SCENE IV
(Sannœss laisse tomber sa tête dans ses mains, puis il aperçoit Valborg, se relève et veut sortir.)
VALBORG. — Sannsess !
SANN^ss. — Mademoiselle a quelque chose à m'ordonner?...
VALBORG, se détourne, puis le regarde, se détourne encore, et sans le regarder. — Ainsi... vous nous quittez ?
SANN^ss. — Oui, mademoiselle !
(Silence.)
VALBORG. — Alors, nous n'allons plus être jamais à côté l'un de l'autre, comme par le passé, chacun à son pupitre, dos à dos?...
SANN^ss. — Non, mademoiselle!
VALBORG, faisant la moue d'un air demi-railleur, demi-sérieux. — Quel dommage... à la longue, je m'y étais habituée !
SANNiESS. — Oh ! vous VOUS habituerez bien vile à un autre... dos?
VALBORG. — Au fait, de dos... vous ou un autre.
SANN.ESS. — Pardon, mademoiselle, mais je n'ai i
guère le cœur à plaisanter, aujourd'hui, je vous *
l'assure. ■
(Il veut sortir.) :;
VALBORG. — Voyons, est-ce ainsi que nous allons i
nous séparer, Sannœss? ■
SANN.îiss, s'arrête . — Je pense prendre congé ?
de vous tous cette après-midi. .^
VALBORG, fait un pas vers lui. — Mais nous, \
n'aurons-nous pas une explication tous les deux? i-
^ANN.ESS, froidement. — Non, mademoiselle. 'i
VALBORG. — Pensez-vous donc que tout ait été 1
entre nous comme ce devait être ? :
SANNiESS. — Oh ! non ; Dieu sait que non.
VALBORG. — Et vous croycz toujours que c'est '\
ma faute?... Bah ! au fait!... "?
(Elle esquisse un geste, comme pour dire : (|u'impoite!) "<
SANN-Ess. — Oh ! que ce soit la mienne, je vous ^
l'accorde volontiers... maintenant que c'est fait, i
qu'importe? :?!
VALBORG. — Comment, qu'importe ? Mais il me -j
semble au contraire qu'il importe beaucoup. ■;
SANNŒSS. — Soit. Mais, je vous l'ai dit, je ne .'■
désire ni ne veux avoir aucune explication. ï
VALBORG. — • Mais moi, j'en veux une, Sannœss. U
SANNiESS. — Oh ! VOUS aurez bien le temps de l'avoir.
VALBORG. — Pour s'expliquer, il faut être deux ; et s'il y a un doute...
SANN-Ess. — Il n'y en a pas pour moi.
VALBORG. — Mais si j'en ai, moi? Si je me sens profondément blessée de...
SANN.ESS. — Je vous l'ai dit, mademoiselle, je prends volontiers la faute à mon compte.
VALBORG. — Non, Sannœss : ce n'est pas un parî^ don, ce n'est pas une grâce, que je vous demande, , mais une explication... J'aurais une question à vous faire.
^ SANN.ESS. — Gomme vous voudrez, mademoi- .; selle.
VALBORG. — Pourriez-vous me dire pourquoi ' nous avons été si bien ensemble, les premiers temps? Vous êtes-vous jamais demandé cela?
SANN.ESS. — Oui. Et je crois que c'est parce que, pendant tout ce temps, nous n'avons guère fait que causer affaires.
VALBORG. — C'est vrai : c'est vous qui m'avez appris le commerce.
SANN.ESS. — Et lorsque vous n'avez plus eu besoin de moi...
VALBORG. — Tout est fcdevenu silencieux et mort, comme avant. ;j
SANN.Ess, bas. — Oui. ^j
VALBORG. — Que vouliez-vous que je fisse ? Vous '| preniez en mal toutes les avances que j'essayais j| de vous faire. i'
SANN.ESS. — Moi? Oh! non, et je les ai bien ji vues.
VALBORG. — C'était pour me punir, alors?
SAN1V.ESS. — Je n'en ai pas le droit. D'ailleurs, | c'était un autre motif qui vous faisait agir. Vous aviez pitié de moi, voilà tout. C'était comme un devoir que vous remplissiez... Et de cette pitié-là |i je n'en ai pas besoin !
VALBORG. — Et si c'était... delà reconnaissance?
SANN.ESS, à 2)art. — J'en étais sûr. {Haut.) Oh ! | cela, moins que toute autre chose.
VALBORG. — Pourtant, vous m'avouerez qu'il était bien difficile pour moi, de...
SANN^ss. — Peut-être ? Mais je vous dirai, moi |^ aussi — et vous l'avouerez sans peine — qu'il m'était bien difficile de croire à un attachement, né ainsi subitement de circonstances fortuites. Dans d'autres cas, je vous aurais ennuyée, et voilà tout... Oh ! je le sais bien, allez !... Quant à vous servir de jouet pour passer le temps, jamais.
VALBORG. — Comme vous vous trompez!... Mais réfléchissez vous-même, et vous verrez. Est-ce que vous croyez que nous sommes les mêmes, nous autres, jeunes filles, élevées à l'étranger dans les sociétés et les fêtes, quand un beau jour nous nous retrouvons seules, au foyer de famille, obligées de travailler pour gagner notre vie?... Car c'est ce que je fais maintenant! Oh! comme nous jugeons les autres autrement, alors.
Ceux-là qui autrefois nous attiraient, nous semblent mesquins, petits, maintenant que nous les voyons à l'œuvre, aux prises avec les difficultés et les luttes de la vie.
D'autres, au contraire, à qui nous n'avions guère fait attention, que nous avions méprisés peut-être, nous semblent grands, tout à coup, hommes dans toute la force du mot ; parce que chaque jour, à chaque heure, nous avons été à même de les apprécier et de les aimer...
Et trouvez-vous cela si extraordinaire?
(Silence.)
SANNiESS, ému. — Merci du fond du cœur de ce que vous m'avez dit là, mademoiselle. Si vous saviez comme cela fait du bien !... Mais c'est avant que vous auriez dû me le dire ?
VALBORG. — Et comment vouliez-vous que je vous le dise, puisque vous ne vouliez pas m'en-
tendre?... Non, il a fallu pour parler, que nous en arrivions à ne plus nous supporter l'un l'autre,... alors !
(Elle se retourne.)
SANNJîss. — Peut-être avez-vous raison? Je n'en sais rien. Je ne peux pas, moi, tout d'un coup, me rappeler tout cela.
Si je me suis trompé sur votre compte, ce m'est une joie profonde de vous l'avouer aujourd'hui...
...Mais, pardon, mademoiselle, je... j'ai encore plusieurs choses à faire, et...
(Il fait quelques pas pour sortir.)
VALBORG. — Sannajssl... Voyons, puisque vousmême vous avouez que vous m'avez mai jugée, ne me devez-vous pas au moins une compensation?
SANNîESS. — Soyez sûre, mademoiselle, que je saurai, au fond de moi-même, vous rendre la j ustice que je vous dois. Mais maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière, le mieux que nous ayons à faire est d'oublier.
VALBORG. — Non, Sannœss; il faut que je m'explique avec vous : sur cela d'abord, sur autre chose aussi.
sANNiESS, suppliant.— Mais vous ne voyez donc pas combien je souffre à prolonger cet entretien?
(Il veut sortir.)
VALBORG. — Vous ne voulez pourtant pas partir ainsi? Nous quitter sans une explication, sans un mot?
SANN.ESS. — Sur quoi?
VALBORG. — Sur quelque chose de très ancien, Sanno'ss... Il y a si longtemps de cela.
SANN.ESS. — Si je le puis, mademoiselle...
VALBORG. — Vous le pouvcz... Depuis le jour dont je vous parle, vous ne m'avez jamais donné la main.
SANN.ESS, étonné. — Avez-vous vraiment remarqué cela?
VALBORG, timide, se détournant un peu. — Voulez-vous me la donner maintenant?
(Silence.)
SANN.ESS. — Est-ce là plus qu'un caprice?
VALBORG, sefforçayitde cacher son émotion. — Comment pouvez-vous me dire cela?
SANN.ESS. — Parce que jamais, depuis ce jour-là, vous ne me l'avez demandée!
VALBORG. — J'aurais tant voulu que vous me
roffriez.
(Silence.)
SANN.ESS. — C'est donc sérieusement alors que vous parlez?
VALBORG. — Oh!... Sannœss!
SANN-Ess, s' avançant vers elle. — Gela vous ferait donc bien plaisii?
VALBORG, bas. — Oui.
SANNŒSS. — La voici, mademoiselle.
VALBORG, se retourne et la prend. — (Baa.) Merci! {Haut.) El cette main que vous m'offrez aujourd'hui, je l'accepte, Sanna3ss.
SANNiEss, pâlissant. — Que dites-vous?
VALBORG. — Ce que, depuis plus d'un an, je me dis à moi-même : que je serais tière de devenir la femme de l'homme qui m'a aimée et n'a aimé que moi, depuis son enfance, et à qui nous devons tout.
SANN.ESS. — Dieu?
VALBORG. — Et VOUS voulicz partir, plutôt que de demander ma main, ne vous croyant pas libre, parce que nous avions accepté ce que vous nous aviez offert. C'en était trop, Sannœss, et puisque vous n'avez pas voulu parler, j'ai dû le faire.
SANN.ESS, s' agenouillant. — Mademoiselle !
VALBORG. — Oh! si vous saviez maintenant comme je vous admire et comme je vous aime!... Gomme je vous comprends, surtout!
SANN.ESS. — Oh! c'est trop, mille fois trop.
VALBORG. — Et je VOUS SUIS, après Dieu, si reconnaissante pour tout ce que vous m'avez fait sentir et comprendre, que je donnerais volontiers ma vie pour vous, et de toute mon âme.
sannj:ss, très ému. — Je ne puis pas vous répondre, parce qu'au fond, j'entends à peine ce que vous me dites. Vous me dites cela, parce que vous avez pitié de moi, parce que je vais partir, parce que vous sentez en vous-même un devoir de reconnaissance envers moi. {FUle fait un geste, il lui prend Vautre main.) Oh ! ne m'interrompez pas, je vous en prie! Je vois cela plus clairement que vous, parce que j'y ai pensé plus souvent. Vous êtes tellement au-dessus de moi... en tout! Votre famille, votre instruction, votre vie, vos manières d'être... et une femme ne doit pas être au-dessus de son mari. Du moins, je ne me sens pas la force de supporter cela. Non, ce que vous m'avez dit là, montre que vous avez du cœur, et je garderai vos paroles comme une bénédiction éternelle. Vous avez été pour moi toute ma douleur et toute ma joie dans cette vie. Elle est finie maintenant, mais qu'importe? Mais de combien de vies ne paierais-je pas le bonheur que vous m'avez donné! Mon sort m'est doux maintenant, l)arce que je saisque vous m'aimez, et que, quand je ne serai |)lus là, vous penserez à moi, au moins.
(Il se lève.)
320 UNK FAILLITE
Car il faut nous séparer... maintenant plus que jamais. Vivre auprès de vous, je n'en ai plus la force : vivre avec vous, ce serait un malheur dont nous nous repentirions bientôt tous les deux!
VALBORG. — Sanna^ss!
SANN.ESS, lui tenant les mains et V interrompant. — Oh! je vous en prie, je vous en supplie, ne me dites rien ! Votre puissance sur moi est trop grande, ne l'employez pas à un crime; car c'en serait un grand, que d'unir pour la vie deux êtres, qui ne sont pas faits l'un pour l'autre, qui ne pourraient s'entendre, et qui se haïraient peut-être bientôt.
VALBORG. — Mais laissez-moi au moins vous...
SANNiEss, lui lâche les mains et se recule. — Non, vous ne me convaincrez pas; la vie commune à deux, pour nous est impossible. Je ne me sens pas fait pour cela. Mais maintenant du moins, je pars consolé. J'emporterai avec moi les souvenirs si doux du passé, et cela me suffira.
Dieu vous protège et vous rende heureuse,
Mademoiselle! Adieu!
(Il va pour sortir.)
VALBORG. — Sannai'ss! [Allant après lui.) ^annsess, voyons, Sannœss!
(Sannaess va prendre son cache-poussière et ses gants, qui sont tombés, et, au moitient où il se redresse et va pour sortir, il se heurte contre U" Bérent, qui entrejuste à ce moment, suivi de Jacobsen.)
SANN.ESS. — Oh ! pardon !
(Il sort par la droite.)