‹ Léontine et Marie, ou, Les deux éducationsChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Chacun prétend donner des leçons , mais peu s'étudient à donner des exemples.

A. H. Lemonnier.

Peu de jours après, madame de Linval, ainsi qu'elle l'avait annoncé, quitta Gassel avec sa fille. Marie sentit vivement cette séparation ; c'était le premier chagrin qu'elle eût éprouvé depuis son arrivée chez sa hienf aitrice ; mais sa tendresse pour cette dernière le lui fit supporter avec courage , et elle se remit à l'étude avec une nouvelle ardeur.

Ne Youlaiit rien épargner pour l'éducation de cette enfant si digne de ses soins, madame de Vardreck fit venir d'une ^ille voisine deux professeurs renommés, l'un pour le dessin, l'autre pour le piano , et continua de se charger des leçons que jusqu'alors elle lui avait fait suivre avec tant de succès. Cependant, quel que fût son désir de hâter les progrès de soii^ élève, elle se garda bien de surcharger sa mémoire, en l'astreignant à une assiduité continuelle ; car elle savait que c'est presque toujours aux dépens de la santé , quelquefois même du développement de l'intelligence ) que l'enfance se livre d'une manière trop soutenue à des études sérieu^. Cherchant donc à se conformer à la faiblesse ainsi qu'à la mobihté de cet âge , madame de Yardreck n'attendait pas que Marie se montrât fatiguée d'une leçon quelconque ; elle l'obligeait à mêler à ses études des jeux et des exercices propres à développer ses forces comme à lui donner d'utiles distractions.

Non moins attentive à former sa raison et'v,> son cœur , elle avait soin de n'exprimer jamais \, devant elle que des idées justes ; elle s'attachait surtout à lui faû-e aimer la vérité et à lui don-

ner le mépris de toute dissimulation. Apportant aussi une sérieuse attention dans le choix de ses lectures , elle lui apprenait peu à peu à discerner les beautés des divers auteurs qui passaient sous ses yeux , lui en faisait ressortir les utiles enseignements, et lui préparait ainsi pour l'avenir de véritables jouissances.

Marie, qui avait habité longtemps un lieu presque désert, montrait une grande curiosité pour connaitre les objets qui frappaient ses regards. La vue des champs, celle des moulins et des diverses usines établies aux environs de la montagne, les moissonneurs qu'elle apercevait dans la plaine , les villes qu'elle découvrait au loin , tout l'excitait à questionner son excellente amie , qui , profitant de cette disposition , lui expliquait non-seulement les merveilles de la nature , mais encore comment se font les diverses choses nécessaires à la xie de l'homme et sur lesquelles reposent le commerce et l'industrie. Passaut de là à la grande société humaine , elle lui montrait toute la puissance de celui qui l'a créée , lui parlait des liens qui doivent nous unir les uns aux autres , de la nécessité de nous secourir réciproquement, et lui

peignait enfin l'exercice de la charité comme l'un des plus doux plaisirs qu'il nous soit donné de goûter ici-bas.

C'est ainsi que peu à peu , sans nul effort , sans nuUe fatigue, Marie apprit une foule de choses utiles, et se pénétra des points principaux de la morale chrétienne. Aussi chaque jour, on voyait se développer en elle un nouvel attrait pour l'étude et pour la vertu. Douée surtout d'une piété sincère, elle apprit l'histoire sainte avec une grande facilité , et fut en état au bout de dix-huit mois de faire sa première communion. Oh ! que ce jour fut attendu par elle avec impatience ! S'unir à son Dieu , le posséder dans son cœur, lui semblait une félicité immense , au-dessus de toutes les joies de la terre, et son àme était a^ide de la goûter. Plusieurs semaines allaient néanmoins s'écouler encore , et pendant ce laps de temps , Léontine devait arriver pour accomplir avec elle cette grande action.

Depuis un an , la jeune de Linval n'était pas retournée à Cassel ; cependant, pour se conformer aux avis donnés par madame de Vardreck , elle s'était abstenue de quelques plaisirs , avait étu-

dié les matières religieuses dont la connaissance lui était indispensable , et, grâce à son intelligence naturelle , comme à sa prodigieuse mémoire , elle avait l'espérance de briller dans les examens. Hélas ! il faut le dire , cet espoir avait été bien plus puissant pour exciter son application et son zèle , que la pensée de Dieu , et , en se soumettant à l'étude des devoirs que nous prescrit la religion , elle était fort loin encore d'avoir opéré sur elle-même la réforme nécessaire pour les bien accomplir.

Sa mère , qu'un intérêt particulier portait à se ployer, du moins en apparences , aux avis de madame de Yardreck, poussait le zèle, il est vrai , jusqu'à l'accompagner dans les exercices de piété que commandait la circonstance; elle lui faisait aussi de beaux sermons à ce sujet ; mais c'était à l'imagination et non au cœur de sa fille que s'adressaient les discours de cette femme inconséquente ; souvent même , oubliant le nouveau rôle qu'elle s'était imposé , elle allait jusqu'à avouer en sa présence son incrédulité et ses répugnances pour les pratiques qu'elle lui faisait suivi^e.

C'est malheureusement de cette manière qu'a-

gissent la plupart des personnes que de fausses maximes ont égarées. Témoins continuels des hommages rendus à la vertu et de l'heureuse paix qui l'accompagne , elles veulent que leurs enfants entrent dans la voie qu'elles ont désertée, mais, loin de s'imposer quelques efforts pour y soutenir leurs pas chancelants, loin de les préclier par leurs exemples , elles les abandonnent à leur propre fail)lesse , et ne réussissent qu'à leur découvrir leur mconséquence , souvent même à leur donner le masque odieux de rh}^ocrisie.

Ainsi madame de Lmval , en parlant à sa fille de la pieuse action quelle allait faire, mêlait à ses discours tant d'idées mondaines et absurdes , tant de vanité et d'irréligion, que la pamTe Léontine , flottant sans cesse entre les nouveaux devoirs qu'on lui enseignait et les dangereuses maximes de sa mère , manquait totalement de courage pom' vaincre ses nombreux défauts , et arriva àCassel bien plus occupée de l'effet qu'elle allait y produk-e que du bonheur qui lui était promis.

La vue de Marie la ramena néanmoins à de meilleurs sentiments j il était impossible que

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son cœur ne s'animât pas pour la vertu auprès de cet autre cœur , si candide , si plein de ferveur, qui s'épanchait devant elle avec la plus douce confiance , el qui paraissait éprouver des joies si pures.

Marie était toujours l'enfant simple et naïve de la chapelle des Dunes, mais ses études suivies pendant dix-huit mois, les conversations qu'elle avait eues journellement avec sa vertueuse amie, et le sentiment de paix, de bonheur, qui accompagnait chacune de ses actions , avaient développé dans son esprit des pensées si éle > ées et tout à la fois si riantes, qu'elles semblaient se refléter sur sa charmante figure et y donner un nouvel attrait.

Malgré son excessive vanité , Léontine ne put se soustraire à cet attrait puissant 5 elle admira l'élève de madame de Yardreck , et conçut pour elle une affection que nuUe autre jeune personne de son âge ne lui avait inspirée au même degré. Quand Marie, dans les exercices de piété qu'elles suivaient ensemble , était prosternée au pied des saints autels , Léontine la contemplait avec une sorte de respect; son cœur était ému; elle sentait la foi s'y ranimer, et

c'était alors avec amour, avec confiance, qu'elle invoquait ce Dieu de bonté que sa jeune compagne lui faisait mieux connaître chaque jour.

Charmée des heureuses dispositions où elle la voyait , voulant surtout s'assurer que rien ne les troublerait , madame de Yardreck avait obtenu que Léontine passât au château les jours qui devaient précéder la première communion, et ce fut elle-même qui présida aux dernières instructions que reçurent les deux jeunes filles.

Quand le moment fut arrivé , quand Marie fut prête à se rendre dans le temple du Seigneur , elle tomba aux pieds de sa noble amie , et lui dit d'une voLx pleine d'émotion :

« 0 vous! qui avez si bien remplacé les parents que j'ai perdus, daignez bénir votre fille adoptive qui vous doit aujourd'hui la plus grande des félicités ; daignez unir vos prières aux siennes , pour que , toujours fidèle à la loi de Dieu , elle n'oublie jamais les bienfaits dont il l'a comblée et les grâces qu'il va répandre sur elle en ce beau jour ! »

Yivement touchée , madame de Yardreck étendit sa jnain sur le front de la pieuse enfant , puis la serra dans ses bras avec une telle effu-

sion de tendresse, qu'il lui fut impossible d'articuler un seul mot.

Noël et Thérèse étaient présents à cette scène. « Et vous aussi , bénissez-moi ! leur dit ensuite Marie ; oui , bénissez tous deux la pauvre orpheline que vous avez arrachée à la mort , et venez être témoins de son bonheur. »

A ces paroles , les deux époux versèrent des larmes délicieuses ; ils venaient de recevoir la plus douce récompense que Marie pût leur offrir, et, après l'avoir bénie du fond de leur àme , ils la suivirent avec madame de A^ardi^eck jusqu'à l'église , où déjà la foule des jeunes communiantes se rassemblait.

Oh ! que de pensées , que de souvenirs se réveillent à la vue de cette touchante réunion de cœurs simples et purs allant s'unir au Sauveur ¥ du monde ! Comme ce tableau nous retrace les beaux jours, les saintes affections de notre enfance ! Malheur, mille fois malheur , à celui qui pourrait le contempler sans émotion et surtout sans en retirer quelque utile enseignement!

Léontine , placée à côté de Marie , éprou^ a en ce moment une paix , un bonheur , qu'elle n'avait jamais goûtés. Comme alors les vaines

illusions présentées à sa jeunesse lui parurent misérables , en comparaison de cette joie vive et pure qui remplissait son àme ! comme elle promit à Dieu de lui rester fidèle ! Pauvre Léontine î elle était de bonne foi en faisant cette promesse, mais aura-t-elle toujom^s le courage de l'accomplir ?

Plus attachée que jamais à sa jeune amie , et s'efforçant de l'imiter en tout, elle trouva auprès d'elle , pendant quatre mois , de si doux Ijlaisirs, qu'elle ne regretta plus ceux dont elle jouissait naguère dans la capitale, et ne manifesta même aucun désir d'y retourner. Ainsi la puissance de l'exemple , ce grand mobile de la plupart des actions humaines , pouvait affermir les pas de cette enfant dans la voie du ciel , et tous les avantages , toutes les qualités qu'elle possédait , pouvaient encore tourner au profit de son bonheur. Mais, pour cela, il lui fallait la continuité de ces exemples ; il fallait lui faire oublier les enchantements , les vains prestiges du monde , en l'en éloignant , jusqu'à ce que sa raison eût acquis assez de force pour lutter victorieusement contre eux ; il fallait enfin que sa mère, qui s'obstinait à présider à son éducation,

connût le prix de la yertu , qu'elle voulût renoncer à ses goûts, à ses erreurs ; et madame de Linval était incapable d'un tel effort. Chez cette femme, aussi dissipée, aussi légère qu'astucieuse, l'amour maternel était une passion aveugle qui se manifestait par l'adulation et non par des sacrifices. Déjà même fatiguée d'une si longue contrainte, consumée par l'ennui, elle n'aspirait qu'au moment de quitter un séjour si peu en rapport avec ses goûts , et où elle était forcée de s'observer continuellement pour ne pas déplaire à madame de Yardreck , dont elle attendait un important service. Il s'agissait d'un emprunt de vingt mille francs indispensal>les pour la tirer des embarras où l'avaient plongée ses dépenses excessives ; car depuis longtemps déjà sa fortune se trouvant presque complètement épuisée , elle en était réduite à contracter chaque jour de nouvelles dettes.

Ignorant un tel désordre , et n'attribuant la demande qui lui était faite qu'à une gène momentanée , madame de Yardreck prêta, sans intérêts , la somme en question, en l'hypothéquant toutefois sur la propriété dont madame de Linval avait hérité l'année précédente , et cette dernière

eut à peine les vingt mille francs entre ses mains, qu'accumulant les prétextes, elle parla de reprendre la route de Paris.

Léontine , loin de partager l'impatience de sa mère , montra , au contraire , de vifs regrets en quittant la ^ie paisible dont elle commençait à goûter le charme; elle témoigna surtout un profond chagrin en se séparant de sa jeune amie , qu'elle laissa non moins affligée.

« Pourquoi donc y a-t-il des distances pour ceux qui s'aiment? dit tristement Marie à sa bienfaitrice, en suivant des yeux la voiture qui emmenait sa chère Léontine. Tous les amis devraient se réunir dans le même lieu pour se chérir, pour s'aider mutuellement; alors on ne connaîtrait plus les peines de l'absence, et la vie serait exempte de soucis.

— Elle en aurait, en effet, beaucoup moins, mon enfant, répondit madame de Yardreck; mais le vœu que tu formes peut rarement s'accomplir, et lors même qu'il se réalise, la vie n'est pas pour cela exempte de peines et de tribulations ; car il ne nous est pas donné de jouir d'une féhcité parfaite en ce monde : chacun a sa part du fardeau , quels que soient ses

efforts pour s'en affit-anchir ; rimpossiJ:)ilité même de nous y soustraire nous avertit qu'il faut le supporter avec courage et bénir la Pro\1dence des consolations qu'elle daigne nous laisser.

— Oui, je comprends Lien cela, répondit Marie, et plus qu'une autre je dois remercier cette Providence divine de tous les biens qu'elle m'a accordés quand le malheur semblait devoir être mon unique partage ; mais j'avoue que le départ de ma bonne Léontine me cause un profond chagrin.

— Ce chagrin , mon enfant , n'a rien qui n'honore ton cœur ; son excès seul serait blâmable.

— Oh ! je m'efforcerai de le surmonter, reprit la pauvre petite; mais croyez-vous, Madame, que Léontine songe toujours à moi , quand elle sera à Paris?

— Je pense qu'elle ne saurait t'oulDher, répondit madame de Vardi-eck en l'embrassant avec une vive tendresse; elle paraissait accablée de tristesse en se séparant de toi, et, malgré les défauts qu'on a laissé croître en elle, je sais qu'elle est susceptible d'un sincère attachement. En admettant d'adlem^s que les distractions du monde t' éloignent de sa pensée , elle retiendra

tôt OU tard à ses premiers sentiments pour toi ; les amitiés contractées dans la jeunesse sont comme les liens de famille ; elles peuvent s'affaiblii' pour un temps , mais elles ne se détruisent jamais entièrement , à moins que le cœur ne se corrompe. »

Pendant que cette conversation avait lieu au château , Léontine , les yeux baignés de pleurs , songeait de son coté à sa charmante amie , aux tendres adieux qu'elles s'étaient faits mutuellement , et se promettait ])ien de sui^Te les sages conseils que lui avait donnés madame de Vardi'eck. Ainsi, en arrivant à Paris, elle continua d'abord très-fidèlement ses exercices de piété, se remit avec une nouvelle ardeur aux études qu'elle avait dû néghger pour se préparer à sa première communion , et ne montra aucun empressement pour le monde. Mais, trop jeune pour résister toujours aux séductions dont elle était entom-ée, elle y céda peu à peu , et dès lors les devoirs qu'elle s'était imposés lui devinrent moins faciles; bientôt enfin elle en secoua le joug et se montra plus avide , plus enivrée que jamais de tous les plaisù^s que son imprudente mère mettait à sa portée.

ED LCATIO?tS.

Une correspondance très-active s'était engagée entre elle et Marie. Dans les premiers temps de leur séparation , cette correspondance avait été l'expression naïve des plus doux sentiments ; mais quand la jeune de Lin val eut renoncé aux sages résolutions que les exemples de son amie lui avaient fait adopter, ses lettres devinrent plus rares et beaucoup moins affectueuses ; plus tard, elles cessèrent tout à fait , et ce fut pour cette dernière une amère déception, dont les soins de madame de Vardreck ne purent entièrement la consoler.

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