‹ Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste MonnierChapitre 8 sur 52 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

L'ÉVÊQUE, HAGBART

l'évêque, assis sur le canapé. — ... Mais tu me répètes toujours que tu as agi d'après tes idées, mon cher Hagbart, soit! mais tu admettras bien aussi que j'agisse d'après les miennes?...

HAGBART. — Encore une fois, mon oncle, je ne vous demande qu'une chose, que vous la voyiez, que vous lui parliez!

l'évêque. — Mais puisque c'est cela justement

que je ne veuK pas ? Crois bien que nous souffrons

déià assez de te voir choisir une femme qm n est ;

pas de noire rang... Mon Dieu ! ne crois pas que ,

nous l'en aimions moins pour cela ; non, et je suis ^

prêt à tout faire pour elle, mais ce que tu me ■

demandes est impossible... Veux-tu voir lalettre . ^

HAGBART, sèchemeut. - Non, merci. :

L ÉVÊQUE. - Tu pourrais le faire, tu n'es pas ;

poli. . '

HAGBART. - Oh ! je me doute bien que vous lui ;

avez dit cela dans toutes les formes, mais vous ne ;

le lui avez pas moins dit... |

L'ÉVÉOUE. - Si je rai tait, c'est que j'étais force ■

de le faire. ;

HAGBART. - Yous pourriez au moins ne pas ,

envoyer la lettre. I

l'évêque. — Il est trop tard. i

nvGBART. - Vous l'avez envoyée? ;

L'ÉVÊQUE. - Oui, ce matin,... tu vois qu'il n'y a |

plus rien à faire. j

H4CBAKT. - Vous êtes dur. mon oncle ! ,

.•ÉVÉO». - Comment peux-tu me dire cela ,

Ha.'barl? J'ai consenti à ce que tu abandonne» la .

l;ière ecclésiastique, et Dieu sait la peme que ,

cela m-a fait. (« .a ;é„0 Mais quant à conseu

à ce que tu introduises ici une femme qu. ne porte j

même pas le nom de son mari, cela, jamais. Saistu seulement qui il est, son mari? Elle s'est mariée et divorcée à l'étranger, et même depuis, le peu que nous connaissons de sa vie est loin d'être irréprochable; depuis qu'elle habite ici, elle n'est seulement pas venue une fois à l'église; elle vit d'une manière passablement excentrique, et enfin, elle reçoit chez elle un homme... dont la réputation...

iiAGBART. — Qui? Le général Rosen?...

l'évêque. — Oui, le général Rosen, un ivrogne et un débauché.

nAGBART. —Oh! mon Dieu!... il est reçu partout... même ici.

L EVÈQUE. — Oh ! je sais, le général est un brave, il a des talents de société, des relations splendides, et dame ! dans la vie...

iiAGBART. — Eh bien! alors? Pourquoi M"« Falk ne peut-elle pas le recevoir?

l'évêque. — M"'" Falk est une femme.

HAGBART.— Eh ! jusqu'à quand fera-t-on toujours dépareilles différences?

l'évêque. — Tiens, tiens ! te voilà dans ces idéeslà, toi, maintenant ? Ah ! tu les as joliment changées depuis quelque temps, tes idées !

nAGBART. — Je voudrais que vous puissiez parler

une fois avec elle, mon oncle, et vous verriez

L'ÉVÊQUE. - Ecoute, Hagbart, je vais te dire quelque chose : le président Rost... tu sais, qui demeure à la campagne... eh bien ! il m a affirme l'autre jour avoir vu plusieurs fois le général sortir de chez elle à des heures absolument indues... encore une fois, je n'ai que faire de parler a M'"*' Falk !

HAGBART, avec i^oiùe. - Mais vous recevez le général chez vous?

L'ÉVÊQUE. -Eh! encore une fois, ce n'est pas la même chose!

nAGBART. - Et moi je vous affirme qu'il n'existe entre elle et lui autre chose que de l'amitié : elle a pitié de lui, voilà tout.

L'ÉA^QUE. - Est-ce qu'il l'a connue auparavant? nvGBART - Très vraisemblablement : en tout cas,' elle s'est intéressée a lui ; c'est la seule, d'ailleurs.

L'ÉVÊQUE. - Elle a ses raisons...

UAGBART. - Ses raisonsl... Tenez! voulez-vous aue je vous dise? Elle a plus de cœur et de courac^e que nous tous, elle sait se sacrifier, celle-ia... Ah! c'est une femme autrement taillée que nous autres, et autrement intelligente...

LÉvÊouE. — Je t'avoue que je n'en reviens pas de l'entendre parler de la sorte, Hagbart !...

HAGBART. — Oh! je ne veux pas dire... Elle a ses défauts, comme tout le monde.

LEVÉQUE. — Vraiment? c'est heureux!... écoute! je t'en prie, Hagbart, pars, éloigne-toi, ne serait-ce que pour quelque temps.

HAGBART. — Moi, partir?

l'évéque. — Oui! va chez mon frère, va passer là huit ou quinze jours, tu as besoin de revoir tout cela avec calme, de réfléchir un peu : tu es dans une agitation...

iiAGBART. — Je le sais, mais...

l'évéque. — Eh bien, alors...?

HAGBART. — Il y a longtemps que cela dure, plus longtemps que vous ne le croj-ez, allez! Tenez, depuis le jour où, cet hiver, j'ai eu la lâcheté de l'insulter, elle.

l'évéque, — L'insulter...

HAGBART. — Parfaitement, si vous saviez... j'avais comme un remords de ce que j'avais fait, j'étais effrayé moi-même de cette rigueur fanatique et bête qui m'avait prise, je ne sais pas trop pourquoi... Je ne vous raconterai pas tout ce que j'ai souffert, je n'étais pas ici, vous n'avez rien pu voir. Mais lorsque je suis tombé malade, et qu'en

allant aux eaux, j'ai retrouvé sa nièce, je me suis senti heureux au delà de tout ce que je pourrais

vous dire: pensez donc, c'était la vie, la possibilité ;

du pardon, qui me revenait, comme si je renais- i

sais à une existence nouvelle. \

Et tout de suite, un besoin impérieux, inéluc- j

table de revoir l'autre, sa tante, celle que j'avais i

ofiensée si cruellement... Il me semblait qu'elle !

devait avoir en elle tout ce que je cherchais depuis \

si, si longtemps. Car au fond, ce n'est pas par na- \

lure, c'est par dépit, par rage, que j'étais devenu \

ainsi... \

Oui, je sais, c'est une honte pour moi, de vous ;

avouer cela aujourd'hui. Mais puisque c'est la i

vérité, qu'importe?... Mais revenons à ce que je j disais, je parlais de...

l'évêque. — Tu parlais deM"^*^Falk naturellement.

HAGBART. — Ah! oui c'cst vrai ; ainsi regardez, Û tous ces jours-ci, je n'ai pas pu la quitter une minute.

l'évêque. — Ainsi c'est avec elle que tu étaisj?

HAGBART. — Mou Dieu, oui! c'est-à-dire... avec Agat aussi, naturellement. Vous me proposiez tout à l'heure de partir, mais je ne peux pas! mais -j vous doubleriez le temps, que je ne le pourrais ?i pas encore... Non, j'ai trouvé ce que je cherchais, il faut que je reste ici.

l'évéque. — Et tu appelles cela le bonheur? pauvre enfanl!

nAGBART. — Pourquoi toujours parler de cela puisque nous ne nous comprenons pas, c'est absolument comme l'autre jour avec la bibliothèque de grand'mère.

LEVÊOUE, vexé. — Tu as une bonne mémoire... Enfin... fais comme bon te semble, tune pourras pas me reprocher au moins de t'avoir forcé, en quoi que ce soit...

HAGBART. — Oui, VOUS êtcs bon pour moi, mon oncle, je le sais.

L'ÉVÉQUE. — Oui, mais... il y a autre chose dans tout cela : je l'ai déjà remarqué avant aujourd'hui.

UAGBART, étonné. — Qu'est-ce que vous voulez dire?

L'ÉVÉQUE. — As-tu remarqué que depuis que nous parlons, c'est à peine si tu as prononcé le nom d'Agat...

nAGBART. — Mais... ce n'est pas d'Agat dont nous parlons...

L'ÉVÉQUE. — Est-ce que lu ne l'aimerais plus? HAGBART, naw/. — Si j'aime Agat.. .? pourquoï me demandez-vous cela? voulez-vous dire que...? l'évéque, — Oui, je veux dire...

H.vGBART, sérieux. — Non, il y a un malentendu mon oncle.

l'évéoue. — Je te le répète, va-t'en pendant huit ou quinze jours; réfléchis un peu à tout cela, pense aux autres, à toi-même, tu verras.

EAGBART. — Encore une fois c'est impossible, mon oncle, absolument impossible! mais c'est comme si vous me disiez d'aller pendant tout ce temps-là m'arracher à la vie et à la lumière. Non je suis enfin arrivé à utiliser toutes les forces qui sont en moi et c'est à peine si je puis les maîtriser.

l'évêque. — Mais justement...

HAGBART. — Mais c'est justement pour cela qu'il faut tenter la chance, mon oncle ; une fois dans ma vie, aller de l'avant. Non, il faut que je reste ici. Adieu, mon oncle! j'ai besoin de sortir un peu...

l'évéoue. — C'est-à-dire que tu retournes chez M"^*^ Falk?

HAGEART, souriaut. — Je n'ose trop y aller avant midi; j'y suis resté hier toute la journée; mais tenez, regardez, rien qu'à parler d'elle ainsi, voilà toutes mes pensées reparties de nouveau, et voyezvous, quand c'est comme cela, je n'ai qu'un remède, y aller ; mais, merci, mon oncle, vous êtes toujours palient et bon avec moi.

l'évéque. — Tu ne lis pas la lettre?

HAGBART. — Oti ! c'est vraï, j'oubliais...

l'évéque. — Vois toi-même, comme tu es distrait et peu sérieux : lu as besoin de réfléchir un peu. Pour la dernière fois, un bon conseil, voyage.

HAGBART. — Impossible! adieu! mon oncle.

l'évéque. — Voici ta grand'mère!

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