‹ Léonie de MontbreuseChapitre 5 sur 7 · LETTRE DU COMTE DE MONTBREUSE A SA FILLE · texte numérisé non relu

LETTRE DU COMTE DE MONTBREUSE A SA FILLE

« Je m'étais promis, ma fille, de ne jamais affliger votre cœur du récit de mes peines, mais je vous ai vue pleurer sur la tombe de votre mère ; peut-être m'accusiez-vous en secret de sa mort. Je veux, sinon m'en justifier, du moins vous expliquer mes torts, et ne pas vous autoriser par mon silence à m'en supposer de plus grands.

» Mon père venait de m'obliger à quitter le service

pour suivre le duc de G*** dans son ambassade en An-

gleterre, quand je fus présenté, pour la première fois,

chez la marquise de Céréville. Elle avait trente-six ans, de l'élégance sans beauté, et toute l'assurance d'une personne à la mode; c'était la femme dont l'esprit faisait le plus de bruit à la cour. Chaque jour on en citait quelques traits piquants , on s'abordait en se disant : Savez-vous le mot de madame de Céréville sur monsieur un tel? et ce mot était presque toujours un coup mortel pour la victime. Personne n'aurait osé décider du mérite de quelqu'un, avant de savoir l'avis de madame de Céréville.

» Son salon était le rendez-vous de tous ceux qu'une célébrité quelconque distinguait, et l'on en payait l'entrée par l'engagement d'une admiration continue pour tout ce qui sortait de la bouche de la maîtresse de la maison.

» Je fus d'abord ébloui de ce feu roulant de plaisanteries piquantes dirigées contre la marquise pour

mieux assurer le succès de ses réparties; mais j'aper-

çus bientôt le travail pénible de ses rivaux dans l'art de la conversation brillante, et je ris de leur inquiétude quand un trait saillant n'en ramenait pas un autre, et menaçait d'un long intervalle qu'il faudrait remplir de lieux communs.

» Leur impatience de voir parler souvent tout le monde à la fois, et de ne pouvoir faire entendre la phrase qu'ils avaient eu le temps de rédiger pendant les moments de langueur, enfin l'espèce de fièvre qui semblait agiter les gens de cette société, ne m'inspirèrent point l'envie d'y briller ; d'ailleurs, il faut convenir qu'un nouveau venu n'y était point à son aise.

» Madame de Céréville était bien toute prévenance pour lui; sa politesse recherchait les moyens de le faire valoir, mais le chuchotement des amis qui se disaient tout bas ce qu'ils pensaient du débutant, quand leur sourire dédaigneux démontrait plus franchement qu'ils n'en attendaient pas grand'chose, détruisait l'effet des phrases obligeantes de la marquise et achevait de déconcerter le pauvre initié. Souvent il se décourageait et ne revenait plus; mais celui dont la phi-

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losophie savait braver ces premiers moments, devenais à son tour membre de l'illustre aréopage, et je fus de ce nombre.

» Je ne dus cet honneur qu'à ma persévérance. Destiné par mon père à la diplomatie, j'en avais reçu de bonne heure de sévères leçons sur la nécessité d tout entendre sans jamais se compromettre par se réponses, d'être discret sans être silencieux, grave san être triste et galant sans être amoureux.

» Avec de tels principes, je convenais peu aux enthousiastes de madame de Céréville, mais elle aimait assez ce qu'elle appelait ma sozirnoiserie, et me dispensait de m'escrimer avec ses chevaliers, en me disant : « Vous écoutez cent fois mieux qu'ils ne par- « lent. »

» À côté de ce brillant cercle, composé de quelques jolies femmes et de tant d'hommes d'esprit, on voyait ordinairement une jeune personne, d'un visage charmant, qui paraissait uniquement occupée du soin de

t nuancer avec goût les fleurs qu'elle brodait, et n'en

détournait les yeux que pour chercher l'auteur du mot

ingénieux qui venait d'être dit. On pouvait deviner son esprit à la vivacité de ce regard, et plus encore à l'indiffér ence qu'elle montrait pour une foule de nia^ séries qu'on se croyait obligé d'applaudir.

» Séduit par sa contenance gracieuse et modeste, et révolté de voir ainsi négligée la fille de madame de Céréville, je formai le projet de causer avec elle. Ayant choisi un de ces moments où la conversation captivait tout le monde, je m'approchai de son métier, et ne sachant trop que lui dire, je fis l'éloge de son ouvrage et lui demandai à quel usage il était destiné.

» — C'est, me répondit-elle, une veste que je brode pour mon père.

» Je fus très-étonné d'apprendre qu'il existât un M. de Céréville, et d'avoir pu venir tous les jours depuis un mois chez lui, sans me douter qu'il vécût encore.

» Cependant je gardai le secret de ma surprise

devant mademoiselle de Céréville, et je revins charmé

de la douceur de sa voix, de la simplicité de ses ma-

«> nières et de l'expression touchante qu'une sorte de

t mélancolie répandait sur toute sa personne.

» Lorsque je lis à mon père le reproche de ne m'avoir pas instruit de l'existence de ce M. de Céréville, dont je n'avais jamais entendu parler, il médit :

» — Vraiment, je l'avais oublié comme font tous les amis de la marquise ; c'est fort souvent le sort du mari de la femme que l'on cite le plus. M. de Céréville vit ordinairement dans ses terres ; sa femme y va passer l'été et revient ensuite à Paris y dépenser l'immense fortune dont elle a payé le corn de M. de Céréville; tout cela s'arrange parfaitement.

» Au milieu du bruit qui l'environne, madame de Céréville a fort bien surveillé l'éducation de sa fille, elle lui fera faire un mariage brillant. La duchesse de Clarencey semble être morte tout exprès cet automne pour servir son ambition. On assure déjà dans le monde que le duc a demandé la main de la jeune Sophie, et sa mère n'est pas femme à la refuser au ministre le plus en crédit.

» Sans m'ètre rendu compte du goût que m'inspirait cette aimable Sophie, la nouvelle de sou prétendu mariage me donna de l'humeur et piqua mon amour-

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propre; je formai le projet de lui plaire, et je m'y appliquai tout le temps qu'il plut au duc de G*** de rétamer son départ pour Londres.

» Sophie ignorait que la marquise eût décidé de son sort, et croyait pouvoir accueillir les vœux d'un ami de sa mère. Je doutais encore de sa préférence, lorsqu'un soir on annonça le duc de Clarencey.

» — Voilà, dis-je tout bas à Sophie, un homme fort aimable ; il ne tient qu'à vous de me le faire haïr.

» Elle se disposait à me répondre, mais madame de Céréville l'obligea de quitter son ouvrage, sous prétexte qu'il la fatiguait trop, et la fît asseoir auprès d'elle. Alors je pus remarquer tout ce qu'imagina cette ingénieuse mère pour faire valoir les avantages de sa fille.

» On parla peinture pour amener l'occasion de dire que Sophie dessinait à ravir ; on discuta sur lamusique du dernier opéra, pour obliger Sophie à chanter l'air que chacun préférait, et ce petit manège eut tout le succès qu'en attendait madame de Céréville.

» La finesse de ses amis devina ses projets, les servit adroitement, et le duc, enchanté des grâces, des

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talents de Sophie, laissait déjà lire dans ses yeux l'oubli de son deuil et l'impatience de le voir finir. 9 » Le dépit que je ressentis de cette scène me prouva combien j'aimais Sophie. En vain je tentai de paraître indifférent aux soins de M. de Clarencey pour elle ; en vain j'esayai d'en rendre à madame d'Aimery qui captivait déjà tous les hommages, je ne pouvais distraire ma pensée de Sophie.

» J'aurais voulu haïr le duc de Clarencey, mais j'eusse été par trop injuste et même ingrat; il m'avait toujours traité de la manière la plus affectueuse, et c'était l'homme le mieux doué de toutes les qualités qui inspirent l'estime et l'amitié.

» Je ne peux rendre l'espèce de chagrin que j'aperçus dans le regard de Sophie, lorsque je me plaignis de sa recherche à plaire au duc de Clarencey.

» — Vous aurais-je affligé? me dit-elle; ah! je serais bien fâchée de vous avoir causé la moitié de la peine que vos soins pour madame d'Aimery m'ont fait éprouver.

• Ce peu de mots m'apprit que j'étais aimé et que

Sophie pouvait se livrer trop facilement à un sentiment jaloux. Je lui en fis le reproche en lui jurant que nul être au monde ne saurait altérer l'-amour qu'elle m'inspirait, et, dès cet instant, je fis le serment de lui consacrer ma vie.

» Elle me laissa le choix des moyens à prendre pour détourner le duc de Clarencey du projet de demander sa main , car , cette démarche faite , madame de Céréville aurait bien certainement sacrifié le bonheur de sa fille aux intérêts de son ambition maternelle, et rien n'aurait pu la fléchir.

» Persuadé de cette triste vérité, je pris le parti d'avoir recours à la générosité du duc de Clarencey, et lui fis l'aveu sincère des sentiments qui m'unissaient à Sophie. Il fut touché de ma franchise, et, voulant répondre par sa conduite à tout ce que je pouvais attendre d'un caractère aussi noble que le sien, il me promit non-seulement de renoncer à épouser mademoiselle de Céréville, mais de parler en ma laveur à sa mère pour mieux la convaincre de la résolution qu'il avait prise de ne pas donner de belle-mère à son fila.

» Ce généreux procédé m'attacha au duc de Clarencey par tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et fut le premier lien d'une amitié qui nous unit tant que dura sa vie, et qui lui survit encore dans mon cœur.

» A cette époque, je fus obligé de suivre notre ambassadeur à Londres ; le duc de Clarencey profita de mon absence pour servir mes intérêts auprès de madame de Céréville. Elle hésitait encore à céder à nos vœux lorsque la mort de mon père vint la déterminer à m'accorder sa fille.

» J'héritais d'un beau titre et d'une grande fortune; ces avantages triomphèrent de la répugnance invincible que madame de Céréville avait pour les mariages d'inclination, et le mien fut fixé à l'époque de mon retour en France.

» Je vivais dans les regrets de ne plus retrouver mon père en revenant dans ma patrie et dans la douce espérance d'y revoir bientôt ma Sophie, quand madame d'Aimery arriva subitement à Londres.

» L'apparition d'une Française élégante y fait tou-

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jours événement, et madame d'Aimery dut être satisfaite de l'effet qu'elle y produisit. On s'empressait de lui plaire, les gens les plus aimables s'adressaient à moi pour les présenter chez elle, et je ne sais quel orgueil national me rendait assez fier des hommages qu'on lui prodiguait.

» Il faut avoir vécu en pays étranger pour savoir le prix qu'on attache aux moindres succès obtenus par ses compatriotes. Depuis le triomphe du général d'armée jusqu'à celui de la jolie coquette, on tire parti de tout.

» Madame d'Aimery possédait alors tous les avantages qui excitent l'admiration, joints aux manières les plus séduisantes ; grande et belle, sa taille était plus souple qu'imposante et son regard moins vif que pénétrant.

» Un continuel désir de plaire avait formé son esprit aux qualités les plus opposées. Vive et superficielle avec le jeune fat, elle paraisssait instruite et sérieuse auprès du philosophe ; mélancolique auprès d'un amant malheureux, elle était enjouée près de celui que la gaieté

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captive ; enfin, chacun lui trouvait la vertu qu'il préfère, l'agrément qui le séduit et jusqu'au défaut qu'il se reconnaît.

» Comment résister au charme de se retrouver ainsi dans le caractère d'une personne charmante ! comment ne pas l'aimer \

» Le souvenir de Sophie me garantit de ce malheur; mais je n'échappai pas complètement à l'empire que madame d'Aimery exerçait sur ses admirateurs.

» Elle disposait à son gré de l'emploi de toutes mes journées, et, sous le prétexte de ne pas m'abandonner à mes tristes rêveries, elle m'obligeait à la suivre partout où la conduisait son caprice.

» Madame d'Aimery connaissait mes sentiments pour mademoiselle de Céréville, et n'en parlait qu'avec estime. Je lui fis bientôt la confidence du bonheur qui m'attendait à mon retour à Paris ; elle y parut sensible, et, dès ce moment, je regardai notre liaison d'amitié comme, sanctifiée par ma confiance, et sans nul danger pour les intérêts de mon amour.

» Cette douce intimité durait depuis cinq mois,

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quand je vis un matin entrer dans mon cabinet, sans se faire annoncer, le jeune sir Charles, fils du lord Andley.

» Son air égaré, le ton qu'il mit à me conjurer qu'on ne vînt pas nous interrompre, commencèrent à m'alarmer. Je le crus menacé d'un grand malheur, et m'empressai de lui offrir mes services avant de savoir comment je pourrais lui être utile.

» — Ma vie est entre vos mains, me répondit-il, sauvez un insensé que son délire peut conduire aux excès les plus coupables.

» Je lui demandai l'explication d'un si profond désespoir, et j'appris que madame d'Aimery en était l'unique cause. J'avais bien remarqué les soins de sir Charles pour elle, et la manière encourageante dont madame d'Aimery les accueillait, mais j'étais loin d'imaginer qu'il en dût résulter aucun malheur pour l'un et l'autre.

» Sir Charles me détrompa en me disant :

» — J'étais au moment d'épouser la fille de lady Erigton quand madame d'Aimery parut à Londres.

La première fois que je la vis à l'Opéra, je crus que le ciel me faisait apparaître la seule femme que je dusse aimer au monde. Celle que l'on me destinait n'avait aucun moyen de rivaliser dans mon cœur les charmes de madame d'Aimery, et j'en fus bientôt subjugué.

» Elle reçut sans colère l'aveu de mon amour : je me crus aimé. Dans l'excès de mon bonheur j'ai bravé le ressentiment de mon père, l'opinion des gens du monde et le respect que je devais à la famille de lady Erigton; j'ai refusé la main de la fille, et suis venu mettre aux pieds de madame d'Aimery ma fortune et ma destinée.

» Ici le jeune Andley s'abandonna à tous les transports d'une passion exagérée pour me peindre le désespoir qui s'empara de son âme en voyant madame d'Aimery accueillir presque avec dédain les sacrifices et les offres d'un amour aussi généreux.

» A tous ces projets de bonheur romanesque, elle avait répondu par des raisonnements et par les représentations les plus sages sur les inconvénients qui pourraient résulter pour lui de la rupture de son ma-

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mariage avec la fille de lady Erigton ; elle ne voulait pas surtout qu'on l'accusât d'être la cause d'uue semblable extravagance, et préférait ne jamais revoir lord Andleyau malheur de se laisser soupçonner du tort d'approuver sa conduite.

» Tous ces discours étaient fort convenables, mais il ne fallait pas attendre pour les tenir que sir Charles eût commis toutes les fautes qu'entraîne une passion folle et trop encouragée.

» L'éclat était fait ; il n'avait plus aucun moyen d'en réparer les suites, et, dans son désespoir d'être à la fois si coupable et si malheureux, il jurait de se tuer si madame d'Aimery l'abandonnait.

» Je le croyais très-capable de ce dernier trait de démence, et lui promis d'employer tout le crédit que l'amitié me donnait sur l'esprit de madame d'Aimery pour l'engager à revenir sur la résolution trop sévère qu'elle avait prise contre lui.

» Cette promesse lui rendit un peu de calme, et il me quitta en me prodiguant les expressions de la plus touchante reconnaissance.

» J i me rendis aussitôt chez madame d'Aimery. V,\\e fit an mouvement de surprise en me voyant arriver d'aussi bonne heure, mais le soin qu'elle prit de me paraître très-étonnée de ma visite me prouva qu'elle l'attendait. Je lui en dis le motif, et voici la réponse que j'en obtins .

» — Ce n'est pas avec vous que je tenterai de me justifier du tort d'avoir voulu plaire à sir Charles Andley; cependant ce tort n'est pas sans excuse, car j'espérais l'aimer, et si j'avais pu obtenir de mon cœur la soumission qu'exigeait ma volonté, j'aurais sacrifié Beau regret, au lord Andley, ma liberté et mon veuvage.

» Flattée de son hommage et des sacrifices qu'il m'offrait, je me suis crue un instant sensible à son amour, et distraite d'un sentiment qui, depuis longtemps, tourmente mon âme. Cette erreur a causé ma faute et ses chagrins.

» En me trompant, je l'ai trompé, mais, au moment où j'ai reconnu que rien ne saurait triompher de l'unique pensée qui m'occupe et que j'aimais mieux vivre

de mes peines que de partager ses plaisirs, j'ai dû lui déclarer ma résolution et détruire toutes les illusions de son amour. J'aurais mieux fait, sans doute , de ne les pas faire naître, je ferais mieux encore de les partager; mais cet effort est au-dessus de mon courage.

» Laissez, ajouta-t-elle en diminuant le son de sa voix, laissez aux gens du monde le soin de blâmer aujourd'hui ma conduite, et songez qu'en cette occasion vous seul n'avez pas le droit d'être mon juge.

» Cette dernière phrase et le regard qui l'accompagna me troublèrent visiblement: je n'osais comprendre madame d'Aimery, et cherchais ce que je pouvais lui répondre ; l'arrivée du vieux lord Andley m'en dispensa.

» Je devinai sans peine qu'il venait se plaindre de son fils et prier madame d'Aimery de le reodre à la raison, et je me retirai discrètement, ce qui me valut, en par (ant, un petit air boudeur de madame d'Aimery et le plus gracieux sourire du vieux lord.

» En rentrant chez moi, je trouvai une lettre du

duc de Clarencey qui m'envoyait un congé obtenu par lui <\u ministre des affaires étrangères, et m'engageait à partir, sans délai, pour me rendre au château de Céréville où la mère de Sophie était au moment de succomber aux suites d'une maladie dont elle dévorait depuis longtemps les souffrances.

» L» duc ajoutait que madame de Céréville ellemême me conjurait de hâter mon départ pour venir recevoir, des mains d'une mère mourante, la femme que je m'étais choisie, et adoucir par ma présence les chagrins qui allaient bientôt l'accabler.

» Je n'hésitai pas à me rendre au désir de madame de Céréville, et ne restai à Londres que le temps nécessaire pour instruire le duc de G*** des motifs de mon brusque départ, et en prévenir, par un simple billet, sir Charles et madame d'Aimery. Je ne sais trop quel nom donner au sentiment qui me faisait regretter de ne pas la voir avant de quitter l'Angleterre ; mais j'en étais encore préoccupé lorsque ma voiture passa sous ses fenêtres. Un de ses gens fit signe

à mon postillon d'arrêter, et vint me prier de me

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charger d'une lettre que sa maîtresse voulait me confier elle-même.

» Je saisis avec empressement cette occasion de lui dire adieu. Au même instant une autre voiture s'arrêta devant sa porte, et j'entendis le valet de chambre de madame d'Aimery répondre à quelqu'un :

» — Madame est malade, monsieur, et ne reçoit point aujourd'hui.

» Je crus cette réponse un prétexte pour se débarrasser de la visite de quelqu'un ; mais je ne pus douter de l'indisposition subite de madame d'Aimery quand je la vis étendue sur un canapé, la pâleur de la mort répandue sur ses traits, les yeux éteints et la poitrine tellement oppressée qu'elle pouvait à peine dire deux mots de suite.

» Je lui demandai avec l'accent du plus vif intérêt la cause de l'état de souffrance où je la trouvais après l'avoir laissée le matin brillante de fraîcheur et de santé.

» — Puisque vous n'en pénétrez pas la cause, répondit-elle, il est inutile de vous l'apprendre ; nos

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destinées sont arrêtées; vous n'avez plus de vœux à former pour la vôtre, eUe va bientôt être aussi heureuse que la mienne sera... Mais pourquoi vous parler de moi? partez, allez rejoindre votre Sophie, et ne perdez pas à me plaindre les moments que vous devez employer à la consoler.

» — Vous pleurez! m'écriai-je; ah! serais-je assez malheureux pour causer vos chagrins?

» — N'ajoutez pas un mot de plus, interrompit madame d'Aimery, ou je ne vous revois de ma vie. Songez que, quelle que soit ma faiblesse, elle ne saurait égaler ma fierté; votre amitié peut m'être douce encore, ne m'ôtezpasle droit d'en goûter les charmes sans rougir.

» Je vais vivre loin de vous et du monde, mais j'apprendrai avec intérêt les moindres détails de votre bonheur. Écrivez-moi.

» Je quitterai Londres aussitôt que ma santé le permettra, pour me soustraire aux instances de sir Charles, dont l'amour et les menaces me sont égale ment insupportables. Voici une lettre pour mon amie madame d'Orbeval que je vous prie de lui remettre.

» Sa terre est voisine du château de Céréville et, si vous attachez quelque prix à savoir de mes nouvelles, elle vous en donnera, car je ne prévois pas être de longtemps en état de vous écrire.

» Ce discours, les pleurs qui l'interrompirent et le charme indéfini que répand toujours la douleur sur une belle personne, avaient tellement égaré ma raison que, si madame d'Aimery ne m'avait imposé silence, j'allais peut-être, dans mon délire, lui offrir de rester près d'elle et de lui sacrifier tout ce qui s'opposait à son bonheur.

» Mais elle voyait trop juste pour se tromper sur l'effet d'un semblable mouvement; elle savait mieux qu'une autre que la passion qui fait violer tous les devoirs ne peut être qu'instantanée, et que la réflexion qui en détruit le charme n'en fait plus qu'un regret déchirant; madame d'Aimery me connaissait assez pour refuser un sacrifice qu'elle eût payé trop cher par mon retour certain à mes serments et à Sophie. *

» Son aveu avait troublé ma joie; des désirs inquiets se mêlaient dans mon cœur à celui de revoir Sophie.

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Je l'avais oubliée un instant, c'en était assez pour la vanité de madame d'Aimery.

» Elle m'ordonna de partir, et je m'arrachai d'auprès d'elle dans un véritable accès de douleur

» Avant de m'embarquer, je lui écrivis une lettre où je lui peignis mes regrets avec tout le désordre d'une imagination exaltée. En me plaignant de l'obligation de la fuir pour obéir à l'honneur, j'exagérai ma douleur dans l'espérance de calmer la sienne.

» Quel empire un seul mot exerce sur le bonheur de la vie entière ! et combien je déplorai depuis l'instant fatal où l'égarement le plus coupable me dicta cette lettre !

» Lorsque j'arrivai à Cérévilie, Sophie, tout occupée du danger de sa mère, n'observa ni mon air contraint, ni l'agitation que j'avais peine à calmer et qui souvent ni 'éloignait d'elle.

» Il y a quelque chose dans les inquiétudes d'une

fdle pour sa mère qui triomphe de l'amour même; on

dirait qu'un sentiment secret l'avertit que cette perte

est la seule irréparable.

» Je fus bien reçu du marquis de Cérévilie; il avait

fait du mérite d'approuver sa femme une des habitudes de sa vie. et il n'eut pas la pensée de la contrarier au moment de sa mort.

» Elle exigea que le mariage de sa fille se célébrât le surlendemain de mon arrivée, dans la chapelle du château, où elle se fit transporter malgré son extrême faiblesse. Je n'ai rien vu de plus triste que cette cérémonie nuptiale et funèbre.

» La richesse des ornements dont on avait décoré la chapelle, l'élégante parure qui ajoutait à la beauté de Sophie, la joie de tous les paysans du village, donnaient à cette solennité un air de fête qui contrastait avec la triste lueur des flambeaux qui éclairaient le visage décoloré de madame de Céréville.

» Étendue sur un lit porté par quatre de ses gens, elle leur ordonna de le placer du côté de l'église où se trouvaient les tombeaux de sa famille.

» — Vous seriez mieux, lui dis-je, plus près de l'autel.

» — Nos, répondit-elle, il faut qu'ici tout le monde soit à sa place.

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» En ce moment Sophie se mit à genoux près du lit de sa mère, s'empara de sa main et la baigna de larmes.

» — Pourquoi pleurer, mon enfant? lui dit-elle, ne suis-je pas heureuse! Jules m'a promis défaire ton bonheur.

» En finissant ces mots, elle me fit signe de conduire sa fille à l'autel, et son regard semblait me dire :

» — Ne perdez pas un instant, j'en ai si peu à vivre !

» En agissant ainsi, madame de Céréville suivait son principe. Je lui avais souvent entendu dire que l'esprit servait à tout, même à bien mourir, et qu'à moins d'avoir perdu le sien, elle l'emploierait à déguiser l'horreur de ses derniers moments. En effet, elle ne pouvait supporter qu'on la questionnât sur ses souffrances, et répondait toujours :

» — C'est une chose convenue entre le ciel et moi, n'en parlons pas.

» Mais elle accueillait avec empressement tout ce qui l'agitait assez pour la distraire de son état, et le désir de marier Sophie sous de si tristes auspices avait

autant pour objet de tromper son agonie que d'assurer le bonheur de sa fille.

» Je n'oublierai jamais le tremblement qui s'empara de Sophie quand je la conduisis à l'autel ; elle me parut si malheureuse que j'en fus offensé, et lui dis avec ressentiment :

» — Pour être aussi à plaindre il faut que vous ne m'aimiez plus.

» Elle ne répondit à ce reproche qu'en me montrant des yeux sa mère, et me laissa pénétré du regret de mon injustice. Combien de fois ce premier tort ne s'est-il pas représenté à mon esprit ? Hélas ! quand on peut s'accuser d'avoir causé la mort d'un être chéri, on se fait des remords de tout !

» Deux jours après celui qui me rendit l'époux de Sophie, madame de Céréville nous donna l'exemple de la mort la plus résignée.

» Ses derniers moments ne furent point adoucis par cette espérance d'une foi vive qui fait de la mort la dernière action d'une première vie. Sans être impie, madame de Céréville avait été élevée dans cette reli-

gion des gens du monde qui soumet les actions plus que la pensée.

« Fidèle aux devoirs imposés par l'Église, elle avait peu médité sur l'avenir et s'était contentée de n'avoir rien à redouter du passé ; aussi vit-elle approcher la mort avec tout le courage que donne l'esprit pour les maux inévitables, mais sans y mêler aucun des sentiments doux qui rendent les adieux si touchants.

» Après avoir rendu à ma belle-mère tous les devoirs de la piété filiale, j'arrachai ma Sophie de ce lieu de douleur. Son père consentit à nous suivre à Montbreuse.

» Le matin même de notre départ je me rappelai la lettre que madame d'Aimery m'avait dit de remettre à madame d'Orbeval, et, comme son château se trouvait sur la route, je partis à cheval quelques heures d'avance en priant M. de Céréville et sa lille de me faire avertie quand ils me rejoindraient.

» Je trouvai dans madame d'Orbeval les manières de ce qu'on appelle, dans le monde, une excellente femme, ce qui signifie ordinairement une femme qui

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ne nuit aux prétentions de personne, adopte, sans examen, les opinions de ceux qui l'entourent, et se croit de moitié dans tous les succès qu'ohtiennent ses amis.

» Elle fit un éloge de madame d'Aimery que tout autre que moi aurait trouvé trop long; mais il justifiait à mes yeux l'instant d'égarement qu'elle m'avait inspiré et le souvenir que je conservais d'elle. J'écoutai avec plaisir cet éloge que madame d'Orbeval termina en disant :

» — Tant d'agréments et de qualités précieuses devraient assurer son bonheur, et cependant madame d'Aimery ne sera jamais heureuse.

» — Pourquoi cela? interrompis-je.

» — On n'est jamais heureux avec une sensibilité si profonde, reprit madame d'Orbeval. Si vous lisiez, M. le comte, les lettres que cette pauvre Amélie m'écrit depuis six mois, vous sauriez qu'on peut être bien admiré et bien à plaindre. J'ignore la cause de ses chagrins autant que sa position peut la laisser ignorer; car, étant jeune, riche et belle, on n'a guère à redouter qu'un genre de malheur.

» — Heureusement, répondis-je en m'eft'orçant de sourire, ce malheur est celui qui offre le plus de consolations.

» — Cela dépend des âmes qui l'éprouvent, et j'ai bien peur que celle de madame d'Aimery ne soit trop vivement atteinte pour se consoler facilement. J'ai reçu de ses nouvelles hier, elle est fort malade, et s'obstine à ne prendre aucun soins de sa santé, dans l'idée où elle est qu'ils seraient inutiles.

» Je conjurai madame d'Orbeval d'engager madame d'Aimery, au nom de ses meilleurs amis, à prendre soin d'elle; je lui promis de joindre mes sollicitations aux siennes, et la quittai l'esprit préoccupé de tout ce qu'elle m'avait dit de sa brillante amie.

Cependant le bonheur de posséder une femme charmante effaça bientôt toutes ces impressions.

» J'oubliai madame d'Aimery pour ne penser qu'à oophi»?, et le sentiment qu'elle m'inspirait s'accrut eacore, ma chère Léonie, au moment où elle te donn<: la Vit*; il y avait certainement de la prér.^ance dans l'excès de la joie que me causa cet heureux événement,

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le ciel m'avertissait de tout ce que tu serais un jour pour moi.

» Plusieurs années s'écoulèrent dans le charme de l'intimité la plus douce. Sophie, naturellement inquiète, se rassurait en me voyant livré aux sévères occupations d'un homme destiné à servir honorablement l'État; et si parfois je souffrais des hommages séduisants qui lui étaient offerts, elle évitait à ma fierté la honte de s'en plaindre, et trouvait toujours un moyen ingénieux de me prouver qu'elle y était insensible.

» Une telle félicité n'est pas faite pour la terre ; j'en ai joui quatre ans, et peut-être tout ce que j'ai souffert depuis, ne l'a-t-il pas acquittée ! Je la croyais inaltérable lorsqu'un soir, à une grande assemblée chez le duc de G***, j'entendis annoncer madame d'Aimery.

» Ce nom me frappa si vivement que, sans achever la phrase que j'avais commencée à la personne qui causait avec moi, je retournai brusquement la tête pour voir si mon oreille ne m'avait point trompé, et j'aperçus, en effet, madame d'Aimery dans tout l'éclat de la

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parure et de la beauté. Je conviens que «a vue n. •■ troubla, mais, pour en cacher l'effet, j'es3ayai de rcprendre la conversation que cette visite avait interr unpue.

» Tout en causant, j'entendais madame d'Aimerr-'pundre aux reproches qu'on lui faisait d'avoir troA • >ngé son séjour en Italie, en disant: > — J'avais besoin d'oublier l'Angleterre, le climat en avait trop altéré ma santé; j'ai dû ma guérison au beau ciel d'Italie, et peut-être aurais-je mieux fait de m*y fixer pour toujours.

» En unissant ces roots, ses yeux se tournèrent de. mon côté et se baissèrent aussitôt. Les miens se fixerait alors sur madame de Montbreuse, que je vis pâlir et prèle à se trouver mal. Je voulais me rapprocher d'elle et lui dire un mot qui pût faire cesser l'émotioii pénible dont elle paraissait tourmentée.

» Un sot embarras me retint, je craignis de ne pouvoir le dissimuler assez bien pour détruire ses soupçons, et je pensai qu'il était plus sage de laisser au

temps ie soin de les dissiper. D'ailleurs j'ignorais si l«

218 LÉONIE DE MORTBREUSE

souvenir de ma première entrevue avec madame d'Aimery n'était pas l'unique cause de l'altération que j'avais remarquée sur le visage de. Sophie.

» Enfin j'accueillis, comme on fait souvent en pareille circonstance , toutes les raisons qui devaient m'épargner une démarche qui gênait ma conscience.

» A souper, me trouvant placé à côté de madame d'Aimery, elle me dit d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre léger :

» — Savez-vous bien que je trouve la comtesse de Montbreuse fort embellie, malgré le regard sévère dont elle m'honore. Je suis sûre que la pauvre femme est assez dupe pour être folle de vous. C'est le privilège des gens de voire caractère de se faire adorer ; il ne faut pour cela qu'un esprit aimable et qu'un cœur froid.

» Je cherchai vainement à me justifier de cette opinion; madame d'Aimery persista en Joutant:

» — Je ne crains pas de me tromper sur votre compte ; car, grâce au ciel, je m> vcs aime plus.

» En ce moment, on se leva de table, et je la vis se

rapprocher de madame de Montbreuse, lui adresser la

parole, et tenter de se concilier sa bienveillance par des

>ières gracieuses dont elle connaissait si bien le

i me.

n Sophie l'accueillit d'abord avec une politesse plus

que froide ; mais bientôt, séduite par le ton caressant

de madame d'Aamery, elle se fit le reproche d'avoir pu

soupçonner du dessein de l'affliger, une personne dont

chaque mot semblait dicté par les sentiments les pins

généreux.

» Heureuse de voir dissiper ses inquiétudes par celle qui les causait, elle répondit de toute la franchise de son âme, aux offres d'amitié que lui fit madame d'Aimery, et le calcul ce l'une triompha sans peine de la bonne foi de l'autre.

>» Cette intimité me paraissait devoir assurer le rede ma vie, elle en devint le désespoir. Sophie. vec la plus grande réserve, osait à peine faire :• les avant::;/ s de son esprit, de ses talents, à i de madame d'Aiœery, dont les manières brilla

220 LÈQNIE l>). MONTBKEUSE

semblaient imposer l'admiration et ternir tout ce qui s'approchait d'elle.

» Habituée à jouer le premier rôle dans les salons où elle se trouvait, madame d'Aimery réduisait à celui de cunfidentes les femmes de sa société, et l'on sait que cet emploi, dans le monde comme au théâtre, n'est jamais amusant pour celle qui le remplit.

» L'amour-propre de Sophie en souffrait moins que .sa tendresse pour moi ; elle s'imagina que la supériorité factice de madame d'Aimery me captivait davantage que les qualités attachantes de la mère de ma Léonie. Elle m'en fit le reproche; je m'en justifiai en lui proposant de ne plus voir madame d'Aimery, si sa présence lui causait le moindre déplaisir. Elle refusa ce qu'elle appelait un trop grand sacrifice de ma part, et me dit :

» — Pardon, Jules, j'ai tort de me plaindre; vos procédés pour moi sont parfaits, et ce n'est pas votre faute si je suis moins aimable qu'une autre.

» Après de semblables explications, je redoublais de soins pour Sophie; j'évitais les entretiens de madame

LÊONIE DE UONTBREUSE 22t

d'Aimery et me livrais un peu plus à mes occupations.

» Madame d'Aimery ne tarda pas à s'apercevoir de l'influence de Sophie sur ma conduite envers elle, «t le dépit qu'elle en conçut anima sa vengeance; elle se servit de la crédulité du chevalier de Trémeuiî pour satisfaire son amour-propre implacable.

» C'est au château de Montbreuse, c'est ici même qu'elle exécuta ses méchants projets. Le chevalier, comme parent de Sophie, fut invité par moi à venir passer l'automne au château de Montbreuse au milieu d'une société d'amis qui se détestaient plus ou moins, mais qui tous étaient d'accord pour aimer ce qu'on appelle la vie de château. Madame d'Aimery habitait alternativement sa terre et la nôtre ; elle s'était bientôt aperçue du sentiment que Sophie avait inspiré, sans k'cu douter, au jeune chevalier de Trémeuiî.

b A vingt ans, on cache mal un premier amour, et le pauvro Eugène, dans son inconséquence, se croyait un mouele de discrétion en ne parlant pas. Mais son trouble, à l'aspect de Sophie, n'ayant point échappé a

•i J LÉONIE DE HQNTBit&GSX

\n pénétratioa de madame d'Aimery, elle lui témoigna celle espèce d'intérêt qu'on éprouve ordinairement pour la victime d'une passion malheureuse ; elle s'établitsaconfidente, traita son amour insensé avec t$Blde gravité qu'elle en doubla l'importance aux yeux d'Eugène. Dans ses fréquents entretiens avec lui, elle lui persuada que la jalousie étant la passion dominante de madame de Montbreuse, il pouvait toujours espérer quelque chose d'un moment de dépit, et que c'était peut-être un service à rendre à Sophie que de chercher à la distraire des chagrins que je ne cessais de lui causer.

» Enfin, sa perfidie aliéna tellement l'esprit de ce jeune homme qu'elle parvint à le rendre coupable de la plus infâme action.

» Profitant d'une absence que je fis à la fin de l'automne, et d'un moment où madame d'Aimery était au milieu de sa cour à Champfleury, Eugène, encouragé par ses mauvais conseils, osa déclarer son amour à madame de Montbreuse. Elle crut d'abord devoir le traiter comme un eniant qui déraisonne, et lui recom-

manda de ne plus lui parler d'une folie qui finirait par l'offenser. Eugène se méprit sur la franchisée* l'indulgence de Sophie, et, fort de cette maxime tant rép nar les gens corrompus, qu'une femme honnête esta moitié séduite quand elle ne s'irrite pas d'un premier mot d'amour, il ne se donna plus la peine de dissimuler le sien.

» La comtesse de Montbreuse, blessée de sa conduite, lui ordonna de quitter le château, et le chevalier, dans sa colèro et son désespoir, se réfugia chez madame d'Aimery ; obtint à titre de gâce, la dernière lettre que je lui écrivis en quittant l'Angleterre, et l'adressant à madame de Montbreuse, il y joignit ees mots:

» — Voyez pour qui vous sacrifiez l'homme qui vous aime le plus au monde.

» Madame d'Aimery redoutant les suites d'une vengeance qu'elle méditait de puis longtemps, détermiD.i le chevalier à se rendre auprès de sa mère en lui pro mettant de lui faire savoir l'effet que produirait la lettre, mais bien décidée à le tenir sans cesse éloigné éa

22* LÉONIE DE MONTBREOSI

Ja comtesse et de moi pour éviter tonte explication.

» La lecture de cette fatale lettre frappa d'un coup mortel le cœur de votre malheureuse mère, ma chère Léonie, elle me supposa pîas coupable encore que je ne l'avais été; et soit fierté, soit vertu, elle prit la ferme résolution de dissimuler sa douleur au point de n'en jamais laisser soupçonner le motif.

» C'est à cette cruelle discrétion que j'attribue son malheur et le mien, car elle n'avait qu'un seul mc»î à dire pour me voir expier ma faute par tous les sacrifices qu'elle eût exigés de moi ; rien ne m'aurait coulé pour en obtenir le pardon, et ma vie entière eût été consacrée à lui prouver qu'elle était le premier et l'atdque intérêt de mon cœur.

» Mais, loin de se livrer à tant de confiance, Sophie devint tout à coup silencieuse et contrainte avec moi. "Étonné du changement que je remarquais en elle., je lui en demandais souvent l'explication sans pouvoir obtenir d'autre réponse que:

» — Ma santé s'affaiblit et je sens que mon humeur en souffre.

LÉONIE HH MONTBREUSE 225

» En effet, l'altération desa santé était visible, n. comme elle se plaignait rarement, j'étais bien éloigné de soupçonner l'excès de sa souffrance. Ne voyant aucun motif raisonnable à sa tristesse, je la traitai de vapeurs, et mis sur le compte du caprice l'éloignement qu'elle témoignait pour toute espèce de société.

o Cette manière de vivre était trop peu conforme à mes goûts, pour qu'il me fût possible de la supporter longtemps; je confiai à madame d'Aimery l'ennui que j'en ressentais, et lui demandai si, avec sa pénétration ordinaire, elle comprenait quelque chose au changement subit des manières et du caractère de madame de Montbreuse. Elle en savait trop bien la cause pour rne l'apprendre, et me répondit :

» — Comment voulez-vous que je devine le secret d'une femme qui, sans aucune raison, s'est déterminée, du soir au lendemain, à fermer sa porte à meilleurs amis? Ce fait est par lui-même inexplicable; et si c«* n'est pas quelque jalousie ridicule qui tourne !a tête de madame de Montbreuse, «a conduite déconcerte toutes les idées reçues.

ta.

» Mais je vous trouve bien faible de vous en affliger ainsi 1 Nesavez-vous pas que les bouderies des femmes sont comme celles des enfants, elles se prolongent tant qu'on y prend garde, et cessent aussitôt qu'on n'a plus l'air de s'en apercevoir.

• Laissez à madame deMontbreuse la liberté de vivre à sa manière, rendez-lui les soins qu'exige sa santé, mais ne vous soumettez point à subir ses caprices. La retraite ne convient ni à vos talents ni à votre esprit, ae vous éloignez pas du monde pour lequel vous êtes né,. et vous verrez que, malgré ses belles résolutions, madame de Montbreuse vous y suivra bientôt.

• Ce conseil, donné du ton le plus impartial, me parut fort sage, et je le suivis avec exactitude. L'humeur de Sophie s'en aigrit davantage, elle s'affermit dans l'idée que madame d'Aimery dirigeait toutes mes actions et au'il serait inutile de chercher à combattre l'empire qu'elle exerçait sur mes sentiments. J'avoue que ma conduite devait la fortiGer dans ses soupçons.

» Importuné de ne trouver chez moi qu'une personne triste et contrainte, dont la conversation était semée d»

LÉONIK DE M0NTBREU5E 227

mots amers, et le regard un perpétuel reproche, je pris ma maison dans un tel dégoût, que j'y rentrais le plus tard possible, tandis que l'agrément qui régnait dans celle de madame d'Aimery m'y retenait trop courent.

» Quels que soient les torts d'un mari, les femmes ne sauraient assez se persuader de la nécessité de rendre leur intérieur agréable. Il y a dans la puissance qu'exerce une maîtresse de maison sur les gens aimables qui l'entourent quelque chose qui tient de la souveraineté et dont le charme peut dédommager de bien des privations.

» Le mari le moins soigneux se soumet malgré lui à cette espèce de culte; il rougirait de manquer d'égards pour une personne qui s'en attire autant, et, pour pea qu'il s'amuse de la société qu'elle réunit, il la préfère bientôt à toutes les autres.

» Sophie ignorait combien l'ennui peut faire commettre de fautes, et, loin de me ramener par moin» de sévérité, elle se résigna à me laisser à moi-même, et me signiGa, d'un ton fort résolu, qu'elle était dé-

cidée à passer l'hiver seule à Monlbreuse, pour s'occuper uniquement du soin d'élever sa fille et cette petite. Suzette qu'elle avait adoptée pour votre compagne,, Léonie. Aucune représentation ne put la détourac? de ee dessein, et je partis seul au mois de novembre pour me rendre à Paris.

» Une correspondance plus polie qu'affectueuse entre Sophie et moi fut notre unique relation pendant lw trois mois que dura cette absence. Je comptais la prolonger, jusqu'au moment où j'obtiendrais du roi la mission que sa bonté m'avait fait espérer; mais un billet de la main de Suzette changea subitement mes projets. Elle me mandait que son père lui ordonnait de désobéir aux ordres de sa marraine, en m'apprenant que la comtesse de Montbreuse, malade depuis plusieurs semaines, paraissait en ce moment dans le plus grand danger, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour lui envoyer un médecin plus habile que ceux de la province. e,

9 Une heure après la lecture de ee billet, j'étais en voiture sur la route de Montbreuse avee le docteur

LËONIE DE MONTBI5EUSE 220

P***, à qui je Taisais mille questions sur la maladie de Sophie, sans penser qu'il en ignorait et la cause d l'effet. Mais, dans mon agitation, j'étais tourment; d'un sinistre pressentiment qui semblait altérer ma raison; et quand j'arrivai dans les avenues du château, je rue sentis saisi d'un affreux tremblement qui redoubla en approchant de l'appartement de Sophie.

* Tousses gens étaient rassemblés dans une des salles qui le précédaient. J'étais parvenu jusque-là sans en avoir rencontré un seul; chacun avait abandonné son poste pour venir savoir ce qu'il pouvait espérer.

» 11 ne me fallut qu'un coup d'œil pour juger sur leurs physionomies de l'état de leur maîtresse. Ma présence sembla d'abord leur causer quelque effroi; ils se levèrent en silence. Mais je n'oublierai jamais l'etlet que produisit sur eux celle du docteur P***, qui entra peu d'instants après moi. Ils s'écrièrent tous, avec cet accent d'une vive espérance :

» — Ah ! monsieur le docteur, sauvez-là?

» En ce moment, Suzette vint nous dire qae la comtesse, ayant entendu le bruit d'une voiture, de-

23» LÉ0N1E DE MONTBREL'tiH

mandait qui venait d'arriver. Je fus d'avis qu'on la prévînt de notre visite; mais le docteur, qui savait tout le prix d'un moment dans une maladie dangereuse, dit à Suzette de le conduire auprès de sa marraine, et je le suivis me soutenant à peine.

» Dès que Sophie m'aperçut, elle me tendit la main, et, sans faire la moindre attention au docteur, elle me dit:

» — Ah! cher Jules, que je suis heureuse de voua revoir encore !

» Ces mots, accompagnés du sourire le plus doux, dégagèrent mon âme du poids qui l'oppressait, et jo me sentis soulagé par mes larmes.

» Sophie, émue de ma douleur, voulut la calmer en dissipant mes inquiétudes. On m'avait, disait-elle, exagéré son danger, et l'on s'était mépris sur Fexcès de sa faiblesse.

*» En m'assurant qu'elle souffrait peu, je m'efforçais de la croire, et, contemplant ses joues colorées et ses yeux animés par la fièvre, je me trompais sur ces symptômes alarmants et les regardais au contraire

eomrae autant de raisons d'espérer, quand il me vint enfin à l'idée d'interroger le docteur, qui, pendant tout le temps que Sophie me parlait, n'avait cessé de la considérer de l'air le plus inquiétant. Son hésitation à répondre fut un arrêt pour moi. Je vis qu'il n'osait s'expliquer sur le véritable état de madame de madame de Montbreuse ; cette crainte anéantit toute* mes espérances.

» Il ordonna le calme le plus parfait pour la malade, lui défendit de parler, et ne me permit de rester auprès de son lit qu'autant que je m'engagerais à lui lira quelque ouvrage amusant sans la faire causer. Vous étiez là, ma chère Léonie; et, dans mon trouble, je recevais depuis longtemps vos caresses sans m'en apercevoir.

» Le docteur fit signe que l'on vous éloignât pour You») empêcher de troubler par vos jeux le repos dont ▼otre mère avait besoin ; mais elle ne voulut pas consentir à cet ordr -9 et, s'adressant au docteur : a a

» — Non, monsieur, lui dit-elle, il nVt pas encore

temps de nous séparer.

232 <^ONIE DE MONTBKEU.SE

» Alo.s je vous serrai tendrement dans mes bras et vous portai dans les siens.

» Aussitôt que je me trouvai seul avec le docteur^ iî me déclara qu'il n'était plus en son' pouvoir de sauver madame de Montbreuse, qu'elle était au dernier période d'une maladie de cœnr qu'on avait complètement négligée, et qu'il était bien étrange qu'on n'eût pas eu plus tôt recours à lui dans un danger qui menaçait depuis si longtemps.

» Chacune de ses paroles était un sanglant reproche pour mon âme, et je les supportais sans chercher à me justifier d'une négligence qui me coûtait le bonheur de ma vie. L'état où je retrouvais Sophie me faisait oublier tous les motifs qui m'avaient éloignt d'elle autrefois, et je m'accusais déjà de sa mort avant de savoir à quel point j'en étais coupable. Trois jours se passèrent dans cette horrible anxiété, pendant lesquels Sophie ne cessa de me traiter avec cette affectueuse confiance qui avait fait le charme des premières années de notre union.

d On lisait dans ses yeux la douce pitié que lui ins-

LÉONIE Di: MO» TBREUSE 233

piraient ma douleur, mon repentir; et la crainte du dernier moment qu'elle voyait approcher, semblait l'effrayer plus pour moi que pour elle.

» Le soir de ce troisième jour, elle fut atteinte d'un»' crise violente qui me frappa de terreur ; mais lorsqu'elle en revint, elle nous assura qu'elle se trouvait beaucoup mieux, feignit de vouloir s'endormir, et demanda à passer la nuit en gardant seulement auprès d'elle une de ses femmes. Je cédai à ce désir en faisant promettra au docteur de veiller avec moi dans la chambre voisine. A peine y fûmes-nous retirés qu'il s'endormit profondément sur un canapé pendant que je m'efforçais de. lire, avec quelque attention un paquet de lettres que je n'avais pas seulement daigné ouvrir de toute la journée, quittant à chaque instant ma lecture pour aller écouter près de la porte qui me séparait de la chambre de Sophie si l'on y faisait quelque bruit.

n Cette porte était double et ne permettait pas d'entendre ce qui se passait aussi distinctement que je l'aurais désiré. Lorsque quatre heures sonnèrent, j'éteignis les bougies dont la triste lumière m'avait

i!o4 LÉO-ME DE MONT.BREUSE

éclairé toute ïa nuit, ut j'allai ouvrir te plus doucement possible les volets d'une fenêtre qui donnait sur les cours du château.

» Le jour commençait à poindre et s'annonçait devoir être serein ; mon cœur aurait voulu en faire un présage, mais les malheureux n'accueillent pas si facilement les illusions consolantes, et presque toutes les superstitions sont filles de la crainte.

» Appuyé auprès de cette fenêtre, je méditais sur l'avenir qui m'était réservé, lorsque je vis sortir, par la porte d'un petit escalier qui conduisait à l'appartement de madame de Montbreuse, un homme que je crus reconnaître pour le vieux chapelain du duc de Cilarencey.

» C'était effectivementcerespeclableecclésiastiquequi, digne possesseur de la conûance de Sophie, venait de lui donner tous les secours d'une piété fervente. Je compris alors pourquoi Sophie nous avait éloignés d'elle pendant la nuit, et, redoutant l'effet de cette veille, je me hâtai de descendre pour rejoindre le chapelain et lui demander dans quel état il avait laissé la comtesse.

LÊONIE DE MORTBIIEUSE II ">

» — Bien calme, me répondit-il en levant sur moi

des yeux encore mouillés de larmes. Ce n'est pas sur

elle que je pleure et son sort est bien moins à plaindra

que celui des infortunés qui no la verront plus.

>» Comme il achevait ces mots, nous entendîmes le

bruit d'une sonnette et la voix de Suzelte qui appelait

au secours en criant de toutes gea forces :

» — Venez-donc, elle se meurt!

» La pauvre enfant était restée, sans qu'on s'en aperçut, toute la nuit dans un cabinet près de la chambre de sa marraine, et venait d'entendre les exclamations effrayantes de la femme qui veillait auprès de la comtesse.

a Je volai aussitôt près du lit de Sophie; elle était évanouie, mais sa respiration nous rassurait encore. Après quelques moments d'un morne silence, le dateur me dit :

» — Son pouls commence à revenir et nous triompherons de cette faiblesse ; mais aussi comment souffrez-vous qu'on la laisse écrire dans l'état où elle

236 LÉONIE DE JtïONTBRÉjUSE

est? ajouta-Ul en montrant des papiers et une r'criloire qui étaient sur le lit:

» Tout occupé de Sophie, mes yeux n'avaient va qu'elle ; la remarque du docteur me les fit jeter sur les papiers dont il parlait, parmi lesquels j'aperçus une lettre avec ces mots tracés d'une main tremblante:

Au comté de Montbreuse.

Je m'en emparai, la cachai dans mon sein, et l'idée du dernier adieu qu'elle renfermait, peut-être, faillit m'ôter l'usage de mes sens.

» Sophie ne revint de sa faiblesse que pour tomber dans un profond assoupissement. Cette fois, le docteur ne put obtenir que je m'éloignasse d'elle. J'exigeai, au contraire, qu'on me laissât seul auprès de son lit, eî «c'est là que j'ouvris en frémissant cette lettre.

» Le premier objet qui frappa ma vue fut le fatal billet que j'adressai autrefois à madame d!Aimery.

» Dans mon trouble, je ne reconnus ni mon écriture, ni mes expressions; ce style exagéré m'était si peu naturel que j'arrivai jusqu'à mon nom sans en avoir

LÊONIE DP MONTBHEUSE 237

soupionné l'auteur, mais le premier mot do la lettre

de Su^hie me rendit bientôt à moi-même, à mes souvenirs et au plus profond désespcir.

Dernière Lettre de Sophie au comte de Montbreuse.

a Reconnaissez ce billet, Jules, et voyez-y tout le » secret de mes chagrins et de ma mort. Je n'ai pu

* survivre à l'idée d'avoir été trahie par vous, et d<-

* ne plus être le premier intérêt do votre âme.

» J'ai voulu vous cacher, tant que j'ai vécu, la con- > naissance d'un procédé qui eut détruit votre bon-

* iieur; car je savais trop bien tout ce que vous pou- » viez souffrir de mes peines ; mais je n'étais plu>

* aimée, que m'importait le reste 1

» Gardez-vous de penser que je vous adresse un » reproche; ô Jules! je me rends justice, l'objet qui » m'enleva votre cœur justifie votre préférence, et la

* séduction de ses charmes devait l'emporter sur l'excès

* de mon amour.

238 LÉOMIE DE MONTBREUSE

» Comment vousaccuserais-je, vous, dont les soins » touchants m'ont si longtemps abusée, vous, à qui » j'ai dû toutes les illusions d'une félicité qui durerait d encore, si l'affreuse vérité n'était venue en détruire » l'enchantement? Non, je fus seule coupable, je de- » vais étouffer le ressentiment d'une injure expiée par » tant de sacrifices de votre part ; je devais attendre le » retour de ton cœur, vivre pour être ton amie, pour » garantir ta fille de l'affreuse passion qui me tue et » l'épargner les regrets qui t'affligent. Mais, plains- » moi, Jules, je suis assez punie ; je vais te quitter » pour toujours, j'abandonne à des mains étrangères » l'enfant dont je devais protéger la jeunesse, et j'em- » porte au tombeau toute la responsabilité de son » avenir.

» Absous-moi de ce crime envers elle, mon cher » Jules, en préservant son cœur de tous les chagrins » qui déchirent le mien.

» Répète-lui souvent que les horreurs de la jalousie » ont dévoré mon existence; inspire.-lui l'effroi des » sentiments extrêmes; donne-lui le courage delessur-

LÉONtE [>!• KOITBREUSE 239

» monter; et, si jamais son jeune cœur se fermait à b tes conseils, conduis-la sur ma tombe; là, raconle- » lui ma mort, et demande-lui, au nom de sa malj' heureuse mère, de te laisser assurer son bonheur. »

» En finissant la lecture de cette lettre, je me pin pite à genoux enm'écriant hors de moi:

» — Non, je ne t'ai jamais trahie.

» Ce cri de désespoir réveille Sophie ; ses yeux se tournent vers moi, j'y lis l'effroi que lui inspire mon égarement, et ses mains tremblantes cherchent à essuyer mes larmes.

» Elle fait de vains efforts pour répondre au serment

que je lui répète de mourir à l'instant si je n'obtins

pardon; mais s'emparant de ma main elle la

pose sur son cœur, me sourit, et tombe morte sur

mon sein.

» La douleur inconsolable que j'éprouve encore en ce moment, Léonie, peut seule vous donner l'idée de celte qui déchira mon âme lors de cette affreuse séparation. Je m'y abandonnai tellement que j'y aurais

l2h0 LÉGNIE DE MONTBKEUSE

probablement succombé sans votre présence et les soins de ma sœur qui s'empressa de tout quitter pour vernir me prodiguer ceux de la plus tendre amitié. *

» C'est par elle que j'appris l'indigne perfidie d& madame d'Aïmery qu'une lettre du chevalier de Trémeuil lui avait dévoilée. Ce malheureux jeune homme, dans le remords de la méchante action qu'on lui fit commettre, s'est expatrié pour jamais.

» Vous connaissez maintenant mes torls et mes chagrins, Léonie; ne soyez pas moins indulgente que Totre mère, et laissez-moi, s'il se peut, accomplir, dans votre bonheur, le dernier vœu de sa tendresse. »

Pénétrée de tous les divers sentiments que devait nrinspirer le récit démon père, j'attendis avec impatience l'heure de son réveil pour aller l'embrasser et lui jurer que sa confiance avait encore ajouté à ma tendresse pour lui.

LÊONIE DE MONTBRRUSE 8M

Aussitôt qu'il m'aperçut, il détourna les yeux craif nant de lire un reproche dans les miens ; mois je 1» rassurai bientôt en plaidant sa cause contre lui-même, et, trouvant une justification toute simple dans chacune de ses intentions, je parvins à faire passer dans son coeur ce doux calme de conscience dont il était privé depuis tant d'années, et finis par lui dire :

— Si vous étiez aussi coupable que vous prétendez l'être, ô mon père, vous aimerais-je autant?

Le souvenir de ma mère fut le sujet de notre entretien, mais il devait tout naturellement nous conduire a des réflexions sur la jalousie, et c'est alors que mon père me témoigna les plus vives inquiétudes de me voir livrée à ce cruel sentiment.

— Je vous observe, ma chère Léonie, me dit-il, et je remarque depuis plusieurs mois votre tristesse ; je tous vois chaque jour moins animée, et la pâleur de Y08 traits m'a souvent rappelé votre mère.

» Vous n'êtes point heureuse, ma fille, et je mourrai

sans avoir pu m'acquitter du seul devoir qu'elle m'ait

imposé sur la terre.

2û2 LÉONIE DE MONTBREUSE

A ces mots, les yeux de mon père se remplirent «Je larmes, et je m'écriai dans toute la franchise de mon àme.

— Non, je vous le jure, aucun sentiment jaloux ne déchire mon cœur; la conduite d'Alfred m'afflige, il est vrai, mais c'est uniquement par tout ce que ses torts lui font perdre dans votre estime.

» Cessez, ô mon père, de craindre pour mon bonheur; vous avez assez fait pour l'assurer, et si jamais je dois le regretter, moi seule en mériterai le reproche; mais comment serais-je malheureuse en vivant près de vous, en conservant votre tendresse?

— Tu vis près de moi, Léonie, je te chéris, et pourtant...

Ici mon père s'arrêta pour me considérer et deviner à l'expression de ma physionomie le véritable sens do là réponse que j'allais lui faire.

Son regard avait quelque chose de si pénétrant que je'crus impossible de feindre plus longtemps avec iùi, et, rassemblant mon courage, je me disposais à lui faire l'aveu de toutes les agitations de mon cime quand

LÉOME Dï; MONTBTiEl

an valet de chambre vint annoncer M. de Clarencey.

A ce nom je tressaillis, et, voulant me lever pi saluer Edmond, je me sentis trembler au point de c ' pouvoir me soutenir.

Ma vue lui causa presque autant de surprise; il ne m'avait jamais rencontrée à cette heure dans le cabinet de mon père, et, craignant de troubler un entretien secret, il voulut se retirer; mais M. de M&ntbrensc le retint en l'assurant que jamais sa présence ne lui avait été plus agréable.

— Nous avons été forcés, ajouta-t-il, de nous occuper ce matin de plusieurs choses assez tristes et beaucoup trop sérieuses pour Léonie, il faut un peu la distraire, mon cher Edmond; j'ai moi-même besoin de sortir du château, et je vous demande à dîner à Clarencey.

a ceLle proposition, la joie se peignit dans les yeux d'Edmond, il en remercia mon père comme d'une faveur; puis, s'adressant à moi.

— J'ai bien peur, dit-il, que cette partie inven.'o pour vous amuser ne tourne qu'à mon profit.

SZtë LEONIE DE MONTER EU SE

— Vous ne le croyez pas, répondis-je en rae levant pour aller demander à matante si ce projet pouvait lui convenir.

En sortant de Fappartement de mon père, je rencontrai un des gens de M. de Frémur qui demandait à remettre une lettre à M. de Montbreuse.

Ce message me parut extraordinaire; je regrettai de n'en pouvoir apprendre à l'instant le motif, et j'en parlai à ma tante, bien décidée à me servir de sa curiosité pour satisfaire la mienne.

Alfred ne paraissant pas au moment du déjeuner, mon père le fit demander. On lui répondit qu'il était à la chasse et qu'il avait passé la nuit hors du château. M. de Montbreuse ne fit pas une réflexion sur cette réponse, il se mit à parler de choses indifférentes sans même s'apercevoir du malaise qu'éprouvait sa sœur.

J'avoue que l'idée de passer la journée à Clarencey m'avait rendue très-philosophe sur ce nouvel abandon d'Alfred, aussi mon père n'aperçut-il aucune trace de dépit su' mon visage.

Ed arrivant à Clarencey, Edmond vint à notre ren-

LÉONIE DE MONTBHEUfcE 2UÔ

contre, et nous fûmes Irès-surpris de voir qu'Alfred l'accompagnait, mais personne n'en fît touthati! I? remarque.

Madame de Ravenay reçut chacun de nous avei toutes les marques de ses préventions particulières, et je fus assez heureuse pour me trouver dans ses bonnes grâces. Elle commença par se récrier avec l'accent du plus vif intérêt sur mon changement, ne cessant de répéter :

— Mais il faut qu'elle soit malade pour maigrir ainsi!

Et plusieurs phrases de ce genre qui n'étaient guère plus agréables pour moi que pour ma tante, qu'elle semblait accuser de négligence envers moi.

Madame de Ravenay possédait au suprême degré l'art de dire poliment des choses désobligeantes aux gens qu'elle n'aimait pas, et madame de Nellbrt, malgré tout son esprit à les parer, ne les évitait pas toujours.

Pendant le dîner, madame de Ravenay demanda,

comme par hasard, à Alfred, le nom de ce monsieur

2Û6 LEONIE DE MONTBREUSE

qui l'accompagnait le jour où il avait conduit ces dames de Champfleury à Clarencey. Alfred nomma d'un air assez embarrassé M. de Frémur.

— Serait-il de vos amis? ajouta madame de Ravenay.

— Non, madame.

— Ah ! lant mieux, car je lui trouve l'air bien fat. Avez-vous remarqué tout ce qu'il a dit de ridicule sur ce qu'il appelait la prudence de mon neveu qui n'avait pas osé, disait-il, s'exposer au plaisir trop séduisant de recevoir ces dames?

— J'écoute, en général, fort peu M. de Frémur, reprit Alfred avec humeur, et très-probablement, madame, en ce moment je ne l'écoutais pas du tout.

Edmond, qui savait tout ce que cette conversation avait de pénible pour nous tous, se hâta de l'interrompre en nous apprenant la nouvelle d'un mariage brillant qui devait se faire incessamment à la cour.

— On me Ta mandé aussi, dit M. de Montbreuse, mais je ne crois pas à cette nouvelle ; car la même per-

LÉOME DE MONTBREUSE 247

sonne m'écrit que vous épousez dans deux mois la iille du maréchal de B***.

— JSioi ! monsieur, dit Edmond en rougissant.

— Oui, c'est bien M. de Clarencey, reprit mon père. On ajoute même que le roi a parlé dernièrement de ce mariage comme d'une chose arrêtée; cela paraît trèspositif, mais cependant j'attendrai votre aveu pour y ajouter foi.

— S'il ne fallait que le mien, interrompit madame de ilavenay, je pourrais vous convaincre; car je n« saurais m'imaginer qu'Edmond soit assez fou pour s'opposer aux projets du roi et refuser, sans raison, le premier parti de la France. Vous êtes trop son ami, M. le comte, pour lui laisser commettre une telle extra-

uice, et j'espère que vos conseils dicteront sa réponse.

— Ah ! vous croyez encore à la vertu des conseils ? répondit en souriant M. de Montbreuse, c'est un préjugé dont je suis bien revenu; on ne se sert plu* même de ceux que l'on demande, que ferait-on dt ceux que l'on évite?

Ce reproche alla droit an cœur d'Edmond, il s'en justifia avec plus d'esprit que de franchise, et finit par dire :

— Quand on est sûr d'être blâmé de tout le monde dans le parti qu'on veut prendre, il doit être permis d'en garder le secret.

En disant ces mots, Edmond me regarda d'un air qui semblait m'interroger , mais je n'étais pas en état de lui répondre ; occupée du soin de cacher le malaise que j'éprouvais, j'osais à peine lever les yeux.

Alfred, sans trop se l'avouer, était ravi de voir Edmond dans l'obligation où il se trouvait si souvent lui-même de soutenir une assez mauvaise cause ; partisan né de tous ceux que blâmait son oncle, il ne manqua pas cette occasion de défendre M. deCIarencey contre l'avis de chacun, en déclamant avec chaleur sur les préjugés de la société, et sur le courage que devait montrer un homme à braver parfois leur tyrannie.

Madame deNelfort, toujours empressée d'interrom-

prc son fils quand elle le voyait on opposition avec son frère, dit qu'Edmond n'avait qu'un moyen de se justifîer de son étrange refus aux yeux du roi et du monde enlipr :

— Car, s'il est bien amoureux, ajou(a-t-el!e, moi je lui {.lis grâce, sans même savoir si la femme qu'il aime

gne d'un aussi grand sacrifice.

— Encore faudrait-il être aimé, dit madaVie de Vu\\ anay.

— Eh? comment n'aimerait-on pas à la folie un i; "•mih1 aussi dévoué? reprit ma tante. Dans le si

où nous vivons, de semblables preuves d'amour, sonl Irop rares pour n'être pas récompensées, et je ha Mon la femme qui y serait insensible; mais ce tort n'est pas à supposer. D'ailleurs, je ne connais pas d'homme assez dupe pour tant sacrifier à un amour malheureux.

En ce moment chacun donna son opinion. On se mit à discuter; ou, pour mieux dire, il arrive ':e que l'on voit si souvent en pareil eas, que tout .:; rnond*; parle à la fois sans s'embarasser d'être écouté. Il se lit

assez de bruit pour permettre à Edmond de me dire à roix basse :

» — Vous le voyez, je n'ai l'approbation de personne.

— Et la mienne? lui répondis-je.

La joie que je vis briller aussitôt dans ses yeux m'apprit tout ce que ce mot voulait dire; mais, loin d'éprouver quelque repentir de mon imprudence, je m'enivrai du bonheur d'Edmond.

Combien l'expression de ce bonheur a de charme sur une physionomie habituellement mélancolique I

Ce désordre da l'esprit, ces réponses sans suite, cet eflort d'une âme discrète qui ne peut contenir ses transports, ne prouvent-ils pas que toute la magie de l'amour est renfermée dans ces trois mots : Je suis uimé !

Mon père parut un peu déconcerté du changement qu'il remarqua dans l'humeur d'Edmond, et je le vis uniquement occupé, le reste de la journée, à en deviner la cause.

On proposa déjouer; M. deClarencey, adroit à tous

LfiONlE DK IfONTBREUSE 251

les jeux, se laissa gagner partout le monde. Ses continuelles distractions devinrent un sujet de plaisanterie. Alfred s'en réjouissait plus que personne en disant:

— Voyez ce que peut l'exemple d'un ami. Edmond est presque aussi fou que moi.

Avant de nous séparer, on remit à M. de Clarencey un billet de M. de Frémur, qu'il serra, sans le décacheter, comme sachant d'avance ce qu'il devait contenir. En entendant ce nom, chacun se regarda sans oser une question. Alfred sortit et nous revînmes sans lui au château.

Avec la présence d'Edmond s'évanouit le prestige qui m'avait aveuglée sur mon inconséquence. Je tentai vainement de m'excuser à mes propres yeux sur la possibilité d'interpréter, d'une manière insignifiante, le peu de mots que je lui avais ad ressu; ma conscience n'admit point cette ruse.

LÉONÏK DE MONTBREUSE

Edmond savait mon secret, il fallait le fuir ou trahir mon devoir, et je n'hésitai pis à prendre le seul parti qui devait me conserver digne de .lui.

L'époque fixée pour mon mariage approchait, ma tante en pressait les préparatifs et cherchait à me séduire en me montrant les jolies choses qui m'étaient destinées.

Le plus élégant trousseau venait d'ariver de Paris. Madame de Nelfort me le faisait admirer en détail ne doutant pas que la vue de tant de parures ne me fit oublier jusqu'aux moindres torts de son fils; mais mon cœur était pénétré d'un sentiment trop profond pour se laisser distraire par ces intérêts de vanité qui ont souvent trop d'empire sur l'esprit des femmes.

M. de Montbreuse nous surprit dans cette grave occupation. Il paraissait fort agité, et, s'approchant de moi, ïï médit:

— Je vous dois compte, ma fille, de tout ce qui se passe ici ; lisez cette lettre, et vous saurez ensuite les événements dont elle a été la cause.

LÊOMIE DE MONTBREDSE 253

Je pris la lettre des mains de mon père et lus tout haut ce qui suit :

« Monsieur le comte,

» L'intérêt que doit inspirer à tous les honnêtes cens le bonheur d'une famille aussi respectacle que la vôtre, me détermine à vous prévenir de la conduite de M. de Nelfort. Madame de Rosbel vient d'obtenir et de .■•('compenser le sacrifice qu'il lui fait en renonçant à la main de votre fille. Leurs projets sont arrêtés et votre autorité, monsieur le comte, peut seule en empêcher l'exécution.

» J'ai l'honneur, etc.

» Ernest de Frémuu. p

— Quel monstre 1 quel indigne homme que ce M. de Frémur 1 s'écria ma tante, on le punira d'un procédé si lâche. Alfred en sera bientôt vengé.

— Il l'est déjà, reprit M. deMontbreuse. Edmond se trouvant chez moi lorsque j'ai reçu cette lettre, s'en

<ast emparé en me faisant promettre de n'en point parler à Alfred.

J'ai su do^'ls qu'Edmond avait écrit à M. de Fréaiur de lui ren-l^^ison de l'insulte faite à son ami et lu'ils se sont battus cô matin.

En ce moment mon père s'interrompit pour me considérer. J'étais anéantie, un froid mortel glaçait mes àens, et je ne me sentais pas même la force de faire la ieulo question qui dût m'accabler, ou me rendre à la ^vie.

Madame de Nelfort vint à mon secours en démaillant si Edmond était blessé.

— Légèrement, répondit mon père, mais M. de Frémur a été rapporté à Champfleury atteint de deux blessures que l'on croit fort dangereuses.

Alfred a été témoin de son retour et a tout appris de la bouche de ce malheureux, qui, se croyant à sa dernière heure, lui a demandé le pardon d'un tort que son amour pour madame deRosbel et sa jalousie pouvaient seuls lui faire commettre.

Réfléchissez, ma fille, ajoata-t-il, sur les résolutions

auxquelles vous devez vous arrêter d'après ce que vous venez d'apprendre. Je vous ai promis de vous laisser oser de votre sort; décidez-en, je tiendrai m^ parole, ^ En finissant ces mots, mon père nous quitta d'un Kir plus satisfait que mécontent de l'effet de sa nouvelle.

A peine fut-il sorti que nous vîmes entrer Aldfred dans l'état d'un homme que le désespoir égare. 11 vint se jeter à mes pieds et me dit :

— Léonie, je vous afflige! je vous perds, vous êtes assez vengée ; n'ajoutez pas vos reproches à tous ceux que je m'adresse, mais recevez l'expression d'un repenti r déchirant.

j> Oui, je vous ai trahie pour l'objet le plus indigne

d'un amour qui n'était dû qu'à vous ; pour une femme

qui llattait les vœux d'un autre amant en mecomblant

de ses faveurs, et ne voulait que me rendre assez cou-

^ pour ne plus vous mériter. Ne croyez pas du

.'onie, qu' jamais obtenu de moi

le votre main. Je puis renonce? pour votre

i cette main chérie, mais jamais pour celui

d'une autre. Mon sort est accompli. Ah ! je n'étais pas né pour jouir de tant de bienfaits du ciel. J'ai dédaigné les conseils d'un père, j'ai compromis les jours de l'ami le plus dévoué, et je perds une femme adorable I Un esprit indocile, une faiblesse inexcusable, m'ont ravi tous ces biens. Je vais en déplorer la perte loin de vous, et chercher une mort assez honorable pour obtenir mon pardon.

— Ah ! mon fils, quels reproches ! s'écria madame de Nelfort en fondant en larmes.

L'accent de la douleur de cette excellente mère retentit jusqu'au fond de mon âme ; je m'élançai dans ses bras; Alfred embrassait, en pleurant, ses genoux, et ma tante le conjurait de calmer son désespoir en lui disant :

— Il ne faut plus compter sur l'indulgence de ton oncle, je le sens; Léonie ne doit plus te pardonner, mais ta mère peut te suivre, Alfred, et partager tes regrets. Tu ne la verras pas sans consolation pleurer avec toi sur les malheurs qu'avec plus de prévoyance

LÉONIE DE MOXTBIÎEUSE 257

elle aurait pu t'épargner, et tu vivras par pitié pour elle.

— Non, vous ne serez pas aussi malheureux, interrompis-je, tant que je pourrai d'un mot vous rendre la tranquillité; il est vrai que mon bonheur est à jamais détruit, mais je me consacre au vôtre. Alfred sera mon époux.

L'excès de l'émotion que j'éprouvais depuis le commencent de cette scène douloureuse, et l'effort que je fis sur moi-.même en prononçant ces derniers mots, m'ôtèrent l'usage de mes sens ; je tombai dans les bras de ma tante.

Au même moment la porte s'ouvrit et l'on vit paraître Edmond soutenu par M. de Montbreuse. J'ai su depuis, que, dans son premier mouvement, mon père était venu m'arracher des bras de sa sœur en disant d'une voix étouffée :

— Ils la feront mourir.

Alfred voulut sortir pour aller chercher des sels, mon père l'en empêcha, me remit sur un fauteuil, et fit signe à Edmond qui était près de lui de me soute-

258 LEONIE DE MONTBUEUSE

nir. M. de Montbreuse revint quelques moments après avec des gouttes d'éther qui me rendirent bientôt à la

vie.

J'étais déjà bien troublée lorsqu'en ouvrant les yeux j'aperçus mon père, mais je crus rêver quand je lui entendis reprocher à Edmond l'imprudence qu'il faisait de me soutenir du même bras dont il était blessé et où il avait été saigné deux heures auparavant.

— Ah ! répondit Edmond du ton le plus simple, je ne m'en étais pas aperçu.

En effet, je me retournai en doutant de ce que j'entendais, et je sentis près de mon cou les nœuds de ruban qui attachaient l'habit de M. de Clarencey.

L'idée de sa présence me rendit mes forces; je me levai en l'assurant que je n'avais éprouvé qu'un léger étourdissement qui me laissait fort peu de souffrance.

— C'est vous, mon cher Edmond, dit madame de Nelfort en venant à lui, c'est vous qui demandez nos soins, votre pâleur m'inquiète ; vous voulez en vain nous cacher tout ce que cette blessure vous fait souffrir ;

LÉONIE DE MONTBREUSE 2Ô§

croyez-vous par cette feinte, diminuer nos regrel notre reconnaissance?

— Ah 1 madame, épargnez-moi, reprit Edmond, i sait mieux que personne, ajouta-t-il en prenant la main d'Alfred, combien ce que j'ai fait est simple, et j'espère que son amitié ne me fera pas l'injure de m'ext remercier.

— Non, je ne puis ni vous en remercier, ni l'oublier,, répondit Alfred en se détournant pour cacher sen émotion.

— Mais, reprit Edmond d'un ton assez léger, ne avons promis ce matin de ne plus parler de tout c tenons parole.

En cet instant, un domestique que M. de Montbreusc avait envoyé s'informer de l'état de M. de Frémur, vint lui dire qu'ayant désiré se voir transporté tout de suit* à M*** pour y être plus à portée de recevoir des secour;-: madame de Rosbel et madame d'Aimery venaient d l'y conduire.

— Quel que soit le résultat de cette malheure u affaire, dit M. de JMontbreuse après un moment de si-

lence, je viens d'écrire pour que l'on ne vous tourru ft

mente pas, Edmond; il est bien juste que ma famille pense au moins à votre sûreté.

Alfred ne put supporter l'amertume de ce reproche, il sortit précipitamment, avec l'air d'un homme désespéré; sa mère effrayée le suivit.

Bientôt après mon père sonna pour savoir s'il n'était pas venu quelqu'un le demander pendant son absence. On lui répondit que Farchitecte et les ouvriers qu'il avait fait venir de Paris étaient là qui attendaient ses ordres. M. de Montbreuse se leva pour aller leur parler, et je restai seule avec Edmond.

Les yeux fixés sur moi, Edmond garda longtemps le silence sans oser me questionner sur ce qui se passait dans mon cœur.

L'inquiétude qu'il éprouvait encore de l'état où iï m'avait vue se mêlait à l'expression d'une joie secrète

qu'il avait peine à cacher; il n'attendait qu'un regard pour épancher son âme; mais, les yeux bai=sés et respirant à peine, je cherchais vainement un mot à lui dire qui ne fût pas trop tendre.

Edmond, interprétant bien différemment ma contrainte, rompit enfin le silence et me dit :

— Léonie, me suis-je abusé, et ne m'avez-vous dit hierun mot si touchant que pour me rendre le courage de défendre ma vie?

— J'ignorais qu'elle fût en danger, répondis-je en balbutiant; vous paraissiez si... calme.

— Ah ! dites si heureux ! jamais plus douce espérance n'a pénétré mon âme! Un moment, Léonie, j'ai cru que votre cœur répondait au mien, j'en ai frémi de joie; le passé, l'avenir, tout a disparu devant cette pensée divine, tout, jusqu'aux obstacles qui nous séparent.

» Qui pourrait me la ravir, me suis-je écrié, si son cœur me préfère? Ah! si j'ai pu n'adorer qu'elle après avoir été si mortellement blessé de son refus; si, témoin de son penchant pour un autre, ma fierté n'a

pas su triompher de mon amour, puis-je espérer d'en modérer l'excès quand il est devenu la passion de ma vie, et qu'un rayon d'espoir achève d'égarer ma raison!...

» Léonie, ma chère Léonie, ajouta-t-il en me prenant la main, ne me laissez pas croire que je me sois abusé... confirmez d'un mot, d'un regard...

— Je ne le puis, interrompis-je en retirant ma main pour essuyer mes larmes.

— Ah ! malheureux, reprit Edmond d'une voix étouffée, Léonie m'a trompé... son cœur dément l'aveu que j'avais cru sincère; l'enchantement a cessé... Mais le ciel prend pitié de moi, ajouta-t-il en retombant sur son siège, et je sens ma vie s'éteindre avec mon espérance.

— Grand Dieu! m'écriai-je en voyant son bras couvert de sang et la pâleur de la mort sur ses traits, au secours! il se meurt...

Mes cris attirèrent bientôt tous les gens de la maison, mon père accourut, et, jugeant que la plaie d'Edmonc' s'était rouverte, il le fit transporter dans son apparie-

LÉOME DE MONTBREUSE 263

ment- où il lui prodigua tous les secours nécessaires,

Le bruit de cet événement était parvenu jusqu'à Suzettc, qui, à peine convalescente, vint s'informer de l'état de M. de Clarencey, et me trouva dans le cabine: de mon père, épiant le moment où quelqu'un sortirai; de sa chambre pour savoir des nouvelles.

Un valet parut enfin et nous dit qu'Edmond était par l'aitement revenu de la faiblesse causée par la perte dt i-on sang. Alors Suzette, sans me consulter prit moibras et me reconduisit dans mon appartement.

Frappée du tremblement que j'éprouvais, elle nu iil prendre quelques boissons calmantes et me quitta quand elle me vit plus tranquille. Les soins discret cette bonne fille furent à peine remarqués de moi^

Tout entière au sentiment qui déchirait mon âme, je ne pensais qu'à me justifier auprès d'Edmond, el surtout à le consoler du chagrin de me perdre par le plaisir de se savoir aimé.

Fière du sacrifice que jallais faire à mon devo:r, jt crus n'y pas manquer en instruisant Edmond de toutce qui me tiva.it ma conduite, et voici ce que je lui écri m

LÉ03JIE DE MONÏBREUSE LÉONIE AU COMTE DE CLARENCEY.

« Edmond, vous m'accusez, el je. brave tout pour vous prouver votre injustice. Au moment de nous séparer pour jamais Je me livre sans réserve au charme de vous peindre tout ce que j'ai souffert depuis le jour, où, reconnaissant mon erreur, vous' m'avez appris à distinguer un sentiment profond d'une Tolie romanesque, depuis le jour où, déjà séduite par votre esprit, je découvris dans votre cœur eette affection si constante et si vive qui devait asservir le mien. Hélas ! j'ai longtemps ignoré ma faiblesse.

» Blessée des torts d'Alfred, je croyais n'avoir à craindre d'autres malheurs que son abandon, lorsqu'en secret mon cœur ne redoutait que votre indifférence; et je pleurais encore de me voir trahie, que je tremblais déjà de vous aimer. Je sais tout ce que cette inconséquence a de coupable ; mais en la payant du bonheur de ma vie, i'ôte le droit de me la reprocher.

» Comment ne pas comparer tant de soins à tant de négligences , tant d'amour à tant de perfidie, et com-

ment ne pas préférer celui que le malheur attache au frivole amant que le bonheur même ne peut fixer ! Mais je n'ai plus ]v choix, Alfred est malheureux, toute sa destinée est dans le pardon qu'il attend de moi. Je

l'ai promis aux larmes de sa mère mon sort est

décidé.

» Liée par mes serments, je dois, je saurai les tenir. Cher Edmond ! c'est vous que j'implore, vous seul pouvez me donner le courage d'accomplir un si grand sacrifice. N'en soyez pas témoin, fuyez l'autel où Léonie au désespoir va jurer de vous oublier; mais, avant de la livrer aux tourments qui l'attendent, dites-lui que vous partez convaincu de ses regrets, de son amour, et répétez-lui que, moins soumise à ses devoirs, elle ne serait plus digne de vous.

» Adieu Edmond, adieu. »

Je pensai d'abord à remettre simplement cette lettre à un des gens de mon père pour la porter au comte de Clarencey; mais, réfléchissant que cette démarche pourrait être mal interprétée par celui que j'en char-

gérais, j'appelai Suzette, et lui recommandai de joindre ma lettre à celles que l'on apporterait de Clarencey, bien sûre qu'Edmond en recevrait dans la journée.

Suzette m'apprit que madame la baronne de Ravenay venait d'arriver, et qu'on avait donné l'ordre de lui préparer un appartement auprès de celui qu'occupait déjàM. de Clarencey.

— Il paraît que la baronne doit passer plusieurs jours ici, ajouta Suzette ; j'ai entendu M. le comte lui dire, lorsqu'il a été au-devant d'elle, qu'il était nécessaire, pour plusieurs raisons, que M. de Clarencey n'habitât point chez lui de quelque temps. J'imagine que l'état de M. de Frémur est la cause de celte précaution, car on le dit fort mal.

— Et M. de Clarencey? interrompis-je.

— Il prétend ne plus souffrir depuis que son sang est arrêté, et se dispose à descendre pour l'heure du dîner.

Cet avis changea la résolution que j'avais prise de ne pas sortir de mon appartement de la journée; je lis ma toilette pour me rendre dans le salon, et Suzette

LÊOSIE DE MONTBREUSE 267

me quitta pour aller guetter l'arrivée du courrier qui devait apporter les lettres de Clarencey.

Si les obstacles que l'amour rencontre dans la société tournent parfois au profit de la coquetterie, à combien de tourments inutiles les pauvres amants sont-ils condamnés pour n'oser les braver!

Qui pourrait exprimer ce que j'ai souffert pendant le reste de cette journée où j'eus à supporter l'air courrouce d'Edmond, qu'il croyait adoucir par l'expression d'un regard aussi dédaigneux que triste? Malgré ses efforts pour soutenir la conversation en parlant avec chaleur de choses indifférentes, un ton de reproches se mêlait à ses moindres observations ; on voyait que sa pensée s'arrêtait aux inflexions de sa voix sans s'inquiéter de ses paroles, et tout, jusqu'à ses gestes, semblait m'aceuser de l'avoir trompé.

Je pouvais me justifier d'un mot, il était écrit; mais

2G8 LÉONIE DE MONTBREUSE

comment en instruire Edmond sans commettre une imprudence? Il fallut se résigner à le voir tout le jour injuste et malheureux; il fallut paraître calme, lorsque l'âme dévorée de chagrin, j'avais peine à retenir mes larmes.

Enfin ce supplice finit. Je me retirai aussitôt que je pus le faire convenablement, bien sûre qu'Edmond ne resterait pas longtemps dans le salon quand je n'y serais plus pour souffrir de sa colère.

En effet, au bout d'un quart d'heure, j'entendis, au bruit des portes du château, que l'on se séparait; mon cœur tressaillit en pensant qu'Edmond allait me lire, et je m'occupais à deviner les divers sentiments que celte lecture faisait naître en son âme lorsque Suzette vint m'annoncer mon père.

— J'étais certain, me dit-il en entrant, de vous trouver encore levée ; les événements de cette journée vous ont bien agitée, ma chère Léonie, et Je viens en causer avec vous.

Un soupir fut toite ma réponse; j'étais si troublée de l'apparition de tion père, au moment où, l'imagi-

nation frappée de tout ce qu'éprouvait Edmond, je me croyais seule avec lui, que je me crus surprise.

La honte d'avoir un secret pour mon père vint se mêler à la crainte de l'en voir instruit, et je restai quelques minutes sans pouvoir respirer.

Il s'aperçut de ma souffrance prit ma main et la serra tendrement.

— Pauvre enfant! continua-t-il, si jeune, avoir déjà des chagrins ! C'est trop péniblement débuter dans le monde ; mais il faut de bonne heure apprendre à les surmonter; c'est, après le soin de les éviter, le premier qu'il faut prendre. Ne regarde pas ceci comme un reproche, ma Léonie; en adresse-t-on au malheur? Ce sont des consolations qu'il demande, et c'est ce que ton père vient t'offrir.

» Ta situation, toute pénible qu'elle est, n'est pas sans ressource pour ton bonheur : l'erreur d'un premier choix peut être réparée par un second plus sage; eA ^a crainte de paraître inconséquente ne doit pas t'engager dans un malheur irréparable. Tu sais ce que j'a; toujours pensé du caractère d'Alfred, et si....

— Al) ! mon père, ne l'accabiez pas, interrompis-je en pleurant, il est au désespoir; ne soyez pas plus sévère que moi, faites grâce à son repentir.

L'effet de cette réponse sur M. de Montbreuse fut si subit qu'il en parut anéanti. Je vis, à l'altération de son visage, que je venais de briser son cœur en détruisant son unique espérance, et, pour la première fois, je conçus l'idée que nous formions en secret le même vœu pour ma félicité. A quels regrets déchirants cette pensée livrait mon âme ! mon courage en était ébranlé, je succombais à ma douleur, et j'allais peut-être en révéler la cause, mais mon père, reprenant son air grave, me dit d'un ton froidement irrité :

— Vous avez donc pardonné?

— J'ai plus fait, répondis-je en voulant imiter le sang- froid de mon père, j'ai promis d'oublier tout, excepté mes premiers serments.

— Et vous croyez cette promesse irrévocable? *— Comme votre parole, mon père.

— Eh bien, répliqua-t-il en se levant, terminons au plus tôt.... il est inutile de prolonger l'état pénible où

LÉONIE DE MONTBREl 271

chacun se trouve ici. Trois jours suffisent aux préparatifs de cette auguste cérémonie, et, mardi, Léonie verra que son père sait, aussi bien qu'elle, acquitter sa parole. *

Eu finissant ces mots, il me quitta sans attendre ma réponse, et je restai accablée sous le poids de l'arrêt qu'il venait de prononcer.

J'étais décidée au sacrifice, mais l'idée de l'accomplir aussitôt me glaçait d'effroi; la résolution de M. de Montbreuse ne me laissait plus qu'un jour à voir Edmond, et tout mon avenir se bornait à son départ. J'ignorais ce que je pouvais devenir après cet affreux moment, et je ne demandais au ciel que la force de cacher l'excès de ma douleur.

Après avoir passé la nuit dans cette agitation, je vis antrer Suzette dans ma chambre plus tôt qu'à l'ordinaire ; elle n'avait pas craint de me réveiller, et m'apportait la réponse qu'Edmond lui-même venait de lui remettre pour moi. Je l'ouvris en tremblant autant de crainte que de plaisir.

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