CHAPITRE VII
Quand la vertu s'appuie sur Dieu , elle grandit dans les épreuves.
Quoique bien jeune encore, Marie semblait destinée à épuiser la coupe de toutes les amertumes que nous offre la vie. Déjà cette coupe s'était bien des fois approchée de ses lèvres , et ayant que de connaître de beaux jours , elle en avait passé de fort tristes dans la cabane de Noël ; mais cette tristesse , ces amertumes , qu'étaient-elles en comparaison de celles dont on l'abreuvait depuis sa funeste union? M. de
Guersan avait renoncé, il est vrai, à ses injustes préventions contre elle : touché de son inaltérable douceur, de ses grâces , de toutes les vertus qu'elle possédait , il s'était même montré un moment très-empressé de lui plaire; mais, trop faible, nous l'avons dit, pour résister aux séductions dont l'entourait le faux ami auquel il avait abandonné sa confiance , il s'était peu à peu détourné de ses devoirs. Li^Té ensuite à tous les genres d'égarements, il devint insensible aux qualités de Marie , à la généreuse affection qu'elle lui montrait ; et , chaque jour, pendant quatre ans , il brisa son cœur par de nouveaux écarts.
C'est là l'effet ordinaire du contact du vice ; il ferme l'àme à tous les sentiments honnêtes , à toutes les nobles pensées , et ne lui laisse d'énergie que pour résister à la vertu.
Ainsi , le malheureux Edouard , conduit à sa perte par l'homme pervers qui le dirigeait, s'aveugla de plus en plus sur les maux dont il était la cause, et ce ne fut qu'après être tombé dans l'abîme entr'ouvert sous ses pas , qu'il reconnut sa funeste erreur. Mais alors, c'en était fait : quatre années avaient suffi
pour engloutir son héritage , et , au bout de ce laps de temps , il ne lui resta plus rien , rien que le regret aflreux d'avoir brisé la vie d'une femme vertueuse , qu'il ne pouvait s'empêcher de chérir au fond de son cœur, et k laquelle il n'avait plus à offrir que la misère et la souffrance !
Marie n'apprit la ruine de son époux que quand cette ruine fut entièrement consommée. Triste et solitaire au sein des magnificences qui lui avaient été offertes comme un hochet, elle s'était peu à peu éloignée du monde, où le coupable Edouard n'exigeait plus qu'elle se montrât, et elle cherchait dans les bonnes œuvres, la prière et la peinture, le seul allégement qu'elle put trouver à ses peines. Bien souvent ses larmes coulaient en pensant à sa bienfaitrice , à ses bons parents , dont la perte successive avait livré son enfance à toutes les vicissitudes de la vie. Souvent aussi elle pensait à ces bons Casselois, qui l'accueillaient avec tant d'amitié ; à sa belle montagne , où jadis , rieuse et folâtre , elle passait des jours si paisibles , si heureux , et ces souvenirs ne faisaient qu'ajouter à sa tristesse.
Une consolation lui restait cependant : depuis la vente du château de madame de Vardreck, le bon Noël était revenu à Paris , où le vicomte lui avait fait avoir un modique emploi ; elle avait obtenu en outre que les deux époux demeurassent dans son hôtel , où elle leur donnait chaque jour de nouveaux témoignages de sa reconnaissance. C'était là du moins une jouissance que l'implacable ennemi de son repos n'avait pu lui ravir. Mais quel que fût son attachement pour ces amis dévoués, jamais elle ne s'était permis d'articuler devant eux une seule plainte sur 31. de Guersan; elle s'efforçait au contrake de leur montrer une parfaite tranquillité d'àme; aussi l'un et l'autre, tout en gémissant de ses souffrances, qu'ils ne pouvaient ignorer, respectaient sa réserve et n'osaient lui montrer leurs \rves inquiétudes.
Les choses en étaient arrivées à ce point , lorsqu'un soir, Marie, plus triste encore que de coutume, vit entrer Edouard chez elle, la figure bouleversée , les yeux mornes , les lèvres pâles et tremblantes, en un mot, dans l'état d'un homme agité par le plus sombre désespoir. Épouvantée , elle courut vers lui et lui demanda
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si quelque accident lui était arrivé. Il ne put d'abord lui répondre; mais, après s'être recueilli quelques instants , il la regarda avec une expression déchirante et lui dit :
a Chère Marie, ce n'est pas sur moi que doi- Yent se porter yos inquiétudes ; c'est sur yousméme ; l'adversité va vous atteindre; elle sera désormais votre ])artage , el c'est au malheureux qui est devant vous que vous devrez tous vos maux. Oui, continua-t-ii d'une voix somhre, l'héritage que j'avais reçu à la condition de vous rendre heureuse , eh bien ! je l'ai dissipé. . . Dans quelques jours peut-être , il vous faudra quitter cet hôtel et tout ce qu'il contient, pour acquitter les dettes que mes folles dépenses jointes aux dilapidations d'un infâme m'ont forcé de contracter. Notre ruine est complète; car le misérable, abusant de ma coniiance ou plutôt de mon coupable aveuglement, vient de prendre la fuite, emportant avec hii une somme considérable, notre dernière ressource... Forcé de vous quitter, forcé de vous laisser au milieu d'une situation si horrible, j'ai voulu du moins vous faire l'humiliant aveu de mes fautes. Ce n'est pas mon pardon que je viens solliciter ; je sens
que j'en suis indigne ; mais , au nom du Ciel , ne me maudissez pas ; laissez-moi emporter l'espérance que mon repentir pourra un jour vous toucher.
— Que dites-\ous , Edouard? Moi vous maudire! s'écria Marie; ah! vous ne sauriez avoir cette crainte sans méconnaître mon cœur. Jamais, au contraire, vous ne m'avez été plus cher qu'en ce moment où le malheur vient vous frapper. Ce malheur, je le prévoyais , je m'y étais d'avance préparée , et il ne m'afflige que pour vous. Hahituée dès mes jeunes ans à la pauvreté , je quitterai sans nul regret ces magnificences dont je n'ai usé que parce que votre main me les avait offertes. Grâce aux soins de ma noble bienfaitrice , je possède quelque talent pour la peinture, et je puis fournir à tous nos besoins. Cher Edouard, ne consentez-vous pas à accepter cette vie douce et paisible que nous trouverons au sein du travail et d'une honnête médiocrité? c'est elle surtout qui conduit à la vertu , et par conséquent au bonheur. »
La jeune femme avait prononcé ces mots avec une sensibiUté profonde , et le vicomte , attendri
jusqu'aux larmes , la contempla dans une sorte d'extase ; car elle lui sembla en ce moment réaliser l'image de cette \ertu dont elle venait de prononcer le nom.
ce Chère Marie ! lui dit-il ensuite, un tel excès de bonté m'accable et me fait encore mieux sentir à quel point je fus coupable. Ah! croyez du moins que mon repentir durera autant que ma vie ; croyez que désormais cette vie , toute misérable qu'elle puisse être , sera consacrée à bénir le Ciel de m' avoir donné un ange tel que vous.
— Ainsi donc , interrompit Marie avec un vif élan de joie, vous permettez que mon travail et mes soins vous soient consacrés? Oh ! s'il en est ainsi, Dieu a comblé tous mes vœux, et je vais être la plus heureuse des femmes ! » Ici un sanglot s'échappa de la poitrine d'Edouard ; il se frappa le front , et sa femme le regarda avec inquiétude.
(c Mon ami, reprit-elle, ce que je dis semble vous être pénible, et pourtant jamais je n'ai tant souhaité que mes paroles vous exprimassent les véritables sentiments de mon cœur. Veuillez me dire avec franchise ce qui vous afflige;
mais, je vous eu supplie, ue me parlez plus de vos torts; il^ seront tous elFacés si vous adoptez mes projets.
— Eh! c'est là justement ce qui t'ait mon désespoir, répondit le vicomte : ces projets, que vous dicte la plus généreuse bonté, le plus noble dévouement, chère Marie, je ne peux plus les accepter; et c'est quand vous daignez m'oifrir un bonheur au-dessus de toutes mes espérances, bonheur que maintenant je saurais apprécier, n'en doutez pas , qu'il faut me condamner à la plus douloureuse séparation !
— Votre ruine entrainerait-elle donc un malheur plus grand que je ne le pensais? ^lais tout peut se réparer encore , peut-être. Si la vente de cet hôtel ne suflit pas pour satr^faire vos créanciers, rappelez-vous que vous m'avez enrichie d'un écrin magnifique. J'ai aussi quelques économies provenant des sommes que vous mettiez chaque mois cà ma disposition; tous ces objets réunis pourront augmenter vos ressources, cher Edouard. Quant à nos besoins, je vous le répète , mon travail y pourvoira ; le maître dont j'ai continué de suivre les leçons m'a souvent assuré que mes portraits et mes
paysages out quelque valeur. Laissez-moi donc espérer que nous pourrons encore être heureux. Dieu , que nous servirons ensemble , daignera bénir nos efforts ; jamais il ne refuse son appui à ceux qui l'invoquent avec confiance.
— O Marie ! s'écria en ce moment le vicomte bors de lui-même , vos nobles sentiments , votre touchante sollicitude , ravissent et déchirent mon cœur tour à tour. Oui, je le sens, consolé par vous, j'aurais pu encore être heureux, même au sein de la pauvreté; mais, hélas! notre séparation est indispensable, et c'est moi, malheureux, qui l'ai provoquée ! Maudissant mes coupables erreurs , désespéré de l'affreux résultat de ma confiance envers l'auteur de ma ruine, et n'osant attendre de vous un pardon si généreux , je n'ai songé dans le premier moment qu'à me soustraire à la honte , en reprenant la carrière des armes, où du moins d'honorables souvenirs sont restés attacliés à mon nom. Ils m'ont valu d'obtenir sur-le-champ remx)loi que je demandais; j'ai ordre de partir cette nuit même poiu* l'armée, et ma vie entière serait flétrie si je reculais devant cet impérieux devoir. »
Marie avait écouté ce discours avec un profond saisissement ; car le bonheur qu'elle venait de rêver s'était évanoui pour faire place à l'horrible inquiétude de voir son mari exposé à tous les dangers d'une guerre désastreuse. On était alors en 1812, et tout lui présageait les tourments qu'elle allait avoir à subir. Trop jalouse cependant de la gloire du vicomte pour essayer de combattre sa résolution, elle s'efforça de renfermer ses mortelles angoisses, et ce ne fut qu'après leur séparation qu'elle se livra à toute sa douleur. On eût dit alors que les forces de son âme l'avaient abandonnée , et elle fut d'abord insensible aux consolations que Noël et Thérèse s'efforcèrent de lui offrir. Peu à peu néanmoins , son courage se ranima; elle comprit quels étaient les nouveaux devoirs imposés à sa situation , et son premier soin , dès qu'elle fut plus calme , fut d'envoyer chercher un homme de loi honorablement connu pour le charger de terminer toutes les affaires de son mari.
Ce dernier lui avait laissé à cet effet une procuration générale. Mais ses dettes étaient plus considérables qu'il ne le pensait : la vente du magnifique hôtel dont il était possesseur
depuis quatre ans , celle des diamauts de Marie et de tous les objets précieux dont elle n'hésita point à se défaire , enfin la somme qu'elle avait en réserve et que naguère elle destinait à de bonnes œuvres, tout cela ne put suffire à les payer intégralement ; il fallut que le vicomte , à peine arrivé à l'armée , prît l'engagement d'acquitter le reste sur le revenu de son modique emploi.
Oh ! quels regrets amers remphrent sou cœur, en voyant la funeste influence que ses égarements allaient exercer sur sa vie! Subitement arraché aux vains prestiges dont il s'était nourri , et n'apercevant aucune issue pour sorth' du gouffre où les conseils du vice l'avaient entraîné, il n'envisageait qu'en frémissant le passé et l'avenir , et se faisait horreur à lui-même , en songeant que celle qu'il chérissait alors de toutes les facultés de son àme , allait partager tous les maux que lui seul avait mérités.
Malheureusement cette douleur poignante, ces regrets cuisants , étaient pour lui sans consolation; car, ce n'était pas à Dieu, à ce divin consolateur des affligés, qu'il offrait sa souf-
fraoce et son repentir : toutes ses pensées , dans leur plus cruelle amertume , se rapportaient à la terre, et sa lutte était impuissante.
Marie , au contraire , quoique bien infortunée, supportait tous les cou])s qui la frappaient avec le courage de la résignation, parce que dans sa détresse elle s'appuyait sur Dieu. Ah ! l'incrédulité, dans son orgueil, a souvent osé nier ce suprême appui ; aussi quand le malheur vient à l'atteindre , elle défaille sous le poids du fardeau , tandis que le vrai chrétien sait gravir sa route, quelque chargé qu'il soit. Pour lui , chaque infortune n'est qu'un échelon de plus à franchir ; et quand il arrive au terme du voyage, tous les maux qu'il a soufferts disparaissent devant l'éternel bonheur qui l'attend.
Soutenue par cette espérance sublime, Marie, après s'être dépouillée de tout , même des dons de sa bienfaitrice , pour satisfaire à T avidité des créanciers de son mari, sortit un matin à pied du magnifique hôtel où l'entouraient naguère toutes les recherches du luxe , pour se rendre avec Noël dans la modeste demeure que ce dernier lui avait préparée.
Le soleil se levait à peine , et tous deux avaient déjà franchi silencieusement plusieurs rues désertes , lorsque le pauvre Noël , ne pouvant plus contenir le chagrin qui l'oppressait , dit d'une voix étouffée :
« Mon Dieu, c'est trop! La vertu doit-elle donc être condamnée à un tel excès de malheur?
— Ne murmurons pas , cher Noël, interrompit vivement la jeune infortunée ; nous perdrions le prix de nos souffrances.
— Oh ! Madame ; comment voulez-vous que je Yoie de sang-froid tous les maux dont vous êtes accablée? Songez donc qu'en sortant d'un palais , vous n'allez avoir d'autre asile qu'une misérable masure!
— Que m'importe? reprit -elle en s'efforçant de sourire , dans cette masure je serai avec vous et ma bonne Thérèse ; déjà n'avons-nous pas vécu tous trois dans un lieu à peu près semblable?
— Oui , mais aussi , bien souvent je vous y Yoyais pleurer.
— Oh! c'est qu'alors je n'étais qu'une enfant ; je pensais que la vie devait être toujom's belle ,
que mon infortune était une exception , et j'aspirais à un avenir meilleur. L'expérience de peu d'années m'a prouvé , bon Noël , que notre existence, ici-bas, n'est, au contraire, qu'un triste pèlerinage où le voyageur , sans cesse assailli par de nouveUes tempêtes , ne peut se soutenir sur sa route qu'en regardant au ciel sa véritable patrie : s'il cherche ailleurs la féUcité , il manque son but et perd courage. »
Noël en ce moment regarda la jeune femme avec un mélange d'attendrissement et de respect. Jamais, dans ses jours les plus brillants, elle ne lui avait paru si belle et à la fois si touchante. Une simple robe de soie noire, un chàle de laine, un chapeau de paille sans nul ornement , formaient toute sa parure ; mais tant de vertus se reflétaient dans ses traits charmants, qu'il était impossible de la voir sans être frappé d'admiration.
La résignation qu'elle s'efforçait de montrer dans une circonstance si douloureuse ne se démentit pas lorsqu'elle s'avança vers le quartier que désormais elle allait être forcée d'habiter : c'était celui qu'on nomme Saint-Marceau , et elle quittait le faubourg Saint-Germain ! L'ex-
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trême différence que présentent ces deux quartiers la frappa cependant , et l'aspect de la rue Mouffetard, où tant de misères se trouvent entassées , produisit sur elle une impression des plus pénibles. Enfin ayant aperçu une église dans la partie basse de cette rue, et y étant entrée avec son guide, elle alla se prosterner devant un autel où l'on célébrait le saint sacrifice de la messe , et aussitôt son àme se raffermit.
« 0 mon Dieu ! dit-elle en regardant l'image du Christ , par cette croix , où vous êtes mort pour nous racheter , apprenez-moi à souffiir ; éloignez le murmure de mes lèvres ; faites que je sois toujours soumise à votre volonté ! Et vous , ô la tendre mère de mon Sauveur, prenez pitié de la pauvre orpheline dont vous consoliez autrefois l'enfance , et qui vous demande encore aujourd'hui de la soutenir dans ses afflictions ! Elle est devant a ous , pauvre et sans appui ; ne l'abandonnez pas ! »
Tandis qu'elle priait ainsi , une femme pâle , décharnée , couverte de haillons , et portant dans ses bras un enfant presque nu , s'avança vers elle , et lui dit tout bas :
« Madame , depuis hier je n'ai pu rëcliauffer ce pauvre petit, ni lui donner aucune noui-riture... Au nom de Dieu , secourez-moi! «
Par un mouvement rapide , Marie , en vo3^ant approcher cette infortunée, s'était hcàtée de chercher sa hourse; mais, au même instant, elle se rappela que, la veille , elle avait remis à l'homme d'affaires du vicomte le peu d'argent qui lui restait ; alors une horrihle angoisse lui déchira le cœur ; c'était la première fois que sa charité devait rester inactive, et cette pensée lui parut si cruelle , qu'elle ne put retenir un sourd gémissement.
« Pardon, Madame, lui dit l'indigente qui l'avait comprise, parce qu'il est un langage muet dont les malheureux , quels qu'ils soient , ont presque toujours l'intelligence, pardon, je vous fais de la peine , je le vois , mais que le Seigneur bénisse votre intention ! »
En ce moment , Noël glissa furtivement une pièce de monnaie dans la main de madame de Guersa'i. « Ah ! merci ! « dit-elle , et, la donnant vite à la pauvre femme, elle fondit en larmes.
Ses yeux en étaient encore haignés lorsqu'elle
sortit de l'église , car cette scène avait puissamment remué son cœur. Elle en tira pourtant une utile leçon : c'est qu'il n'est pas de position, si triste qu'elle soit , qui ne puisse en rencontrer de plus triste encore , et que cette comparaison , que nous sommes à portée de faire à tous les moments de la \ie, doit ranimer notre reconnaissance envers le souverain maître de nos destinées et nous faille redoubler de courage pour supporter les maux qui nous adviennent.
Kedevenue plus calme , Marie suivit son guide , qui , après avoir quitté la rue Mouffetard , s'achemina vers la rue Poliveau , puis s'arrêta devant une maison de chétive apparence , en disant :
« C'est ici, Madame; en vérité je n'ai pu trouver mieux : vous ne m'aviez pas fixé le quai'tier que vous vouliez habiter , et j'ai choisi celui-ci de préférence, parce qu'il est en bon air et qu'il me rapproche du lieu assigné à mes fonctions.
— Cela est au mieux, bon Noël. Mais, entrons , Thérèse nous attend sans doute ? »
Cette dernière était en effet très-impatiente
de revoir madame de Guersan. Elle l'avait quittée depuis deux jours , pour venir lui préparer sa nouvelle demeure qu'elle s'était plu à orner de son mieux, grâce aux épargnes de Noël. On sait que celui-ci avait été pourvu d'un emploi en revenant à Paris. Cet emploi , qui l'occupait sans fatigue, et qui avait quelque analogie avec son ancien métier, ne lui rapportait que douze cents francs par an : c'était peu sans cloute ; mais , n'ayant pas quitté madame de Guersan , qui chaque jour le comblait de nouveaux dons , il avait pu accumuler le revenu de sa place , et depuis les malheurs de sa jeune bienfaitrice, malheurs qu'il n'avait que trop prévus, il se réjouissait d'avoir pu lui ménager cette faible ressource.
« Ma Thérèse, avait-il dit à son excellente femme , n'achète pour nous qae le strict nécessaire : quoique depuis dix ans nous vivions dans l'abondance et sous des lambris dorés, nous saurons encore, j'espère, nous contenter de peu ; c'est donc seulement à notre chère dame qu'il faut penser. Pour elle ne ménage rien; tachons qu'elle ne sente jamais de trop dures pri-
Yations ; que ses peines soient du moins adoucies par nos soins et notre dévouement. »
Ces recommandations s'accordaient trop bien avec les sentiments de Thérèse , pour qu'elle ne les suivit pas ponctuellement. Ainsi les deux jours qu'elle passa rue Poliveau , furent uniquement employés à s'occuper de Marie. Le logement qui lui était destiné se composait de deux pièces, dont l'une fut transformée en une chambre à coucher presque élégante , et l'autre en un cabinet de travail , où l'agréable fut joint à l'utile, autant que pouvaient le permettre les ressources des deux époux. Cette dernière pièce , d'une assez grande dimension , donnait sur un jardin potager dont Thérèse se réservait la culture , et auquel se joignait une petite prairie où l'œil se reposait agréablement.
Durant la vente que madame de Guersan avait ordonnée, Noël s'était fait secrètement adjuger le piano dont elle se servait , et l'avait fait transporter dans sa nouvelle demeure avec tous les objets nécessaires à ses travaux de peinture. Il y avait joint aussi le portrait de madame de Vardreck et un autre tableau où Marie avait réussi h reproduire en grand les traits des au-
teiirs de ses jours et les siens , tels qu'ils étaient dans le médaillon trouvé sur elle lors de son naufrage. En un mot, rien n'avait été négligé pour que l'infortunée retrouvât dans son réduit tous les objets qui pouvaient lui plaire. Plusieurs , il est vrai , devaient lui retracer de bien tristes souvenirs ; mais pour l'àme affligée , qui croit à une autre vie, ces sortes de souvenirs ont des cliarmes, parce que l'avenir luiolTre des espérances. Elle sait que les objets de son aifection ne lui sont pas ravis pour toujours ; et , loin de fuir ce qui les lui rappelle, elle s'y complaît , elle s'y attache , et y trouve chaque jour de nouvelles consolations.
Ce fut donc pour notre jlarie une véritable joie que de se retrouver avec ses chers portraits, et, dès ce moment, elle se sentit moins malheureuse , puisqu'ils allaient être les compagnons de sa solitude.
Peu de jours après son installation dans la rue Poliveau , elle se rendit chez l'artiste qui l'avait dirigée dans ses études de peinture. C'était un homme aussi recommandable par la pureté de ses mœurs et la noblesse de son caractère, que par la supériorité de son talent.
Dès qu'il eut compris ce que madame de Guersan attendait de son obligeance , il lui donna le sujet d'un paysage , dont il lui garantit^ la vente , et lui promit en outre de ne jamais la laisser manquer de ces sortes de travaux.
Heureuse de ce premier succès , elle se mit à l'ouwage, et travailla avec tant d'ardeur que bientôt elle se vit en possession d'une somme qui l'affranchit de toute inquiétude pour son existence. C'était beaucoup sans doute, mais elle désirait plus encore. Sachant que son mari avait dû, à son entrée en campagne , faire des dépenses qui l'empêcheraient de remplir avec exactitude les engagements qu'il avait été forcé de contracter pour achever de payer entièrement ses dettes , elle voulait le faire sortir d'une situation si humiliante pour un homme d'honneur. Pour y réussir, il fallait, il est vrai , s'astreindre pendant une année entière au travail le plus assidu, et supporter tous les genres de privations ; elle s'y résigna.
Dès le premier moment , elle avait établi une réforme complète dans ses dépenses personnelles. Sa nourriture , habituellement trèssobre , fut réduite au plus strict nécessaire ,
et quand la bonne Thérèse tentait de faire quelque infraction à la règle sévère qu'elle s'était imposée , elle la suppliait de la laisser libre sur ce point, lui faisant remarquer que ce genre de vie, loin de lui être nuisible , semblait doubler ses forces.
« Plus nos besoins se restreignent, lui disaitelle , plus nous jouissons de nous-mêmes; la santé et Tindépendance sont les premiers fruits de la sobriété ; et ces biens sont trop précieux , pour ne pas les acheter au prix de quelques privations, qu'on ne peut plus d'ailleurs appeler ainsi , quand on s'en est fait une habitude. »
Enfin , à force de courage , d'économie et de ti-avail , elle atteignit le noble but qu'elle s'était proposé , aussi rien ne saurait peindre la joie qui se répandit dans son cœur, lorsqu'elle fut en possession du dernier billet souscrit par le vicomte. Pressant ce billet dans ses mains, elle regarda avec un bonheur indicible limage de sa bienfaitrice : c'était pour le neveu de cette tendre amie, pour l'époux qu'elle lui avait donné qu'elle s'était condamnée depuis un an à un travail si assidu , à une vie si misérable , et il
lui sembla que, du céleste séjour, celle qui l'avait tant aimée sur la terre, souriait à ses efforts et qu'elle obtiendrait du Seigneur l'entière conversion d'Edouard.
Jusqu'alors , tout en travaillant à sauver ce dernier des humiliants soucis attachés à sa position, elle n'avait pas cessé de faire des vœux pour le voir ramené aux croyances religieuses, sans lesquelles il ne saurait y avoir de solide vertu. L'honneur est sans doute un frein qui peut empêcher un grand nombre d'hommes de se livrer à des actions honteuses ; mais ce frein , quelque fort qu'il soit, ne peut toujours arrêter la fougue des passions et leurs funestes résultats : Marie en avait eu la triste preuve, et elle n'osait espérer de bonheur dans son union, tant que les principes de son époux ne s'appuieraient pas sur la loi invariable qui seule peut nous conduire avec sûreté.
Cependant elle n'avait pas encore osé aborder cette question dans ses lettres au vicomte : avant tout , il fallait prêcher d'exemple ; il fallait à force de vertu , de dévouement et d'affection, lui montrer jusqu'à quel degré de sublimité peut conduire le christianisme; en un
mot , il fallait le forcer d'admii er avant que de l'amener à croire.
C'est là une sorte de sacerdoce que toutes les épouses chrétiennes doivent être jalouses d'exercer ; mais, pour y arriver , il faut autant de prudence que de douceur. En pareil cas, trop se hâter , c'est s'exposer à tout perdre. Dieu n'a donné à la femme tant de moyens de plaire , il n'a mis en elle tant de sensibihté, de tact, de délicatesse, que pour la rendre plus pro])re à modifier ou perfectionner ceux qui l'entourent. Il faut qu'elle soit entre eux et le Tout-Puissant , comme un lien inaperçu qui les rapproche et les unisse ; si elle manque ce but , elle a faussé la mission que le Ciel la destinait à remphr.
Pénétrée de cette pensée, Marie s'efforçait donc d'amener Edouard à ses propres con^ictions bien plus par son inaltérable douceur , la générosité et l'élévation de ses sentiments , que par des instances qui l'eussent fatigué sans le convaincre. Toujours simple, toujom-s bonne et affectueuse , elle lui montrait une solhcitude continuelle, s'oubhant entièrement pom' ne songer qu'à lui offrh' les plus tendres consola-
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tioiis. Aussi ses nobles efforts étaient incessamment couronnés par de nouveaux succès, et bientôt elle ne douta plus que, si un jour laProyidence daignait la réunir à son époux, leur bonheur mutuel ne s'appuyât sur une parfaite conformité de sentiments et de principes.
Il ne fallait pas moins qu'une teUe espérance pour soutenir la pau^TC jeune femme au milieu de tous les chagrins dont elle était abreuvée ; mais elle avait mis en Dieu sa confiance , et lorsqu'elle était près de s'abandonner au découragement, une voix intérieure, cette voix puissante qui nous vient du ciel , se faisait entendre à son àme abattue, et alors elle retrouvait une sérénité que bien des gens qui se disent heureux envieraient peut-être. Alors aussi elle se remettait au travail avec une ardeur nouvelle, et , quand son pinceau avait réussi cà rendi^e quelques-unes de ses impressions ou de ses pensées , elle éprouvait une douce satisfaction ; elle participait aux joies secrètes de l'artiste qui sent surgir en lui l'élan du génie , et elle rendait grâce à Dieu de lui avoir accordé une portion de cette précieuse faculté.
C'était aussi à Dieu que , dans sa vive reconnaissance, elle vouait ses diverses compositions. Partout dans ses omTages , on retrouvait , avec les souvenirs variés de son enfance , l'empreinte du sentiment religieux qui l'animait, et ces douces inspirations leur donnaient un caractère si élevé et à la fois si suave , si gracieux , qu'elle-même était étonnée du prix qu'ils lui rapportaient comme de la facilité de leur débit.
Ainsi, grâce à ses courageiLX efforts, à son assiduité et à l'extrême frugalité de sa \\e , elle put , après avoir achevé de payer les dettes de son mari , rembourser au bon Noël les dépenses qu'il avait faites pour son installation, et peu à peu sa position s'améliora. Cette position cependant était encore fort éloignée de l'aisance : c'était le nécessaire , et rien de plus ; mais au milieu même des limites étroites qui lui étaient tracées, 3Iarie trouvait encore le secret d'offiir aux malheureux ce qu'elle appelait son superflu , qui , en réaUté , n'était que le résultat de ses privations. Le bienfait qui nous coûte quelque sacrifice porte toujours avec lui sa récompense , par le bonheur intime qu'il
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nous procure ; elle le sentait si bien , que c'était surtout dans ces sortes de jouissances qu'elle trouvait un véritable allégement à ses peines.