H A M A P , SIGNE
HAMAR. — Oh ça, C'est par trop d'insolence !... D'ailleurs c'est son habitude avec tout le monde.
SIGNE. — Pas envers père, d'après ce que j'ai pu voir.
DAJiAR. — Ton père est un insolent, lui aussi.
SIGNE. — Oh! je t'en prie, tais-toi !
HAMAR. — Et je te prie, moi, de me dire comment tu peux appeler cela, de me rire ainsi au nez des insolences de Berent.
SIGNE. — Appelle cela de la bonne humeur, si tu veux; ça vaudra mieux.
(Elle s'assied et se balance clans sa chaise.)
HAMAR. — Alors tu veux que...? Décidément tu n'es pas aimable aujourd'hui.
SIGNE, continuant à se balancer. — C'est possible... Mais si tu savais comme tu m'ennuies pour le moment.
HAMAR. — Ce qui n'empêche pas, que lu ne "
veux pas me laisser partir. I
SIGNE. — Parce que ce serait encore plus en- ; nuyeux sans toi, voilà tout.
HAMAR. — Ecoute, je te dirai une chose : c'est
que je ne supporterai pas plus longtemps la façon ■
dont on me traite ici! ■
SIGNE. — Vraiment?.... Tiens, tiens, tiens!...
(Elle prend son anneau de fiancée, entre le pouce et f
l'index, et se balance en chantant.) i
HAMAR. — Oh! De toi... je n'en parle pas! Mais ^.-■ regarde Valborg, regarde ton père! Il ne m'a pas (■ seulement offert une fois de monter son cheval. j
SIGNE. — C'est qu'il a autre chose en tête, qui i est sans doute plus important.
(Elle se remet à chanter.)
HAMAR. — Voyons, sois gentille, Signe... Ecoute, , tu m'avoueras pourtant qu'il n'y a rien de plus \ naturel. Car, après tout, je peux bien te dire ce ,i: que je pense, à loi : mais il me semble q*ie moi, () qui devais devenir son gendre, son unique gendre, | son fils en quelque sorte; moi, qui suis un cavalier, je pouvais bien m'altendre à ce qu'il me donnât son cheval.
SIGNE. — Ha! ha ! ha!
UAMAR. — Mais qu'est-ce qu'il y a de si drôle à ca ?
SIGNE. — Ha! ha! ha!
HAMAR. — Mais pourquoi ris-tu? II me semble que cela donnerait un certain chic à la maison, lorsque mes camarades admireraient mon cheval,' et que je pourrais leur répondre : . C'est mon beau-pére qui m'a donné cela. . Car tu sais que ce cheval-là n'a pas son pareil en Norvège.
SIGNE, cessant de se balancer. — Et c'est pour cela, que père devrait te donner son cheval, haï ha ! ha !
HAMAR. — Ah! tu m'ennuies avec ton rire.
SIGNE. - C'est vrai que ça ne ferait pas mal : le cavalier sans-pareil, sur un cheval sans-pareil, ha ' ha! ha! r , •
HAMAR. — Vas-tu te taire à la fin?
SIGNE. — Oh! tu es trop amusant, ha! ha! ha! HAMAR, s'approchant. ~ Voyons, écoute un peu, Signe. Tu sais que personne ici n'a plus d'influence que toi sur ton père. {Elle chante. )y oyons, écoute Mais tu ne peux donc pas parler sérieusement avec moi une seconde?
SIGNE. -Moi? Oui, avec plaisir.
(Elle recommence à chanter.)
HAMAR. - Eh bien 1 écoute... je me disais que, SI.) ?vais le cheval, je resterais ici tout l'été et le monterais tout le temps. {Signe cesse de se balan-
cer et de chanter. Hamar s'approche délie, à demi jjenché.) Kt de cette façon, je n'irais pas à la ville avant l'automne. Et loi, tu nous suivrais, mon cheval et moi. Est-ce que ça n'irait pas bien comme cela?
SIGNE, le regarde un instant. — Oh ! tu as toujours de charmantes idées, toi, mon cher!
UAMAR. — N'est-ce pas? Seulement voilà! Tout dépend maintenant de toi; si tu peux obtenir le cheval de ton père? Voyons, Signe?...
SIGNE. — Et comme cela tu ne partirais pas?...
EAMAR. — Pas avant l'automne.
SIGNE. — Et tu resterais ici, tout l'été, à dresser le cheval?
HAMAR. — Rien qu'à dresser le cheval !
SIGNE. — Et à l'automne je vous suivrai tous les deux. àKristiania? C'est bien ton idée, n'est-ce pas?
HAMAR. — Oui : n'est-elle pas splendide, mon idée ?
SIGNE. — Et le cheval habitera chez nous avec tante Ulla, naturellement?
iiAMAR, riant. — Qu'est-ce que lu me chantes là!
SIGNE, vexée. — Oh! je comprends, maintenant? Tu as tout simplement pris les vacances pour ton cheval, et lu ne restes ici que pour le dresser : na-
turellement je dois vous suivre tous les deux chez tante Ulla et...
HAMAR. — Mais voyons, Signe, est-ce que tu vas encore?...
SIGNE, en colère, se renverse en arrière et se balance plus fort que jamais. Ilamar veut s'approcher. ~ Oh! laisse-moi! laisse-moi !
iiAMAR. — Jalouse de mon cheval ! ha! ha! ha!
SIGNE, hors d'elle. ~ Mais cours donc à l'écurie, mon cher!
OAMAR. — Est-ce comme punition? Ça sera toujours plus amusant qu'ici au moins !
SIGNE, lui jetant son anneau. — Tiens, mets ça à ton cheval...
HAMAR. - Oh ! tu le jettes... jusqu'à ce que je... ^ SIGNE. - Oh! tu m'as répété ça si souvent... j'en ai assez, tiens!
(Elle tourne sa chaise complètement, de façon à tourner le dos à Hamar et aux spectateurs.)
HAMAR. — Tu n'es qu'une enfant gâtée, tiens, et on aurait tort de faire attention à ce que tu dis.
SIGNE. — Ah ! ça aussi, comme toujours, pour la centième fois. Ah! tiens, va-t'en!
HAMAR. — Mais ne vois-tu pas combien tu te rends udicule, d'être jalouse d'un cheval? A-t-on jamais vu quelque chose de semblable ?
SIGNE, se lève. — Ah! tiens, lu me ferais crier, tu me ferais hurler! J'ai honte de loi! {Elle frappe
du pied.) ie vous méprise, monsieur! .
nAMAR, riant, — Et tout cela pour un che- \
val? \
SIGNE. — Non : à cause de toi, et de toi seul, en- i
tends-tu? J'ai je ne sais quel pressentiment de j
malheur, à me jeter à terre, et à pleurer : j'ai envie :
de m'enfuir, et de ne revenir jamais... [Elle éclate "\
en sanglots.) Mais lu ne peux donc pas me lais- ;
ser ? Tu ne peux donc pas t'en aller ? i
RAMAR. — Mon Dieu!... oui : je n'ai pas ramassé |
l'anneau que tu m'as jeté. \
SIGNE. — Non, va-t'en, tiens; va-t'en, va-l'en! |
(Elle éclate en sanglots et s'assied.) ^
HAMAR. — Soit... J'aperçois là-bas le vapeur qui .j
arrive ; je vais partir, ça vaut beaucoup mieux. .'
SIGNE, ironique. — Oh!... Gomme si tu ne sa- | vais pas aussi bien que moi qu'il ne va pas à Kris-
tiania, ce bateau... Comédien, va! 1
(Elle pleure.) \
(On aperçoit au milieu du paysage, par les fenêtres j
de la véranda, les mâts d'un steamer : la fumée met 'i
sur le ciel clair une longue traînée d'ombre.) !
(Au même instant, on entend au dehors la voix de j
Tiœlde.) |
TiiELDE, du dehors. — Allons, dépêchez-vous!
UEE FAILLITE 195
Prenez le canot du lieutenant : il est tout prêt. (Signe se lève en sursaut.)
iiAMAR. — Tiens! on va chercher quelqu'un au navire !
TLELDE, dont la voix se rapproche. — Allons vite, apprêtez le canot.
iiAMAR, regardant à la fenêtre. — Il vient ici! {Il court ramasser Vanneau et le tend vivement à Signe.) Signe !
SIGNE. — Non, je ne veux pas.
HAMAR. — Mais voyons, Signe? Mais qu'est-ce que cela signifie ? Qu'est-ce que je t'ai fait?
SIGNE. — Est-ce que je sais, moi? mais je suis si
malheureuse!
(Elle éclate en sanglots.)
HAMAR. — Mais en fin de compte, je fais tout ce que tu veux, moi! Qu'est-ce que tu veux de plus?
SIGNE. — Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?.., Je voudrais être morte, tiens!... Et puis, c'est toujours la même chose.
(Elle recommence à pleurer.)
DAMAR. — Mais voyons. Signe! Toi qui m'as dit tant de fois que tu m'aimais!
SIGNE. — Mais je t'aime aussi!... Qu'est-ce que tu veux? Je ne sais plus, moi. Il me semble que
cela est ?i liMi-rlble. [Hamar veut s'approcher d'elle.) Non, ne m'approche pas... ne m'approche pas!
HAMAR. — Mais, Signe?...
Tii^.LDE, montant V escalier, très haut. — Certes !... Certes !... Tous les hommes en grande tenue! {Il appelle.) Sannaess! Sannsess!... Sannaîss!
sann.es, dont on entend à peine la voix. — Oui!
TLELDE. — N'oublie pas de prendre tes gants!
HAMAR. — Essuie tes yeux, Signe : ne lui montre pas que tu as pleuré.
(Il veut lui donner l'anneau ; elle se d(''tourne et essuie ses yeux.)