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La santé d'Alfrea étant parfaitement rétablie, il commença à se lasser de nos lectures, de nos occupations journalières, et se mit à courir les champs matin et soir.
Je trouvais ses absences un peu longues, et je m'en plaignais souvent; mais alors il me faisait mille excuses en disant qu'il fallait bien avoir un peu d'indul-
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gence pour un homme habitué à vivra dans .'os camps, et qui par sa nature, était peu sédentaire. En sa présence, j'accueillais toutes ses raisons, et j'allais môme jusqu'à me reprocher de l'avoir accusé; mais dès qu'il me laissait longtemps seule, je m'ennuyais, et c'est un malheur dont on se venge toujours sur celui qui en est cause, et quelquelois sur ceux qui en sont innocents. De là naissaient de petites querelles qui refroidissaient souvent l'intimité et faisaient craindre pour l'avenir. Mon père avait la discrétion de ne jamais paraître les observer; il semblait, au contraire, persuadé que, chaque jour, Alfred et moi nous nous aimions davantage.
Edmond de Clarencey nous faisait de fréquentes visites : sans changer de manières avec moi, il s'était pris d'amitié pour Alfred qui, de son côté, aurait voulu être sans cesse avec lui. Pendant leurs parties de chasse, je m'enfermais avec Suzette, je lui faisais répéter tout ce qu'elle se rappelait de ma mère; elle me conduisait dans tous les lieux où sa marraine se promenait de préférence, me racontait plusieurs traits de sa bienfair
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sance, et ces entretiens me laissaient toujours dans un état de mélancolie dont rien ne pouvait me distraire.
Un soir, étant toutes deux assise? dans un endroit du parc d'où l'on apercevait un bosquet entouré d'une grille et qui semblait former un jardin particulier, je proposai à Suzette d'y entrer. Elle me répondit tout émuo :
— Cela est impossible, mademoiselle, ce jardin est fermé ; mon père est seul chargé de l'entretenir et n'en confie jamais la clef à personne : c'est là que ma marraine allait si souvent pleurer, et c'est là...
Elle ne put achever; les larmes qui coulèrent de mes yeux lui prouvèrent assez que je l'avais entendue; je l'embrassai comme pour la remercier de regretter autant celle à qui je devais la vie.
Dans ce moment, Edmond passa près de nous, et parut effrayé de me voir inondée de larmes; mais lui ayant rf-ndu son salut de l'air d'une personne qui crainï 'être importunée, il s'éloigna discrètement et fut re,oindre mon père au château. Suzetle m'engagea
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à rentrer aussi , pour ne point inquiéter M. de Monlbreuse.
Je me sentais trop émue pour passer le reste Je la soirée dans le salon, et je montai dans mon appartement, en chargeant Suzette de prévenir mon père que, me trouvant un peu fatiguée , j'allais me mettre au lit.
Le lendemain , Alfred vint de grand matin sous mes fenêtres pour s'informer de mes nouvelles ; je lui dis qu'ayant passé une bonne nuit, je me portais beaucoup mieux.
— J'en suis charmé, répondit-il, car j'ai une grande scène à vous faire, et si vous aviez été encore souffrante, j'aurais eu bien de la peine à la remettre à demain.
— Ah! mon Dieu ! m'écriai-je, quel crime ai-je dont commis?
^» Descendez dans le jardin et vous le saurez.
— Je ne suis pas tellement impatiente qu'il ma faille tout quitter pour aller supporter votre colère.
— Ah l vous tremblez déjà.
— Ce n'est pas manque de sécurité , j'ai toute celle d'une bonne conscience ; mais, avec vous, cela ne suffît pas toujours pour éviter une querelle.
— Venez, venez , je vous promets d'être juste.
— Et moi, d'être indulgente.
Curieuse de savoir ce qui pouvait l'animer contre moi , je descendis sur la terrasse où il m'attendait. Dès qu'il m'aperçut , Alfred me dit :
— Vous vous plaignez de moi , Léonie , et c'est un autre que vous qui m'apprend le chagrin que je vous cause î Voilà un tort qui surpasse tous les miens ; si j'ai mérité votre ressentiment en restant toute la journée d'hier loin de vous sans vous avoir prévenue de cette petite absence, ne pouviez-vous m'en adresser vous-même le reproche, sans le faire passer par la bouche de mon oncle?
— Je n'ai pas dit un mot de vous à mon père, Alfred , et je ne comprends rien à ce que vous me dites.
— Quoi! ce n'est pas vous qui avez engagé M. de Montbreuse à me gronder pour mille petits torts en-
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vers vous dont il m'accuse, et auxquels il prétend que tous êtes trop sensible?
— Je vous jure que jamais je n'eus la pensée de le charger d'un pareil soin. Je n'ai pu lui cacher, autant que je l'aurais désiré , l'ennui que j'éprouve loin de vous, et la jalousie que vos chevaux et vos chiens m'inspirent quelquefois; il aura pris cet ennui pour de la tristesse, et la crainte de me voir malheureuse l'aura seule engagé à vous prier de me négliger un peu moins. Vous avez mal interprété son avis.
— Non , vraiment, ce n'était point un conseil d'amitié , c'étaient de vifs reproches; mais, puisqu'ils ne me viennent que de lui , j'en suis déjà consolé : il n'en serait pas de même du regret de vous avoir affligée, Léonie, et c'est là-dessus que je vous demande de
rassurer.
Il était difficile d'être plus aimable qu'Alfred quand
il voulait réparer une faute et en obtenir le pardon ;
aussi lui gardait-on rarement rancune. Nous sortîmes
t entretien forts satisfaits l'un de l'autre.
Le déjeuner foî plus gai qu'à l'ordinaire, et mon
père se félicita de la leçon qu'il avait donnée à son neveu, en voyant le bon effet qui en était résulté. Je ne pouvais m'empêcher de voir avec quelque surprise les prévenances marquées qu'ils avaient tous deux pour moi je cherchais à en deviner le motif, quand Edmond arriva.
La grâce qu'il mit à s'informer de ma santé me parut toute nouvelle , jamais il ne m'avait montré tant d'intérêt; j'y répondis un peu gauchement, en lui disant qu'une aussi légère indisposition ne méritait pas tant d'inquiétude.
— Cela est possible, répliqua-t-il , mais vous n'en inspirerez jamais que de vives.
Il faut avoir été longtemps piqué de l'insouciance d'une personne, pour se faire idée du prix qu'on attache au premier mot affectueux qu'on en obtient; celui qu'Edmond venait de m'adresser ne m'aurait semblé qu'une simple politesse dansla bouche de tout autre, mais de sa part c'était une espèce de déclaration d'amitié qui me flattait au dernier point : l'hommage
d'un homme qui ne les prodigue pas, a quelque chose <le si séduisant pour une femme!
II. de Clarencey venait proposer à mon père de se rendre chez lui après la chasse, et le priait de nous engager, madame de Nelfort et moi, à accepter le dîner de madame la baronne de Ravenay, sa tante, qui se faisait une grande fête de nous recevoir et de nous donner, le soir même, le plaisir de la pèche des étangs de Clarencey.
— Je vous ai , messieurs, si souvent et si maladroitement éloignés de ces dames par nos parties de chasse, ajouta Edmond en me regardant, que vous êtes aussi intéressés que moi à obtenir d'elles la grâce que je leur demande.
* Cette proposition m'éclaira subitement sur tout uô qui avait dû se passer la veille; je devinai que M. de Clarencey m'ayant aperçue dans le parc le visage
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inondé de larmes , en avait fait la confidence à mon père ; que celui-ci , attribuant mon chagrin à l'espèce d'abandon dans lequel me laissait Alfred pendant leurs promenades particulières, ils étaient convenus tous deux de les rendre moins fréquentes et d'imaginer d'autres parties de plaisir où je pourrais être admise.
Par ce calcul , les reproches faits à Alfred , ses tendres soins, les manières affectueuses d'Edmond, les projets du jour , tout se trouvait expliqué , et ce beau pian était l'ouvrage de la commisération de M. de Cîarencey. Ma fierté fut blessée de devoir autant à un pareil sentiment.
J'approuvais toutes les avances d'amitié d'Edmond pour Alfred, j'aurais trouvé fort mauvais qu'il voulût nous brouiller, mais j'étais importunée de le voir se mêler de nos petits différents. Si j'avais pu hii soupçonner un peu de générosité dans le désir de nous réconcilier, j'aurais peut-être été plus indulgente, parce que j'aurais supposé qu'il enviait parfois à son ami, le bonheur d'être aimé de moi; mais rien ne pouvait
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m'en donner l'idée, et j'avoue, à ma honte, que j'en éprouvai de l'humeur.
* Les femmes habituées aux éloges, aux protestations de tendresse, ont cela de malheureux qu'elles ne peuvent supporter la pensée d'être indifférentes même aux gens qui les intéressent le moins. Le dépit qu'elles en ressentent les conduit souvent à faire, pour plaire, des hais exagérés qui les compromettent si bien qu'elles ne savent plus comment rétrograder, et bientôt elles se trouvent engagées sans avoir le moindre sentiment pour excuse.
Je crois que ce travers de vanité a fait commettre plus de fautes que toutes les folies de l'amour.
Ma fierté me mettait à l'abri de ce danger, j'aurais eu honte de provoquer un sentiment que l'on ne paraissait pas disposé à m'accorder ; aussi ma conduite avec Edmond fut-elle plus réservée que jamais. Je ne îmoignai seulement pas que je fusse touchée de sa bienveillance; il aurait pu mettre sur le compte de ma reconnaissance pour son procédé, ce que j'aurais dit
JOZt LÉONIE DE MONTBIiEUSE
d'obligeant pour lui, et je ne voulais pas qu'il s'y trompât.
Madame de Nelfort et mon père ayant accepté l'invitation, nous partîmes à trois heures pour nous rendre au château de Clarencey.
C'était une habitation charmante, dont l'aspect rappelait les environs de Londres. Edmond , qui avait passé une partie de son enfance en Angleterre, en avait rapporté le goût pour les choses simples et soignées que l'on remarquait chez lui. La vue de ces gazons si bien tenus et parsemés d'arbres étrangers, ces différentes fabriques qui formaient d'agréables points de vue, un beau lac qui baignait les débris d'une tour en ruine, enfin cet ensemble d'un jardin anglais parfaitement dessiné me parurent bien préférables à la magnifique symétrie des parterres de Montbreuse dont la mode était alors générale en France.
On se fait aisément une idée de tous les compliments que reçut M. de Clarencey sur le bonheur de posséder une aussi folie habitation et sur le mérite d'en avoir été lui-même l'architecte.
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— Il ne manque ici qu'une seule chose, dit Alfred, c'est une jolie femme pour en faire les honneurs avec vous.
— J'en conviens, répondit Edmond en se troublant, mais tant de bonheur n'est pas fait pour moi !
M. de Montbreuse s'empressa d'interrompre une conversation qu'il savait devoir être pénible pour Edmond, et nous retournâmes au château où madame de Havenay nous attendait.
C'était une femme de soixante ans, dont la mauvaise santé et le regret d'une jeunesse passée dans l'ennui rendaient l'humeur maussade , hautaine et susceptible. La politesse ne lui suffisait pas, il lui fallait des déférences. Un homme sans titres, quelque bien né qu'il fût, lui paraissait d'une espèce si diflerente de la sienne qu'à peine y faisait-elle attention ; é0roï.-te par nature, l'affection qu'elle portait à son neveu était une suite de son amour pour elle-même, car IMmond la rendait aussi heureuse qu'il lui était perle l'être avec un semblable caractère.
Elle était (1ère des avantages de son neveu, et le
croyait destiné à jouer, quand il le voudrait, un grand rôle à la cour ; c'en était assez pour lui faire bien traiter tous ceux qui lui semblaient dévoués à M. de Clarencey et haïr à l'excès les personnes qui ne témoignaient pas autant d'admiration qu'elle pour le mérite de son neveu.
D'après cela, j'avais peu de droit à la protection de madame de Ravenay, et cependant je formai le projet de me l'acquérir à tout prix, mais j'ignorais combien l'entreprise était difficile. Lorsque mon père me présenta à elle, j'en reçus l'accueil le plus glacial; bientôt après, saisissant l'occasion de lui dire quelques mots obligeants, elle me répondit avec tant de sécheresse iiue je devinai sans peine qu'elle était prévenue contre moi, et ne tardai pas à accuser Edmond de ma disgrâce. Celte découverte redoubla l'envie que j'avais de déjouer la malice d'Edmond en paraissant à sa tante tout autre qu'il lui avait plu de me peindre : et celte petite vengeance eut assez de succès. ,?•
*La baronne aimait qu'on l'amusât; je fis tant d'efforts pour lui plaire que j'y parvins; le plus coûteux
de tous fut do convenir des perfeclions de son neveu qu'elle ne cessait de vanter comme si elles eussent été son ouvrage. Dans l'intention d'humilier Alfred, elle appuyait particulièrement sur les qualités qu'elle Lui supposait point, mais il n'était pas homme à lui pardonner ses épigrammes, et trouvait à chaque instant un moyen de lui en faire repentir en se moquant, sans le moindre égard, de tous les préjugés qu'il lui connaissait. Cette manière d'agir acheva de le mettre au plus mal dans l'esprit de madame de Ravenay, et me valut une préférence très-marquée de sa part ; car elle s'était aperçue que je désapprouvais le ton qu'Alfred mettait dans ses réponses, et que j'avais tenté plusieurs fois de lui imposer silence.
Tout cela se passait pendant qu'Edmond et M. de Montbreuse jouaient au billard, la présence de l'un des deux aurait sans doute donné une autre tournure à la conversation.
Après le dîner, on vint nous avertir que tout était disposé pour la pèche, et nous prîmes le chemin des étangs. De jolis bateaux, décorés de feuillage et de
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fleurs, étaient préparés pour nous recevoir; dès que nous y fûmes montés on tendit les filets, et une musique harmonieuse se lit entendre. J'étais ravie de cette jolie fête; enfermée depuis six semaines à Montbreuse, je n'avais point encore passé de journée aussi agréable, et je témoignai si franchement combien je m'amusais qu'Edmond en parut enchanté lui-même. Ma tante le plaisantait sur tout ce que sa passion pour elle lui faisait imaginer de galant.
Chacun se livrait à la gaieté lorsqu'un petit événement vint la troubler. En m'élançant du bateau pour toucher terre, mon pied rencontre une pierre qui le fait tourner, et je me donne une entorse. La douleur que j'en éprouve me fait jeter un cri ; mon père et madame de Nelfort effrayés, se retournent et me voient soutenue par Edmond qui, fort heureusement, me donnait la main quand je sautai et me retint dans ma chute. Alfred et lui aident à me transporter au château. (in envoie chercher le chirurgien du village qui décide, en voyant mon pied, que je serai au moins trois semaines sans pouvoir marcher. Je souffrais déjà beau-
coup, et cet arrêt mit le comble à mon impatience. L'idée de rester aussi longtemps retenue pour une si petite cause me révolta contre ma gaucherie; Alfred m'en fit aussi de vifs reproches, et prit pour me gronder de mon étourderie, un ton marital qui me déplut souverainement. La manie que l'on a si souvent d'accabler de reproches inutiles les gens qui viennent de se blesser maladroitement, m'a toujours été insupportable ; c'est une manière d'esquiver l'intérêt que l'on devrait montrer qui ne prouve rien en faveur de la sensibilité de celui qui gronde.
Lorsque la douleur que j'éprouvais au pied fut un peu calmée, on s'occupa des moyens de me ramener à Montbreuse. Madame de Ravenay insistait pour que nous restassions à Clarencey; c'était de sa part un procédé extraordinairement aimable. Edmond exagérait le danger qu'il y avait à supporter les cahots de
liO LÉONIE DE NOMBREUSE
ia voiture dans l'état où je me trouvais ; mais ma tante, qui n'était pas sans crainte sur l'effet des soins d'Edmond pour moi et qui n'avait pas vu, sans quelque jalousie, combien cette journée lui avait été favorable, représenta avec raison qu'un aussi court trajet ne me ferait aucun mal, et qu'il valait mieux me reconduire sur-le-champ à Montbreuse, que d'importuner plus longtemps madame de Raveney. Mon père fut de cet avis et l'on me transporta dans sa voiture. En recevant nos adieux, Edmond me dit : — Je suis bien malheureux du triste souvenir que vous laissera cette journée que je croyais déjà pouvoir mettre au nombre des plus douces de ma vie.
Il m'adressa ces mots du ton le plus pénétré, j'en fus touchée et m'empressai de lui répondre que ce petit accident me ferait conserver si peu de rancune contre le château de Clarencey, qu'il serait le but de ma première sortie. Edmond me remercia avec sensibilité de cette politesse, qui me valut un sourire d'approbation de la part de mon père et quelques plaisanteries de celle d'Alfred.
— Jamais je ne vous ai vue si gracieuse pour Edmond, me dit-il avec dépit.
— C'est que je ne l'ai jamais vu aussi soigneux pour moi, et que j'ai cru devoir diminuer le regret qu'il éprouve d'être en partie cause de mon accident.
— Ah! toutes ces phrases étaient pour l'entorse! reprit-il d'un ton amer, je ne l'aurais pas deviné, c'est dommage pour lui que vous ne vous soyez pas cassé la jambe, alors votre reconnaissance eût été sans bornes.
— Comme votre mauvaise humeur, répondis-je impatientée de cette conversation.
Ma tante l'interrompit pour critiquer à son aise les manières de madame de Ravenay qui ne trouvèrent point de défenseur. M. de Montbreuse, plongé dans une profonde rêverie, n'entendait rien de ce qui se disait. Chacun de nous revenait de cette partie de campagne différemment agité ; mon père était triste, madame de Nelfort mécontente, Alfred d'une humeur détestable, et moi souffrante et gaie.
En arrivant, je trouvai Suzeitp, qui m'attendait dans
la cour ; elle avait appris du chasseur de M. de Montbreuse que je m'étais blessée, et l'on voyait dans ses yeux l'inquiétude que cette nouvelle lui avait causée. Je la rassurai bientôt en plaisantant moi-même sur ce que j'appelais mon infirmité, et mon père lui fit grand plaisir en lui permettant de s'établir chez moi en qualité de garde-malade et de lectrice, ce que mademoiselle Duplessis ne vit pas sans en témoigner son peu de satisfaction.
A dater de ce moment, elle devint l'ennemie déclarée de Suzette, dont les aimables qualités et l'éducation étaient bien faites pour exciter l'envie d'une vieille fille, prude et pédante. Mon père avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir de cette inimitié, aussi les petites méchancetés de mademoiselle Duplessis contre Suzette n'eurent-elles aucun effet sur lui ; il ne cessa de la traiter avec bonté, et voyait bien plus en elle la filleule d'une épouse chérie, que la fille de son ancien jardinier.
Je supportai assez patiemment les premiers jours de ma réclusion ; j'étais l'objet de tant de soins, on faisait
tint de choses pour me distraire de l'ennui de rester ainsi renfermée, que souvent je l'oubliais. Alfred luimême était plus assidu près de moi, et paraissait prendre plus d'intérêt aux lectures que me faisait Sujette, qu'il n'en avait pris à celles que nous avions eu tant de peine à lui faire écouter lorsqu'il était malade.
Cependant sa présence continuelle n'avait pas pour moi tout le charme que mon imagination s'en était promis : son esprit, si vif, si gai dans le grand monde, où l'ironie a tant de succès, était d'un faible secours dans une société intime où personne n'a envie de se tourner mutuellement en ridicule. C'est là qu'il faut réunir toutes les qualités d'un esprit attachant pour y paraître longtemps aimable. Une bonne conversation se compose de tant d'éléments divers, que, pour la soutenir, il faut autant d'instruction que d'usage, de bonté que de malice, de raison que de folie, et de sentiment que de gaieté.
Alfred était loin de posséder tous ces avantages; il en avait de brillants, mais point de solides, et, comme
11k LEONIE DE MONTBREUSE
l'on aime toujours à être placé favorablement, il préférait la vie dissipée à toute autre. *
Il se rendait assez de justice pour reconnaître son infériorité dans un petit cercle de gens instruits et aimables, et son amour-propre en souffrait trop pour qu'il n'en témoignât pas son mécontentement ; alors il devenait maussade, frondeur, et par conséquent ennuyeux. J'avais beau vouloir m'en imposer sur cette vérité, elle me frappait en dépit de tout ce que j'imaginais pour me la dissimuler. On est si humilié de découvrir une preuve de médiocrité dans l'objet qu'on aime, qu'il y a plus de honte que de regret dans le chagrin qu'on en éprouve.
M. de Clarencey venait exactement nous rendre visite; son premier abord avait toujours quelque chose de contraint et de froid pour moi ; peu à peu il prenait plus de confiance, et je trouvais un véritable plaisir à l'entendre causer; mais dès que je parlais de choses qui pouvaient lui être personnelles, il éludait toute? les questions et redevenait bientôt silencieux.
Un soir que M. de Montbreuse était retiré dans sou
'abinet, je profitai de son absence pour engager Edmond à me donner ses conseils sur l'esquisse d'un i que je faisais pour la fête de mon pèr^.
— Vous m'y faites penser, dit ma tante, c'est dans quinze jours qu'arrive cette fête, et je l'avais oubliée; il faut que nous fassions tous un petit présent à mon frère. Moi, je lui donnerai un portefeuille, Suzette lui brodera une veste, Léonie lui fera un joli dessin : voyez, messieurs, ce que vous pourrez lui offrir d'agréable après cela.
— C'est assez difficile, dit Edmond, mais enfin nous aercherons.
— J'ai trouvé ce qu'il me faut, interrompit Alfred, je lui donnerai ce beau cheval anglais que j'ai pris, lort de notre dernière affaire, à l'un des plus braves olficiersde l'armée ennemie; je n'ai que cette manière de lui offrir quelque chose de ma façon.
— C'est donc moi seul qui resterai dans l'embarras. »liqua Edmond, c'est bien mal à vous de m'abandon-
ner ainsi, mais je m'en vengerai, et vous verrez que i présent aura plus de succès encore que les vôtres.
Dans ce moment, Suzette apporta le dessin que j'avais ébauché. En y jetant les yeux, chacun s'écria : w — Ahl voilà bien le joli point de vue du petit pavillon, d'où l'on découvre le château de Champfleury etrla petite rivière qui en fait le tour !
— Ce site est charmant, dit Edmond, mais je suis sûr que M. de Montbreuse en préférerait un autre.
— Gardez-vous bien de le lui montrer, interrompit madame de Nelfort : l'aspect de ce château lui est toujours désagréable; quoique madame d'Aimery n'y demeure plus, mon frère n'en a pas moins conservé tant d'horreur pour cette habitation, qu'il ne veut jamais se promener de ce côté. Vous saurez un jour, Léonie, la cause de ce sentiment, et vous le partagerez.
Je n'osai pas en demander davantage, et me résignai à sacrifier mon dessin pour en recommencer un autre; mais, voulant éviter une pareille gaucherie, je priai ma tante de me diriger dans le choix d'un nouveau site, et il fut convenu que je prendrais celui que l'on découvrait de son appartement, où l'on me transporterait tous les matins pour travailler. *
LÈOME DE MONTBREUSE 117
Edmond me demanda la permission d'achever le paysage qu'il me fallait abandonner, et l'emporta.
Le lendemain matin, on m'annonça la visite de madame de Ravenay : c'était la première fois, depuis longtemps, qu'elle sortait de chez elle. Je savais que le mouvement de la voiture l'incommodait, et je lui témoignai combien j'étais reconnaissante de la peine qu'elle prenait en venant elle-même s'informer des nouvelles de ma santé. J'ignorais devoir uniquement cette politesse à sa curiosité ; elle s'intéressait à une foule de petits détails relatifs à mon bonheur, sur lesquels elle me faisait de continuelles questions. Je les supportais assez patiemment, dans l'idée que son intérêt pour moi les lui dictait.
Cependant, importunée de son indiscrétion, et souvent embarrassée de mes réponses, je fis avertir madame de Nelfort que madame de Ravenay désirait la
voir; ma tante, dont les manières étaienttrop franches pour recevoir de benne grâce une femme qu'elle détestait, fit répondra que sa migraine la retenait au lit, et je me vis condauoée à un long tête-à-tète avec madame deltavenayque, bien certainement, personne ne viendrait interrompre. J'en pris mon parti courageusement, et, pour l'empêcher de parler de moi, je lui fis à mon tour des questions sur elle et sur son neveu.
— Je suis étonnée, lui dis-je, qu'avec tant d'avantages et une si belle fortune, M. de Glarencey ait un goût aussi décidé pour la retraite.
— Vous le seriez moins, me répondit-elle, si vous saviez combien de choses pénibles ont déjà tourmenté sa vie.
— J'ai su par mon père que le sien avait été autrefois cruellement victime d'une injustice, et je croyais, madame, que ce malheur était le seul qui eût jamais affligé votre neveu.
— Et ne suffisait-il pas pour le rendre éternellement à plaindra? Vous ignorez, ma chère enfant, les cruels effets d'uae disgrâce qui n'a souvent d'autre motif que
LÉONIE DE MOWTBREUSE 119
le caprice du souverain ou l'intrigue d'un courtisan. Le ministre qui en est frappé ressemble à cet arbre que la foudre atteint sans l'abattre ; il résiste en appao; mais bientôt, privé de la sève qui le nourrissait, il se dessèche et meurt. Mon beau-frère se piquait d'une philosophie qui aurait dû soutenir son courage dans un malheur dont il avait déjà vu tant d'exemples; j'avoue que l'ayant souvent entendu prodiguer à ses amis : onseils et ses consolations en pareille circonstance, et l'ayant même entendu parler avec peu d'estime de ceux qui attachaient un si grand prix a la faveur, je ne me serais jamais doutée qu'il ne pût survivre à la pertu de celle que le roi lui retirerait un jour.
— Quoi! cette injuste disgrâce a causé sa mort?
— Hélas! oui, la mort la plus affreuse et le désespoir de sa famille. Exilé dans une de ses terres en Flandre, le duc de Clarencey s'y rendit sans se récrier sur cet acte de rigueur, et parut certain d'être rappelé aussitôt que Sa Majesté daignerait jeter les yeux sur un mémoire qui le justifiait clairement de tous les faits inventés par ses ennemis pour le perdre. Cette espé-
rance le soutint quelques mois, pendant lesquels il fut à la mode de lui rendre des soins. Il reçut les visites des gens qui avaient à se plaindre de son successeur,, du petit nombre de ceux qui aiment toujours à braver le pouvoir absolu, et des personnes que le désir de paraître, de quelque manière que ce soit, engage ordinairement à se mêler de toutes les affaires qui font du bruit. Mais ces visites devinrent chaque jour plus rares quand il fut démontré qu'il serait presque impossible de ramener le roi trop prévenu contre mon frère. Il se trouva bientôt abandonné, et n'en fut pas surpris. Je me rendis à cette époque auprès de lai, et le trouvai dans un état d'accablement qui me donna l'inquiétude de le voir tomber malade. Il paraissait insensible à tout ce qui l'intéressait autrefois, la présence même de son fils augmentait sa tristesse ; souvent, après avoir fixé sur lui des yeux égarés, il ordonnait brusquement au gouverneur d'Edmond de l'emmener comme pour {e délivrer de l'aspect d'un objet affligeant.
a Le pauvre enfant ne pouvait concevoir ce qui lui attirait la colère de son père. Je ne l'expliquais pas da-
vantage, car le sort de mou beau-frère me semblait encore digne d'envie; il jouissait d'une grande fortune et d'une réputation trop bien établie pour ne pas résister aux insinuations de la calomnie; d'ailleurs le temps où il triompherait de ses ennemis ne me paraissait pas devoir être éloigné. Je lui en parlais souvent comme d'une espérance certaine; mais, loin de la partager, il répétait sans cesse qu'un homme d'honneur ne pouvait \ ivre sous le poids d'un soupçon flétrissant, et qu'il lallait mourir le jour où, après avoir servi vingt années son pays et son roi, on se voyait traité comme le plus vil des ennemis de l'État.
» Une lettre du princedeC*** vint mettre le comble au découragement du duc de Glarencey. Il lui mandait que le roi, plus irrité que jamais contre lui, avait parlé en plein conseil de le faire enfermer à la Bastille pour le punir des propos indiscrets qu'on lui prêtait depuis ion exil.
La lecture de cette lettre frappa mortellement mon malheureux Itère; il croyait voir à chaque instant entrer chez lui le porteur de l'ordre du roi qui devait
l'enlever à sa famille pour le traîner en criminel dans un cachot; et, depuis ce moment, le délire s'empara complètement de son esprit; il passa la nuit d'ans un tel égarement qu'il demandait à grands cris son fils pour le tuer, disait-il, et le sauver de la honte d'hériter du déshonneur de son père.
» Ses affreux transports se calmèrent vers le matin; il parut vouloir s'assoupir, et je profitai de ce moment pour aller donner l'ordre de courir après un médecin des environs dont on vantait le talent, et, craignant qu'il hésitât à tout quitter pour se rendre au château, je voulus lui écrire moi-même l'état alarmant où se trouvait M. de Glarencey. Fatale prévoyance ! A peine eus-je fermé ce billet qu'un bruit affreux se fit entendre. Je courus éperdue dans la chambre de mon frère. Je ne vous peindrai pas l'affreux tableau qui frappa mes yeux.
Q d Dans mon trouble et ma douleur, j'eus assez de présence d'esprit peur en éviter le spectacle à mon neveu, mais il fut impossible de lui en garder le secret, et il sut bientôt que son malheureux père avait mis fin lui-
LÉOME DE MONTBREUSE 123
mime à une vie dont il ne pouvait plus supporter l'amertume.
— Pauvre Edmond! m'écriai-je en interrompant une de Ravenay.
L'accent de ma voix, les pleurs qu'elle vit dans mes 1 la louchèrent vivement; elle me serra dans ses bras et me dit, avec une émotion qu'elle semblait vouloir réprimer.
— Pauvre Edmond 1 vous le plaignez donc, Léonie? Ah! pourquoi?...
Puis, s'arrètant tout à coup, madame de Ravenay garda un moment de silence, et continua ensuite le récit des événements qui avaient suivi la mort du duc de Clarencey.
— La cour, ajouta-telle, fut bientôt instruite des circonstances de cette affreuse mort. On persuada sans peine au roi qu'il fallait que mon frère fût bien coupable pour s'être porté à une semblable extrémité, et qu'il •''.ait prudent de s'assurer des papiers qu'il laissait.
» En conséquence, l'ordre fat donné d'apposer les scelles au château de Clarencey. Dépositaire des papiers
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importants dont on voulait s'assurer, et ignorant à quel point notre famille pouvait en être compromise, je ramassai tout ce que je pus réunir d'argent et de bijoux, et je passai en Angleterre avec Edmond et son gouverneur.
» La crainte d'être poursuivis nous engagea à changer de nom. J'allai m'établir à Oxford pour y continuer les études de mon neveu. Espérant bien le voir rentrer un jour dans ses titres et sa fortune, je n'épargnai rien pour son éducation, et l'ayant placé à l'université d'Oxford, sous la surveillance de son gouverneur, je crus pouvoir revenir secrètement en France pour y mettre à l'épreuve le zèle de quelques amis de mon frère, en faveur des intérêts de son fils. Mais chacun de ces amis avait quelque chose à demander pour lui, et trouvait plus simple de solliciter une nouvelle grâce dont il devait profiter que de réclamer la justice de son souverain pour le fils de son protecteur.
» M. de Montbreuse était le seul de qui nous puissions attendre un véritable dévouement, mais, à cette époque, il venait d'être nommé à l'ambassade de V***,
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son absence nous privait de l'unique moyen défaire parvenir notre requête au roi, et de l'avantage de la voir appuyée par le crédit d'un homme aussi courageux qu'estimable.
» Pendant que j'employais toutes mes journées en démarches inutiles, j'appris que le gouverneur démon neveu venait de succomber à une maladie de langueur, et qu'Edmond, inconsolable de la perte de cet excellent ami, avait interrompu le cours de ses études, et se livrait à une tristesse qui le rendait incapable de toute espèce d'occupation. Je retournai aussitôt à Oxford pour y donner tous mes soins à Edmond ; il avait alors près de quinze ans, et le malheur avait déjà formé son caractère naturellement sérieux. La gaieté, souvent insultante de ses jeunes camarades, l'importunait, et l'espèce de dédain qu'ils affectaient pour un orphelin français et ruiné, ajoutait encore à la fierté, peut-être exagérée d'Edmond, et lui inspirait une sorte de sauvagerie qu'il a depuis conservée dans le monde.
» Le récit que je lui fis du peu de succès de mon
voyage à Paris et des marques d'ingratitude que j'avais reçues des prétendus amis de son père, le confirmèrent dans l'idée que l'égoïsme dirigeait tous les hommes, et que le seul moyen d'en moins souffrir était de vivre loin d'eux. Persuadée comme lui de cette vérité, je ne m'occupai plus que de me choisir une retraite aux environs d'Oxford. C'est là que nous avons passé tout le temps que votre père est resté à V***. Au moment de son rappel à la cour de France, je venais de confier mon neveu au lord D*** qui faisait faire à son fils un long voyage en Italie, quand je reçus une lettre de M. le comte de Montbreuse qui me rendit toutes mes espérances.
» Vous savez tout ce que nous devons à sa persévérante amitié, et comment il parvint à justifier auprès du roi la conduite de son malheureux ami, en démasquant les intrigants qui avaient conjuré sa perte.
» Le roi justement indigné d'avoir été ainsi tumpé sur le compte d'un de ses plus fidèles sujets , a voulu rendre au fils les faveurs dont il avait privé le père. Edmond reçut la permission de revenir en France pour
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y " rntrer dans ses litres et ses biens. Vous croyez peut-4tre qu'un événement aussi heureux devait assurer le bonheur de sa vie? je le pensais comme vous ; mais la triste imagination de mon neveu devait lui créer de nouveaux chagrins.
» A peine fut-il de retour à Paris, que la vue d'une chnrmante personne dont il avait souvent entendu parler, vint lui tourner la tète ; il se persuada que sa vie était attachée au bonheur de la posséder , et un obstacle invincible ayant renversé toutes les espérances qu'il en avait d'abord conçues , il s'est livré depuis à une douleur extravagante pour un malheur si facile à réparer; car, dans la position où il se trouve et avec les avantages qu'il possède , il est peu de femmes qui ne se crussent flattées de son choix. — N'ètes-vous pas de cet avis, mademoiselle, ajouta madame de Ravenay d'un ton affecté, et ne le trouvez- vous pas ridicule de fuir la cour au moment où les bienfaits du roi semblent l'y appeler , pour venir s'enfermer ici, et vivre d'inutiles regrets?
— Ce moment de dépit ne saurait durer, répondis-
je avec une sorte d'embarras. M. de Clarencey oubliera bientôt celle qui en est l'objet; une telle conduite doit avoir plus piqué son amour-propre, qu'affligé son cœur.
— Plût au ciel qu'Edmond raisonnât aussi bien I mais rien ne le distrait de l'idée qui le domine. Son esprit recherche avec soin tout ce qui peut l'y rattacher; à force de s'en occuper , il en fait un sentiment , et quand son cœur adopté la folie de son imagination , il n'y a plus moyen de le faire changer. Je lui ai vainement donné tous les conseils de la plus tendre amitié pour l'engager à surmonter une passion si extravagante; il m'écoute avec complaisance, approuve ce que je dis, et n'en persiste pas moins dans la pensée que cette personne était la seule au monde qui pût le rendre heureux.
Madame de Ravenay ayant terminé son récit, se disposait à reprendre le cours de ses questions, lorsque
Suzette vint me prévenir de l'arrivée de mon père et m'aider à cacher le dessin et les petits ouvrages dont nous voulions le surprendre le jour de sa fête. A la vue de Suzette, madame de Ravenay sourit malignement, et me dit tout bas :
— Est-ce là cette petite dont on m'a tant parlé et qu'on nomme Suzette?
— Précisément , madame.
— Elle est fort jolie, vraiment, et ce visage-là rend très-probable tout ce qu'on en raconte.
— Ce que l'on en raconte, répondis-je avec étonnement, ne saurait lui être désavantageux; chacun ici reconnaît les aimaibles qualités de cette bonne fille, si digne des soins que lui donna ma mère.
— Ne vous fâchez pas, ma chère Léonie, je suis bien loin de vouloir accuser cette petite ; je la crois fort sage, mais une fille de celte espèce, trop bien élevée, finit toujours mal. Comment voulez-vous persuader à déjeunes étourdis de respecter la fille d'un concierge?
En ce moment mon père entra , il s'aperçut au premier coup d'œil que la conversation de la baronne me
fatiguait, et il m'en débarrassa en lui donnât des nouvelles de la cour.
Tout entière aux différentes impressions que j'avais reçues du récit de madame de Ravenay, je n'écoutai plus un mot de ce qui se dit. Sans en connaître la cause, j'éprouvais un mécontentement qui m'importunait; j'étais indignée des soupçons de madame de Ravenay sur la conduite de Suzette, et je m'en voulais de n'avoir pas deviné que cette mélancolie qui m'intéressait dans Edmond n'était que le fruit d'une passion romanesque qui occupait toutes ses pensées au moment même où il semblait le plus empressé auprès de moi.
Lorsque mon père rentra après avoir reconduit la baronne, il se moqua de mon peu de courage à supporter l'ennui, et, pour la première fois, il ne devina pas juste.
— Jamais je ne vous ai vue si accablée sous le poids d'une conversation, ajouta-t-il; vous en êtes encore pâle et triste. Il faut apprendre à vous ennuyer de benne grâce, ma chère Léonie, je ne veux pas que
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cotte vertu vous manque, c'est une des plus utiles dans le monde.
— En ce cas je n'y vivrai jamais; car, à juger par ce que j'éprouve, cette vertu serait au-dessus de mes forces.
— Ne le croyez pas, mon enfant; on peut, dans ce genre-là, tout ce que l'on veut. Voyez le roi se promenant dans les bosquets de Versailles, le courtisan
.1 attend son retour dans les galeries du château, le ministre qui donne audience, le protégé qui fait antichambre, la petite maîtresse qui sourit à la fade déclaration d'un amant sans amour, et le savant qui en écoute un autre, tous ces gens-là s'ennuient et n'en meurent point.
— Vous arrivez fort à propos, ajouta mon père en apercevant Alfred, je faisais à Léonie un petit sermon sur la nécessité de se soumettre quelquefois à l'ennui, ot je puis continuer devant vous sans craindre de prêcher un converti.
— Ah ! je ne m'en défends pas, reprit Alfred, j'ai toujours mis l'art d'éviter les ennuyeux bien au-dessus
du mérite de les souffrir patiemment; c'est en conséquence de ce principe que je me suis bien gardé de rentrer au château avant de m'être assuré du départ de la baronne de Ravenay.
— Vantez- vous de ce beau tour d'adresse, répondisse à Alfred, lorsque l'on a, comme vous, la liberté de ne s'assujettir à rien, il ne faut pas tant d'esprit pour se délivrer de tout.
Ce commencement de querelle aurait probablement fini par quelques mots piquants, si nous n'avions été interrompus par ma tante qui vint me chercher pour me conduire à table ; c'était la première fois que l'on me permettait de marcher depuis ma chute.
Elle voulait me soutenir elle-même, se réjouissait de me voir parfaitement remise de ce petit accident, et s'étonnait du peu de satisfaction que j'en laissais paraître après lui avoir tant répété que mon premier pas serait un saut de joie. Mais j'éprouvais ce malaise qui naît souvent d'un mot ou delà moindre contrariété, et qui est moins facile à distraire que le chagrin le plus réel.
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La présence de M. de Clarencey ne lit qu'ajouter à cette disposition. Surpris de mon air sérieux, il m'adressa les plus obligeants reproches sur l'indifférence que je mettais à partager le plaisir que mon rétablissement causait à mes amis. J'y répondis comme à une de ces politesses d'usage qu'on dit sans y penser et que l'on écoute de même. Edmond en parut blessé ; mais, au lieu de s'éloigner de moi sans répliquer, ce qu'il ne manquait jamais de faire lorsque je ne paraissais pas empressée de causer avec lui, je fus trèsétonnée de le voir redoubler de soins pour moi, et parler de tout avec plus de chaleur et de gaieté qu'il n'en mettait ordinairement dans la conversation.
Cette manière d'être était trop peu en harmonie avec la mienne pour supporter l'entretien plus longtemps ; je prétextai une grande lassitude de la petite promenade que je venais de faire, et je me retirai dans mon appartement, bien décidée à vivre seule le plus que je pourrais.
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Personne n'eut l'idée de me contrarier dans ce projet, j'avais si bien fait l'éloge de la solitude que chacun se fît un devoir de respecter la mienne. Alfred en profitait pour ne rentrer que fort tard au château, et ma tante, fâchée de le voir s'éloigner de nous , tous les jours davantage, me boudait de ne pas faire assez de frais pour le retenir près de moi.
Cependant nous étions à la veille de la fête de mon père, et nous devions nous concerter pour l'arrangement de cette journée. Je ne doutais pas que M. de Giarencey ne vînt dans la soirée s'informer de nos projets, et je descendis de bonne heure dans le salon , mais il ne parut point, et j'en pleurai presque de dépit. li m'&-ur-»:t promis de venir m'aider à encadrer mon dessin , il devait nous donner son avif, sur* nos préparatifs, et je me plaignis hautement d une négligence aussi impolie. Madame de Nelfort, sans s'animer
autant que moi , trouva qu'Edmond avait tort. Alfred prit son parti en me disant : tf
— Vous croyez, Léonie , que tout le monde doit Supporter vos petites maussaderies et les oublier comme le fait votre cousin, vous vous trompez en comptant sur l'indulgence des étrangers autant que sur la nôtre. Ilappelez-vous l'air avec lequel vous avez reçu Edmond dernièrement , et vous trouverez tout simple qu'il ait plus la crainte de vous importuner que le désir de vous revoir.
— Je le dispense de l'une et de l'autre , repris-je avec impatience ; pour mon compte , je ne réclame et n'attends rien de personne ; mais quand il s'agit d'une chose agréable à mon père, peut-être ai-je le droit de l'exiger d'un ami qui en est si tendrement aimé; au reste , nous pouvons bien le fêter sans lui. Etienne a préparé une jolie salle de bal dans le grand bosquet ; il y aura des loteries pour les enfants , des bouquets pour les jeunes filles, un prix pour les jeunes gens, du vin pour les vieillards , et le feu d'artiûce sera magnifique.
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— C'est dommage, reprit Alfred , de n'oser inviter aucun voisin à cette belle fête, je connais deux femmes charmantes qui sont désespérées de n'y point venir.
— Qui sont-elles? demanda ma tante.
— Madame d'Aimery et madame... mais je ne veux pas nommer la seconde parce que vous la détestez.
— Quoi ! madame de Rosbel nous poursuivrait jusque dans cette retraite ! s'écria madame de Nelfort , et qui peut l'attirer ici?
— Madame d'Aimery, reprit Alfred, avec qui elle s'est liée tout récemment. Ces deux dames ne peuvent plus se quitter ; elles sont venues s'établir à Champfieury avec une douzaine de courtisans dont M. de Frémur est l'oracle. C'est lui qui est chargé de redire les nouvelles de la cour, de la ville et même des environs ; il est revenu hier soir auprès de ces dames tout indigné de n'avoir point été reçu à Montbreuse , où le concierge le plus impertinent lui avait, disait-il, signifié que M. le comte n'était visible au château, que pour la famille deClarencey.
Cependant il avait vu les apprêts d'une fête qui sem-
Mait occuper tout le monde ; et M. de Frémur ne conjvait pas qu'il pût y avoir une fête là où ces dames ne se trouveraient point.
— Mais comment savez-vous tout cela? dis-je à Alfred.
Il resta un moment embarrassé et me répondit ensuite, avec une sorte d'effronterie, qu'il le savait pour l'avoir entendu.
— En vérité, mon fils , vous ne savez qu'imaginer pour déplaire à votre oncle ! son aversion pour tout ce qui a rapport à madame d'Aimery vous est connue, vous allez vous établir chez elle et y écouter patiemment tout ce qui s'y débite de ridicule sur les habitants de Montbreuse.
— Patiemment n'est pas le mot, madame, et M. de Frémur pourrait vous en donner l'assurance ; mais si je ne sais pas supporter les réflexions d'un bavard sur les gens qui m'intéressent, je ne puis imposer silence à deux femmes dont l'amour-propre a peut-être raison de se plaindre, et dont les expressions étaient plus gaies que choquantes.
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— Avec de l'ironie, reprit madame deNelfort, on se vive de tout, et je sais le bon usage qu'en savent faire ces dames : vanter les gens sur des vertus ou des agréments qui leur manquent, les défendre gauchement sur les défauts qu'ils ont, et nier positivement les qualités qu'ils possèdent, tout cela le plus gaiement possible, voilà ce que l'on appelle une douce malice et ce qui sert mieux la méchanceté que les injures les plus outrées. N'est-ce pas avec ces manières que madame d'Aimery s'est acquis la réputation de ne dire du mal de personne, en se réservant le plaisir de nuire à tous ceux qu'elle n'aime pas?
— Ah! madame, vous devenez maligne à votre tour.
— J'en conviens, je ne saurais parler sans amertume d'un caractère semblable et d'une société que vous avez tant de raisons de fuir. Que répondrai-je à mon frère, lorsqu'il vous accusera de manquer à toute? vos promesses?
— Que je n'irai plus chez madame d'Aimery, ma mère, et que Léonie m'a pardonné.
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Alfred dit ces mots en souriant, prit ma main, la baisa et me demanda cent fois pardon de m'avoir désobéie. •
Sa bonté hri faisait craindre de me voir souffrir des inquiétudes de la jalousie; je crus, en effet, éprouver un mouvement de dépit que j'aurais pu interpréter comme lui, si, dans ma bonne foi je ne m'étais avoué qu'un peu d'orgueil en était cause; aussi l'impression en fut-elle aussitôt effacée.
Je m'engageai à demander le secret de cette visite aux personnes qui auraient pu en instruire mon père, ce qui me valut bien des caresses de matante, et je quittai Alfred sans lui laisser le moindre doute sur la sincérité de mon pardon.
Je méditai bien tristement sur ce pardon si facilement accordé; quelque chose m'avertissait qu'un semblable tort méritait plus de ressentiment, et que tant de clémence ne pouvait s'acquérir qu'aux dépens de l'amour. Je m'interrogeais sur le sentiment que j'inspirais à Alfred, et, repassant en idée toutes ses actions, ifi me disais :
— 11 n'aurait rien fait de tout cela s'il m'aimait exclusivement ; mon père avait raison de trouver une trop grande différence dans nos caractères pour que nous fussions heureux de vivre ensemble ; mais n'importe, je l'épouserai, et son bonheur me consolera de ses défauts.
C'est ainsi que mon imagination cherchait à deviner l'avenir, en expliquant assez mal le présent. Si j'avais eu plus d'expérience, je me serais trouvée bien coupable de penser si peu au retour de madame de Rosbel et si souvent à l'absence d'Edmond.
Le lendemain, Suzette entra chez moi de grand matin et déjà toute parée pour la fête ; je la trouvai charmante, mais pâle et moins animée qu'à l'ordinaire. Elle me dit avoir un léger mal de tête, et je ne lui fis pas d'autres questions.
Nous allâmes ensemble remplir les corbeilles de
LÉOME DE MONTBREUSE lui
fleurs qui devaient orner la table et les salons; c'était un plaisir de notre enfance, et je m'attendais à voir courir Suzette après les plus belles roses et me les apporter en chantant comme autrefois, mais la pauvre enfant paraissait tourmentée d'un profond chagrin, et son sourire avait quelque chose de si triste, qu'il inspirait la pitié.
J'allais lui demander la cause de cette tristesse lorsque madame de Nelfort vint nous rejoindre.
Bientôt après, chacun se rendit dans le pavillon où le déjeuner était préparé. Mon père ne s'y fit pointâttendre.
En entrant, mon dessin le frappa, il reconnut le site, ses yeux s'arrêtèrent sur l'endroit du parc où l'on apercevait l'urne qui décorait le tombeau de ma mère; son visage se couvrit de larmes, il me tendit la main, et je me jetai dans ses bras. Alfred et sa mère l'embrassent. Chacun apporte son bouquet; le curé, suivi de tous ses bons villageois, vient en leur nom complimenter son seigneur et le remercier de ses bienlaits.
On aura beau mettre de ces petites scènes dans les op"' ras-comiques et les tourner en ridicule, il y a dans ia reconnaissance des malheureux, et dans les témoignages des véritables affections de famille quelque chose de si touchant, qu'on ne voit jamais un bon père, un bon châtelain, fêté par ses enfants et ses vassaux sans être ému d'un spectacle aussi doux.
Au milieu de tout ce monde, M. de Montbreuse cherchait quelqu'un, et se retournait sans cesse du côté de la fenêtre qui donnait sur les avenues pour voir si l'on n'arrivait pas.
Le hasard, ou plutôt la curiosité m'avait placée en face de cette fenêtre; la route était couverte des habitants des villages voisins qui se rendaient à la fête, usais pas une calèche, point d'homme à cheval, enfin point de visite.
Impatientée d'un oubli que je regardais comme une véritable injure pour mon père, je me mis à citer plusieurs traits de reconnaissance dont je venais d'être témoin de la part des pauvres gens que secourait M. de Montbreuse, et cela dans l'unique intention d'ajouter
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que l'on trouvait souvent moins d'ingrats parmi celle classe de gens grossiers que dans celle des personne» les plus distinguées. Mon père fit sans peine l'application de cette belle sentence, et se mit à nous prouver que l'expérience était contre, ce que j'avais déjà bien reconnu.
— Au reste, ajouta-t-il, le malheur d'avoir été parfois victime de l'ingratitude, ne m'a jamais donné !e tort d'en soupçonner injustement mes amis.
A ces mots je rougis, et mon trouble fut à son comble lorsque me retournant, j'aperçus M. de Clarencey précisément à côté de moi.
— Ah! monsieur, m'écriai-jo toute surprise, par quel chemin êtes-vous donc arrivé ?
A peine eus-je fait cette question que j'en sentis l'inconvenance. On ne pouvait avouer plus ingénument que, les yeux fixés sur l'avenue, je n'avais pensé qu'à l'arrivée d'Edmond, et cette inquiétude de le voir venir était bien peu d'accord avec le projet que j'avais formé de lui marquer la plus parfaite indifférence sur sob absence; pour en détruira l'effet, je prit
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un air léger, insouciant, et, sans paraître écouter la réponse de M. de Clarencey qui disait être entré parla petite porte du parc, je me levai et, prenant le bras d'Alfred, je dis à mon père qu'il était temps de partir pour la chasse et qu'il fallait se rendre dans les cours ilu château où les équipages nous attendaient. C'était là qu'Alfred devait offrir son beau cheval à mon père, <:t j'étais charmé de rendre M. de Clarencey témoin du plaisir que ce moment allait causer à tous deux.
En traversant le parc, nous conduisîmes mon père dans les bosquets., les grottes, les chaumières nouvellement décorées, et sur lesquelles se trouvaient des inscriptions de la façon du maître d'école du village dont le style, rappelant celui de M. Desmasures, nous divertissait beaucoup.
Je me plaisais à commenter, à parodier ces vers, et chacune de mes plaisanteries renfermait un mot désobligeant qu'Edmond pouvait s'appliquer. Je causais à tort et à traversée riais de tout, enfin j'étais dans une agitation qui tenait autant de la joie que de la colère.
M. de Montbreuse combla son neveu des remercîments les plus gracieux en acceptant son cadeau, et lui dit en riant :
— Vous ne pouviez rae faire plus de plaisir à meilleur marché, puisque en recevant votre présent, c'est autant de pris sur l'ennemi.
A ces compliments, M. de Clarencey mêla les siens et les fit d'un air si sincère qu'il me fut impossible de le soupçonner de la moindre jalousie de ce petit triomphe. La chasse fut heureuse et nous ramena fort tard au château ; j'étais restée en calèche avec ma tante, et tout le temps qu'avait duré la chasse, Edmond ne s'était pas approché de nous. En descendant de voiture, il offrit sa main à madame de Nelfort; je comptais sur celle d'Alfred, mais ii avait disparu, et M. de Montbreuse me voyant délaissée, prit en souriant mon bras et me conduisit au salon.
A peine y fus-je entrée qu'il m'échappa un cri invo- I îiitaire, en apercevant mon portrait placé en face du ïauteuil où s'asseyait ordinairement mon père. Pendant que ma tante se récriait sur la ressemblance de
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ce portrait, la grâce de la pose, le bon goût des accessoire? et le fini des détails, immobile à côté de mon père, je ne voyais plus rien ; le remords d'une injuste accusation déchirait mon âme, et mon trouble devenait impossible à dissimuler. Mon père y mit le comble en me lisant tout bas :
— Àb 1 c'est bien se venger, et votre injure ne méritait pas moins.
— Il faut en convenir, Léonie, continua madame de Nelfort, M. de Clarencey a gagné son pari, et nous .sommes contraints d'avouer que sa surprise l'emporte sur les nôtres ; voilà mon pauvre Alfred bien loti avec son grand cheval de bataille ! qu'opposer à l'effet de ce joli visage?
— Votre aimable dépit ma sœur, qui me prouve aussi bien votre tendre amitié que ce portrait me répond do la sienne, dit M. de Montbreuse en serrant aifecUieusement la main d'Edmond; mais, ajouta-t-il, je dois aussi partager ma reconnaissance avet Léonie, car il a fallu donner bien des séances pour parvenir à rendre cette image aussi frappante.
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Ici, mon embarras devint un supplice ; il fallut avouer que cet ouvrage n'était dû qu'au souvenir de 11. de Clarencey, qu'il m'en avait fait un mystère, et que j'étais loin de soupçonner que mes traits fussen aussi présents à sa mémoire.
Je cherchais à entremêler tout cela de quelques mots de réparation pour témoigner à Edmond le regret que j "éprouvais de l'avoir injustement accusé ; je voulais dissiper, à force de choses obligeantes, l'impression de instesse qu'on lisait dans ses yeux, mais je n'y parvins point.
Souriant avec effort à la gaieté de mon père, Edmond fut tout le jour silencieux avec moi; j'en conçus un chagrin profond, et, pour la première fois, je fus effrayée du sentiment qui agitait mon âme.
La fin de cette journée devait compléter mon tourment. Alfred se ût attendre longtemps à l'heure du
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dîner, et quand sa mère lui parla du nouveau présent offert par Edmond à son frère, il ne parut pas l'écouter. Son air distrait et mécontent fut remarqué de tout le monde. On le mit sur le compte d'un mouvement de jalousie, assez excusable peut-être, et chacun s'efforça de le ramener à des idées plus douces; moi seule n'osai rien tenter dans cette espérance, je me serais crue coupable de fausseté en cherchant à rassurer le cœur d'Alfred sur la faiblesse du mien.
Une secrète défiance de moi-même m'intimidait; j'étais décidée à tout sacrifier aux moindres intérêts de celui qui devait bientôt être mon époux, et je ne trouvais pas un mot à lui dire contre ses inquiétudes. -Pendant que je m'en faisais de vifs reproches, il ne songeait qu'à justifier mes torts par la conduite la plus blâmable.
Pour s'épargner l'ennui de soutenir une conversalion languissante, on se rendit dans les salles de verdure où dansaient les habitants de Montbreuse et des environs. A notre arrivée, tous les yeux se fixèrent sur nous, et je devins l'objet de l'admiration et de
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l'envie de ces jeunes villageoises dont la moins hcurei pe l'était certainement alors plus que moi. On me lit les honneurs d'une belle contredanse qu'il fallut danser avec Edmond, parce qu'Alfred, empressé d'engager Sczette, était déjà en place à côté d'elle avant qu'on eût pensé à former le quadrille.
J'entendais dire autour de moi :
— Tiens, lavois-tu notre jeune maîtresse, et son futur qui est là aussi ! Ma foi, celui-là pourra se vanter d'avoir une jolio femme.
— Et cette femme là un beau mari, répliquait un autre ; quel bon air il a en dansant avec elle !
— Et non , disait un troisième, ce n'est pas celui-là, c'est le danseur de la petite Suzette qui est fièrement gentille aujourd'hui pas moins.
A ces discours se joignaient les différents avis de chacun qu'Edmond écoutait d'autant mieux qu'ils lui étalent assez favorables. Il avait pour lui tous ses vassaux; mais ceux de Montbreuse voulaient qu'Alfred fût le plus agréable, et je m'efforçais de leur donner raison.
Cependant, j'étais décidée à ne pas laisser partir Ed-
mond sans avoir détruit le soupçon d'ingratitude dont il aurait eu le droit de m'accuser si je no l'avais pas remercié de son aimable attention pour mon père. J'avais déjà commencé plusieurs phrases dans cette intention, mais, soit timidité ou crainte d'en trop dire, je n'en pouvais achever aucune.
D'ailleurs, je ne savais comment accorder son air si froidement poli avec la préoccupation qu'avait dû exiger un portrait de souvenir; le moyen de retracer ainsi un être indifférent !
Cette réflexion me rendit le courage; et lorsque M. de Clarencey m'offrit la main pour me reconduire à ma place, je lui dis :
— Vous avez trouvé le secret de m'empôcher d'accuser légèrement personne de ma vie , ce tort entraîne avec lui trop de regrets. Comment n'ai-je pas deviné que , loin de nous, vous vous occupiez de mon père ?
— Et de vous, reprit-il en s'éloignant brusquement de moi.
Ce mot dit avec une sorte d'amertume péné
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qu'?~i fond de mon cœur. Je vis qu'Edmond était vivement blessé ; j'aurais voulu le suivre et calmer sov>. ressentiment par tout ce que l'amitié peut inspirer d'aifectueux.
Je voulais qu'il me pardonnât , et , sans réfléchir sur ce que mon injustice envers lui n'admettait qu'une excuse impossible à donner, je voulais me justifier à tout prix; mais il m'épargna cette inconséquence en restant toute la soirée à côté de mon père.
La fête , comme il arrive trop souvent, fut gaie pour tout le monde excepté pour ceux qui la donnaient.
Dans l'intention de la terminer , M. de Montbreuso proposa une allemande à quatre, et l'on chercha Suzettî comme la seule qui pût la danser avec nous. Elle avait disparu. Son père nous conjura d'attendre un instant, en nous assurant qu'il allait la ramener ; mais , ne le voyant pas revenir, on s'inquiéta.
Plusieurs personnes se levèrent pour aller à sa rencontre, M. de Montbrettse donna l'ordre que chacun restât, et fut lui-même s'informer du motif qui retenait
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aussi longtemps Etienne. Je ne fis pas grande attention à celte démarche de mon père , mais le chuchotement qui s'ensuivit me fit présumer qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Je cherchai des yeux Alfred, comptant sur lui pouréclrircir mes doutes. Je ne le vis point; j'allais demander à ma tante la cause de son absence, quand mademoiselle Duplessis vint nous dire de la part de mon père , que mademoiselle Suzette s'était trouvée mal pendant la fête, qu'elle reposait en ce moment, et que M. le comte venait de se retirer dans son appartement. Ce message nous parut assez étrange ; mais comme il était près de minuit, chacun se sépara.
En rentrant au château , madame de Nelfort fît demander Alfred. On lui répondit qu'il était parti à cheval , il y avait tout au plus un quart d'heure et que ses gens ignoraient où il était allé. Cette nouvelle lui causa une vive surprise dont elle eut l'air de se remettre en disant :
— 1 est sûrement allé reconduire M. de Clarencey; il fait une si belle nuit î
Je ne fus pas dupe de la sécurité qu'affectait ma tante, et, lorsque je me trouvai seule avec mademoiselle Duplessis, je me sentis , pour la première fois, l'envie de la questionner. Voici notre entretien :
— Savez- vous, mademoiselle Duplessis, ce qui a causé l'indisposition de Suzelte?
— Ah ! mademoiselle est trop bonne de s'en inquiètes, elle n'en mourra pas.
— Je l'espère bien vraiment , mais je l'ai trouvée ce matin fort pâle et souffrante; il faut dire à Vincent d'aller demain matin chercher le docteur.
— C'est une peine inutile, mademoiselle, le médecin ne fera rien à cette maladie-là.
— Je ne vous comprends pas. Que veut dire ce sourire malin à propos d'une personne qui souffre?
— J'en suis fâchée, mais je ne saurais m'expliquer mieux; tout ce que jepuisdircàmademoiselle, c'est que cette petite fille ne mérite guère sa pitié, et qu'elle ferait bien de l'éloigner d'ici pendant quelque temps, l'air de Montbreuse ne lui vaut rien du tout.
— S'il en faut croire toutes ces insinuations, Suzette
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est bien coupable, ou bien mademoiselle Duplessis est ^îus qu'injuste pour elle.
— Injuste, méchante , n'est-ce pas? Voilà bien comme l'on traite celle qui ne peut voir le mal sans en être indignée, tandis qu'on se laisse tromper par la douceur hypocrite d'une petite ingrate. Que mademoiselle demande à M. le comte comment il a surpris cette innocente ce soir dans le parc, et pourquoi M. de Nelfort s'est enfui du château à minuit, redoutant la colère de son oncle? Mademoiselle verra si c'est moi qui invente des faits contre la vertueuse Suzette, si si je suis, comme elle le suppose, injuste et méchante.
Je n'en voulus pas entendre davantage, et mademoiselle Duplessis me quitta sans pouvoir obtenir un mot de réponse à tout ce qu'elle crut devoir ajouter à son indiscrétion pour la justifier.
..Mademoiselle Duplessis était envieuse et médisante, mais incapable de mentir sur un fait aussi grave que celui qu'elle venait de révéler, aussi n'en doutai-jepas une minute; d'ailleurs, en me rappelant les soupçons
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de madame de Ravenay, la tristesse de Suzette, la préoccupation d'Alfred, et mille autres détails qui me revinrent à l'esprit, je m'étonnai de n'avoir pas deviné pi us tôt qu'Alfred me trahissait.
Mais j'hésitais encore à accuser Suzette : tant de candeur me semblait impossible à corrompre, et j'aurai» juré que, son cœur fût-il séduit, elle n'avait pas oublié ses devoirs au point d'accueillir les vœux de celui qu se nommait déjà l'époux de sa bienfaitrice.
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Voici l'instant de faire le modeste aveu de toutes les inconséquences d'un cœur de dix-sept ans.
Dans un roman, cet aveu détruirait le prestige de perfection que l'on exige à si bon droit de l'héroïne; mais, dans un simple récit tel que le mien, on "vent ox la vérité. Je sais bien que les femmes parfaites se récrieront contre la légèreté de mes sentiments et leur contradiction, mais j'aurai pour moi celles dont l'a-
mour-propre s'est quelquefois trouvé en opposition avec la sensibilité, et l'amour avec le devoir : peutêtre mon parti sera-t-il le plus fort!
• Puisqu'il faut l'avouer, en écoutant ce qu'un mouvement de dépit avait porté mademoiselle Duplessis à me raconter, je me sentis tout à coup dévorée de jalousie; la colère, l'indignation remplirent seules mon cœur, et j'oubliai les autres sentiments qui l'avaient agité pendant cette journée.
Dans cet état, je ne pensai point à me reposer et passai la nuit entière à méditer sur la conduite que je devais tenir après un éclat dont les suites devaient tant m'humilier. J'avais trop de fierté pour aller demander vengeance à mon père d'une offense qu'il m'avait autrefois prédite; je m'étais ôté près de lui le droit de me plaindre. Sa connaissance du. monde et du caractère de son neveu lui avait fait prévoir les chagrins qu'il devait me causer ; il avait tout tenté pour m'y soustraire.
Dédaignant les avis de sa prudence, je m'étais moimême livrée au malheur qui m'accablait; n'ayant pas
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su le fuir, il fallait le supporter dignement, et je m'arrêtai à cette dernière résolution. Elle était noble, courageuse, et devait me rendre en satisfaction d'amourpropre tout ce que je perdais en bonheur. Pour ea compléter l'héroïsme, il aurait fallu paraître ignorer la perfidie d'Alfred et le forcer, par cette ignorance même, à garder envers moi tous les ménagements dûs à l'amie que l'on a trompée et qu'on chérit encore; mais je n'eus pas la force d'employer «et ingénieux moyen dont les amants trahis devraient s'imposer le devoir.
L'idée de passer pour dupes les révolte, et le désir d'établir leur supériorité sur le coupable les aveugle au point de ne pas voir combien cet avantage nuit aux intérêts de leur amour. La certitude de valoir mieux qu'un autre est une découverte dont on garde bien raent le secret, et je n'étais pas dans l'âge où la raison l'emporte sur l'orgueil, aussi n'eus-je pas même la pensée de me refuser le plaisir des reprochas.
Dès que le jour parut, je me rendis chez ma tante. Elle était à écrire et paraissait ne s'être pas couchée de
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la nuit. L'altération de ses traits et l'espèce d'effroi que lui causa ma subite apparition m'ôtèrent la force de parler. Je tombai sur un siège, ne. pouvant plus me soutenir. Elle vint à moi, et me dit les yeux remplis de larmes :
— Léonie sait tout... Ah! je n'ai plus d'espérance!
Et, ne contraignant plus sa douleur, madame do Nelfort se répandit en reproches contre la légèreté de son fils, la sévérité de son frère et l'indiscrétion de ceux qui m'avaient instruite d'une scène que chacun aurait dû me laisser ignorer.
C'est en déclamant contre ces indiscrets qu'elle m'apprit, sans lo savoir, qu'Etienne ne trouvant pas sa fille chez lui, l'avait cherchée dans un endroit du parc où des paysans lui dirent l'avoir rencontrée; et qu'attiré par le son d'une voix menaçante et les sanglots d'une femme, il était entré dans un bosquet où le premier objet qui frappa sa vue fut Alfred entraînant Suzette presque évanouie vers une grotte qui se trouvait près de là. Dans sa juste fureur, ce malheureux père allait arracher sa fille des bras du neveu de son maître,
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1 celui-ci parut. Alors Etienne se précipite anx Is du comte, réclame sa protection contre un suborneur, proteste de l'innocence de sa fille, et livre Alfred à la colère de son oncle.
M. de Montbreuse, indigné de la conduite d'Alfred, lui ordonne de s'éloigner, impose silence au brave Etienne, et l'aide à transporter chez lui sa malheureuse fille.
En voyant ramener Suzette ainsi évanouie, les gens de la maison s'informèrent bien vite de ce qui pouvait lui être arrivé; le silence que l'on garda sur ce sujet doubla leur curiosité, et, de questions en questions, ils devinèrent à peu près la vérité. Le brusque départ d'Alfred, la colère concentrée d'Etienne, l'air triste et sévère de mon père expliquaient assez la cause de ce! événement qui devint la nouvelle du château. Mademoiselle Dqplessis se faisait un mérite de l'avoir préva, et, quind mon père vint lui-même lui donner l'ordre de se rendre chez moi dans l'absence de Suzette, en lui recommandant d'éloigner les autres femmes de la maiton qui viendraient m'offrir leurs services, elle se crut
choisie par lui pour me préparer à cette affligeante nouvelle.
J'ai pensé depuis qu'elle pouvait bien ne s'être pas trompée, M. de Montbreuse savait si parfaitement se servir des défauts de tout le monde !
Madame de Nelfort, comme toutes les personnes d'un caractère plus emporté que réfléchi, observait peu, et ne s'était pas aperçue du nouveau trouble qui m'agitait en l'écoutant, et qui s'accroissait à chacune des circonstances qu'elle me racontait avec tant d'exactitude. Lorsqu'elle eut ainsi achevé de m'instruire, elle me demanda ce que j'avais le projet de faire pour apaiser la colère de M. de Montbreuse. J'avoue que cette question me fit l'effet d'une injure.
— Comment , lui dis-je, c'est sur moi que vous, comptez, madame, pour engager mon père à traiter en ami celui qui me trompe avec si peu de ménagement?
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Croyez-vous que mon ressentiment soit moins vif que relui de mon père?
— Ah ! ma chère Léonie, répliqua-t-elle en fondant en larmes, je sais qu'Alfred est bien coupable, qu'il mérite votre courroux, mais non pas votre haine ; la rigueur de mon frère a causé tous ses torts, et je suis .cûre qu'en cet instant son désespoir égale le mien.
» Ne joignez pas à ses remords l'affreuse idée de vous perdre, ou le reste de ma vie sera livré à la douleur. J'ai forcé cette nuit l'appartement de votre père; il s'était renfermé pour se soustraire à mes prières, mais j'ai si. vivement réclamé sa bonté, son indulgence, que, touché de mon profond chagrin, il m'a dit :
» — Eh bien, puisqu'il y va de votre vie, je consens à garder le silence sur ce qui s'est passé aujourd'kui, si ma ûlle n'en est pas instruite, autrement je ne saurais avoir plus d'indulgence qu'elle pour Alfred. Comptez sur moi pour respecter l'illusion qui fait encore le bonheur de Léonie. Alfred, dites-vous, la changera en réalité, je veux l'espérer, mais si ma fille vient demander ma protection contre nn homme dont
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les torts sont impardonnables et les défauts incorrigibles, aucune considération ne pourra m'arrêter; je g.
romprai des liens aussi mal assortis, et je consolerai ma fille du malheur d'avoir fait un choix si peu digne d'elle.
» D'après cette résolution, continua ma tante, vous êtes, Léonie, l'arbitre de notre sort; décidez-en, et si votre colère l'emporte, je m'éloigne à l'instant d'ici pour vous épargner le spectacle d'une douleur que mon fils pourra seul comprendre.
En achevant ces mots, ma tante tomba dans un accès de convulsion si épouvantable que j'employai tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour la calmer.
Le premier fut de lui promettre ce qu'elle exigeait de ma générosité envers son fils; je m'engageai à paraître tout ignorer devant mon père, et ne pensai plus qu'à prodiguer mes soins à cette malheureuse amie. Une /îèvre ardente avait succédé à la crise la plus douloureuse ; J6 fis appeler un médecin et prévenir mon père de l'état inquiétant où se trouvait sa
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B050T. Il arriva bientôt après, Rapprocha de son lit si lui paria longtemps à voix basse, ensuite se rapprochant de moi, il dit :
— Ne vous alarmez pas, mon enfant, la fièvre est loleflte; mais cet accès est la suite toute naturelle de celui qui a précédé. Ma sœur s'est trop occupée de cette fête ; elle s'est levée hier de grand matin, un peu trop de fatigue a dérangé sa santé, le repos va la rétablir ; vous devez en avoir aussi besoin, ma chère Léonie, allez vous remettre au lit, je resterai près de votre tante, et je tâcherai de lui donner d'aussi bons soins que les vôtres.
J'obéis sans répondre à mon père, il avait deviné à l'altération de mon visage, que j'étais au moins aussi souffrante que madame de Nelfort.
En effet, j'eus à peine la force de revenir dans mon appartement, où quelques heures de sommeil calmèrent mes douleurs.
A mon réveil, je récapitulai ce qui s'était passé, c<; que j'avais promis, et j'eus bien de la peine à m'y reconnaître ; tout cela était assez compliqué pour une
16,'t LEONIE DE MONTBREUSE
tête de dix-sept ans, cependant je résolus de me conduire à ma satisfaction, c'est-à-dire avec dignité, résignation et courage.
J'eus bientôt l'occasion d'employer ces trois rares vertus, car, en rentrant chez matante, j'aperçus Alfred au chevet de son lit, et M. de Clarencey causant près d'une fenêtre avec mon père.
Je restai quelques moments interdite avant de pouvoir demander à madame de Nelfort comment elle se trouvait.
— Je me sens beaucoup mieux, ma chère amie, répondit-elle, et c'est vous que j'en remercie; ma fièvre est à peu près apaisée, et le docteur vient de nous assurer que, grâce à sa potion, je n'en aurai pas ce soir.
En disant ces mots, elle me serrait la main avec tant de reconnaissance, que je n'aurais pas osé manquer en rien à la parole que je lui avais donnée, mais il me fut impossible de jeter les yeux sur son fils, pas même lorsqu'il se leva pour me céder sa place auprès de ma tante; il est vrai que, dans sa confusion, il n'osa pas, de son côté, m'adresser un seul mot.
Cette manière d'agir ne rendait pas le mystère impénétrable pour M. de Montbreuse, mais il farait semblant d'y croire, et se plaisait à remarquer tout ce qu'il m'en coûtait pour ne pas le trahir complètement. Alfred s'étant éloigné de nous, ma tante me dit :
— C'est à cet aimable Edmond que je dois le retour de mon fils, c'est lui qui me l'a ramené et qui a forcé son oncle à le revoir. Quel bon jeune homme, Léonie ! et qu'il mérite bien toute notre amitié !
La présence d'Edmond qui s'avançait vers moi, m'évita l'embarras de répondre à cet éloge, il me paria du ton le plus touchant de l'inquiétude qu'avait dû me causer la subite indisposition de madame de Nelfort, et me fit cent questions sur ce qui pouvait l'avoir provoquée, espérant me laisser présumer par là qu'il était loin d'en soupçonner la véritable cause.
Je ne lui sus pas fort bon gré de cette ruse, quoiqu'elle eût un motif assez noble; mais il y avait quelque chose de si tendre dans le son de sa voix et de si affectueux dans son regard, que je lui pardonnai de me tromper aussi.
Alfred, dont la tristesse avait toujours la physionomie de l'humeur, me bouda tout le jour comme si c'était moi qui l'eusse offensé ; il est vrai que mon air lui disait assez le mépris que sa conduite m'inspirait, et tout ce qu'il devait à la pitié que j'avais pour l'état de sa mère ; c'est avec ces airs-là qu'on détruit tout l'effet des procédés les plus généreux- Alfred en fut tellement humilié qu'il ne me tint pas compte des reproches que je lui épargnais, et ne fit pas la moindre tentative pour me témoigner son repentir.
Vers le soir on annonça la visite du docteur Durocher; il revenait voir l'effet de ses potions, et dans quel état se trouvait la malade.
Ce brave docteur était un petit homme, tout rond, dont l'air frais et réjoui prouvait à ses malades qu'il »e connaissait en bonne santé. C'était le médecin par excellence de la ville de M*** et des châteaux voisins ; on vantait son talent contre les maladies mortelles mais il dédaignait souverainement les autres, et n'avait l'air de les soigner que par pure complaisance.
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Aimant à parler de tout, excepté de son art, grand conteur d'aventures, il amusait souvent et guérissait quelquefois; ces deux avantages lui valaient celui d'être invité partout et de se trouver au courant de toutes les nouvelles.
En entrant il vint droit au lit do ma tante, s'empara de son bras, lui fil plusieurs questions sans écouter les réponses et dit :
— Voilà un pouls très-pacifique, la nuit sera calme et demain nous serons en pleine convalescence ; j'avais prévu ce mieux et j'ai rassuré d'avance madame d'Aimery, à qui le départ subit de M. de Nelfort avait persuadé que vous étiez, madame, dans le plus grand danger ; elle m'a fait promettre de repasser par Champlleury pour lui donner de vos nouvelles.
— Je suis bien sensible à cet excès d'intérêt, répliqua ma tante avec ironie.
— Vvaiment, rien n'est si concevable; on est venu lui dire que tout le château de Montbreuse était dans l'effroi, que vous étiez à la mort, qu'une jeune fille de la maison se mourait aussi, qu'il était arrivé des évé-
nements étranges ; enfin , vous savez comme tout s'exagère en passant par la bouche des gens qui racontent
» Madame d'Aimery, dont l'imagination se plaît à croire tous les malheurs, n'a pas voulu douter un instant de ces contes; cependant madame de Rosbel ne se lassait pas de lui dire que, si tout cela était arrivé, M. de Nelfort leur en aurait dit quelque chose, et que, très-certainement, il ne serait pas resté la nuit entière à Ghampfleury s'il avait eu la moindre inquiétude pour madame sa mère.
— Monsieur , interrompit Alfred importuné des bavardages du docteur, ma mère ne souffrait point encore lorsque je l'ai quittée hier.
— C'est bien ce qu'assurait madame de Rosbel, reprit l'impitoyable docteur, mais quand une fois la sensibilité de madame d'Aimery est émue, il n'y a plus moyeu de lui rien faire entendre ; j'aurai beau lui parler raison, elle ne m'en croira qu'après vous avoir revu.
En ce moment mon père se leva et sortit de la cham-
LÊ< ICS
bre ; M. Durocher continua sans s'apercevoir de départ :
— Cette bonne madame d'Aimery a quelquefois des scènes avec M. de Frémur qui sont à faire mourir de rire les spectateurs; lui qui se pique d'une philosophie imperturbable, neconçoit rien à l'intérêt passionné qu'elle prend aux moindres événements de la vie, et surtout au zèle qui la porte à se mêler des affaires des gens malheureux, car il faut lui rendre justice, ignoré ou connu d'elle, on peut toujours compter sur son empressement à vous porter secours.
— Oui, répliqua ma tante, pourvu que l'on soit plus connu qu'ignoré des autres, mais je ne veux pas vous paraître ingrate envers une personne si généreuse, cher docteur, j'ai naturellement peu d'estime, je l'avoue, pour les femmes dont la sensibilité se porte sur tant d'objets, et forme pour ainsi dire une partie de leur parure dans le monde, mais cependant je préfère les gens qui publient leurs bienfaits à ceux qui ne font rien pour personne.
Le docteur voyant que ma tante goûtait peu l'éloge
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de madame d'Aimery, fat d'avis des retranchements qu'elle y faisait et, pour le faire oublier, il entama celjui de madame de Rosbel en disant d'un air fier :
— Vous pensez bien, madame, que l'on n'a pas vécu aussi longtemps que moi, sans savoir à quoi s'en tenir sur ces prétendus accès de sensibilité, et ces évanouissements dont on pourrait presque toujours demander l'auteur; mais il faut bien pardonner ces petites comédies aux jolies femmes. A vous parler franchement, j'aime mieux celles qui ne les jouent pas. Madame de Rosbel, par exemple, avec sa folle gaieté et sa moquerie continuelle, me paraît cent fois préférable à toutes ces beautés langoureuses.
Ce n'est pas par reconnaissance que j'en parle, car eile se moque de moi toute la journée et n'est jamais malade; malgré cela je suis forcé de convenir qu'on n'est pas plus aimable; je crois, ajouta-t-il avec nn sourire malin, que M. de Frémur le sait aussi bien que moi. A propos, j'oubliais qu'elle m'a prié de demander à M, le comte de Clarencey la permission d'aller voir son beau jardin anglais, elle croit qu'on
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n'y peut entrer ?nns billet et ne veut pas quitter ce pays avant d'ave ir visité le beau lieuquienfaitl'admiration.
— C'est prendre trop de soins, répondit Edmond, pour une chose d'aussi peu d'importance ; je donnerai Tordre qu'on laisse entrer ces dames lorsqu'elles désireront s'y promener.
En entendant cette réponse je ne pns m 'empêcher de lancer un regard sur Edmond qui lui peignit probablement tout mon mécontentement, car il ajonta :
— Je regrette beaucoup de ne pouvoir faire nu imême les honneurs de ma retraite à madame de Rosbel, mais mon goût pour la chasse m'éloigne si souvent de Clarencey que je n'y suis presque jamais.
A ces mots, je respirai et n'osai pas lever les yeux de dessus l'ouvrage que je tenais, tant j'avais peur d'y laisser lire ma reconnaissance; ce charme d'être enfendu sans avoir parlé est si séduisant! • — Cette agréable conversation, dit le docteur en se levaDt, me fait oublier ma petite malade. <r
— Comment l'a vez-vous trouvée ce matin ? demanda madame de Nelfort.
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— Mais fort souffrante, et le pouls si embarrassé que je l'ai fait saigner.
— Serait-elle en danger? interrompit vivement Alfred.
— Non ; elle était plus calme quand je l'ai quittée ce matin, mais la saignée était urgente, et la malade paraissait sérieusement menacée. Je vais m'assurer de son état.
En finissant ces mots, le docteur nous salua et partit. Alfred passa devant moi pour le suivre, et n'eut pas l'air d'entendre quelques mots que lui adressait sa mère, très-probablement dans l'intention de le retenir.
Ce qu'avait dit le docteur sur l'état de Suzette m'avait causé trop d'inquiétude pour ne pas chercher à la voir. Aussitôt que chacun fut sorti de l'appartement de ma tante, je me rendis au pavillon qu'habitait Etienne.
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Je vis Alfred assis à quelques pas de là ; je devinai qu'il y attendait le départ du docteur et des nouvelle* de Suzette. Je le regardai u^ manière à lui bien prouver que je l'avais vu, et montai l'escalier du pavillon sans lui rien dire.
Aussitôt que Suzette m'aperçut, la pauvre enfant se mit à fondre en larmes et s'écria :
— Ohl ma bonne maîtresse, vous me rendez la vie I Son père ne lui en laissa pas dire davantage, et,
s'approchant de moi, il me conjura d'user de l'ascendant que j'avais sur sa fille pour l'engager à prendre un peu de repos.
— Allons, ma chère petite, suivez les avis de ce joli docteur, dit M. Durocher en me montrant, puisque vous ne voulez pas écouter les miens. Nous ne pourrons rien obtenir de bon tant que vous vous maintiendrez dans une agitation pareille.
Je répondis au docteur de la docilité de Suzette, et je demandai à rester seule quelques moments avec elle. Jn nous laissa, et je rassurai cette pauvre fille, en lui apprenant que je savais la cause de ses chagrins,
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de sa maladie, et que je n'avais jamais eu la pensée d'accuser sa vertu.
Je lui dis comment je m'étais engagée au secret près de mon père; alors elle m'avouit qu'Alfred la tourmentait depuis longtemps, mais qu'elle rendait justice à ses sentiments, qu'ils étaient aussi coupables pour elle que respectueux pour moi.
— Son tort, ajoita-t-elle, est d'autant plus grave, mademoiselle, que c'est vous seule qu'il aime, et qu'il n'a voulu me perdre que pour satisfaire un caprice. ®ue deviendrai-je à présent? moi qui n'avais au monde qu'une réputation digne du nom que me donna votre mère I Ah 1 malheureuse que je. suis, pourquoi lui aije survécu î
J'eus bien de la peine à ramener l'esprit de Suzette à des pensées moins tristes; cependant, celle de n'avoir rien perdu dans mon estime, lui rendit quelque esoérance de bonheur. Je la quittai plus calme et lui proois de venir souvent la revoir.
Ce' entretien me convainquit de l'innocence de Suaette; et je me sus bon gré de ne l'avoir jamais soup-
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eonnée; mais j'en conçus plus de mépris encore pour la conduite d'Alfred.
Il m'était bien démontré qu'il n'avait été encouragé par aucune coquetterie de la part de Suzette, et que le droit de le rendre inGdèle appartenait à toutes jolies femmes qu'il pourrait rencontrer.
Ces réflexions me firent passer une assex mauvaise nuit, et, le lendemain, roulant m'en distraire, je descendis de bonne heure au jardin.
Je m'y promenais depuis quelques instans quand je ris arriver M. de Clarencey; il parut étonné de me trouver si matinale, et me dit qu'il venait savoir des nouvelles de ma tante. Je lui appris qu'elle reposait encore. Il fit demander si mon père était visible; on lui répondit qu'il le priait de l'attendre dans le jardin, où M. de Montbreuse allait se rendre aussitôt qu'il aurait fini une lettre qu'un courrier attendait.
Me voici donc obligée de tenir compagnie à M. de Gbrencey jusqu'au moment où descendrait mon père.
Ce tête-à-tète me causa d'abord un embarras insupportable; ensuite il me vint à l'idée d'en profiter, pour
faire entendre à Edmond que je n'étais pas aussi complément dupe qu'il l'imaginait des perfidies d'Alfred, mais que ma générosité savait les pardonner. Je ne chercherai point à justifier le sentiment qui dicta cette résolution; je le blâme, et pourtant je crois bien peu d'amour-propre à l'abri d'un pareil tort.
Voici comment s'enchaîna notre conversation.
Edmond. Madame de Nelfort se réveillera probablement en bonne santé, et vos inquiétudes d'hier seront entièrement dissipées. Je parie bien que vous avez souffert au moins autant qu'elle ?
Léonie. Peut-être plus !...
Edmond. Quoi ! seriez-vous malade ?
Léonie. iwn ; mais je souffre de tout ce que je vois...
Edmond. Je conçois que l'état où s'est trouvée un moment madame de Nelfort ait dû vous affliger, mais il n'est plus alarmant. Bientôt, vous ne verrez près de vous que des gens heureux, et rien ne troublera plus votre bonheur...
Léonie. Mon bonheur ! Ah 1 M. de Clarencey, vous savez bien que je n'en dois plus espérer !
Edmond. Eh ! qui pourrait avoir l'idée de le troubler? N'êtes-vous pas l'objet des plus tendres affections de tout ce qui vous entoure? n'ètes-vous pas uniquement chérie du meilleur père.... adorée d'un amant que le titre d'époux va bientôt.. .
Léonie. Adorée ! M. de Clarencey, je vous croyais mon ami, et vous cherchez à me tromper aussi I...
Kdmond. Moi, vous tromper I Ah I Léonie, ahl mademoiselle, n'injuriez pas le sentiment qui me rend le plus digne de votre amitié. Non, le ciel m'est témoin que je ne crois pas vous tromper, en vous assurant qu'Alfred n'aime que vous au monde...
Léonie. Trahit-on ce qu'on aime?
Edmond. On ne le trahit pas, mais on se laisse entraîner, dans un moment d'égarement, à des torts que l'on voudrait réparer aux dépens de sa vie.
Léonie. De semblables torts sont irréparables , il*
détruisent la confiance. Je sais qu'on y attache peu
d'importance dans le monde, et qu'un homme peut
■a impunément les afficher; je sais aussi qu'il est du
devoir des femmes de les supporter sans en murmii-
nt LÉONIE DE MONTBREUSE
rer, et je me conformerai peut-être comme une autre à cette obligation, mais je ne souffrirai pas moins du regret d'avoir perdu l'illusion qui faisait ma félicité.
Edmond. Vous la retrouverez, et vous partagerez «ncore le bonheur qui sera votre ouvrage.
Léonie. Jamais...
Edmond. Ce moment de dépit m'en répond.
Léonie. Pour un observatear tel que vous, vous tombez dans une étrange erreur. Loin de me croire animée par un sentiment de dépit, vous auriez dû vous apercevoir que je suis triste, mais calme.
Edmond. C'est une des prétentions de la jalousie que de paraître calme au milieu des tourments, et je vous demande pardon de vous la supposer. N'en rougissez pas, Alfred en sera trop heureux.
Léonie. Je rougis de colère de vous voir obstiné à me croire jalouse, qaand je ne suis qu'indignée.
Edmond. Cela se ressemble beaucoup.
Léonie. Aussi peu que l'amour ressemble au mépris. Mais je vois que votre esprit , si délicat et si finement exercé sur tous les intérêts de la société, ne comprend
LÊONIE DE MONTBREl i7f
rien à ceux d'un cœur mortellement biusté par une suite de procédés offensants. Seriez-vous de ces gens qui croient que l'amour s'augmente par les froideurs de L'objet qui l'inspire?
EaKOfUh S'augmente, non, mais j'ai la preuve qu'il no s'en affaiblit pas.
Le regard qui accompagna ces derniers mots, me lit garder un instant de silence; je me rappelai laconlidonce de madame de Ravenay, et je continuai.
Léonie. Votre fidélité pour un sentiment mal récompensé, m'est connue, mais votre position ne saurait se comparer à la mienne ; celle qui dédaigna votre hommage aimait déjà. Ce n'est point à vous qu'on en a préféré un autre !
Edmohd. Quoi ! vous sauriez?...
Léonie. J'ai su, par madame de Ravenay, qu'un«
femme, mal inspirée sans doute, avait autrefois refusé
votre main, et que vous lui conserviez un amour dont
lait peu digne.
■nu. Madame de Ravenay a pu trahir ainsi le
o.cret !...