‹ Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste MonnierChapitre 24 sur 52 · H A M A P , SIGNE · texte numérisé non relu

H A M A P , SIGNE

HAMAR. — Oh ça, C'est par trop d'insolence !... D'ailleurs c'est son habitude avec tout le monde.

SIGNE. — Pas envers père, d'après ce que j'ai pu voir.

DAJiAR. — Ton père est un insolent, lui aussi.

SIGNE. — Oh! je t'en prie, tais-toi !

HAMAR. — Et je te prie, moi, de me dire comment tu peux appeler cela, de me rire ainsi au nez des insolences de Berent.

SIGNE. — Appelle cela de la bonne humeur, si tu veux; ça vaudra mieux.

(Elle s'assied et se balance clans sa chaise.)

HAMAR. — Alors tu veux que...? Décidément tu n'es pas aimable aujourd'hui.

SIGNE, continuant à se balancer. — C'est possible... Mais si tu savais comme tu m'ennuies pour le moment.

HAMAR. — Ce qui n'empêche pas, que lu ne "

veux pas me laisser partir. I

SIGNE. — Parce que ce serait encore plus en- ; nuyeux sans toi, voilà tout.

HAMAR. — Ecoute, je te dirai une chose : c'est

que je ne supporterai pas plus longtemps la façon ■

dont on me traite ici! ■

SIGNE. — Vraiment?.... Tiens, tiens, tiens!...

(Elle prend son anneau de fiancée, entre le pouce et f

l'index, et se balance en chantant.) i

HAMAR. — Oh! De toi... je n'en parle pas! Mais ^.-■ regarde Valborg, regarde ton père! Il ne m'a pas (■ seulement offert une fois de monter son cheval. j

SIGNE. — C'est qu'il a autre chose en tête, qui i est sans doute plus important.

(Elle se remet à chanter.)

HAMAR. — Voyons, sois gentille, Signe... Ecoute, , tu m'avoueras pourtant qu'il n'y a rien de plus \ naturel. Car, après tout, je peux bien te dire ce ,i: que je pense, à loi : mais il me semble q*ie moi, () qui devais devenir son gendre, son unique gendre, | son fils en quelque sorte; moi, qui suis un cavalier, je pouvais bien m'altendre à ce qu'il me donnât son cheval.

SIGNE. — Ha! ha ! ha!

UAMAR. — Mais qu'est-ce qu'il y a de si drôle à ca ?

SIGNE. — Ha! ha! ha!

HAMAR. — Mais pourquoi ris-tu? II me semble que cela donnerait un certain chic à la maison, lorsque mes camarades admireraient mon cheval,' et que je pourrais leur répondre : . C'est mon beau-pére qui m'a donné cela. . Car tu sais que ce cheval-là n'a pas son pareil en Norvège.

SIGNE, cessant de se balancer. — Et c'est pour cela, que père devrait te donner son cheval, haï ha ! ha !

HAMAR. — Ah! tu m'ennuies avec ton rire.

SIGNE. - C'est vrai que ça ne ferait pas mal : le cavalier sans-pareil, sur un cheval sans-pareil, ha ' ha! ha! r , •

HAMAR. — Vas-tu te taire à la fin?

SIGNE. — Oh! tu es trop amusant, ha! ha! ha! HAMAR, s'approchant. ~ Voyons, écoute un peu, Signe. Tu sais que personne ici n'a plus d'influence que toi sur ton père. {Elle chante. )y oyons, écoute Mais tu ne peux donc pas parler sérieusement avec moi une seconde?

SIGNE. -Moi? Oui, avec plaisir.

(Elle recommence à chanter.)

HAMAR. - Eh bien 1 écoute... je me disais que, SI.) ?vais le cheval, je resterais ici tout l'été et le monterais tout le temps. {Signe cesse de se balan-

cer et de chanter. Hamar s'approche délie, à demi jjenché.) Kt de cette façon, je n'irais pas à la ville avant l'automne. Et loi, tu nous suivrais, mon cheval et moi. Est-ce que ça n'irait pas bien comme cela?

SIGNE, le regarde un instant. — Oh ! tu as toujours de charmantes idées, toi, mon cher!

UAMAR. — N'est-ce pas? Seulement voilà! Tout dépend maintenant de toi; si tu peux obtenir le cheval de ton père? Voyons, Signe?...

SIGNE. — Et comme cela tu ne partirais pas?...

EAMAR. — Pas avant l'automne.

SIGNE. — Et tu resterais ici, tout l'été, à dresser le cheval?

HAMAR. — Rien qu'à dresser le cheval !

SIGNE. — Et à l'automne je vous suivrai tous les deux. àKristiania? C'est bien ton idée, n'est-ce pas?

HAMAR. — Oui : n'est-elle pas splendide, mon idée ?

SIGNE. — Et le cheval habitera chez nous avec tante Ulla, naturellement?

iiAMAR, riant. — Qu'est-ce que lu me chantes là!

SIGNE, vexée. — Oh! je comprends, maintenant? Tu as tout simplement pris les vacances pour ton cheval, et lu ne restes ici que pour le dresser : na-

turellement je dois vous suivre tous les deux chez tante Ulla et...

HAMAR. — Mais voyons, Signe, est-ce que tu vas encore?...

SIGNE, en colère, se renverse en arrière et se balance plus fort que jamais. Ilamar veut s'approcher. ~ Oh! laisse-moi! laisse-moi !

iiAMAR. — Jalouse de mon cheval ! ha! ha! ha!

SIGNE, hors d'elle. ~ Mais cours donc à l'écurie, mon cher!

OAMAR. — Est-ce comme punition? Ça sera toujours plus amusant qu'ici au moins !

SIGNE, lui jetant son anneau. — Tiens, mets ça à ton cheval...

HAMAR. - Oh ! tu le jettes... jusqu'à ce que je... ^ SIGNE. - Oh! tu m'as répété ça si souvent... j'en ai assez, tiens!

(Elle tourne sa chaise complètement, de façon à tourner le dos à Hamar et aux spectateurs.)

HAMAR. — Tu n'es qu'une enfant gâtée, tiens, et on aurait tort de faire attention à ce que tu dis.

SIGNE. — Ah ! ça aussi, comme toujours, pour la centième fois. Ah! tiens, va-t'en!

HAMAR. — Mais ne vois-tu pas combien tu te rends udicule, d'être jalouse d'un cheval? A-t-on jamais vu quelque chose de semblable ?

SIGNE, se lève. — Ah! tiens, lu me ferais crier, tu me ferais hurler! J'ai honte de loi! {Elle frappe

du pied.) ie vous méprise, monsieur! .

nAMAR, riant, — Et tout cela pour un che- \

val? \

SIGNE. — Non : à cause de toi, et de toi seul, en- i

tends-tu? J'ai je ne sais quel pressentiment de j

malheur, à me jeter à terre, et à pleurer : j'ai envie :

de m'enfuir, et de ne revenir jamais... [Elle éclate "\

en sanglots.) Mais lu ne peux donc pas me lais- ;

ser ? Tu ne peux donc pas t'en aller ? i

RAMAR. — Mon Dieu!... oui : je n'ai pas ramassé |

l'anneau que tu m'as jeté. \

SIGNE. — Non, va-t'en, tiens; va-t'en, va-l'en! |

(Elle éclate en sanglots et s'assied.) ^

HAMAR. — Soit... J'aperçois là-bas le vapeur qui .j

arrive ; je vais partir, ça vaut beaucoup mieux. .'

SIGNE, ironique. — Oh!... Gomme si tu ne sa- | vais pas aussi bien que moi qu'il ne va pas à Kris-

tiania, ce bateau... Comédien, va! 1

(Elle pleure.) \

(On aperçoit au milieu du paysage, par les fenêtres j

de la véranda, les mâts d'un steamer : la fumée met 'i

sur le ciel clair une longue traînée d'ombre.) !

(Au même instant, on entend au dehors la voix de j

Tiœlde.) |

TiiELDE, du dehors. — Allons, dépêchez-vous!

UEE FAILLITE 195

Prenez le canot du lieutenant : il est tout prêt. (Signe se lève en sursaut.)

iiAMAR. — Tiens! on va chercher quelqu'un au navire !

TLELDE, dont la voix se rapproche. — Allons vite, apprêtez le canot.

iiAMAR, regardant à la fenêtre. — Il vient ici! {Il court ramasser Vanneau et le tend vivement à Signe.) Signe !

SIGNE. — Non, je ne veux pas.

HAMAR. — Mais voyons, Signe? Mais qu'est-ce que cela signifie ? Qu'est-ce que je t'ai fait?

SIGNE. — Est-ce que je sais, moi? mais je suis si

malheureuse!

(Elle éclate en sanglots.)

HAMAR. — Mais en fin de compte, je fais tout ce que tu veux, moi! Qu'est-ce que tu veux de plus?

SIGNE. — Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?.., Je voudrais être morte, tiens!... Et puis, c'est toujours la même chose.

(Elle recommence à pleurer.)

DAMAR. — Mais voyons. Signe! Toi qui m'as dit tant de fois que tu m'aimais!

SIGNE. — Mais je t'aime aussi!... Qu'est-ce que tu veux? Je ne sais plus, moi. Il me semble que

cela est ?i liMi-rlble. [Hamar veut s'approcher d'elle.) Non, ne m'approche pas... ne m'approche pas!

HAMAR. — Mais, Signe?...

Tii^.LDE, montant V escalier, très haut. — Certes !... Certes !... Tous les hommes en grande tenue! {Il appelle.) Sannaess! Sannsess!... Sannaîss!

sann.es, dont on entend à peine la voix. — Oui!

TLELDE. — N'oublie pas de prendre tes gants!

HAMAR. — Essuie tes yeux, Signe : ne lui montre pas que tu as pleuré.

(Il veut lui donner l'anneau ; elle se d(''tourne et essuie ses yeux.)

Page 1