SCENE II
HAGBART, Madame FALK
HAGBART, entre pciv la droite, et s'arrête im instant sans être vu. — Madame...
MADAME FALK, pousse îiu léger cri de surprise. — Vous?...
HAGBART. — Je VOUS demande pardon, madame !... Je vous ai cherchée partout... et il y a quelques instants à peine que je suis rentré...
MADAME FALK. — Agat n'est pas ici.
HAGEART. — Je le sais... Est-elle restée absente tout le temps?
MADAME FALK. — Oui.
HAGBART. — Et... Quand reviendra-t-clle ?
MADAME FALK. — Je viens de faire atteler pour l'envoyer chercher, ainsi je pense qu'elle sera de retour demain, ou... après-demain au plus tard.
HAGBART. — Merci, mais... c'est à vous que je voudrais parler, madame...
MADAME FALK. — A moi ?... Au sujet d'Agat ?...
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HAGBART. — ... Oui ; d'elle aussi.
MADAME FALK. — Mais, ne pourriez-vous pas... revenir... demain, ou...
HAGBART. — Madame, je suis venu directement du bateau ici, et vous comprenez que...
MADAME FALK. — Mais, puisque c'est d'Agat qu'il s'agit... et... puisqu'elle n'est pas ici... je ne vois pas ?...
HAGBART. — Oti ! cc que j'ai à vous dire au sujet d'Agat est court : c'est qu'elle... avait raison... et que je ne savais pas moi-même...
MADAME FALK. — Oh ! Dieu !
HAGBART, pouvant Ci peine parler. — ... Je n'aime plus Agat.
MADAME FALK. — Mais, si Agât VOUS aime, elle?...
HAGBART. — Elle m'a prouvé qu'elle ne m'aimait plus, je le sais... Elle a dû vous le dire, à vous, d'ailleurs?... n'est-ce pas?...
MADAME FALK. — Mon Dieu ! Agat était... trop émue, trop... surexcitée... elle ne savait même pas elle-même...
HAGBART. — Ainsi, c'est donc vrai. Je le pensais... J'en étais sûr... mais si Agat ne m'aime plus, elle vous aime, vous, et de toute son âme. Votre bonheur lui estpluscher que tout au monde et...
MADAME FALK. - H me semble que si vou« n aimez plus Agat... si elle ne vous aime plus... que venez-vous faire ici?
HAGBART. - Vous avez peut-être raison, madame; mais il s'est passé tant de choses depuis quelques jours... d'ailleurs, ce n'est pas pour cela que je viens.
MADAME FALK. - Qu'importe?... Je vous répète que SI vous naimez plus Agat, vous n'avez plus quà sortir d'ici... Quand vous ne le feriez que par égard pour moi et pour elle !...
■ H'^^SART. - Je vous jure, madame, que si je sms ici à cette heure, c'est votre intérêt à tous qui my a conduit.
MADAME FALK, qui cst vestée jusquHci pvès de l arbre. - Eh bien ! c'est moi qui m'en irai, alors !
HAGBART. - Oh ! VOUS ne ferez pas cela !
MADAME FALK. -Je ne VOUS counais plus L
HAGBART. - Dieu soit loué ! Car je ne suis plus le même, et je n'ai guère de respect pour ce que jetais hier.., mais que de temps il a fallu pour changer tout cela !...
MADAME FALK eft'miipp \r. ^
ALii, ciiimjee. — Je ne vous comprends pas... '
HAGBART, s^approchanl d'elle et tout bas ~ Vous ne . voulez . pas me comprendre.
MADAME FALK, se cachant le visage. — Oh ! laisez-vuus... taisez-vous...
HAGBART. — Votre main tremble !
MADAME FALK. — Vous VOUS Irompez.
HAGBART. — Oh! c'est en vain que vous niez... que vous résislez à la passion infernale qui nous jette aux bras l'un de l'autre...
MADAME FALK. — Taisez-vousî taisez-vous !. .. J'ai toujours résisté jusqu'ici, et je veux résister jusqu'au bout...
HAGBART. — Mais, est-ce que je serais ici, si ce n'était pas pour notre bonheur? Si ce n'était pas la force de la vérité qui m'étouffe...? J'ai eu beau lutter... il a fallu que je cède... pied à pied... pour reprendre mes forces, tâcher de voir clair en moimême, et lutter de nouveau... et me voici... pour continuer ensemble ce que j'ai commencé seul.
MADAME FALK. — A quoi bOH?
HAGBART, bas. — Je vous aime! C'est vous que j'ai aimée en elle.., dès le premier jour ; je vous aime... je l'aime!
MADAME FALK, émue. — Eh bien! alors, ayez pitié de moi... partez.
HAGBART. — Leouarda!
MADAME FALK. — Oh I nou... nou... non... je vous en prie. . {Elle fi' éloigne de lui.) Oh! pourquoi tout cela est-il arrivé?
^ nAGBART. - Ce n'est pas votre faute... tout cela s'est fait lentement, invinciblement, malgré nous, par la force des choses, que les obstacles ont doublée... Oh! ne pensez plus à tout cela, soyez toute à votre bonheur, comme j'y suis moi-même... Léon arda !
MADAME FALK. — Je ne mérite pas le bonheur. Je ne l'ai jamais attendu.
HAGBART. - Oh! tenez! Je ne sais ce que vous avez fait pour être ce que vous êtes à présent, si belle, si bonne, si adorablement délicieuse' et divine... mais tout ce que je sais c'est que si les autres ne vous avaient pas jugée si sévèrement, jamais je n^aurais pu vous aimer, ni vous apprécier comme je le fais aujourd'hui.
MADAME FALK. - Merci!... Les hommes, eux, ne comprennent pas ce'a. Ils ne comprennent pas qn 'un jeune homme aime une femme plus âgée que lui et quand il...
HAGBART.— Eh! que m'importent les autres? Estcequeje me suis occupé des autres jusqu'ici...? Hais c'est vous, vous seule que j'interroge.
MADAME FALK. - Et moi, je VOUS réponds que :e que le monde supporte parfois d'un homme, il lele pardonnerait jamais à deux êtres qui s'ainent. Et nous aurions beau faire, un jour vien- Irait où il aurait raison de notre amour et ela... oh!...
^„.OB.nT. -Je me sens, à vous écouter si p^lH, .-, tia,Ue, si gauche... Je ne peu. r en y ta,r
Mnie t;i VOUS saviez... uc^ J'en sui. convaincu. Mais, vou ,e moment où j'ai sent, que c eta.t vous q j-aimais, rien n'a plus existé pour '"O^^;^ L vous le monde entier, pour moi, c était vous. U :Ôus.. Et c'est pourquoi ma-,ntena„t .e ne
--^^""t:c:ue";e;l^seTa™at:;;e,assé croyez- VOUS donc que je pui^ j ,^..^,.0
de vous?... Croye.-vous que, même avec !e temps, onarriveà...ah!Leonarda...
,„ ,,i,i„nerd. — Maintenant... non .
MAD1MEF41K, (ltSl«'«'"-
plus tard... qui sait?... Il viendra un temps... ^,,,,,,.Oui, un temps ^Y'TCXZ
----Ti^rrrnturptve::::
et sa lumière?... Eh bien.
'Tn'est-ce pas pour cela que ie suis ici... prés
devons... à vos pieds?... eh bien!
Ah! U faudra combattre, peut-être? .. eh b en qu'importe ? Mais qu'elle vienne, cette lutte . Orovelvous donc qu'elle me fait peur! - Non. ^ufétes libre, je suis libre : notre avenir est
entre nos mains...
„„«B ».K. - Ma'is, vous oublie, que je SUIS
vieille, moi...!
HAGBART. — VûUS?...
lADAME FALK. - ,.. et jalouse, et gênante...! VA vous, un jeune entre les jeunes, un heureux entre les heureux !
HAGBART. - Taisez-vous ! . . . Votre âme est plus jeune encore que la mienne. Vous ne changez pas, vous ne changerez jamais ! Toujours la même e( toujours nouvelle, toujours adorable et fascinatrice, et devant qui l'on s'incline, comme en extase ei eflrra3^é!
Ohîjevousai comprise, allez..., je vous ai comprise tout entière comme je vous ai aimée toute... Je veux être le premier et le seul dans ton âme, ton maître et ton esclave... Une force invincible m'a poussé vers toi, mais c'est en vain que je m'efforce de te comprendre, et jamais, jamais je ne pourrai me lasser de toi...
MADAME FALK, pouvant à peine parler. — Oh ! prenez garde, Hagbart, prenez garde; tout cela est trop beau... c^est comme parfois, au printemps, quand la brise embaumée souffle, vous enivre, et... vous tue...
HAGBART, la saisissant dans ses bras. — Oh! tu aVaimes! je le sais, tu m'aimes... je le savais depuis longtemps déjà. .. tiens tout à l'heure, lorsque e suis entré, j'ai compris que tu étais à moi ont entière... Mais l'amour, vois-tu, c'est toute ta .'le... tu es faite pour aimer comme l'oiseau pour
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chanter, comme moi pour te le dire... Quelles 1
déceptions as-tu donc éprouvées? Quelles ruines '
immenses se sont donc faites en ton cœur pour que ]
le jour oij l'amour s'offre à toi, tu hésites et tu 1
trembles?... ]
MADAME FALK, balbutiant et se retirant. — Non, ]
jamais... jamais, je n'avais pensé à cela... jamais \
je n'avais osé croire... que vous, vous m'aimiez... •
vous?... vous?... \
HAGBART. — Pourtant... pendant que nous eau- ,;
sions ensemble, jamais tu n')' avais songé ?... ^
MADAME FALK. — Oh ! si ! |
UAGBART. — Et, est-ce que ce n'est pas la preuve [
que... I
MADAME FALK. — Oui, c'cst vrai : je ne peux pas 1
nier cela... Oh!... {Elle éclate en sanglots.) ;i
HAGBART. — Mais alors, pourquoi cette crainte ? |
pourquoi trembler? , . l
MADAME FALK. — Mais cst-cc quc je sais, moi?... ]
La crainte de toutes ces journées d'angoisses, de ■ toutes ces nuits passées sans sommeil... oh!... {Elle sanglote.)
HAGBART, très doucement. — Pourquoi vouloir < t'abuser toi-même, l^eonarda? Gela est bon pour
d'autres, mais pas pour nous. ;|
MADAME FALK. — Oui... mais. est-cc que je sais, "
moi?... j'ai eu peur, je voulais t'arrêler, je vous ai i
LKONARDA 91
dit ce qui me passait par la tête et voilà tout... Mais vous avez raison... ce n'est pas vrai... Oh! Dieu!... {Elle n a pour tomber.) HAGBART, n'approche. — Leonarda?...
MADAME FALK. — Oh! non, n'approche pas! laisse-moi...
HAGBART. — Quoi?. .. Tu cèdcs malgré toi... et tu trembles encore?... Leonarda!...
MADAME FALK. — Non... il y a dans tout cela quelque chose d'inique...
HAGBART. — Inique? Mais, est-ce ta faute, si c'est Agat, elle-même, qui m'a jeté dans tes bras... Mais réfléchis toi-même, et tu verras que c'était inévitable ; que, d'une manière ou de l'autre, il fallait bien que cela arrivât.
MADAME FALK. — Ce ne sont plus des mots qu'il me faut.
Maintenant, Hagbart, il faut que je voie Agat. Il faut que je lui parle!
HAGBART. —Mais ne l'as-tu pas fait déjà?... Mais puisque c'est toi que j'aime et pas elle!... Que veux-tu donc de plus?
MADAME FALK. — Je vcux avoir le temps de réfléchir, de voir... Je ne veux pas me laisser aller amsi... perdre d'un seul coup cette puissance sur moi-même, que j'ai acquise par dix ans de luttes et de sacrifices.
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C'était ma vie, mon orgueil, cela ! Maintenant je ne peux plus... Quand tu parles, chaque mot de ton âme envahit mon âme tout entière.
Ah ! s'il existe un bonheur sur la terre, c'est bien celui de se sentir prise ainsi, peu à peu, pensée par pensée, dans une attraction infinie et divine. Mais j'ai beau faire, je sens en moi je ne sais quelle crainte qui m'arrête... Oh! non, ne me réponds pas, ne me parle pas. Tu as trop de pouvoir sur moi, parce que je t'aime... parce que je t'aime au-dessus de tout mon être et de toutes mes forces, parce que toi seul as compris le besoin immense d'amour qui envahissait mon âme, et que je me mourais de ne pas aimer... Et maintenant cet amour m'a envahie toute, et il me pèse comme si c'était une trahison vis-à-vis de mon enfant. iiAGBART. — Mais ce n'en est pas une, Leonarda. MADAME FALK. — Eh! Ic sais-jc moi-même?... | Laisse-moi le temps de réfléchir, de voir... j'ai r peur !... J'ai peur de tout le passé qui me revient à la fois et m'épouvante, j'ai peur de l'immensité 4 même de mon amour pour toi.
J'ai peur de t'entraîner avec moi dans un gouffre... Oh! ne me réponds pas! ne me touche pas!... Hagbarlî... m'aimes-tu?
nAGBART. — Si je t'aime?...
MADAME FALK. — Eh bien, alors, sauve-moi!
LEONARUA 93
Sauve-moi de toi, sauve-moi de moi-même!... Pars!... Sois généreux! Laisse-moi jouir du bonheur de cette victoire, du bonheur de te voir grand , au-dessus de tous ! D'autres ne me comprennent pas, qu'importe... Si je te le demande ?... si je t'en supplie?... Pars !
HAGBART. — Lconarda !
MADAME FALK. — Pars!... Reste là-bas jusqu'à ce queje t'écrive... Oh! cela ne durera pas longtemps, va î Accepte cette épreuve avec patience, et souviens-toi que je t'aime !... Oh ! non, je t'en supplie, ne me dis rien!... pas un mot... devant toi je n'ai plus de forces, je n'en puis plus... Va!... (// va pour sortir.)... Hagbart !... {Il s'arrête.) Hagbart ! {Lentement et comme sans voix.) Ce que tu m'as dit aujourd'hui est la plus douce parole que j'aie jamais entendue de ma vie; mais que tu aies encore la force de partir, de partir maintenant queje t'ai dit que je t'aime... Oh! cela, vois-tu, cela est plus grand que tout!... Va! {Il s'éloigne lentement.)... Hagbart! {Presque sans voix.) Je t'aime!...
(Il sort.)