‹ Léontine et Marie, ou, Les deux éducationsChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'ami fidèle est un puissant bouclier : sa possession vaut un trésor.

Ecclésiastique, vi, 14.

Marie répéta si heureusement , pendant deux mois , ses ingénieux essais , pour la guérison de son amie, qu'elle parvint enfin à lui rendre, avec toutes les apparences de la santé , une parfaite tranquillité d'esprit. Ce[;endant rien ne prouvait encore qu'en retrouvant du calme et des forces , l'infortunée eût en même temps recouvré l'usage de ses facultés morales. Elle ne

pleurait plus, il est \rai; souvent même sa figure portait l'empreinte de la gaieté; mais, en revanche, ses idées comme sa mémoire paraissaient complètement éteintes. Il semblait que l'impression du moment fut la seule qui l'occupât , et qu'en renaissant à une vie nouvelle , elle eût entièrement oublié celle d'autrefois. Ainsi, elle aimait tendrement Marie, lui obéissait aveuglément et ne pouvait plus se passer d'elle; elle se montrait aussi très-joyeuse de la présence de ^^oël et de Thérèse, qui la comblaient de soins; mais jamais ces trois noms, qu'il avait fallu lui apprendre, ne lui retraçaient le moindre souvenir du passé ; tous ses sentiments, toutes ses pensées, se renfermaient dans les étroites limites de son existence actuelle.

Heureuse de la voir jouir d'un tel calme , heureuse de l'affection qu'elle lui montrait , son amie l'eût volontiers laissée dans cet état , parce qu'elle redoutait que de cruelles douleurs ne se réveillassent avec ses souvenirs. Elle se soumit pourtant aux avis de l'habile médecin qui la dirigeait , et rien ne fut épargné pour arracher Léontine à cette espèce d'engourdissement moral

qui menaçait d'anéantir pour jamais sou intelligence. Outre les distractions que l'on rassemblait autour d'elle dans l'intérieur de la maison, telles que la musique, la culture des fleurs, qu'elle aimait passionnément, et une foule de petits travaux auxquels on était parvenu à l'intéresser et à lui faire prendre part , on l'emmena't chaque jour faire de longues promenades, pendant lesquelles on cherchait constamment à attirer son attention sur les objets extérieurs.

Bientôt elle parut prendre un vif plaisir à ces promenades lointaines , et alla même jusqu'à exprimer le désir de les multiplier. Elle commençait aussi à faire des questions sur les choses qui la frappaient , et semblait écouter attentivement les remarques qui lui étaient faites.

Un matin que madame de Guersan , suivie de Noël , l'avait emmenée dans la campagne , elles virent de loin un grand nombre de jeunes filles, parées comme en un jour de fête et se dirigeant vers une église rustique que l'on apercevait à travers un massif d'arbres, et dont la cloche sonnait à grandes volées. Toutes ces jeunes filles avaient la tête couverte d'un voile blanc , et paraissaient très -recueillies. Une foule de

personnes des deux sexes les accompagnaient, et le bonheur se traduisait sur tous les visages. A la Yue de ce cortège, Léontine s'arrêta en demandant à son amie où allaient ces jeunes villageoises.

« A l'église que tu vois là-bas , lui répondit cette dernière ; elles vont sans doute faire leur première communion. y>

Ce mot lit tressaillir l'infortunée ; elle le répéta lentement en portant la main à son front , comme cherchant à recueillir une idée fugitive ; puis eUe marcha vers l'église en tenant la main de son amie, dont elle semblait vouloir hâter les pas. En entrant dans le saint lieu, ses regards se portèrent sur l'autel , où ils restèrent longtemps fixés ; les ramenant ensuite alternativement sur les jeunes communiantes et sur sa compagne , elle se rapprocha de cette dernière , puis, serrant sa main avec force, elle fondit en larmes.

« Sortons , lui dit tout bas Marie , sortons , tu parais souffi^ir.

— Non, non, je suis bien ici, répondit-elle; je retrouve Dieu , il parle à mon cœur. » Et , tombant à genoux, elle se mit à prier.

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Comme elle , x)alpitante d'émotion , madame de Guersan offrit aussi sa fervente prière au Seigneur , mais sans oser perdre de vue un seul moment l'infortunée pour qui elle l'invoquait.

Cependant le saint sacrifice commença ; bientôt les jeunes fiUes allèrent s'agenouiller au céleste banquet , et Léontine parut alors ne plus pouvoir contenir les sentiments qui se pressaient dans son cœur. Emmenée hors de l'église par son amie^ elle s'écria en se jetant dans ses bras :

ce Marie! chère Marie! je t'ai reconnue ! oui, c'est là, c'est devant l'image de ce Dieu que j'avais oublié, à la vue de ces innocentes jeunes filles , qui m'ont retracé notre heureuse enfance, que j'ai retrouvé ton souvenir, que je me suis rappelé ma misère et tes soins. Maintenant l'épais nuage qui m'enveloppait s'est entièrement dissipé ; mes idées renaissent ; je vois ma vie, mon affreux malheur.... 0 Marie! que tu as été bonne ! Toi , si i)ure , si irréprochable , tu n'as pas craint de te montrer compatissante envers la pauvre folle, devenue pour tous un objet d'horr'eur et de mépris... Ah! plus je sens mes maux, plus je comprends ce que vaut ta pitié.

— Dis ma tendre affection , répondit Marie. Chère Léontine! je t'en conjure, éloigne de toi tous ces tristes souvenirs ; le passé n'est plus en ton pouvoir, mais l'avenir t'appartient. Dieu qui a permis que tu retrouvasses la santé te protégera désormais ; il rendra la paix à ton àme. Laisse-moi aussi espérer que ma constante amitié y répandra quelques consolations. ^>

Après avoir prononcé ces mots avec toute la chaleur du sentiment, Marie emmena sa malheureuse compagne , qui , ])endant plusiem^s jours , s'effoiça de se montrer calme et résignée. Mais bientôt, tout en conservant l'usage complet de sa raison, elle sentit rentrer dans son cœur les traits acérés du remords , et n'eut plus la force de combattre le chagrin qui la dévorait.

« Tu le vois , dit-elle un soir à son amie , il n'est plus pour moi de repos en ce monde ; car le passé m'apparaît toujours plus afiï^eux , toujours plus accablant. Sans cesse, je crois entendre M. de Yerseuil me reprocher les coupables légèretés qui l'ont précipité au tombeau.... Et toi-même , toi , si bon^îe, si ingénieuse maintenant à excuser mes fautes , n'es-tu pas pom'

moi un reproche Yivant? Puis-je ouljlier tes prédictions , tes courageux efforts pour m'arracher à cette funeste yanité qui m'a perdue, à ces sociétés dangereuses qui m'éloignèrent de mes devoirs , à ces goûts frivoles qui m'entraînèrent dans de folles dépenses? Ali! si alors j'avais eu le courage de suivre tes avis, je n'aurais pas maintenant à déplorer la mort du meilleur des hommes; je ne serais pas poursuivie par cet affreux anathème qu'il lança sur moi à ses derniers moments.

— Rassure -toi, interrompit vivement son amie , rassure-toi , je puis t' affirmer que M. de Verseuil t'a pardonné , qu'il a regretté les paroles échappées à sa colère.

— Serait-il vrai ? mon Dieu ! puis-je croire , en effet , qu'il ait révoqué cette malédiction sous laquelle ma raison succomba , et que je ne puis me rappeler sans frémir? Mais qui donc a pu lui inspirer une pensée si généreuse?

— Il l'a puisée dans la rehgion , reprit madame de Guersan , ne sais-tu pas qu'elle purifie l'àme de toutes les pensées mauvaises, qu'elle commande le pardon , qu'elle met la chanté à la place du ressentiment et de la vengeance?

Crois-moi, c'est aussi dans ses sublimes inspirations que tu trouveras de l'adoucissement à tes maux ; le repentir qui est entré dans ton cœur est un moyen infaillible d'aller à Dieu; toujours il a pitié de ceux qui l'invoquent. Remetstoi donc entre ses mains , bientôt tu sentiras renaître au fond de ton cœur la paix et l'espérance.

— L'espérance ! dis-tu , hélas ! il n'en est plus pour moi; je n'ai plus à attendre dans la vie que des afflictions méritées.

— Eh bien! ces afflictions, le Seigneur te donnera le courage de les supjjbrler. jN'a-t-il pas dit : Venez tous à moi^ vous qui êtes affligés , et je vous soulagerai. Crois-en ces paroles, cet appel d'un Dieu. Jette-toi dans le sein de sa miséricorde ; il essuiera tes larmes , il te relèvera à tes propres yeux , et s'il te laisse le souvenir de tes peines , sa bonté t'en adoucira l'amertume. »

En disant ces mots , madame de Guersan pressa affectueusement les mains de Léontine.

« Tu l'emportes! s'écria cette dernière. Oui, désormais je veux m' abandonner à toi; tu me conduiras dans cette route dont mes fautes m'ont

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éloignée ; je suis indigne d'y rentrer peut-être ; mais, guidée par toi, j'oserai y ofirir à Dieu ma douleur et mon repentir. »

Le lendemain de cet entretien , Léontine alla épancher son cœur au tribunal de la pénitence, et, dès ce moment, elle ne sembla plus occupée qu'à se modeler sur la vertueuse Marie , qui , à ses yeux , était le type de toutes les perfections.

« Que je voudrais te ressembler ! lui disait-elle quelquefois. Pourquoi n'ai-je pas toujours marché sur tes traces! La vertu est si belle! on éprouve une joie si pure à sui\Te ses inspirations ! Mais , hélas ! pour la pratiquer dans tout ce qu'elle a de subUme , il faut , je le sens , lui être resté fidèle ; il faut n'avoir pas été l'esclave des penchants qui égarent le cœur et la raison. Oh ! que ne puis-je appeler ici toutes les jeunes filles que tant de séductions entourent à leur entrée dans le monde ! que ne puis-je leur montrer ta conduite et la mienne ! « Voyez , leur dirais-je, l'une de nous eut à subir toutes les rigueurs de l'adversité , toutes les amertumes de la vie , eh bien ! elle a tout supporté avec résignation ; eUe a triomphé , elle triomphe encore chaque jour des difficultés de sa position , parce

que, toujours s appuyant sur Dieu, toujours dédaignant les dangereuses suggestions de la Tar nité , elle ne fait consister son bonheur que dans r accomplissement de ses devoirs , quelque difficiles qu'ils puissent être. L'autre, au contraire, avait entre ses mains tous les éléments d'une félicité sans bornes. Tendrement aimée , elle pouvait être la plus fortunée des femmes ; mais la vanité l'a perdue : sacrifiant tout à cette monstrueuse idole, elle a dédaigné les conseils de la sagesse , elle a brisé tous les liens qui l'attachaient cà la terre. Aujourd'hui , pauvre et délaissée, il ne lui reste plus que de poignants souvenirs, que d'impuissants regrets. Ah! que son exemple soit pour vous un avertissement des dangers qui peuvent menacer votre jeunesse; fuyez les séductions, les vains plaisirs du monde ; suivez les traces de Marie ; elles seules vous conduiront à des biens durables , à la paix , au bonhem\ »

Quand Léontine s'abandonnait à ces tristes pensées , son amie se hâtait de lui rappeler les trésors de miséricorde que Dieu réserve au repentù% et le calme rentrait dans son àme.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Chaque

jour madame de Yerseuil faisait de nouveaux progrès dans la vertu , et chaque jour aussi notre bonne Marie bénissait cet heureux changement. L'amitié s'enrichit de tout ce qu'elle donne, et ce n'était plus seulement de l'amitié que madame de Guersan éprouvait pour sa compagne , c'était une vive et tendre sollicitude qui semblait offrir tous les caractères du dévouement maternel. Soigneuse de dérober à celle qu'elle chérissait l'extrême modicité de ses ressources , elle travaillait nuit et jour afin de multipher les petites jouissances dont elle se plaisait à l'entourer.

Au milieu même de ses sacrifices , au milieu des peines secrètes qui abreuvaient sa vie , elle goûtait un plaisir délicieux à voir jouir son amie d'un bien-être qui était son ouvrage. Mais , hélas ! ce plaisir devait bientôt être troublé : 1814 venait de commencer ; déjà le malaise, les inquiétudes qu'amène la guerre , se faisaient sentù* à Paris comme dans les provinces; le commerce et les beaux-arts y étaient tombés dans une complète stagnation.

Vivant très-isolée , n'apprenant les nouvelles de l'armée que par les lettres de M. de Guersan,

qui se gardait bien d'exciter ses alarmes , Marie ignorait encore la plus grande partie des malheurs qui menaçaient la France. Elle venait de terminer le tableau commencé depuis le séjour de Léontine dans sa maison , et elle se bâta de l'envoyer par le bon Noël, chez l'artiste qui avait coutume de lui placer si avantageusement ses diverses compositions. Mais à l' approche des troupes étrangères , l'artiste était parti subitement avec toute sa famille , et le tableau revint à son auteur sans que la vente en fût opérée. Vainement ensuite elle le fit proposer à des marchands ; aucun ne voulut s'en charger , quelle que fût la modicité du prix qu'elle en demandât.

Cependant les dépenses faites pour Léontine avaient complètement épuisé ses ressources ; à peine il lui restait de quoi la nourrir pendant huit jours encore , et pour rien au monde elle n'eût voulu qu'elle devînt une charge pour Noël , dont les appointements avaient subi depuis quelques mois une réduction considérable. Que faire, que devenir pourtant? Comment fournir aux besoins de celle dont elle était l'unique appui? C'était là sa plus vive, sa plus

cruelle inquiétude. Un moment elle eut la pensée de s'adresser à son mari , qui déjà plusieurs fois avait insisté, de la manière la plus délicate, pour la faire consentir à partager avec lui le revenu de son emploi. 11 avait d'ailleurs entièrement approuvé ses soins pour madame de Verseuil, et se prêterait volontiers à sauver cette infortunée de la misère ; mais en songeant à la modicité des ressources qu'il possédait et aux dépenses considérables auxquelles il était astreint , elle craignit de lui imposer une gêne dont l'idée seule révoltait son cœur ; elle résolut donc de lui cacher sa position.

Examinant alors quel était le genre de travail auquel elle pouvait se livrer, elle se décida à s'adresser à la mère Saint- A*** dont les relations étaient très-étendues. Lui ayant confié le jour même son désappointement par rapport à la vente du tableau , elle la pria de lui procurer quelque ouvrage en broderie ou en couture.

« Eh quoi ! s'écria l'excellente femme après l'avoir écoutée avec une douloureuse surprise, vous réduirez- vous donc, pour continuer vos généreux bienfaits , à n'être plus qu'une simple ouvrière ?

— Pourquoi pas , ma digne amie ? Le dernier degré de l'échelle sociale n'est-il pas aussi bien que les autres sur la route qui conduit à Dieu? Ah ! je ne rougirai pas d'y descendre , je vous assure ; quand nos actions ont un noble but , les sacrifices s'effacent devant le bonheur que nous trouvons à les accomplir.

— En vérité vous êtes un ange, reprit la grande-officière, et puisque le Ciel vous a donné une charité si parfaite , je vais m'occuper sans retard de vous trouver de l'ouwage en lingerie ; dès ce soir je crois pouvoir vous en apporter, trop heureuse si mes faibles ser^^ces deviennent pour vous une preuve des sentiments d'admiration que vous m'inspirez î »

Le lendemain donc , l'atelier de peinture fut transformé en un modeste ouvrob, oii la jeune artiste se mit courageusement au travail. Jusqu'alors madame de Yerseuil, préoccupée de ses chagrins, avait peu réfléchi à la position de son amie, ou du moins elle ne s'était pas aperçue de la gêne excessive à laquelle cette position la réduisait; mais quand elle la vit, substituant l'aiguille à ses pinceaux, confectionner du linge qui n'était pas à son usage , la vérité lui

apparut, et ses pleurs ne tarirent que quand Marie lui eut permis de partager ses travaux.

Non moins assidue d'abord que cette dernière, elle la seconda parfaitement durant quelques jours, parut même se ployer de trèsbonne grâce au nouveau genre de vie que la nécessité lui imposait ; mais peu à peu son zèle se ralentit. Quelque fut son désir de n'être pas à chai ge à sa compagne , quelles que fussent aussi les bonnes résolutions qu'elle eût puisées dans les pratiques religieuses auxquelles elle se livrait , la pauvreté lui parut une épreuve trop rude , l'ancien naturel prit le dessus ; il fut dès lors aisé de voir tout ce qu'elle souffrait pour s'astreindre au travail ainsi qu'à toutes les privations qu'elle était forcée de subir.

C'était surtout dans les promenades que son amie lui faisait faire quelquefois, que la pauvre Léontine gémissait des rigueurs de son sort, parce que les objets extérieurs qui venaient frapper ses regards, la ramenaient plus directement au souvenir de ses jouissances passées. La vanité , cette vanité msatiable que l'on avait laissé croître en elle , et qui de tous nos défauts est malheureusement le plus tenace, lui rendait

odieuse sa nouvelle position. Rougissant de la modeste toilette à laquelle elle était réduite, elle la comparait à celle des femmes élégantes qui s'offraient à sa vue ; elle songeait aux fêtes hrillantes où elle était condamnée à ne plus paraître , à ces éloges flatteurs qu'elle ne devait plus entendre, quoique sa beauté put encore les lui mériter, et un profond découragement s'emparait de son esprit.

« Tu le vois, disait-elle à madame de Guersan, tu le vois , la vertu que j'admire en toi , ne saurait être mon partage ; à chaque instant je me révolte contre les sacrifices qu'elle exige. Ne souffrant naguère que de mes remords , il me semblait que j'étais pour toujours inaccessible aux séductions qui m'ont perdue ; je sens aujourd'hui qu'elles reprennent sur moi leur attrait ; qu'elles seules font couler mes pleurs , et que je suis sans force pour leur résister. »

Sa compatissante amie cherchait alors à la consoler, à ranimer son courage , en lui disant : '

K Tu te méfies trop de toi-même. Crois-moi, ce n'est pas en vain que Dieu a parlé à ton cœur. S'il permet que tu aies à combattre , il te fera sortir victorieuse de ces luttes fatigantes dont

les plus grands saints n'ont pas été exempts ; il ne faut pour cela que le prier avec ferveur. La prière, ma chère Léontine, est l'expression de notre foi en lui. En nous y livrant, nous sentons qu'une puissance divine , infinie , se révèle à notre àme , qu'elle nous enveloppe de sa protection ; que , soutenue par elle , nous pouvons triompher des tentations, de l'adversité ,? du désespoir lui-même ; et c'est la qu'il faut chercher l'appui qui t'est nécessaire. Bientôt alors tu te relèveras de ta faiblesse ; tes regrets du passé s'évanouiront peu à peu. La vérité, qui nous vient du Ciel , se montrera à toi dans tout son éclat ; elle fera disparaître les vains fantômes que crée ton imagination ; tu comprendras que nos vœux, au lieu de tendre vers un monde qui passe et qui n'est propre qu'à nous ofiîir les plus cruels mécomptes , doivent tous se diriger vers les biens éternels promis à la vertu. Alors aussi tu verras combien cette vertu qui t'effraie est douce et facile à pratiquer quand on veut s'y livrer de bonne foi et avec persévérance. Elle seule, je te l'assure, nous donne une paix véritable , et si elle ne parvient pas toujours à nous sauver des

peines et des misères de la vie , elle en diminue du moins l'amertume en y mêlant des espérances que rien ne saurait nous ravir. »

Ces conversations, où Marie montrait toujours une raison si supérieure et une si tendre charité, parvenaient quelquefois à relever Léontine de son abattement. Alors elle redoublait un moment d'efforts pour se résigner à la volonté du Ciel; mais, habituée dès son enfance à voir tout céder à ses désirs, n'ayant jamais songé aux malheurs qui pouvaient la frapper , ni cherché à maîtriser ses penchants , elle n'avait acquis aucune sorte d'empire sur elle-même , et , quels que fussent les bons mouvements de son cœur, elle se laissait aller à des accès de tristesse qui rendaient son humeur aussi difficile qu'inégale.

Malheureusement cette inégalité de caractère, ces oscillations continuelles, rejaillissaient sur notre J)onne Marie , qui déjà avait a supporter tant d'autres épreuves. Vainement elle s'efforçait de ménager cet esprit malade, vainement elle

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multipliait ses soins , ses sacrifices ; celle qui en était l'objet, tout en se montrant reconnaissante , ne faisait rien pour les lui épargner.

Bientôt à ce tourment, qui se renouvelait, pour ainsi dii-e, à chaque heure du jour, madame de Guersan eut à joindre des peines plus vives encore. A l'approche des aUiés, Noël perdit le modique emploi qui le faisait vivre, et elle devint alors l'unique soutien du vertueux couple qui avait recueilli son enfance. Pour comble de maux, les lettres du vicomte, qui jusque-là avaient été sa seule consolation , cessèrent tout (à coup de lui parvenir, et elle fut livrée aux plus douloureuses inquiétudes.

« 0 mon Dieu ! disait-elle avejc angoisse, conservez-le à mon affection ; détournez de lui tous

les périls qui le menacent Je puis endurer

la misère , toutes les amertumes de cette vie , mais ne me condamnez pas à pleurer mon époux ! ))

C'était au miheu des occupations les plus fastidieuses, les plus pénibles, que la pauvre

jeune femme adressait au Seigneur cette prière fervente. Nuit et jour il fallait qu'elle s'enchaînât à l'ouvrage pour que Noël et Thérèse ne manquassent pas du strict nécessaire. Si ses yeux , rouges de larmes et appesantis par l'excès de la fatigue , la forçaient de s'arrêter un moment, elle se reprochait presque ce court instant de repos , et reprenait ensuite son travail avec une nouvelle ardeur, sans que jamais une seule plainte lui échappât.

Enfin elle reçut une lettre de M. de Guersan ; mais cette lettre, si impatiemment attendue, loin d'apporter quelque soulagement à ses chagrins , ne fit qu'en combler la mesure.

(c Chère Marie , lui disait-il , nos armes sont vaincues. La chute du grand homme qui tant de fois nous conduisit à la victoire, entraîne avec la ruine de notre malheureuse armée, celle de toutes les espérances dont je me nourrissais. Oui, j'osais penser qu'après avoir attiré sur vous tant de maux , je pourrais réparer mes fautes en vous offrant un sort digne encore de

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VOS vertus. Hélas! ces douces pensées se sont anéanties ! Le Ciel est juste , il me devait cette punition... Si du moins j'avais pu vous revoir ! si j'avais pu vous dire tout ce que je souffre de cette déception ! Mais pour aller vers vous , il me fallait refuser de suivre l'empereur dans son exil ; il fallait que , sans appui , sans nul espoir de rétablir la fortune que j'ai si follement dissipée, j'allasse me mettre à votre charge, et vous obliger à de nouveaux sacrifices. Cela était impossible; n'ai -je donc pas déjà trop abusé de votre noble dévouement?

« Du reste , cette douloureuse séparation n'aura qu'un temps; je veux l'espérer encore. Quand j'aurai accompli le devoir que la reconnaissance m'impose, quand je pourrai ressaisir quelque chance de succès, vous me reverrez, chère Marie, et ce sera pour ne plus nous quitter. Jusque-là ne vous inquiétez pas. Je n'ose vous répondre que mes lettres vous arriveront régulièrement ; mais je puis vous assurer que tous mes efforts , comme tous mes vœux , tendront à notre réunion , et que votre souvenir me suivra partout. »

Cette lettre brisa le cœur de Tépouse infortunée.

« £h quoi ! se dit-elle , il a donc préféré le malheur et l'exil à cette réunion qu'il veut que j'espère , quand désormais tout semble la rendre impossible? Il a craint de m'imposer des sacrifices que j'aurais été trop heureuse de lui faire, et il n'a pas craint de me condamner à des inquiétudes , à des douleurs mille fois plus cruelles ! »

Au miUeu de ces pensées déchirantes , Marie jeta les yeux sur un billet de banque de mille francs qui était joint à la lettre du vicomte, et que, dans son trouble , elle n'avait pas d'abord remarqué. Quoique cette petite somme lui arrivât très à propos pour la sauver de l'extrême besoin où elle était réduite , elle songea que son mari n'avait pu lui en faire l'envoi qu'en se privant du nécessaire , et ce fut pour elle un nouveau sujet de peine. Pendant plusieurs jours, il lui fut même impossible de reprendre ses occupations; mais Dieu, qu'elle invoquait sans cesse, ranima enfin son cou-

rage, et si le profond chagrin qui l'accablait ne fut pas tout à fait surmonté, elle le supporta du moins avec plus de résignation.

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