SCÈNE V
Tl/ELDE. Madajie TI/ËLDE. SIGNE. HAMAR (lien qn'iiii inslanl). Puis VALliOHG.
SIGNE, se précipitant sur la scène. — Mère!
Mère !
(Elle se jette à genoux.)
MADAME Ti.ELDE. — Oui, iiion enfant; le temps de l'épreuve est venu, maintenant. Et j'ai bien peur qu'elle ne nous trouve pas prêts à la supporter.
SIGNE. — Mère, qu'est-ce que nous allons devenir?
MADAME TLELDE. — Tout est dans la main de Dieu... qui sait?
SIGNE. — Je vais suivre Hamar chez tante Ulla : nous partirons tout de suite.
MADAME TLELDE. — Oul, mais Cela dépend si tante Ulla voudra te recevoir, maintenant?...
SIGNE. — Tante Ulla?... Qu'est-ce que tu dis?
MADAME Ti/ELDE. — Quc tu as toujours été l'enfant gâtée de parents riches, et que tu ne sais pas ce que c'est que la vie.
SIGNE. — Hamar? N'est-ce pas que tante Ulla voudra bien me recevoir?
HAMAR, très gêné. — Mon Dieu! je ne sais pas... je...
MADAME TLELDE. — Tu entends, Signe!... Attends, tu vas, en quelques heures, en apprendre plus que dans toute ta viç...
SIGNE, effrayée^ bas à sa mère. — Veux-tu dire aussi que?...
MADAME TI^LDE. — Ghut!...
(Signe se cache la tête sur ses genoux. — On entend au dehors de formidables éclats de rire.)
HAMAR, se précipite à la fenêtre. — Qu'est-ce qu'il y a encore?
SANN,ESs, entre par la porte de droite^ et va à la fenêtre. Tiœlde, Signe et M"''' Tiœlde se lèvent.
HAMAR. — C'est le cheval : il est tombé dans leurs mains.
SANN.ESS. — Ils l'ont monté sur une espèce d'escabeau, comme s'ils voulaient le mettre en vente.
HAMAR. — Ils tapent dessus.
SANN.ESS, sort en courant.
HAMAK. jirend le reoolo'v sur le bureau., et s'assure qu'il est chargé. — Attends, je vais leur en...
^ SIGNE. — Qu'est-ce que tu veux faire ?
(Il veut sortir, mais Signe court après lui et le retient.)
HAMAR. — Laisse-moi !
SIGNE. — Dis-moi ce que tu veux faire? Tu veux aller les trouver, toi, tout seul?...
HAMAR. — Oui, laisse-moi.
. SIGNE, met ses deux bras autour de son cou. — S'a n'en reviendrais pas vivant.
iiAMAR. — Fais donc attention ; le revolver est chargé.
SIGNE. — Qu'est-ce que tu veux en faire?
UAMAR, repoussant Signe. — ... Hé! flanquer une balle au cheval, II est trop bon pour ces brutes-là. Je ne veux pas qu'on le vende, ni pour rire, ni pour de bon. Mais attends! je le tirerai mieux d'ici.
(Il va à la fenêtre , )
SIGNE. — Mais tu peux attraper quelqu'un, voyons...
HAMAR. — Oh! je vise trop bien pour ça!
(Il vise.)
SIGNE. — Père, s'il tire, nous sommes perdus!...
TLELDE, va vers lui. — Tu n'as pas le droit, le cheval appartient à la masse.
HAMAR. — Non, le temps où je vous obéissais est passé.
(Tieelde se jette sur le revolver : ce mouvement fait partir le coup. Signe se réfugie vers sa naère en poussant un cri. Au dehors, mais cette fois sous la fenêtre, retentit un cri répété de : « On tire sur nous. »
Puis on entend un vacarme de carreaux brisés, des pierres lancées pénètrent dans la chambre par la fenêtre, on entend de nouveau des cris et des éclats de rire. Valborg, qui s'est précipitée par la porte du bureau, couvre son père de son corps, le visage tourné vers la fenêtre. — Un cri, sous la fenêtre : « Suivez-moi. »
HAMAR, le revolver en main, va à la fenêtre et crie. — Oui, essaye donc un peu, si tu oses...
MADAME tlî:lde et SIGNE. — Mon Dieu! Ils vont monter ici!...
VALBORG. — Tu ne tireras pas !
(Elle se place devant lui.)
TLELDE. — C'est Sannœss et la police.
(Au milieu des cris, on entend : « En arrière, place, place. » Puis, de nouveau, du bruit, avec une grosse voix dominant la foule, puis tout s'éloigne peu à peu et redevient tranquille.)
MADAME TLELDE. — Remcrcions Dieu, mon enfant, il s'en est fallu de peu... [Elle se laisse tomber sur une chaise : silence.) Henning, oii es-tu?
Ti^ELDE, entre, va vers elle, lui passe la main sur la tête, puis se retourne, et très é^nu, s'éloigne.
(Silence.)
SIGNE, tombe à genoux près de sa mère. -Mais Ils vont peut-être revenir?... Mère... Si nous partions?...
MADAME Ti^LDE. — Où aller?
SIGNE. -Mais qu'est-ce que nous allons deve-
nir?
MADAME Ti^LDE. - Ce que Dieu voudra.
,„ (Silence.)
VALBORG, è«s. - Signe, regarde.
: MADAME TijîLDE. - Qu'est-ce qu'il y a? ■ Sï^NE. -Oh! Je le savais bien!
MADAME TU.LDE, plus auxieuse. - Quoi ?
VALBORG. - Chaque maison riche a son lieutenant! Le nôtre est parti, voilà tout.
MADAME Tij^LDE. — Signe ! A! a fille !
SIGNE, se jette dans ses bras. - Mère! Mère!
MADAME TI^LDE. — Ne tp nliinc. r. . i ti ,. .
ixe le plains pas! Il n était pas digne de toi, va!
SIGNE, sanglotant. - Oh! Mère! mère!
MADAME Ti^LDE.- Gela vautmieux ainsi... Enfant ; ne pleure pas! '
I SIGNE. Je ne pleure pas... C'est de honte que je pleure!... Oh! J^^nœ que
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MADAME TUSLDE. — La honte?... Elle est pour
moi. qui n'ai pas eu le courage de l'arrêter, quand
je savais la vérité.
(KUe pleure.)
SIGNE. — Oh! Mère!
MADAME TLELDE. — Oui, bientôt nous allons être seuls, complètement seuls. D'ailleurs, nous n'avons plus rien à perdre maintenant.
VALBORG. — Pardon, mère! car il faut que je vous quitte!
SIGNE. — Toi, Valborg? Nous quitter?... Maintenant?...
VALBORG, émue. — De toute façon, ne devonsnous pas nous séparer? Chacun de nous doit gagner sa vie!. . Aujourd'hui ou demain?...
SIGNE, à sa sœur, le dos tourné vers les spectateurs. — Mais moi, moi qui ne sais rien faire, qu'est-ce que je vais devenir?
MADAME TLELDE. — Quelle mauvaise mère j'ai été!... Uien, rien, je n'ai rien su garder! Pas même mes enfants!
VALBORG. — Mais comment veux-tu que nous restions ensemble? Nous ne pouvons pourtant pas vivre des secours de la masse, comme on appelle cela : il y a assez longtemps que nous vivons de...
MADAME TLELDE. — Ghut! Ton père est là!...
(Silence.) Voyons, Valborg, qu'est-ce que tu veux faire?
VALBORG, s'efforçant cVétre calme. — Je vais aller chez Holst, à son bureau, je travaillerai, j'apprendrai les affaires... je verrai...
MADAME TI.ELDE. — Tu ne sais pas 011 tu vas.
VALBORG. — C'est possible; mais je ne sais que trop ce que je quitte.
SIGNE. — Et moi qui seule suis à charge... moi qui ne sais rien faire !
VALBORG. — Tu peux... si tu le veux.' Quand tu serais bonne, femme de chambre!... Qu'est-ce que ça fait? Mais vivre d'aumônes, par pitié! Oh! ça, pas un jour, pas une heure, jamais !
SIGNE. — Et qu'est-ce que deviendra mère?
MADAME TLELDE, à Signe. — Ta mère restera chez ton père, ma fdle!
SIGNE. — Toute seule?... Toi qui es si malade!...
MADAME TI.ELDE. — Nous sommes deux, ma fille.
TI.ELDE, s avance vers elle, lui baise la main, puis tombe à genoux près de sa chaise, la tète sur ses genoux.
MADAME TI.ELDE. — Pardonnez à votre père, mes
enfants, c'est la plus belle chose que vous puissiez
faire.
(Tiselde se lève et va vers le fond, où le garçon de courses paraît, une lettre à la main.)
SIGNE, se détourna^it. — Une lettre de lui? Rien de plus?... Non...
(Le garçon présente la lettre à Tiœlde.)
TLELDE. — Je ne reçois plus de lettres. Y ALBOïiG, regardant la lettre. — ... deSannsess?... TLiîLDE, douloureusement. — Lui aussi!...
MADAME TLELDE, prend la lettre. — Lis-la, Valborg : autant recevoir tout d'un coup, va.
(Valborg prend la lettre; le commis sort.)
VALBORG,oi^î)?'e la lettre., lit quelques mots, puis s'avance., et la lit à haute voix, avec émotion :
« Cher et vénéré patron,
« Je VOUS dois tout depuis l'âge où, tout jeune, vous m'avez recueilli chez vous. Aussi j'espère que vous ne vous offenserez pas de la proposition que je vous fais en ce moment. Vous savez qu'il y a environ huit ans j'ai hérité de quelques mille francs. Avec cet argent, j'ai spéculé, surtout dans les affaires que le grand commerce n'a pas encore absorbées. {Elle s'arrête un peu.)... Cette somme — environ quarante mille francs — je vous l'offre, engage de reconnaissance; car, au fond, c'est à vous que je dois d'avoir pu les économiser. Vous les emploierez d'ailleurs beaucoup mieux que je
ne saurais le faire. Si vous avez besoin de moi, mon vœu le plus cher est d'être auprès de vous.
« Pardonnez que cela vous vienne en de pareilles circonstances, mais je n'ai pu agir autrement.
« .1. SANN.ESS. »
(Titulde, pendant la lecture de cette lettre, s'est rapproché de sa femme.)
MADAME TI.ELDR. — Puisque de tous ceux que tu as secouru, un seul ne t'abandonne pas à celte heure, llenning, tu peux encore t'estimer heureux !
TLELDE, fait un signe affirmatif, et remonte la scène.
MADAMK Ti.ELDE. — Et VOUS, enfauls, vovcz
comme lui, l'étranger, est resté Qdéle à votre
père !
(Silence. — Signe se tient près du bureau et pleure. Titelde est dans le fond où il se promène de long en large, puis il monte l'escalier.)
VALBORG. — Je voudrais bien parler à Sannœss.
MADAME Ti.ELDE. — Oui, parlc-lui, Valbofg. Moi, je ne peux pas, maintenant, ton père non plus : fais-le, toi. [Elle se lève.) Viens, Signe, viens causer un peu ensemble... Il y a si longtemps que nous ne l'avons fait... Mais... où est père?
VALBORG. — 11 vient de monter.
MADAME TLELDE. — Il est monté ?... Oui, il a besoin de repos, sans doute. Dieu veuille qu'il en trouve ! {Elle sort.) Oh ! quelle journée! Mais Dieu saura bien nous rendre tout cela...
vALBORG,ya vers le fond, et sonne: le garçon de courses se présente. — Si M. Sannajss est là, priezle de monter ici un instant. {Le domestique sort : à part.) S'il sait que c'est moi qui le demande, viendra-t-il ?... {Écoutant.) Oui... il vient !