SCENE VI
VALBORG, SANN^SS
SANN^ss, entre, puis s'arrête envoyant Valborg, et met aussitôt ses mains derrière son dos. — Est-ce vous qui?...
VALBORG. — Approchez-vous, je vous en prie.
SANN.ESS, fait quelques pas en avant.
VALBORG, aimablement. — Mais venez donc !
SANN.ESS, ynême jeu .
VALBORG. — Vous avez écrit une lettre à mon père ?
SANN^ss, hésitant. — ... Oui...
VALBORG. — Et vous lui avez offert de... SANNiESS. — Oui... oui... je veux dire, c'était tout naturel.
VALBORG. — Vraiment?... Ce n'est pas mon avis.
Cela honore celui qui agit ainsi.
(Silence.)
SANN.ESS, timidement. — J'espère qu'il accepte? VALBORG. — Je ne sais pas.
SANNJESs, s' arrête; puis, avec anxiété. — Ainsi... il n'accepte pas... ? Oh ! non...
VALBORG. — Je vous jiire que je n'en sais rien. Gela dépend... s'il ose?
SANiN.ESs. — S'il ose... ?
VALBORG. — Oui.
(Silence.)
SANNiESS, timide et gauche. — Mademoiselle a-t-elle quelque chose à me commander?
VALBORG, sourit. — Avons commander? je n'ai rien à vous commander, Sannaîss... Mais... vous avez encore offert à mon père de rester chez lui?...
SANNiESS. — Oui, oui... c'est-à-dire, si votre père le désire?...
VALBORG. — Je ne sais pas. Dans ce cas^ vous seriez trois : mon père, ma mère et vous. Personne autre.
SANNiESS. — Ah!... ah !... Et vous autres?
VALBORG. — Pour ce qui est de Signe, je ne sais pas ce qu'elle a décidé. Quant à moi, je quitte la maison aujourd'hui.
SANN.ESS. — Comment?... vous?...
VALBORG. — Je vais dans un bureau. Cela sera bien solitaire, ici... bien triste... (Silence.) Vous n'aviez peut-être pas vu la chose ainsi ?
SANN.ESs. — JMoi?... Non... oui... c'est-à-dire... Votre père aura encore plus. besoin de moi.
VALBORG. — Certainement. Mais... quel avantage peut-il y avoir pour vous, à lier ainsi votre avenir à celui de mon père ? C'est si incertain ! Qui sait ce qui peut arriver maintenant?...
SANN^ss. — Mon avenir?...
VALBORG. — Oui, un jeune homme doit songera son avenir.
SANN.ESS. — Oui, oui, je... je veux dire... je pensais seulement que dans les premiers temps... cela serait sî dur pour lui, et...
VALBORG. — Mais c'est de vous dont je parle ! Vous devez avoir des idées, un plan pour plus
itard?...
SANNiESS. — Je VOUS en prie, ne parlons pas de moi.
VALBORG. — C'est que je le voudrais tant, juste- [ment. Voyons, là, franchement, quelles sont vos [intentions ?
SANN.ESS. — Puisque vous voulez absolument le savoir, eh bien ! voici : J'ai en Amérique de riches parents, qui, depuis longtemps, désirent que j'aille là-bas. J'y trouverais de suite une bonne affaire et une situation...
VALBORG. — Tiens?... mais alors, pourquoi
n'avez-vous pas accepté depuis longtemps de si belles offres ?
SANNvESs, se tait.
VALBORG. — Ça a dû être alors un sacrifice bien grand pour vous d'être resté si longtemps chez nous.
SANN.ESS, se tait.
VALBORG. — Et c'en serait encore un plus grand. . . un trop grand maintenant.
sanNjESS. — Un sacrifice?... Oh! non, cela ne m'a jamais paru un sacrifice !
VALBORG. — Mais mon père n'a pas le droit d'accepter cela de vous.
sannyess, effrayé. — Pourquoi pas?
VALBORG. — Je vous l'ai dit : parce que cette fois ce serait trop; et, en tout cas... moi je m'y opposerais.
SANNiESS, presque iinplorant. — Vous, mademoiselle ?
VALBORG. — Oui. Vous u'avez plus de temps à sacrifier pour nous.
SANN^ESS. — A sacrifier ? Mais ce temps me paraît si doux, à moi !
VALBORG. — Quand j'en aurai parlé à mon père, je crois qu'il me comprendra.
SANN/Ess, anxieux. — Que voulez-vous dire?
VALiîORG, lentement. — Que la raison qui vous fait agir, qui vous a fait faire tant de sacrifices pour nous, et qui, maintenant encore, vous...
(Silence. — Sannstiss baisse la tête, la cache dans ses mains, puis brusquement les rejette en arrière, et reste comme atterré.)
vALBORG, doucement, mais froide. — Il y a longtemps que j'ai appris à lire derrière les pensées!
SANN.ESs, amèrement. — H y a longtemps que vous avez appris à être cruelle, mademoiselle, à être dure et injuste, voilà tout.
VALBORG, offensée, puis doucement. — Ne dites pas cela, Sannœss : ce n'est ni par dureté, ni par cruauté que je pense aujourd'hui à votre avenir, et que je veux vous épargner des déceptions.
SANNi:ss, douloureusement. — Oh !
VALBORG. — Soyez juste avec vous-même, Sannœss, et vous verrez que je ne vous ai dit que la vérité.
SANN.ESS, gauchement, voulant sortir. — Mademoiselle n'a plus rien à me commander?
VALBORG. — Je n'ai rien à vous commander, Sannsess, je vous l'ai dit. Je vous dis au contraire : adieu ! et, avant de partir, je vous remercie, oh ! du fond du cœur, pour tout ce que vous avez fait pour moi... pour nous tous ! Adieu, Sannsess!
SANNiEss, sHncline.
VALBORG. — Vous ne me donnez pas la main?... Oh! c'est vrai, je vous ai offensé, hier... je vous en demande pardon !
SANN^ss, s'incline et veut sortir.
VALBORG. — Voyons, Sanneess, quiltons-nousbons amis ; vous partez pour l'Amérique, moi, je m'en vais vivre chez des étrangers. Souhaitons-nous bonne chance, au moins.
SANN^ss, ému. — Adieu, mademoiselle !
(Il veut sortir.)
VALBORG. — Sannœss !... Votre main ?
SANN^ss, s'arrête. — Non, mademoiselle !
VALBORG. — Sannsess, ne soyez pas méchant envers moi, je ne l'ai pas mérité.
SANN^ss, veut sortir.
VALBORG. — Sannsess!
SANN^ss, s' arrêtant. — Vous pourriez vous écorcher les mains, mademoiselle. {Il veut sortir.)
(Il veut sortir.)
VALBORG, vivement. — Eh bien ! soit ; mais maintenant vous m'avez offensée, comme moi je l'ai fait. (Doucement.) Eh bien ! nous sommes quittes; pourquoi ne nous pardonnerions-nous
pas ?
SANN.ESS. — Parce que là, tout à l'heure encore, vous m'avez offensé, et cette fois plus profondément que l'autre.
VALBORG. — Oh ! cette fois, c'en est trop. Comment ? Je vous dis cela pour nous éviter une fausse situation à tous deux, pour vous éviter, à vous, une déception inévitable... et c'est cela que vous appelez une injure? Qui de nous deux l'a faite?
SANN.ESS. — Vous seule... en osant soupçonner en moi de semblables pensées!... Gomme vous m'avez bien gâté la plus belle action de ma vie !
VALBORG. — Alors... c'est bien involontairement, et je suis seulement heureuse si je me suis trompée.
SANN.ESS. — En vérité, cela vous rend heureuse que je ne sois pas un misérable, n'est-ce pas?
VALBORG. — Qui vous a parlé de cela?
SANN.ESS. — Mais vous!... Gomment, vous, qui connaissiez la faiblesse que j'avais pour vous!... Mais de là, à croire que je puisse spéculer sur le malheur de votre père, pour... oh!... non, je ne peux pas donner la main à celle qui a pensé cela lie moi. Et puisque vous-même m'avez fait sortir fie cette timidité, que j'avais devant vous, laissezmoi vous dire que ces mains que vous avez hier refusé de toucher, c'est au service de voire père, qu'elles se sont usées ainsi... Et ma foi, c'était
bien à vous, sa fille, d'en faire fi et de s'en moquer! {Il va pour sortir mais se retourne.) Mais... un mot encore, si vous le permettez : au lieu de quitter votre père, en ce jour où le malheur l'accable, allez le trouver, prenez-lui la main, et restez près de lui : cela vaudra mieux que de vous occuper de mon avenir. Soyez tranquille, je m'en occuperai bien tout seul. Et lorsque, à son service, qui sera rude cette fois, vous vous serez rougi les mains, vous aussi, alors vous comprendrez ce que vous m'avez fait souffrir. A présent, vous ne le pouvez pas.
(Il se dirige vers la porte du bureau pour sortir.)
VALBORG, à part. — Bah! il est fou!... Et pourtant?...
Ti^LDE, au dedans. — Sannœss !
SANNyESs, répondant. — Me voilà!
ïi.ELDE, apparaissant au haut de l'escalier. — Sannœss! Sennœss ! Je viens de voir entrer Jacobsen. {// descend l'escalier et s'avance vers le milieu de la scène : Sannœss le suit.) 11 vient probablement me chercher encore... c'est lâche de ma part, mais... je ne peux pas... pas aujourd'hui, pas maintenant... Je n'en peux plus! Arrête-le, ne le laisse pas entrer... Il faudra bien que je boive la coupe jusqu'au fond... Mais pas tout d'un coup : je ne peux pas.
(Il se cache le visage dans les mains.)
SANN.ESS. — Il ne viendra pas, soyez tranquille;
j'y cours.
(Il sort.)
TLELDE, à part. — Oh! c'est dur... c'est trop dur!
VALBORG, va vers lui. — Père ?
TLELDE, la regarde.
VALBORG. — Père? Tu sais, l'argent que Sannœss nous offre?... Eh bien, accepte-le!
TLELDE, étonné. — Qu'est-ce que tu veux dire?
VALBORG. — Je veux dire que, comme cela, je ne vous quitterai pas, je resterai avec vous, moi aussi.
tlî:lde. — Toi, Valborg ?
VALBORG. — Oui, et puisque je parlais de me mettre dans le commerce, d'entrer dans un bureau... pourquoi pas chez toi?
TLELDE. — Je ne te comprends pas.
VALBORG. — Tu ne me comprends pas?...
Ecoute : Je crois que je pourrai me rendre utile dans un bureau. Eh bien ! Nous pourrions recommencer peut-être, et essayer de payer les créancier.-.
Ti.ELDi:. ~ Toi! Mais quelle idée! Mais qui t'a dit cela?
VALBORG, lui passant le bras autour du cou. — Père! pardonne-moi tout ce que j'ai fait! Tu vas voir, je vais tant travailler maintenant, tant faire pour rattraper le temps perdu!
TLELDE. — Valborg ! mon enfant !
VALBORG. — J'ai un besoin immense d'aimer, de travailler. [Elle se pend càlinemenl à son cou.) Oh! père, comme je t'aime, et comme je vais travailler pour toi maintenant!
TŒLDE. — Enfin! c'est toi, c'est ma fille! Je te retrouve telle que tu étais, quand tu étais toute petite ! Mais il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus.
VALBORG. — Ne parlons plus de tout cela ! Pensons à l'avenir maintenant : « Les affaires que le grand commerce a laissées intactes » disait Sannœss.
TLELDE. — Tu te souviens de cela?
VALBORG. — Est-ce quc ce n'est pas pour nous, cela, à présent? Qui sait? Un avenir peut-être?... Une petite maison, là-bas, à la côte, où moi je pourrai t'aider, où Signe aidera mère... mais c'est la vraie vie que nous allons commencer.
Ti^LDE. — Quelle joie ce serait !
VALBORG. — Oh! va : une famille bien unie est invincible.
UiNE FAILLITE 293
TLELDE, comme absorbé. — ... Un tel secours maintenant.
VALBORG. — Oui, maintenant, tous au travail, tous ensemble ; comme lu as élé seul jusqu'ici ! Maintenant tu vas avoir de bonnes fées autour de toi; partout tu verras des visages joyeux, et des mains travailleuses, et nous serons à table, tous, le soir, comme autrefois, quand nous étions petites.
Ti.ELDE. — Oh ! cela encore...
VALBORG. — Bah ! bah ! Après la pluie le beau temps! Après la nuit, le soleil! Il le faut bien! Mais maintenant c'est pour toujours. Car maintenant nous avons un but à notre vie.
Ti.ELDE. — Mais ta mère, Valborg? Il faut lui porter aussi la bonne nouvelle.
VALBORG. — Oh! Comme j'ai appris à l'aimer, aujourd'hui!
TLELDE, — C'est pour elle que nous allons tous travailler maintenant!
VALBORG. — Oui, pour elle, qui a tant besoin de repos! Viens la chercher, veux-tu?
TLELDE. — Embrasse-moi d'abord, petite... Il y a si longtemps que tu ne l'as pas fait !
VALRORG se jette dans ses bras. — Père !
(Silence.)
TLELDE. — Allons! A ta mère maintenant.
(Ils sortent.)
(La toile tombe.)
QUATRIÈME ACTE
QUATRIÈME ACTE
Trois ans après. Un soir d'automne à la côte. Au fond, le golfe, calme ; vers la droite on aperçoit un rocher, formant, derrière, une petite baie, où se balance un brick tout gréé, prêt à partir ou qui vient de rentrer.
A gauche, vers le fond de la scène, un chalet de bois, de style norvégien. Sur le devant, une grande fenêtre ouverte ; derrière, on aperçoit Valborg, assise devant un bureau et travaillant.
La scène forme un bosquet planté de bouleaux.
Autour de la maison, des fleurs.
En avant, à droite et à gauche, deux tables de pierre, avec, tout autour, des chaises de bois. Dans le fond, à droite, une chaise longue, seule, et que quelqu'un vient de quitter.