SCENE III
JACOBSEN, habillécomme à V acte précédent, avec, seulement, une veste de toile au lieu d'une redingote. Tiœlde ne le voit que lorsqu'il est derrière lui : il lui tend, les mains en suppliant, mais Jacobsen se place devant lui. — Voleur ' !
TLELDE, se recule.
MADAME TLELDE. — Jacobsen ! Jacobsen !
JACOBSEN, n'écoute pas. — La justice est là ! Les livres et les papiers de la brasserie sont saisis. On a arrêté le travail... à la fabrique aussi.
MADAME TLELDE, — MoH Dieu ! mon Dieu !
JACOBSEN. — Et moi, qui ai répondu pour plus de deux fois ce que je possède !
(Il parle bas, niais sa voix tremble de colère et d'émotion.)
MADAME TLELDE. — Jacobsen, vovons!
' Pendant tout cet acte, Jacobsen parle avec son accent et ses expressions, pins encore qu'à l'acte précèdent, car il ne s'étudie plus.
26e UNE FAILLITE
JACOBSEN, — Est-ce que je ne lui disais pas, chaque fois qu'il me faisait signer : « Mais je n'ai pas autant que ça, ce n'est pas honnête? » Mais il me répondait : « Ce n'est que pour la forme, Jacobsen, ce n'est que pour la forme !» — « Mais c'est une forme malhonnête! > que je lui disais. — « Mais non, c'est une forme commerciale; tous les commerçants font de même. »
Comme tout ce que je sais de commerce, c'est lui qui me l'a appris, je le croyais, moi, naturellement. Et il m'a fait faire cela des fois et des fois i Et maintenant, je dois plus que je ne pourrai payer de toute ma vie. Me voilà déshonoré pour toujours !...
Qu'est-ce que vous pouvez répondre à cela, ma bonne dame! {A Tiœlde.) Tu vois?... Elle n'ose même pas te défendre !... Voleur, va!...
MADAME TLELDE. — Jacobscn!...
JACOBSEN. — Oh! vous, ma bonne dame! Vous savez si je vous estime ! Mais lui !... II m'en a fait tromper tant d'autres ! Que de malheureux j'ai faits en son nom ! Les bonnes gens me croyaient, et moi, je croyais en lui. Je leur disais qu'il était le bienfaiteur de tout le pays, et qu'on devait l'aider dans ces temps difficiles... Et maintenant, combien de familles vont être chassées, sans asile!... Et c'est à celte besogne qu'il m'a employé ! Quel
homme ! (A Ticvlde.) Je ne sais pas, mais j'ai diablement envie de te...
MADAME Ti.ELDE, se lève. — Pour mol, Jacobsen, pour moi!
JACOBSEN. — Oui, pourvous, ma bonnedame,car vous savez si je vous estime. Mais comment vous voulez- vous maintenant que je regarde en face tous ceux que j'ai ruinés? Ça ne sert de rien de leur expliquer comment c'est arrivé; ça ne leur rendra pas leur pain pour cela, allez I Et ma femme? Gomment voulez-vous que je la revoie? Elle avait une telle confiance en moi, la pauvre femme!... et en lui aussi ! Et mes enfants ? C'est dur, allez, pour les enfants quand ils entendent tout cela dans la ruel Car ils vont bientôt en entendre sur leur père, allez! Et de qui? Des enfants de ceux que j'ai ruinés.
MADAME TMiLDE. — Mais puisque vous comprenez ce qu'il en est, épargnez les autres, Jacobsen, soyez indulgent.
JACOBSEN. — Oh ! vous savez si je vous estime, vous, ma bonne dame; mais c'est dur, allez, quand je pense que nous n'avons plus un morceau de pain. Car je dois plus que je ne pourrai jamais gagner dans toute ma vie. Oui, c'est dur, voyezvous, cela. Qu'est-ce que nous allons faire le soir, moi et mes enfants? Et les dimanches? Mais il faut
que je le loi dise moi-même. {A Tiœlde.) Y o\eur, va, tu me paieras ça!
(Tiaelde s'enfuit, effrayé, vers le bureau : au même instant, entre l'administrateur, suivi de de\ix témoins et de Sannœss : Tiœlde va vers le fond, et, chancelant, s'appuie au bureau.)