SCÈNE II
LE GÉNÉRAL, Madame FALK
LE GÉNÉRAL, entrant. —Bonjour, chère madame, bonjour, bonjour. {Pedersen va pour sortir.) Mais ventre saint-gris, Pedersen... on dirait que vous allez vous trouver mal...! Est-ce que...? (Pedersen sort.) Mes compliments, madame; vous voilà déjà occupée à confesser à cette heure-ci... et par une belle journée comme aujourd'hui. Voilà certes un zèle qui vous honore.
Mais à propos... avez- vous reçu une lettre d'Agat ?
MADAME FALK, mettant son chapeau. — Non, je me demande vraiment ce qu'elle devient. Voici bientôt quinze jours que je n'ai eu de ses nouvelles. LE GÉNÉRAL. — Elle? mais elle s'amuse, tiens! Et je me rappelle encore, moi, quand je m'amusais, ah ! diable, je n'avais jamais le temps d'écrire ! MADAME FALK, le regarde. — Ah ! à propos de plaisir, je crois que vous vous en êtes assez payé, hier soir, hein?
LE GÉNÉRAL. — Est-ce que cela se voit? aïe! je pensais pourtant qu'après mon bain, et ma promenade à cheval...?
MADAME FALK. — Non, cette fois je ne vous pardonne pas.
LE GÉNÉRAL. — Mais vous devez pourtant bien savoir que je ne suis jamais qu'à deux places, et quand je ne suis pas ici, je n'ai que le cercle.
MADAME FALK. — Alofs VOUS ne pouvcz pas aller au club sans vous griser? eh bien, c'est du
propre l
(Elle fait un geste de mépris.)
LE GÉNÉRAL. — Eh ! sacrebleu, est-ce ma faute? Ce sont eux qui versent toujours un verre de trop...
MADAME FALK. — Un...? oh ! dites trois, allez!
LE GÉNÉRAL. — Comme vous voudrez, vous savez que je ne suis pas à cheval sur les chifTres.
MADAME FALK. — En tout cas..., VOUS pourrez bien vous promener tout seul à cheval ce matin.
LE GÉNÉRAL. — Comment, vous voulez... ?
MADAME FALK. — Parfaitement! croyez-vous que je veuille sortir à cheval avec un homme qui était ivre au cercle hier soir. {Elle ôte son chapeau; appelant :) Hans! [On entend Hans, répondre du dehors ; il entre.) Rentrez le cheval à l'écurie jusqu'à ce que je vous le dise.
LE GÉNÉRAL. — Et c'est pour me punir que vous laites cela...? Mais, ciière madame, vous vous punissez vous-même, en restant enfermée par un temps pareil et aussi... {Galamment)... cette pauvre nature que vous privez du plaisir de vous contempler.
MADAME FALK. — Mais, VOUS ne serez donc jamais sérieux?
LE GÉNÉRAL. — Peut-être I Mais j'attends pour cela, le jour oîi vous aurez besoin de moi.
MADAME FALK. — Alors VOUS vencz ici me voir en attendant que je devienne malheureuse? Eh bien ! mon cher général, entre nous, je crois que vous avez le temps d'attendre.
(Elle va à son bureau.)
LE GÉNÉRAL. — Mais je l'espère comme vous ; remarquezbien, je vous ai dit «dans le cas oii...». Mais en attendant je viens toujours, et...
MADAME FALK. — Jusqu'à ce que votre ordre de rappel arrive d'Amérique.
LE GÉNÉRAL. — Parfaitement, jusqu'à ce que Shermann m'envoie mon rappel.
(Silence.)
MADAME FALK, à bvûle - pourpoint . — Vous n'avez encore rien reçu?
LE GÉNÉRAL. — Non.
LEONARDA H
MADAME FALK. — Gela Commence à me paraître louche! Et... il y a combien de temps que je vous ai fait écrire?
LE GÉNÉRAL. — Oh ! du diable si je m'en souviens !
MADAME FALK. — Mais, ah çà!... oh! quelle idée !... vous avez bien écrit au moins?...
LE GÉNÉRAL. — Naturellement, j'ai écrit. Est-ce que je ne fais pas toujours ce que vous me dites?
MADAME FALK. — Mais... VOUS êtes là à vous tirer la barbe, avec des airs de... bien sûr il y a quelque chose là-dessous.
LE GÉNÉRAL. — Gomment! vous pouvez penser que...?
MADAME FALK, scaiidant les syllabes. — Vousn'a-vez-pas-é-crit ! Oh!... et moi qui ne me suis aperçue de rien,... oh! c'est trop fort!
LE GÉNÉRAL. —Mais si, j'ai écrit, j'ai... écrit... plusieurs fois, je vous l'assure.
MADAME FALK. ~ Oui, mais pas à Shermann? Vous n'avez pas demandé votre rappel ?
LE GÉNÉRAL, tirant son porte-cigarettes. — Ah ! à propos... vous vous rappelez ces cigarettes russes dont je vous parlais toujours ? Je viens de les recevoir...? {Il lui en offre.)
MADAME FALK. — Vous n'avez pas honte?
.LE GÉNÉRAL. - Mais je fais tout ce que vous voulez, moi, je...
MADAME FALK. — Comment ? pendant deux mois, vous me pariez de départ, vous me jouez une comédie insensée! Vous, un officier qui dans la guerre de sécession vous êtes acquis par votre courage une gloire et un rang incontestables, une positio^'n magnifique... aller gâcher votre vie à toutes ces bêtises... sans parler du reste!... Et voilà toute une année...
LE GÉNÉRAL. — Oh pardon! chère madame, huit mois à peine.
MADAME FALK. — Vous trouvcz peut-étre que ce n'est pas assez?
LE GÉNÉRAL. — Je le confessc; mais est-ce que vous ne savez pas mieux que personne pourquoi je l'ai fait ?
MADAME FALK. — Est-cc que je vous ai demandé de venir, moi ? Vous croyez peut-être que vous allez me lasser, et me faire céder à la fin 1 LE GÉNÉRAL. — Leonarda?
MADAME FALK, le regarde.
LE GÉNÉRAL, sHncUne cérémonieusement. —Pardon, madame!
MADAME FALK. — Et maintenant asseyez-vous là et écrivez une lettre, où vous allez demander votre rappel.
LE GÉNÉRAL. — A VOS ordres, madame.
MADAME FALK. — Et c'cst moi-même qiù la metiraii à la poste.
LE GÉNÉRAL. — On ne peut être plus aimable.
MADAME FALK, Cl part. — Ça n'a pas l'air de l'émouvoir ! {Haut.) Vous voilà encore à rire dans votre barbe... mais à quoi diable pensez-vous ?
LE GÉNÉRAL. — },\o\. . .'i {Tranquillement.) G'estlà que je dois écrire ? (// va vers le bureau.)
MADAME FALK. — Oui. {Il prend la plume.) Mais ah çà !... ah ! j'y suis ! en rentrant chez vous, vous allez écrire une autre lettre pour contremander celle-ci.
LE GÉNÉRAL. — Vous l'avez dit.
MADAME FALK. — Ah ! ah !... {Elle s'assied.) Oh ! tenez, j'y renonce.
LE GÉNÉRAL. — Enfin!... mille grâces!... et... {Lui offrant) voulez-vous une cigarette?
MADAME FALK, fait signe de la tête : non.
LE GÉNÉRAL. — Et nolre promenade à cheval ? Sortons-nous?
MADAME FALK, sècliement. — Merci !
LE GÉNÉRAL. — Et... me recevra-t-ou ce soir?
MADAME FALK. — J'ai du monde.
LE GÉNÉRAL. — Mais, sortircz-vous demain malin?
MADAME FALK, de 77iême. — Je n'en sais rien.
LE GÉNÉRAL. — Alors, je me permettrai de revenir voir ce que vous comptez faire. Adieu, ciière madame, à tantôt.
MADAME FALK, se vetoume, vapour sortir et aperçoit quelqu'un. — Oh !... mais il y a quelqu'un dans l'entrée! {Elle se lève.)
LE GÉNÉRAL. — Quoi ? {Il se retoume.) Lui? Comment, il ose venir ici ? {Regardant par la fenêtre) Sacrebleu ! Hans ! {Il lui parle par la fenêtre.) Mais tu ne vois donc pas que mon cheval est détaché, voyons?... {Rentrant.) Excusez-moi, je vous en prie. {Il passe vivement devant Vétranger qui s'incline et le salue, et sort.) {Du dehors.) Eh! Hans ! Hans !