‹ Léontine et Marie, ou, Les deux éducationsChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'expérience est un médecin qui n'arrive jamais qu'après la maladie.

Mme DUSSÈRE.

Déjà plus de dix-huit mois s'étaient écoulés au milieu de cette vie laborieuse et en même temps si féconde en bonnes actions , lorsqu'un jour, ayant amassé une petite somme destinée à de nouvelles aumônes , madame de Gu'^rsan eut l'idée d'aller visiter l'hospice de la Salpétrière , voisin de sa demeure, et où elle n'avait pas encore osé entrer, faute de moyens suffisants

pour satisfaire la bonté de son cœur. Moins dénuée alors, elle s'y rendit donc un matin avec Thérèse ; mais à la vue de quelques-unes des infortunées que ce lieu renferme , à la yue des infirmités repoussantes auxquelles elles étaient en proie (1), elle fut si péniblement affectée, qu'elle demeura immobile, et n'osa d'abord avancer. Honteuse cependant de sa faiblesse , et cherchant à la surmonter, elle s'approcha de la grande-olïicière , qui, l'ayant aperçue, venait en ce moment au-devant d'elle avec un empressement très-marqué. Déjà Marie avait eu occasion plusieurs fois de voir cette dame dans une famille indigente que toutes deiLx allaient secourir, et elle lui demanda la permission de visiter rétal)lissement.

« Bien Yolontiers, Madame, lui répondit l'excellente femme à laquelle elle s'adi^essait , et qui, aussi distinguée par ses vertus que par son éducation , offrait le véritable type de la charité, bien volontiers , vous êtes si bonne, que votre ^Tie seule fera plaisir à mes pauvres enfants

(i) L'hospice de la Salpélrière n'est consacré qu'à des femmes âgées el infirmes, épileptiques ou aliénées. Il contient aujourd'hui 5,600 âmes.

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(c'était toujours ainsi que madame Saint-A*** appelait les infortunées confiées à ses soins). Hélas ! continua-t-elle , elles n'ont pas souvent la consolation d'inspirer ce touchant intérêt que vous portez aux malheureux. Beaucoup de gens, amenés ici par désœuvrement ou par curiosité , les regardent cà peine ou se détournent d'elles avec dégoût ; pourtant leur sort est bien à plaindre , car on n'accorde ici à leur misère que les secours les plus urgents, et celles qui ne peuvent se livrer à aucun travail sont entièrement sevrées de toutes les douceurs que réclament leur âge et leurs soufîi'ances.

— Je vois, répondit Marie eu soupirant, tout le bien qu'il y aurait à faire dans ce lieu ; mais il faudrait être riche pour l'accomplir, et l'absence de cette condition doit inspirer de bien yHs regrets à ceux qui compatissent à tant de misère.

— Sans doute , et dans ce cas , reprit la mère Saint- A***, qui avait parfaitement compris la pensée de la jeune femme , il serait bien permis, n'est-ce pas , de désirer de la fortune ? Mais vous savez que notre Seigneur a dit : Un verre d'eau » offert en mon nom , vous sera compté. Ces

paroles sont un grand encouragement pour la charité , puisque l'aumône , quelque modique qu'elle soit, n'en est ni moins agréable ni moins méritoire devant le di\in rémunérateur de toutes nos actions. »

En discourant ainsi , elles arrivèrent à l'entrée des salles. Madame de Guersan, dirigée par la grande-officière , les parcourut, distribuant aux pau\Tes femmes qu'on lui désignait comme les plus malbeureuses , la petite somme qu'elle avait apportée ; mais quand elle l'eut épuisée, son cœur se serra, et ses yeux mouillés de pleurs furent les seuls interprètes de sa tendre compassion.

« Que vous êtes bonne ! lui dit alors la mère Saint-A***, et que vous méritez bien la réputation dont vous jouissez parmi les malbeureux ! Ah ! si j'avais le bonheur de rencontrer souvent des cœurs comme le vôtre , ma pauvre famille serait bien moins à plaindre ! »

Marie ne répondit à ces paroles qu'en portant à ses lèvres la main que lui tendait la grande-officière : c'était un muet hommage rendu à ses vertus , et dès cet instant , l'une et l'autre sentirent \ qpi'une douce sympathie les

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unissait. Aussi madame de Guersan, retenue comme par un charme secret dans ce lieu de douleur, ue pouvait se décider à s'éloigner, et ne semblait même pas s'apercevoir de l'impatience que témoignait Thérèse pour l'en faire sortir. Un des bâtiments lui restait d'ailleurs à visiter, et le peu d'empressement que mettait la mère Saint- A*** à le lui ouvrir, piqua à tel point sa curiosité, qu'elle en demanda la raison.

« C'est la division des aliénées , lui répondit cette dame , et je craindrais que leur triste situation ne vous affectcàt trop vivement. Il est d'ailleurs plusieurs salles où il serait imprudent pour vous de pénétrer , parce que la présence des personnes étrangères ajoute ordinairement à l'exaspération de ces pauvres folles, et qu'elles se livrent alors à des violences dont on pourrait être victime, si l'on s'en approchait sans précaution. Yenez cependant, je vais vous en montrer quelques-unes dont la maladie est en voie de guérison , et dont l'approche n'a rien de dangereux ; leur vue vous sera moms pénible. >.

En achevant ces mots, la grande-officière ouvrit une porte au rez-de-chaussée , puis pre-

nant madame de Guersan par la main , elle l'introduisit, avec Thérèse, dans une grande salle où se trouvaient renfermées une vingtaine de foUes. Marie n'eut pas plutôt jeté les yeux sur cette réunion d infortunées privées de raison, qu'un profond saisissement s'empara de son cœur, et qu'elle se repentit du mouvement de curiosité qui l'avait amenée dans ce triste lieu ; poussée néanmoins par un sentiment irrésistible , elle regarda de nouveau ces malheureuses femmes , dont plusieurs étaient accourues vers elle, en dansant et en poussant de longs éclats de rire, tandis que d'autres, fixées à leurs places, semblaient ne x^as même s'apercevoir de sa présence.

CeUes-ci l'intéressèrent bien plus que leurs bruyantes compagnes. L'une d'elles surtout, la tête entièrement couverte d'un linge épais , comme si elle eût voulu fuir la clarté du jour, paraissait absorbée dans une si grande tristesse, son attitude avait quelque chose de si touchant , que Marie , en la regardant , se sentit émue jusqu'au fond de l'àme.

« Je vois, lui dit sa conductrice, que ma pauvre Marianne vous intéresse. Hélas! elle est

en effet bien digne de pitié, et le sera bien plus encore quand la raison lui sera rendue. Mais , venez la voir de près ; ne craignez rien ; c'est la douceur même. Nous allons lui parler. »

Marie s'approche alors de l'aliénée, dont elle ne voit pas les traits, mais dont elle entend les sourds gémissements.

c( Vous souffrez, lui dit-elle, vous pleurez! Apprenez-moi quelles sont vos peines; je les partagerai ; je pleurerai avec vous. »

A sa voix , la folle a tressailli ; elle semble écouter avec attention, et un long soupir s'échappe de son sein. La mère Saint- A*** écarte l'espèce de voile qui la couvre, madame de Guersan se baisse pour la regarder, et s'écrie éperdue :

« Grand Dieu ! se pourrait-il? Mais non, c'est une illusion sans doute... Vous connaissez cette infortunée ; nommez-la-moi , je vous en supplie.

— C'est madame de Verseuil, répond trèsbas la grande-oflicière.

— Ainsi , je ne me trompais pas ! Chère Léontine ! quoi i c'est toi , toi ! que je retrouve ici , dans cet alfreux état ! Ah ! parle , je t'en conjure, réponds à ta 31arie , qui te presse sur son cœur.

— 3rarieî répète l'infortunée, Marie! celle qui m'aimait tant? Oh! ne la laissez pas venir; elle me haïrait à présent ; elle me repousserait loin d'elle... Non, ne lui dites pas que vous m'avez vue ; ma robe tacliéc de sang lui ferait horreur.... »

Ces paroles glacent Marie d'épouvante , et ses regards interrogent la mère Saint- A***.

« Tenez cliez moi , lui dit cette dernière , nous y serons mieux qu'ici , et je vous ferai connaître ce que j'ai appris sur celle qui vous intéresse.

— Par pitié , i\ladame , ne la laissons pas dans ce lieu, réplique Marie; souffrez que je l'emmène, ne fût-ce que pour quelques instants. » Soulevant en même temps la pauvre folle , qui ne fait aucune résistance , elle la presse dans ses bras, et l'entraîne ensuite en soutenant, avec Thérèse, ses pas chancelants.

Lorsqu'elles furent arrivées, la grande-oflBcière, prenant à part madame de Guersan, lui fit quelques questions sur la nature de ses anciennes relations avec Léontine, et quand elle fut suffisamment instruite sur ce point , elle lui raconta comment cette infortunée avait été déposée entre ses mains.

(c II y a emiron quinze mois , lui dit-elle , que votre amie fut amenée dans cette maison par une femme qui avait été attachée à son service. Celle-ci était munie de tous les papiers nécessaires à l'admission de sa maîtresse. En les lisant, je reconnus que madame de Yer seuil appartenait à une famille distinguée , et je témoignai ma surprise à sa conductrice.

« Cet établissement , lui dis-je , n'est destiné qu'à des personnes indigentes , comment se faitil que l'on n'ait pas préféré pour cette dame une maison de santé , où elle eût joui du moins de tous les adoucissements que peut comporter son état?

— (c II eût fallu pour cela, me répondit « celle que j'interrogeais, faire des dépenses ce dont les héritiers de son mari ne veulent pas « se charger. Hélas! Madame, c'est elle qui a « causé la mort de cet homme respectable , et (C c'est un crime dont ils ne peuvent l'absoudre.

— « Comment cette jeune infortunée a-t-elle « donc causé un tel malheur? lui demandai-je.

— a Par ses légèretés , par les inconséquence ces de sa conduite. Sans cesse , elle était dans ce les bals, dans les plaisirs. M. de Yerseuil,

cf force de s'éloigner, lui avait fait promettre « de \ivre biea retirée pendant son absence , et « de n'avoir d'autre société que celle d'une pa- « rente qu'il lui désigna. Loin de tenir sa pro- « messe , elle se brouilla avec cette parente , « dont elle se fit une ennemie irréconciliable , et « se jeta dans toutes sortes de dissipations , que « les menaces de son mari ne purent arrêter. « Enfin il revint de son long voyage , et de (f violentes querelles s'élevèrent entre eux. Au « lieu de céder et de montrer un repentir « qui peut-être serait parvenu à le désarmer, « l'imprudente acheva de l'exaspérer en l'accu- « sant de tyrannie. Un jour , emporté par la « colère que sans cesse elle excitait , il déchira « devant moi l'acte par lequel il l'avait insti- « tuée héritière de tous ses biens , et il lui ence leva en même temps tous les objets qui pouce valent ser\ir à sa parure. La traitant dès lors « avec la dernière rigueur, il chassa de chez « lui , sans aucun ménagement , toutes les perce sonnes qu'elle y avait attirées , et la força de ce -sivre dans une retraite absolue. Malheureucc sèment les gens frivoles qu'elle fréquentait ce voulurent intervenir dans leur querelle ; d'in-

« jurieuses épithètes ne furent pas épargnées « à mon malheureux maître, dont l'irritation ((. allait toujours croissant. Enfin, un jour, pro- « voqué publiquement par un jeune étourdi , il a se battit , et fut blessé à mort.

« Oh î Madame , continua cette femme en « pleurant, je ne saurais vous dire quelle scène « épouvantable se passa lorsqu'il fut rapporté fc à l'hôtel. Il n'avait plus alors qu'un souffle « de \ie; mais, quand il aperçut près de lui « celle qui causait sa mort , un éclair de fureur « illumina ses traits décolorés , et il s'écria « d'une voix terrible :

« 31alheureuse ! voilà le fruit de ta légèreté, « de ta vanité insatiable; tu as dédaigné mon « affection , mes conseils ; tu as préféré le monde '( à l'cpoux que tu devais chérir, eh bien! em- « porte pour héritage le sang que tu as fait « répandre... fuis! fuis loin d'ici! ta vue trou- « blerait mes derniers instants ! »

« A ces affreuses paroles , ma maîtresse poussa <( un profond gémissement et tomba évanouie « sur le corps ensanglanté de son époux ; lors- « qu'elle revint à la vie , elle était privée de sa « raison. »

— Âh ! je le crois sans peine , dit alors madame de Guersan , que ce récit avait terrifiée. Pauvre Léontine! comment, en effet, eùt-elle résisté à ce foudroyant anathème? Ne pensezvous pas. Madame, que M. de Yerseuil , au lieu de lui infliger un tel châtiment, au lieu de sacrifier sa propre vie , son salut , à un misérable point d'honneur, eut beaucoup mieux fait d'user sagement de son autorité en arrachant sans éclat sa jeune femme aux dissipations qu'il lui reprochait ? C'était à lui qu'il appartenait de la protéger contre elle-même , et non de donner à ses torts une pubhcité si déplorable ; plus de fermeté et moins de violence les eussent sauvés tous deux.

— Je partage cette opinion , répondit madame Saint- A***; mais, vous le savez, quand l'homme s'abandonne à ses passions, il perd toute idée de prudence et de justice ; c'est là ce que votre malheureuse amie eût dû prévoir. Du reste, M. de Verseuil, éclairé à ses derniers moments par les lumières de la reUgion , parait avoir sincèrement regretté ses derniers actes 3 il eût même fait quelques dispositions en faveur de sa femme , si ses avides hé-

ritieis n'eussent mis obstacle à ses intentions. C'est là du moins ce que m'a dit la personne qui amena ici madame de Verseuil, et ce dont j'ai pu ensuite m'assurer par l'enquête qui a été faite à ce sujet. Oh ! la cupidité est aussi une passion bien effroyable , continua la grande-officière ; car elle ferme le cœur à tout sentiment de droiture et d'humanité. Croiriez-Yous que les héritiers de M . de N^erseuil , après avoir fait déposer sa yeuYe dans un hospice , n'ont pas rougi de me refuser les secours que j'ai implorés pour elle ! Quelques Yétements à son usage me furent envoyés , il est a rai ; mais c'est là oii s'arrêtèrent tous les témoignages de leur commisération.

— Ainsi, dit madame de Guersan, ma malheureuse amie n'a plus rien à attendre de cette famille impitoyable , et vous êtes devenue , Madame , son unique appui dans le monde ?

— Oui ; mais cet appui est pour elle une bien faible ressource ; car toutes les pauvres créatures qui me sont confiées ont les mêmes droits à mon zèle et à mes soins. Yous l'avez vu, quel que soit l'intérêt que m'inspire madame de Yerseuil , elle n'est pas mieux traitée que ses com-

pagnes : ici le malheur nivelle tout; et je ne pourrais montrer des préférences à votre amie sans trahir mes devoirs.

— Ce généreux intérêt n'en est pas moins, dans sa situation, un bien inappréciable, répliqua Marie , surtout si , comme j'ose l'espérer, il peut vous porter à m'accorder une faveur que je sollicite instamment de votre bonté.

— Laquelle? parlez, et soyez sure d'avance de l'obtenir, si elle peut s'accorder avec mes obh gâtions; car, depuis que j'ai entendu bénir votre nom dans la pauvre famille où nous nous sommes rencontrées, j'ai toujours souhaité que quelque circonstance me mît à même de vous être agréable.

— Eh bien ! reprit vivement Marie , puisque je suis assez heureuse pour avoir obtenu votre bienveillance , veuillez mettre le comble à tant de bonté en me confiant madame de Verseuil , que personne ne viendra vous réclamer, sans doute. Je demeure à deux pas dici, chaque jour vous pourrez avoir de ses nouvelles, et vous assurer par vous-même de son état. Vous m'avez dit qu'elle est habituellement douce et que sa maladie n'est pas incurable. Ah ! si mes

soins parvenaient à la guérir entièrement , songez quel serait mou bonheur et quelle reconnaissance nous vous aurions toutes deux !

— Mais , ma chère dame , répondit la grandeofficière du ton le plus affectueux , c'est une grande charge que vous voulez prendre; ne craignez-vous pas qu'elle ne dépasse vos forces? Si vous saviez quelle surveillance continuelle , quelle patience exigent les aliénées ! Sans doute celle-ci est d'une grande douceur depuis que son état s'est modifié; cependant vous auriez sans cesse sous les yeux cette profonde tristesse qui l'accable , et ce serait pour vous un spectacle bien pénible.

— L'espoir de sa guérison me soutiendra , reprit madame de Guersan ; d'ailleurs je ne me sens pas le triste courage de la laisser plus longtemps dans ce lieu. Non, non, Madame, puisque Dieu m'a envoyée vers ,elle quand tout le monde l'a délaissée , c'est qu'il a des vues que je dois m' efforcer de remplir. Permettez donc que je l'emmène ; ne me refusez pas cette faveur, je vous en suppUe.

— Eh bien ! que le Ciel bénisse votre charité î dit alors la mère Saint- A***. Je vais faire con-

na tre au médecin en chef et à 1* administration de l'hospice, votre demande , que j'appuierai de tout mon pouvoir. Attendez-moi ici, dans quelques instants je reviens. »

Lorsque la grande-ofïicière se fut éloignée, madame de Guersan se rapprocha de Thérèse , et vit avec joie qu'elle partageait son désir d'emmener la pauvre folle. Déjà cette dernière paraissait moins sombre. En revoyant son amie, elle la fixa avec une grande attention, porta ensuite la main à son fi'ont , comme une personne qui recueille ses souvenirs , et parut vivement agitée. Mais , revenant bientôt à son idée fixe et montrant la robe qui la couwait , elle dit d'une voLx suppliante :

« Ah ! je vous en prie, otez-moi ces affreuses taches ; vous voyez bien qu'elles me font horreur—

— Rassure-toi , nous allons les faire disparaître, interrompit vivement Marie; désormais tu ne porteras plus cette vilaine robe ; on va t'en donner une autre qui te plaira. »

Quelques instants après , madame Saint-A""** rentra , apportant avec la permission demandée un paquet de hardes dont Marie se servit aussi-

tôt pour changer les vêtements de sa malheureuse amie , qu'elle para de son mieux , espérant que cette subite métamorphose produirait sur elle une impression favorable. En effet, elle se fut à peine regardée dans un petit miroir que lui présenta la mère Saint- A*** , qu'elle sourit et dit avec une vive expression de joie : « C'est moi ! )>

Enfin elle est emmenée ; elle quitte cet asile du malheur, où elle a subi de si cruelles souffrances. En traversant le boulevard, elle parut respirer plus librement ; un doux incarnat se répandit sur ses joues flétries par les larmes , et , s'appuyant plus fort sur le bras de madame de Guersan , elle la regarda avec un inexprimable sentiment de plaisir , sans néanmoins la reconnaître.

Quand elles furent arrivées chez cette dernière , ses impressions parurent plus douces encore : elle examina tous les objets qui l'emironnaient avec une surprise mêlée de joie. Son amie la fit asseoir dans une bergère près de la croisée, et posa devant elle un magnifique rosier; aussitôt elle tendit la main pour avoir une rose , et , après avoir respiré pendant quelques instants

avec avidité le parfum de cette fleur, elle s'endormit d'un profond sommeil.

Pendant qu'elle se livrait à ce paisible repos , notre bonne Marie put enfin se remettre un peu des vives émotions qu'elle avait éprouvées. Assise en face de l'infortunée qu'elle venait de recueillir, elle la contempla longtemps avec un mélange de tendresse et de pitié. En ce moment, leur dernière entrevue se retraça à sa mémoire.

« Pauvre Léontine! dit -elle tout Las, tu croyais alors être sur la route du bonhem^ ; tu me plaignais de n'avoir pas suivi cette route que ton imagination te représentait si délicieuse, et c'était vers un épouvantable abîme que tu marchais avec tant d'assurance... Ah ! puissent du moius mes soins et mon affection t' aider à supporter un tel excès de malheur, quand tu seras en état de le comprendre ! »

Ces réflexions durèrent jusqu'au réveil de son amie, à laquelle elle fit prendre un peu de nourriture, en se conformant exactement au régime que madame Saint- A*** avait conseillé ; puis , l'ayant conduite dans le petit jardin attenant à la maison, elle lui cueillit des fleurs, l'entom^a d'une foule de petits objets qui paru-

rent l'intéresser, et elle conçut dès lors l'espérance de sa guérison. Cette espérance ne fit que s'accroître le lendemain; car le bien-être que trouvait Léontine chez son amie produisit en elle une révolution si favorable , que le savant et spirituel docteur P***, qui l'avait soignée jusqu'alors , et qui vint la voir, demeura frappé de l'heureux changement qui s'était opéré. Sa malade, en effet, n'était plus la même : ses traits, altérés par les longues souffrances qu'elle avait eues à subir, étaient reposés et beaucoup plus calmes ; ses yeux , habituellement rougis par les larmes et presque toujours égarés, se fixaient sm- les objets qui l'occupaient agréablement ; souvent même un sourire venait effleurer ses lèvres , naguère crispées par la douleur.

« 0 douce et bienfaisante amitié ! voilà un de tes miracles! » s'écria le bon docteur. Puis, regardant madame de Guersan avec un profond sentiment d'admiration , il lui présagea le succès complet de ses soins, et lui promit de venir chaque jour assister aux progrès de la cure qu'elle avait entreprise.

Qui dira la joie dont Marie fut alors péné-

trée? Se sentir l'auteur du bien-être de ce qu'on aime est un de ces délices qui donnent à l'àme une indicible félicité, et la sienne la goûtait dans toute sa plénitude ; chacun des sourires de sa chère malade était pour elle un nouvel encouragement , un nouveau présage de guérison, et à chaque instant, elle devenait plus ingénieuse à les provoquer.

Aussi lorsqu'elle présida au lever de Léontine, elle eut soin de l'habiller avec élés^ance et d'éloigner d'elle tout ce qui pouvait lui retracer des images lugubres. S'étant mise ensuite au piano, et se rappelant une sonate qu'elles avaient très-souvent jouée ensemble dans leur jeunesse , elle la lui fit entendre , et vit avec un plaisir infini qu'elle prêtait à ces sons une oreille attentive , et qu'ils excitaient en elle une douce émotion. Craignant néanmoins de trop multiplier des impressions qui pouvaient avoir leur danger, madame de Guersan remit ensuite la pauvre aliénée entre les mains de Thérèse , qui se chargea de l'amuser au jardin. Profitant alors de la liberté qui lui était rendue, elle reprit ses pinceaux avec un nouveau cou-

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rage , et termina ce jour même un tableau , dont le produit fut destiné aux besoins de son intéressante malade.

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