CHAPITRE JL
Nous chérissons les lieux où nous avons vécu comme des souvenirs de notre existence.
Mme DE SÉVIGNÉ.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans que madame de Guersan vît arriver aucun changement dans sa triste situation. La restauration s était opérée ; les princes dont elle avait entendu parler dans son enfance étaient rentrés dans leur héritage, et ce retour inespéré ajoutait encore à ses regrets de la mort de ses bons parents.
Elle avait placé leurs portraits à côté de
celui de sa bienfaitrice , et sans cesse ses regards désolés se reportaient vers eux comme pour implorer leur secours.
« 0 mon père ! ô ma mère ! disait-elle , vous ne pouvez plus sourire à votre enfant ; vous ne pouvez plus être son guide, son appui en ce monde. Seule, abandonnée, elle est condamnée à vous pleurer toujours , à ne jamais connaître ces doux liens de famille auxquels tous ses vœux aspiraient... Ah! priez, priez pour la pauvre délaissée ; demandez à Dieu d'abréger son exil , de la réunir à vous dans son sein ! »
Un jour que , plus absorbée encore dans ces idées sombres, elle venait de pleurer amèrement devant ses chers portraits , elle entendit frapper à la porte de la rue. Se trouvant seule en ce moment , elle hésita d'abord si elle devait ouvrir ; mais ayant regardé sans être aperçue, elle vit la mère Saint- A*** avec une autre dame , et se hâta de descendi-e.
Les traces de ses larmes n'étaient pas encore effacées , et elle ne put se défendre d'être fort troublée en saluant l'étrangère que madame
Saint-A*** lui présenta sous le titre de la baroune d'Erinilly. C était une personne d'un âge assez avancé, dont les manières, nobles et simples à la fois, annonçaient une femme aussi distinguée par son éducation que par son rang. Introduite dans la chambre la plus apparente de la maison , elle dit à Marie en la regardant avec une expression pleine de douceur :
ce Je TOUS demande pardon. Madame, de me présenter ainsi chez vous sans en avoir auparavant obtenu la permission 5 mais je suis une vieille connaissance de notre bonne mère Saint- A*** ; elle m'a parlé de vous , d'un charmant tableau dont vous consentiriez à vous défaire, et , forte de sa protection , je n'ai pu résister au désir de vous connaître et de voir votre ouvrage. »
Le ton affectueux de la baronne rassura promptement Marie ; elle mit aussi tant de grâce et d'aisance à lui répondre, que cette dame parut prendre un vif plaisir à la regarder et à l'entendre. Une aimable causerie s'établit alors entre elles sur la culture des arts , sur les avantages que l'on en peut tirer dans les diverses
situations de la vie , et leurs pensées semblaient être si parfaitement à l'unisson , que l'une et l'autre se seraient plu à prolonger cet entretien , si la mère Saint- A***, qui comptait sur la baronne pour hâter la vente du tableau de sa protégée , n'eût engagé cette dame à entrer dans la pièce où il se trouvait.
C'était un délicieux paysage où la jeune artiste semblait avoir ré^ élé tout le charme de son talent, toute la sensibiUté de son cœur. Madame d'Ermilly en parut ravie , et promit d'en parler à diverses personnes de sa connaissance. Ses regards s'étant portés ensuite sur les portraits qui se trouvaient placés près de ce tableau , elle fit une vive exclamation de surprise en axant ceux du père et de la mère de Marie, et lui demanda d'où lui venaient ces portraits.
(f Je les ai copiés sur ceux que voici , répondit cette dernière en tirant de son sein le médaillon trouvé sur elle, lors de son naufrage, et qu'elle n'avait jamais cessé de porter; ils représentent les traits d'un père et d'une mère chéris que la mort m'a enlevés.
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— Que dites-Yous? quoi! vous seriez la fille de M. et de M™^ deTernan? s'écria la baronne.
— Oui , Madame ; mais \ous avez donc connu les auteurs de mes jours , demanda Marie tremblante d'émotion.
— Si je les ai connus ! Pau\Te enfant ! venez dans mes bras ; je fus la plus tendre amie de votre mère. Déjà, en entrant ici , votre ressemblance avec elle m'avait frappée ; vous avez ses traits, sa grâce touchante, le même son de voix , et je me sentais entraînée vers vous par un attrait irrésistible. »
En parlant ainsi, madame d'Ermilly ne se lassait pas d'embrasser, de contempler Marie, et cette dernière était si émue, si heureuse, que les expressions lui manquaient pour peindre ses sentiments. Avoir retrouvé une amie de sa mère, entendre prononcer son nom chéri avec l'accent d'une vive et profonde amitié, était un bonheur dont elle avait été privée depuis son enfance, et ce bonheur inespéré remphssait tellement son cœur, qu'elle ne pouvait le traduire que par des larmes.
Ce fut aussi avec la plus vive émotion que la baronne lui raconta comment elle avait appris les malheurs de sa famille et comment elle l'avait crue engloutie dans les flots avec son infortuné père.
a Je rentrais alors d'émigration , lui dit-elle , et mon premier soin fut de m'informer de M. de Ternan , de ma douce et chère Clémence , dont vous me retracez si bien l'image. Ayant été obligée de m'expatrier avant eux et de passer en Autriche, j'avais entièrement perdu leurs traces ; car, dans ces temps calamiteux , une fois hors de notre malheureux pays , toute correspondance avec lui nous était interdite. J'avais seulement appris d'une manière indirecte, à Tétranger, que mes malheureux amis, menacés de partager le sort de leur famille, qui venait de tomber sous la hache révolutionnaire , s'étaient enfuis avec vous, alors à peine âgée de deux ans , et que leur fuite avait rencontré tant d'obstacles, que votre infortunée mère, en touchant les côtes de la Grande-Bretagne , portait déjà le germe de l'affreuse maladie qui l'a enlevée à notre affection. Ces nouvelles avaient en-
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coie augmenté pour moi les peines attachées à l'exil. Cependant, quand je revis la France, cherchant encore à me hercer de quelque espoir par rapport à mes amis, je pris sur eux de nouvelles informations; mais j'appris bientôt par un émigré qui les avait connus à Londres que ma bien-aimée Clémence avait succombé. Il me dit que votre père, désespéré de cette perte et craignant de n'y pas survivre , parce que le chagrin avait entièrement ruiné sa santé, s'était déterminé à vous ramener en France, quels que fussent les dangers qu'il put y courir encore , et que tous deux vous aviez péri sur les cotes de Dunkerque avec le bâtiment qui vous portait... 0 ma chère enfant! continua la baronne, je ne vous dirai pas quelle fut ma douleur à cet affreux récit ; aujourd'hui je ne dois pas la rappeler, puisque la Providence m'a réservé une si douce consolation. «
A ces mots , Marie se jeta de nouveau dans les bras de l'amie de sa mère, puis lui raconta comment le courageux Noël l'avait arrachée à la mort , comment ensuite , recueillie avec son libérateur et la bonne Thérèse dans la maison
de madame de Vardreck , elle était devenue l'épouse du neveu de cette dernière, et comment enfin des malheurs , qu'elle eut soin d'expliquer à l'avantage du vicomte, la forçaient de vivre loin de lui.
La baronne écouta ce récit avec un intérêt toujours croissant ; elle vit avec une vive satisfaction combien la fille de sa chère Clémence avait su profiter des leçons de vertu oJGfertes à sa jeunesse. Elle eut voulu cependant pouvoir lui faire une foule d'autres questions; car elle s'était aperçue que Marie , après s'être appesantie sur ses obligations envers madame de Vardreck, avait glissé légèrement sur la dernière partie des événements qui avaient rapport au vicomte ; toutefois, respectant sa réserve, elle s'abstint de toute réflexion à ce sujet, et après l'avoir comblée de nouveaux témoignages d'affection , elle la quitta en lui promettant de revenir de bonne heure le lendemain.
Nous n'essaierons pas de peindre les diverses impressions de madame de Guersan après son départ. Il faut avoir été comme elle privée du
bonheur que Ton goûte dans les liens de famille, il faut avoir subi l'adversité, l'isolement, toutes les peines de cœur qu'elle avait souffertes, pour se faire une juste idée de la joie qu'elle ressentait d'avoir enfin trouvé quelqu'un qui put lui parler de ses bous parents et s'associer aux regrets qu'elle n'avait cessé de donner à leur perte. Madame d'Ermilly était d'ailleurs une de ces femmes vers lesquelles on se sent entraîné dès la première vue ; Marie l'eût aimée quand même elles eussent été complètement étrangères l'une à l'autre; qu'on juge de ses sentiments en découvrant dans cette personne si accomplie, si respectable, une amie qui paraissait disposée à remplacer l'excellente mère qu'elle avait perdue !
Ces impressions de joie , qu'elle fit partager à ceux qui l'entouraient, duraient encore le lendemain , lorsque la baronne se présenta. Elle eût voulu que Marie quittât sur-le-champ son réduit pour venir jouir chez elle d'une situation plus conforme à son rang ; mais cette dernière , quoique profondément touchée de ses offres , pensait que la retraite était ce qui lui
convenait le mieux en l'absence du vicomte. Pour rien au monde d'ailleurs , elle ne se fût déterminée à vivre séparée de Noël et de Thérèse ; elle ne voulait pas non plus abandonner madame de Yerseuil ; ne pouvant donc imposer ces diverses charges à l'amie de sa mère , elle la supplia de ne rien changer à sa position, lui assurant que l'obscurité et le travail étaient entièrement conformes à ses goûts. Elle insista seulement pour que madame d'Ermilly vint souvent la voir dans sa solitude ; celle-ci eut d'autant moins de peine à le lui promettre, que chaque instant lui révélait en elle de nouvelles perfections.
Quelques semaines se passèrent amsi, sans que la baronne osât renouveler ses offres, parce que déjà elle avait assez étudié le caractère de madame de Guersan pour être sûre que rien n'ébranlerait sa résolution. Elle était parvenue du reste à lui faire vendi^e son tableau trèsavantageusement ; mais, voulant l'arracher à une situation si précaire, elle avait entrepris diverses démarches pour s'assurer s'il n'y aurait aucun moyen de la faire rentrer dans
quelqiies-uus des biens considérables que sa famille possédait autrefois en Normandie, et elle avait eu la joie de découvrir que deux forêts , qui faisaient partie de ces biens , n'avaient pas été aliénées. Ne voulant pas cependant donner de vaines espérances à sa jeune amie , elle s'était bien gardée de lui faire connaître ses projets, et se contentait d'agir à son insu avec tout le zèle de la plus ardente amitié.
Madame d'Ermilly était fort répandue dans le monde. Elle avait renoué à la cour une foule de relations qui l'avaient mise à même de recouvrer diverses portions de sa propre fortune , et elle connaissait déjà parfaitement la route qu'il fallait suivre pour arriver au même l)ut par rapport à sa protégée. Une chose l'iiiquiétait cependant : le mari de cette dernière était à l'Ile d'Elbe , et si le pouvoir auprès duquel elle sollicitait venait à découvrir cette circonstance, il était à craindre que nulle faveur ne lut accordée ; mais ayant adroitement questionné Marie , elle apprit avec une vive satisfaction qu'elle était pourvue d'une procui^ation générale qui
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lui donnait le droit d'agir sans autre autorisation de M. de Guersan. Espérant ainsi échapper à la difficulté qu'elle redoutait , la baronne conduisit tout avec tant de prudence, qu'elle parvint enfin k obtenir l'objet de ses vœux.
Munie de l'ordonnance royale , la joie dans le cœur, les traits épanouis , elle arriva un matin chez la jeune femme, qu'elle trouva déjà au travail; et après l'avoir embrassée avec la plus tendre effusion, elle lui prit l'ouvrage des mains , et , le jetant à l'écart, elle s'écria :
(c Dieu soit loué ! la fille de ma chère Clémence ne sera plus astreinte à des occupations si pénibles ; je n'aurai plus le chagrin de la voir se consumer chaque jour pour gagner un
pain souvent trempé de ses larmes Chère
Marie ! si vous saviez combien je suis heureuse! »
^e comprenant rien à ses transports, madame de Guersan la regarda avec étonnement.
« Eh bien! reprit l'excellente femme, vous ne me demandez pas ce qui me rend si joyeuse? Il faut donc que je vous le dise; car aussi bien , je ne saurais garder plus longtemps pour
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moi seule le bonheur que j'éprouve. Écoutez : jusqu'ici la descendante d'une noble famille a supporté sans se plaindre les plus cruelles adversités; au milieu même de toutes ses douleurs , elle a souvent trouvé le secret de soulager les maux d'autrui : ce sont là des vertus que Dieu se plaît à récompenser; aussi désormais Marie de Ternan ne sera plus en butte à l'indigence; elle n'achètera plus par de pénibles veilles le plaisir de se montrer compatissante envers les malheureux ; ce papier (elle montrait l'ordonnance royale), ce papier lui assure vingt mille livres de rentes.
— Que dites-vous? ma digne amie , s'écria madame de Guersan, non, non, je n'accepterai pas un tel bienfait ; je ne consentii^ai pas que vous m'enrichissiez aux dépens de votre bien-être.
— Mais ce n'est pas de mon bien-être qu'il s'agit, interrompit vivement la baronne. Ne m'avez-vous pas déjà refusé de le partager? C'est votre propre bien, ma chère enfant, c'est une faible portion de l'héritage qui vous eût appartenu, si le bouleversement révolution-
naire ne fût venu vous le ravir , et vous pou- \\ z accepter cette faveur de la fortune , sans que votre délicatesse puisse en souffrir le moins du monde. »
En entendant ces paroles, Marie crut être le jouet d'un songe; car l'habitude du malheur avait dès longtemps banni de son esprit toute espérance de prospérité ; il fallut que madame d'Ermilly entrât dans le détail de ses démarches , et lui montrât l'ordonnance qui la mettait en possession des deux forêts qui avaient appartenu à sa famille, pour qu'elle se persuadât que cette fortune mespérée n'était pas un généreux subterfuge de l'amitié.
Quand elle eut reconnu la vérité , elle se jeta dans les bras de la baronne , qu'elle nomma sa seconde providence ; toutes deux se tinrent embrassées pendant quelques instants, puis. Marie, s'arrachant à cette douce étreinte, courut appeler ^oël et Thérèse.
ce Venez, leur dit-elle dès quils parurent, venez prendre part à mon bonheur; désormais je ne craindrai plus la misère pour vos vieux
ans ; Dieu m'envoie des richesses que vous partagerez. » Alors elie leur raconta les démarches que madame d'Ermilly avait faites et le succès quelles avaient obtenu. On peut se figurer quel fut Fétonnement des deux époux à cette heureuse nouvelle, et surtout avec quelle profonde reconnaissance ils reçurent les nouveaux témoignages d'aifection que leur donnait Marie.
Heureuse de toute la joie qu'elle venait de répandre dans la masure , où naguère l'inquiétude et les soucis semblaient avoir fixé leur séjour, la baronne, qui devait encore s'occuper activement des intérêts de la jeune héritière , la quitta bientôt, en la prévenant que le lendemain elle viendrait la prendre pour terminer les formalités qui restaient à remplir.
Après son départ , madame de Verseuil vint à son tour féliciter Marie.
ce Oui , ma chère Léontine , lui dit cette dernière , je bénis le Ciel de cette fortune inattendue , car elle va m' affranchir du poids immense qui pesait sur mon cœur en te voyant partager mes travaux et la gêne excessive dont ils n'ont
pu toujours nous sau\er. A l'avenir , tu n'éprouveras plus de ces dures privations , dont je souffrais tant pour toi , et nous goûterons ensemble le plaisir de soulager le malheur. »
Une vive satisfaction se peignit dans les yeux de madame de Guersan en prononçant ces mots, et quand elle se retrouva seule , tous les sentiments de son àme débordèrent. Assurément ce n'était pas pour elle-même qu'elle se réjouissait de son changement de fortune; n'avait-elle pas appris à 1 école de l'adversité jusqu'où peut aller le courage d'une pieuse résignation? Mais enrichir son Edouard , arracher cà l'indigence ceux qu'elle chérissait , et pouvoir exercer envers les pauvres cette ardente charité qui l'avait toujours animée ; ah ! c'étaient là des biens que son noble cœur n'avait jamais cessé de souhaiter, et maintenant que Dieu daignait les lui accorder, elle sentait le besoin de lui offrir à chaque instant de nouvelles actions de grâces.
Le lendemain de cette heureuse journée , 3Iarie de ïernan fut conduite par la baronne dans les divers bureaux où sa présence était nécessaire, et peu de jours après, non-seulement on
lui remit les titres qui lui assuraieut la propriété des deux forêts , mais eUe reçut en outre la somme de vingt mille francs provenant de la dernière année de leur produit.
En voyant cette somme , Marie bondit de joie, comme l'avare à la vue du trésor qu'il va entasser au fond du coffre , unique objet de sa tendresse. Mais bien différente de cet insensé , ce n'est pas pour enfouir cet or qu'elle le contemple avec tant de plaisir ; elle ne songe qu'à en faire usage pour remplir le vœu le plus ardent de son cœur, et, faisant aussitôt monter Noël , elle lui dit de sa voix douce et caressante :
« Cher Noël, j'ai compté sur vous pour me rendre un grand service.
— Lequel? Madame; parlez, je vous prie: vous savez bien que je serai trop heureux si je puis vous donner quelque marque de mon dévouement.
— Merci, bon Noël! cependant je crains d'abuser de ce dévouement dont vous m'avez déjà donné tant de preuves : il s'agit de vous arracher à vos habitudes paisibles, de vous faire
entreprendre un voyage qui ne sera pas sans diffieultés, sans quelque danger peut-être.
— Eh ! qu'importent les difficultés , les dangers, quand il faut vous servir, reprit vivement l'excellent homme! Parlez donc sans crainte , ou plutôt laissez-moi vous du-e que je sais d'avance ce que vous souhaitez : il y ahien longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles de l'ile d'Elhe. Hélas! j'ai mi votre peine, je l'ai partagée, et déjcà je formais intérieurement le projet de me rendi'e vers ce lieu d'exil , de tâcher de m'y introduire en reprenant mon ancien métier de marin ; mais , pour cela , il me fallait un peu d'argent , et jusqu'ici le malheur nous a serrés de si près...
— Mon bon , mon excellent Noël ! reprit alors la jeune femme , que je vous sais gré d'avoir ainsi deviné mes inquiétudes et prévenu mes vœux! Oui, je l'avoue, le silence de M. de Guersan , la pensée du chagrin qu'il doit éprouver loin de son pays , sont pour mon cœui^ de véritables tortures auxquelles mon courage a failli succomber bien des fois. Maintenant que la Providence a daigné m'envoyer des biens in-
attendus, je sens que je n'en jouirai réellement qu autant que mon mari les partagera avec moi. Partez donc, mon cher Noël, emportez avec vous une partie de cet or. Si vous parvenez jusqu'au vicomte , attachez-vous à ses pas , obtenez qu'il revienne. Cependant, cachez -lui, s'il se peut , la fortune que j'ai si miraculeusement recouvrée ; je désire lui en faire moi-même une agréable surprise. Dites-lui seulement qu'une position indépendante lui sera offerte à son arrivée près de moi ; que , privée de lui écrire de peur de compromettre votre sûreté, je le supplie de s'en rapporter, cette fois, à ma vive soUicitude, d'en crohe les instances que vous lui ferez en mon nom ; enfin dites-lui qu'il me réduirait au désespoir s'il trompait mon attente.
— Vos ordres seront exécutés, Madame, répondit Noël , fiez-vous à ma prudence et à mon ardent désir de vous voir aussi heureuse que vous le méritez.
— Mais, mon cher Noël, comment comptezvous faire pour aborder dans cette île, avec laquelle on assure que toute communication est interdite ?
— Je vous l'ai dit, Madame, mou ancien métier de marin me servira, je l'espère : on ne peut former d'avance aucun plan ; seulement je profiterai de toutes les circonstances favorables , et , Dieu aidant, tout ira bien. »
Après cette conversation , Marie remit au digne homme une somme de huit mille francs , et , dès le lendemain , il s'éloigna plein de zèle et d'espérance.
A dater de ce moment, l'impatience de Marie ne connut plus de bornes ; chaque heure, chaque minute qui s'écoulait semblaient ajouter encore à son tourment. Pour s'arracher cà cette préoccupation fatigante , elle ne trouva d'autre moyen que de réahser un projet qu'elle avait formé depuis quelques jours et qui paraissait lui promettre pour l'avenir autant de sécurité que de bonheur.
On sait que dès longtemps le séjour de Paris lui était à charge , et combien elle regrettait les lieux où son enfance avait été élevée. Souvent aussi M. de Guersan lui avait exprimé dans ses lettres l'amer regret de n'être plus
possesseur de la charmante habitation près de laquelle reposaient les restes de madame de Vardreck. Après avoir mûrement réfléchi , elle se comainquit que le seul moyen de rendre son mari heureux était de fixer leur demeure dans cette paisible contrée , où tant de souvenirs semblaient devoir les rappeler l'un et l'autre.
Pour cela, il s'agissait de vendre une des deux '- forêts qui lui avaient été rendues , et d'appliquer les fonds qui proviendraient de cette vente à l'achat de quelque domaine, où l'utile serait joint à l'agréable. N'osant compter sur celui qui avait appartenu à madame de Yardreck , elle espérait du moins en trouver quelque autre aux alentours , et se promettait d'avance une grande joie , en revenant à cette vie champêtre qui lui présentait pour l'avenir de véritables garanties de bonheur et de tranquillité.
Une chose l'embarrassait cependant : c'était de faire goûter son projet à la baronne , envers laquelle , pour rien au monde , elle n'eût voulu se montrer ingrate; mais elle lui eut à peine laissé entrevoir ses vœux, que l'excellente femme
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les accueillit avec tout le désintéressement de ramitié, l'engageant même à les réaliser sans retard.
(c Partons , ma chère enfant , partons , lui dit-elle , allons visiter ensemble cette belle montagne, dont vous vous plaisez à faire une si charmante description. Là vous serez riche, tandis qu'ici, vos vingt mille francs de rente vous donneraient à peine ce que le monde appelle une honnête aisance. Si donc nous pouvons trouver , dans cette contrée fertile , une habitation qui vous convienne , vous me verrez bientôt tout quitter pour aller me fixer près de vous ; partout où vous serez , je me trouverai heureuse. »
Profondément touchée d'une telle marque d'attachement , Marie embrassa madame d'Ermillj avec effusion, et toutes deux firent ensuite leurs apprêts de départ.
Il fut résolu que madame de Yerseuil et Thérèse resteraient rue Pohveau pour y recevoir les lettres de Noël, qu'elles feraient aussitôt parvenir à Cassel ; et , deux jours après , Marie,
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accompagnée de la baronne, prit la route de cette ville. Le cœur palpitant d'émotion, elle éprouva une impatience presque fébrile en parcourant l'espace qui l'en séparait, et, quand elle l'aperçut de loin , des larmes inondèrent son visage j on eût dit qu'elle rétrouvait une amie dont l'absence lui avait coûté un vif chagrin.
11 faut avoir quitté sa terre natale, il faut avoir mesuré le vide immense qui nous environne quand nous en sommes longtemps éloignés , pour bien comprendre ce qu'on éprouve en la revoyant : ce sont des impressions, une joie, auxquelles nulle autre impression, nulle autre joie ne ressemble. Là rien ne nous est étranger , tout nous sourit , tout nous plaît ; on dirait que notre existence se rattache à chacun des objets qui frappent nos regards; les plus insignifiants , en apparence , réveillent en nous des souvenirs pleins de charmes qui semlilent nous rajeunir, nous donner une vie nouvelle.
Marie n'avait pas vu le jour, il est vrai , dans le pays qu'elle contemplait alors avec tant de
ravissement; mais c'était sa patrie adoptive; c'était là que , pour la première fois, elle s'était unie à Dieu , et que sa jeune àme s'était ouverte à toutes les vertus , à tous les nobles sentiments, qui l'avaient soutenue dans l'adversité; c'était là enfin, là seulement qu'elle avait été heureuse, et de tels souvenirs ne pouvaient s'être effacés de son cœur. En revoyant sa montagne, elle songea aussi que, j^eu d'années auparavant, elle l'avait regardée du même endroit avec sa chère bienfaitrice , et que maintenant elle n'allait plus retrouver d'elle qu'un tombeau.
Assise à ses cotés, sa compagne de vovage suivait avec intérêt les diverses sensations que traduisait sa figure expressive^ et gardait le silence cependant , parce qu'elle savait qu'il est des sentiments intimes dont il ne faut jamais tenter d'arracher le secret. Marie comprit sa réserve, et lui dit comme si déjà elle lui eût communiqué les pensées qui l'agitaient :
" Oui, je la pleurerai toujours; car elle fut pour moi une bonne , une excellente mère ; mais je n'oubherai pas non plus que Dieu , après me
l'avoir ravie, m'a rendu en vous sa vivante
Heureuse de ce témoignage d'affection , madame dErmilly ne fnt plus occupée qu'à distraire sa jeune amie par une foule de questions qui pouvaient l'intéresser, et le reste de la route s'acheva paisiblement.
A s?&e^ xx p^)Of&jÉ;^âpxx^