de Léonard, ot celte œuvre n'a jamais été exécutée par l'auteur
du carton. Il paraît d'ailleurs que la pensée primitive de cette composition a été plusieurs fois modifiée; car Milan, Londres et Paris, nous la présentent sous des formes diverses et avec d'égales garanties d'authenticité.