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Léonie. Me le confier, ce n'était pas le trahi?.
Edmond. Moi qui croyais mourir avant d'avoir révélé ma faiblesse ! Ah î du moins, n'en abusez pas, Léonie. Je fais ici le serment de n'en reparler jamais ; vous ssule saurez qu'en dépit de vos dédains, je vous ai consacré ma vie.
Léonie. Que dites-vous, Edmond? je ne vous comprends pas; est-ce vous que le roi proposa à mon père, vous que je refusai?... S'il est vrai, tous mes maux sont comblés...
Ici, la plus vive émotion m'empêcha de continuer ; des larmes obscurcirent mes yeux, et je ne saurais peindre ce qui se passa dans mon âme. Edmond, dont le trouble paraissait égal au mien, prit ma main, la si rra et me dit :
— Ce moment compense toutes mes souffrances, ces pleurs que votre pitié m'accorde, soutiendront mon courage ; j'aurai celui de voir combler vos vœux et ceux d'Alfred.
En cet instant M. de Montbreuse parut, et annonça le réveil de ma tante.
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Elle veut, ajouta-t-il, que nous déjeunions tous auprès de son lit. Mais qu'avez-vous, Léonie? vous me paraissez soutirante.
— Je le suis un peu, répondis-je.
— Pauvre enfant', répliqua-t-il en m'embrassant, elle a le contre-coup de tous les maux de ses amies : j'étais bien sur que l'attaque de nerfs de ma sœur et l'indisposition de Suzette dérangeraient sa santé, mais je ne veux pas qu'elle s'inquiète plus longtemps de ces petits événements. Elle doit bien quelque intérêt aus> à mon repos, et je suis plus malade que tout le monde, moi, quand je crains pour ma Léonie.
Cet excès de bonté augmenta mes regrets, et je me dis, en détournant les yeux pour lui cacher mes larmes :
— Malheureux père , j'ai détruit ton bonheur en ne te laissant pas l'arbitre du mien.
Je me crois dispensée de tracer ici toutes les réflexions qui occupèrent mon esprit pendant ce déjeuner où chacun s'efforçait de paraître gai et méditait intérieurement sur un sujet triste. On devinera plus facilement que je ne saurais l'exprimer ce que l'aveu d'Kmond me causa de plaisir et de peine.
Je sentais bien qu'un moment plus tard, j'aurais eu le tort de lui apprendre à quel point j'étais sensible à son amour, je me félicitais d'y avoir échappé, et pourtant j'aurais voulu qu'il devinât mon cœur. Je ne pouvais plus me tromper sur mes sentiments.
Celui que m'inspirait Edmond n'avait rien de commun avec cette folle passion que je reconnaissais bien être le fruit d'un amour-propre exalté par la flatterie, irrité par les obstacles ; avec cette passion enfin, dont l'ardeur tenait tout du prestige, et qui devait s'éteindre au premier tort qui détruirait l'enchantement.
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Plongée dans une rêverie profonde, je paraissais tellement accablée que ma tante s'en inquiéla et m'assomma de questions auxquelles je répondis fort mal. Mon père eut pitié de mon supplice, et mit tous ses soins à me distraire de la tristesse à laquelle il m« voyait livrée. Alfred lui-même oublia sa bouderie; il vint me parler avec intérêt de l'état de langueur où je me laissais aller.
— Reprenez votre colère, Léonie. me dit-il, jo la supporte mieux que votre tristesse.
Edmond tenta plusieurs fois de m'adresser aussi la parole, mais elle expirait sur ses lèvres, et ses yeux semblaient me dire :
— Qu'ajouterai-je à ce que vous savez!
Cette vie de contrainte ne pouvait convenir à l'activité d'Alfred; la présence de mon père le gênait au dernier point, et l'on remarquait qu'il ne cherchait qu'à l'éviter; mais cela n'était pas toujours possible.
Au fait, sa position était vraiment pénible. Edmond excepté, Altred avait des torts envers chacun de nous» et de plus sages que lui n'auraient peut-être pas eu le
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courage de rester de bonne grâce au milieu d'une société de gens qui n'avaient que des reproches à faire.
D'ailleurs, il ne concevait rien à la manière sérieuse dont on traitait ce qu'il appelait ses folies, et trouvait fort ridicule qu'on ne les oubliât pas aussi vite qu'il savait les faire. Ennuyé de ne voir que des visages tristes ou sérieux, il nous quitta aussitôt qu'il le put sans être trop impoli, et s'en fut chez madame d'Aimery implorer la gaieté de madame de Rosbel contre Fennui qui l'accablait à Montbreuse.
Madame de Rosbel avait trop de finesse pour ne pas deviner à quoi elle devait le retour d'Alfred auprès d'elle, mais sa vanité y trouvait trop son compte pour le mal accueillir. Enlever un amant à une jeune rivale, désespérer la passion naissante de M. de Frémur, déconcerter la sévérité de M. de Montbreuse, étaient trois choses bien divertissantes pour Fimaginanation de madame de Rosbel.
Ma tante, se trouvant tout à fait rétablie, nous déclara qu'elle voulait sortir de son lit, aller se promener, et jeter par la fenêtre les potions du docteur.
Alors chacun se sépara; Edmond parla de l'obligation où il était de passer la soirée avec sa tante, pour remplacer le curé qui faisait ordinairement son piquet. Je devinai, à ce prétexte, qu'il éprouvait, autant que moi, le besoin d'être seul, et je le plaignis d'ignorer le regret qu'allait me causer son absence.
Après m'être enfermée chez moi pour écrire à mon Eugénie tous les nouveaux chagrins dont j'étais tourmentée, je me rendis auprès de Suzette. Elle était plus calme; mais à la vue des larmes dont mes yeux montraient encore les traces, elle se désespéra, en s'accusant d'être la cause de mes peines.
Je lui répétai vainement qu'elle n'était pour rien dans l'accès de tristesse qui s'était tout à coup emparé de moi en écrivant à mon amie ; la pauvre enfant ne voulut pas me croire.
Pendant que j'inventais plusieurs petits mensonges pour la persuader de cette vérité J'aperçus deux grosses clefs accrochées à la cheminée de sa chambre, dont l'une avait une étiquette, avec ces mots : Clef du jardin de madame la comtesse.
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Je m'en emparai, et Suzette me dit :
— Ah! mademoiselle, il est bien défendu à mon père de prêter cette clef,
— Je la rapporterai ce soir, ma chère Suzette; tâchez qu'Etienne ignore que je l'ai prise ; c'est une grâce que mon amitié vous demande.
— Je ne saurais vous rien refuser; mais qu'irezyous faire auprès de ce tombeau? pleurer, ajouter encore à votre tristesse par de douloureux souvenirs! Èloignez-vous plutôt de ce lieu de regrets.
Sans écouter cet avis, j'embrassai Suzette, et je m'enfuis dans le parc.
Un tremblement affreux me saisit quand j'ouvris la grille qui séparait ce séjour de douleur de celui qu'habitait ordinairement l'indifférence ou la joie. Je marchai longtemps dans les bosquets avant d'oser m'approcher du monument où reposait ma mère; un sentiment craintif et religieux s'empara de mon âme; les yeux fixés sur la pierre qui portait l'urne funèbre; j'y lus cette inscription :
Malheureux Jules!
— Et malheureuse Léonie!
M'écriai-je, en tombant à genoux sur les marches de ce tombeau que je baignai de mes larmes.
En ce moment, j'entendis marcher près de moi, et je vis mon père, ce malheureux Jules, pâle, l'air égaré et se soutenant à peine. Je volai dans ses bras ; il me serra contre son cœur, et nous restâmes longtemps sans pouvoir proférer une seule parole.
Mon père rompit enfin le silence, et dit en montrant le tombeau :
— Que l'exemple de sa mort te sauve au moins de son supplice. J'aurais voulu te cacher ses malheurs, te laisser ignorer l'insensé qui les causa, mais j'ai bien mérité, par mes regrets et mon repentir, le pardon de ma fille ; c'est moi qui t'ai privée du plus doux appui qui soit au monde ; c'est moi dont la légèreté blessa morlellemenl le cœur le plus tendre et le plu.s passionné , c'est moi qui détruisis le charme de ma vie, et c'est à moi, mon enfant, à t'apprendre comment, sans me croire coupable, j'ai conduit au tombeau la femme la plus adorable.
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Demain, tu trouveras sur ce marbre le récit des malheurs de ta mère, et la cause du chagrin déchirant qui oppressera éternellement mon cœur.
En finissant ces mots, il m'entraîna hors du jardin, et me reconduisit au château. Je ne le revis pas du reste de la journée.
A. l'heure convenue, le lendemain, je trouvai la lettre suivante sur le tombeau de ma mère.