SCÈNE V
TI.ELDE, Maître BERENT
Ti^LDE, poliment, mais froid. — Ce m'est un grand honneur, monsieur, de vous recevoir chez moi!
M« BERENT. - C'est hien à M. le consul Titclde que j'ai l'honneur...?
TLELDE. — C'est moi-même, monsieur; ma fille aînée me disait justement qu'elle vous avait aperçu autour de notre propriété...
M'' BERENT. - Oui, c'est en effet une immense propriété... et une grosse aflaire.
Ti^LDE. — Trop grosse, cher monsieur... trop de parties surtout; l'une a appelé l'autre après elle... Mais asseyez-vous, je vous en prie.
M« BERENT. - Merci... il fait bien chaud aujourd'hui. ^
^^(^On^ apporte du vin et des rafralclnssements sur la
T1.ELDE. — l'ui-je vous offrir un verre de vin?
m" BERii:NT. — Non, merci, J
TLELDE. — Quelque rafraîchissement?... ]
M® BERENT. — Merci, je ne prendrai rien. :^
TiiELDE, sort un étui à cigare. — Puis-je vous ' offrir un cigare? De vrais havanes; on me les ' apporte directement de là-bas. .S
M° BERENT. — J'aime beaucoup un bon cigare... ^
mais, pour le moment, je n'en prendrai pas, je J
vous remercie. '
(Silence.)
TiiELDE. — Et... il y a longtemps que vous êles j
ici? I
M'' BERENT. — Oh! deux ou trois jours à peine.
Vous avez été absent ? |
TLELDE. — Oui, la malheureuse affaire de Môller; ;| j'ai été le voir chez lui après la vente. J
M- BERENT. — Oui... Ics temps sont durs à pré- I
sent. '
tl1':lde. — Très durs. \\
M^ BERENT. — Crovcz-vous que la faillite de ;j Môller en entraîne d'autres avec elle... j'entends il d'autres que celles que nous avons déjà? ||
TLELDE. — Je ne crois pas. Son cas est d'ailleurs une exception.
M*" BERENT. — Les banques se sont cependant
beaucoup efTrayées, d'après ce que j'ai entendu dire.
Ti.ELDE. — Dame! mon Dieu! c'est assez naturel. M'' BERENT. - Oui... VOUS Connaissez naturellement la situation mieux que personne.
TLELDE. — Très obligé, monsieur, de votre confiance.
M'' BERENT. - Et crovez-vous que ces faillites puissent avoir une influence directe sur l'exportation de la contrée ?
Ti^LDE. — Mon Dieu... ce n'est pas facile à dire... après tout, il n'y a qu'à attendre, on verra.
M-^ BERENT. - Mais... c'est votre opinion?
TLELDE. — Oh! assurément.
M^ BERENT. — Lcs crises ont en général cela de bon, qu'elles font voir des vices que l'on ne soupçonnait pas.
TLELDE. — Et... pensez-vous que la crise doive suivre son cours?
M*^ BERENT. — C'est mon avis.
TLELDE. — Hum!... les bonnes maisons ne sont peut-être pas assez séparées des autres.
M« BERENT. - Gro3'ez-vous que ce soit ici le cas?
TLELDE. — Mon Dieu... c'est présumer par trop de mes connaissances el de mes relations... mais, personnellement, je serais porté à le croire.
M® BERENT. — G'esl que... je vais vous dire. Je suis chargé par les banques de Kristiania d'examiner la situation de votre place, et je me suis tout d'abord adressé à vous, naturellement.
TiyELDE, — Je vous suis très obligé...
M'^ BKRENT. — Lcs petites banques ici se sont unies, et ont résolu d'agir de concert.
TiiELDE. — Vraiment! {Silence.) Et vous avez vu Hoist, à ce propos... le consul?
M" BERENT. — Naturellement! {Silence.) Mais il me semble que si l'on veut aider les maisons solides, et abandonner les autres à leur sort, il faudrait mieux, à mon avis du moins, que toutes les maisons confient leur bilan aux banques.
TLELDE. — Ah! Et que dit Holst de cela?
M'' BERENT. — Il est absolument de mon avis. {Silence.) Je leur ai conseillé pour l'instant, c'està-dire jusqu'à ce que nous ayons en main les bilans de toutes les maisons d'ici, de se refuser à toute demande d'argent, quelle qu'elle soit.
TiiELDE, comprenant. — Ah! bien!
M*^ BERENT. — Oh! rien qu'une mesure de quelques jours, comme vous voyez.
TI.ELDE, de tuême. — Ah! bien, bien!
M'' BERENT. — Mais devant laquelle, tous, sans exception, doivent s'incliner.
TLELDK. — Cela va sans dire.
Me BERENT. - Car VOUS comprene". bien, que faire une exception pour quelques-uns serait laisser planer sur les autres des soupçons, peutêtre immérités.
TLELDE. — Je suis absolument de votre avis.
M« BERENT. - J'en suis charmé. Ainsi il n'y a pas de malentendu entre nous, quand je vous demande, à vous comme aux autres, le bilan de votre situation.
Ti^LDE. - Rien ne peut m'être plus agréable, si, de cette façon, je puis vous être de quelque utilité. M« BERENT. - ^[ais Comment donc ! Car voyezvous, pour inspirer de la confiance...
TLELDE. — Et quand désirez-vous l'avoir? J'entends... un résumé, naturellement, en quelque^ mots.
M'' BERENT. - Naturellement. Je viendrai le chercher moi-même.
TiJîLDE. - Jamais de la vie. Vous pouvez l'avoir de suite, si vous le désirez. J'ai d'ailleurs l'habitude de faire souvent ces sortes de bilans... selon les cours.
M« mKEm, souriant. - Tiens! Vous savez ce quon dit des voleurs? Qu'ils en font trois par jour tousdifférents... selon lestôtes,... mais je voisque '
Ti^LDE, riant. — ... Que d'autres aussi peuvent avoir celte mauvaise habitude, n'est-ce pas?... Pourtant, trois par jour, ce n'est pas précisément mon cas.
M'^ BEREiNT. — Nou, je plaisante. Gomment donc!
(Il se lève.)
TLELDE, se levant. — Je le pense bien. Enfin, dans une heure, je vous enverrai cela à votre hôtel. Car je suppose que vous demeurez dans l'unique hôtel que nous avons en ville. Mais si vous vouliez, pendant votre séjour ici, vous pourriez demeurer chez moi; j'ai là justement deux chambres d'amis, qui...
M'' BERENT. — Non, merci, mon séjour ici est indéterminé, et les habitudes que ma santé m'impose sont gênantes pour tout le monde; mais surtout pour moi, lorsque je suis chez des étrangers, et...
TiiELDE. — Mais j'espère au moins que vous déjeunerez avec nous aujourd'hui? Nous avons justement du monde, et après, nous devons faire un tour sur l'eau. Il y a des îles charmantes dans le golfe.
M^ BERENT. — Merci, mais ma santé ne me permet pas, pour le moment du moins, d'accepter à dîner, et vraiment je...
Ti.F.LDE. — Allons, soit, comme vous voudrez. Mais... puis-je vous être utile en quelque autre chose?
M*^ BERENT, sérieux. — Je désirerais vous parler avant mon départ, et cela, aussitôt que possible.
TUîLDE, quelque peic surpris. — Vous voulez dire... dés qu'on vous aura remis tous les bilans.
M'' BERENT. — Le consul Holst m'en a déjà fait parvenir la plupart.
TLELDE, tout à fait étonné. — Alors... ce serait aujourd'hui?
M*^ BERENT. — Oui, à cinq heures?... Pouvezvous?
Ti.ELDE, — Je serai chez vous. Ainsi, à cinq heures précises...
jf BERENT. — Non, je serai ici à cinq heures.
(Il salue.)
TLELDE, Je suit. — Non, vous n'êtes pas bien, et d'ailleurs vous êtes le plus âgé, et je...
M'' BERENT. — Oui, mais ici, vous êtes chez vous. Adieu, je reviendrai.
TLELDE. — Merci de l'honneur que m'a fait votre visite.
M" BERENT. — Ne VOUS dérangez pas, je vous en prie.
Ti.ELDE. — Permettez-moi de vous accompagner
jusqu'au jardin. ,
M*" BERENT. — Oh ! ie trouverai bien le chemin.
Ti^ELDE. — Je n'en doute pas, mais je vous en- '
prie, je... ]
M*^ BERENT. — Gomme VOUS voudrez. ;
(Au moment où ils vont sortir par la véranda, à droite, j on aperçoit les tètes de Signe et d'Hamar qui s'en j viennent bras dessus, bras dessous.) ]
TiiELDE. — Dois-je...? Non , inutile, n'est-ce pas, î
de vous présenter? «
M'usèrent, avocat à Kristiania... ma fille cadette, |
et son fiancé M. Hamar, lieutenant de cavalerie. |
M° BERENT. — Tieus, je croyais que votre régiment était en manœuvres?
UAMAR. — Oui, mais j'ai obtenu un congé.
M® BERENT, riant. — Pour cause d'affaires sérieuses, ha! ha! adieu!
TL'ELDE, riant. — Ha! ha ! ha!
(Les deux jeunes gens saluent; M" Bérent et Tiœlde disparaissent par l'escalier.)