CHAPITRE IV
L'âme devenue captive du plaisir devient en même temps ennemie de la raison.
BossLET, Oraiso7iS funèbres.
Quatre années s'écoulèrent ainsi , pendant lesquelles l'esprit des deux jeunes filles se développa en proportion de leurs progrès dans les diverses études qu'on leur fit suivre ;, et prit la teinte du genre d'éducation adopté pour chacune d'elles.
Ces deux éducations , nous l'avons dit, étaient si différentes , que jamais deux jeunes personnes
ne présentèrent un contraste plus frappant. L'une , toujours ^ive , sémillante , toujours vaine de sa beauté comme de ses talents, montrait un orgueil insoutenable, et ne comptait plus ses jours que par ses plaisirs et par les succès dont elle était avide . Aussi frivole dans ^ ses goûts que dans ses actions, elle ne songeait qu'à sa toilette; c'était là son occupation la plus importante , la seule même qui put fixer son imagination capricieuse, durant les heures qu'elle était forcée de dérober au monde, son idole et le but unicpie de ses pensées.
Quelquefois, cependant, au milieu même de l'enivrement oii elle se plongeait , la voix de la conscience , cette voLx impérieuse que l'on essaie vainement d'étouffer, la ramenait soudainement à des souvenirs qui n'étaient pas encore tout à fait effacés de sa mémoii^e. Elle se reprochait alors l'oubh des promesses faites à Dieu et à l'amitié ; mais la vue d'une robe élégante ou le j)rojet d'une fête nouvelle venaient bientôt dissiper ces idées importunes, et, s'aveuglant sur les dangers qui l'emironnaient , elle retom-nait avec plus d'ardeur encore au sein des bruyants plai-
éducatiojSs. 73
sirs dont on avait fait si imprudemment un besoin à sa jeunesse.
L'autre , au contraire , douce , modeste , raisonnable dans ses goûts comme dans ses actions, ne songeait à ses avantages personnels et aux divers talents qu'elle avait acquis , que pour en rendre grâces à Dieu ainsi qu'à l'amie charitable qui avait recueilli son enfance.
La vive sensibilité de son cœur la ramenait souvent au souvenir de ses vertueux parents; elle ne pouvait alors se défendre d'une profonde tristesse en songeant qu'elle était condamnée à ne jamais les revoir ; mais les larmes que lui arrachait cette douloureuse pensée n'altéraient jamais la parfaite égalité de son caractère. Toujours plus reconnaissante envers sa bienfaitrice, elle s'occupait sans cesse de la rendre heureuse par sa vive affection, ses soins, ses progrès, et, quoique déjà très-avancée dans les études qu'elle avait suivies , elle était si loin d'en tirer vanité, que souvent elle énumérait à madame de Vardreck tout ce qui lui restait à ai)prenclre. Cette touchante modestie , qui seule peut donner un véritable prix au savoir et au talent , se faisait remarquer jusque dans les moindres discours de
Marie ; Voii y trouvait , en outre , une candeur et une bonté si parfaites , qu'il était impossible de la voir sans la chérir. Conduite depuis quelque temps par son amie dans les familles les plus distinguées du voisinage , afin qu'elle pût y former ses manières , elle cherchait si naturellement à s'y effacer, qu'on la citait comme un modèle de douceur , d'amal)ihté et de retenue.
C'était du reste bien moins par goût que par obéissance que l'intéressante enfant se h^Tait à ces sortes de distractions; car, pour elle, le plaisiï' était toujours dans la solitude et la contemplation de.s beautés de la nature; dans une lecture instructive ou une conversf^ion intime avec sa bienfaitrice , dans ses courses matinales avec la bonne Thérèse; enfin dans son ardente charité envers les malheureux, pour lesquels eUe aimait à s'imposer une foule de privations, qui devenaient à ses yeux de véritables jouissances.
On conçoit qu'une vie si pure devait être parfaitement heureuse. Cependant, au miheu de son bonheur, Marie songeait souvent à Léontine. qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer, malgré son oubli. Un événement imprévu vint
encore ranimer ce sentiment : elle apprit que l'adversité avait frappé son ingrate amie en lui enlevant son père , et que les embarras de fortune que madame de Linval avait fait naître par ses folles dépenses nécessitaient la vente de la petite propriété qui lui restait à Cassel , et sur laquelle était hypothéquée la somme prêtée par madame de Vardreck.
A cette nouvelle, Marie, écartant de son souvenir les torts dont elle avait à se plaindre , ne songea plus qu'à réveiller l'intérêt de sa mère adoptive en faveur de Léontine.
« 0 ma tendre amie ! lui dit-elle , oubliez , je vous en conjure, les torts de madame de Linval et l'abus qu'elle a fait de vos bontés , pour ne vous souvenir que de sa malheureuse fille. Si, comme moi , Léontine eût eu le bonheur d'avoir un guide éclairé j)our diriger ses premiers pas dans la vie, pour former son cœur à la vertu, elle l'eût sincèrement aimée, j'en suis sûre, et n'aurait pas aujourd'hui à déplorer les dissipations dans lesquelles on l'a entraînée. Mais tout n'est pas perdu; elle n'a que dix-huit ans ; h cet âge , l'àme peut aisément se rouvrir aux impressions qui naguère lui don-
nèrent la paix et le bonheur. Appelez à vous la pauvre enfant , ne la laissez pas plus longtemps sous la conduite d'une mère qui ne semble propre qu'à l'égarer. Éclairée par vos conseils et Yos nobles exemples , elle abandonnera ses illusions , comprendra les devoirs que la nécessité lui impose , et pourra ensuite arracher son imprudente mère à Tinfortune en faisant valoir les talents et l'instruction qu'elle possède. »
Ce discours , qui prouvait toute la bonté de Marie, toucha assez sa mère adoptive pour la décider, sinon à lui accorder entièrement l'objet de sa demande , du moins à lui permettre d'inviter la jeune de Linval à venir passer un mois ou deux au château, se réservant de ne l'engager à y prolonger son séjour qu'autant que ses dispositions répondraient à l'intérêt qu'elle consentait à lui montrer encore.
Aussi hem^euse de la permission qu'elle venait d'obtenir que pressée d'en profiter, Marie écrivit sm^-le-champ à celle qui était l'objet de sa vive soUicitude.
« Tu souffres , ma Léontine , lui dit-elle , tu « gémis de la perte d'un père , et tu ne confies
pas tes chagrins à ton amie , à celle qui , depuis longtemps orpheline , comprend toute ta douleur et sait le mieux la partager! Autrefois pourtant tu écoutais avec intérêt le récit des malheurs qui frappèrent mon enfance ; tu en paraissais émue, tu me plaignais. Crois-tu donc que mon cœur ne sait pas te plaindre à son tour? Ta , il est toujours le même pour toi. Est-ce que l'amitié peut faillir quand on l'a contractée comme nous au pied des saints autels? Rappelle-toi ce jour mille fois heureux où , venant de faire notre première communion, tu te jetas dans mes bras en me disant : Tu seras toujours ma plus chère amie! Oh! comme ces mots ajoutèrent au bonheur que je goûtais! Depuis, ils sont revenus bien des fois à ma mémoire, et quand tes lettres m'ont manqué, ils devinrent ma consolation. Alors nous étions bien jeunes , il est vrai , ma chère Léontine ; mais il y a des souvenirs que rien ne peut effacer, et je suis sûre qu au miheu des distractions du monde, tu as quel-
« quefois songé ci ton amie d'enfance.
<( Si mon cœur ne m'abuse pas en me don-
« nant cette douce conviction , rouvre-moi donc
(c le lien tout entier ; laisse-moi pleurer avec toi ; «fais mieux encore, viens ici passer les pre- « miers moments de ton deuil. IMadame de Var- « dreck t'attend ; elle enverra une personne sûre « pour te chercher, si ta mère consent à ce « voyage. Use auprès d'elle de toute ton in- <c iluence ; elle ne te refusera pas.
ce Que je vais être heureuse de te revoir! Tu « me parleras de tes progrès. Aujourd'hui je les « comprendrai mieux qu'autrefois. Grâce aux a soins assidus lie ma bienfaitrice et aux généreux « sacrifices qu'elle a faits pour mon éducation, « je ne suis plus entièrement étrangère aux lace lents que tu possèdes ; tu me donneras des « leçons que je rece\Tai a^, ec bonheur ; nous « reprendrons ces douces causeries qui ont tant (c de charmes quand c'est l'amitié qui en fait « les frais , et tu trouveras dans la vie paisible « que Ton mène ici , sinon l'oubli de tes peines, a du moins le courage nécessaire pour les sup- « porter.
« Hâte -toi donc de me répondre, afin de « presser le moment de notre réunion. Songes- « tu quelle joie est renfermée dans ces deux « mots, noire réunion! Ah! je t'en supplie , ne
« me fais pas languir ; c'est la plus tendre amie « qui t" attend; ne l'afflige pas par un refus.
(c Marie de Terîvan. »
A ces expressions si naïves , si affectueuses , mademoiselle de Linval répondit :
« Quoi ! bonne Marie , tu pardonnes ma né- « gligence , tu te souviens toujours de notre « amitié! Oh! j'avais bien deviné ton cœur, et « ce généreux pardon , exprimé si délicatement « à chaque hgne de ta lettre , me pénètre de la « plus Aive reconnaissance. Oïd, je serais allée « avec bien du plaisir retrouver l'amie de mon « enfance et pleurer avec elle la perte qui m'a (c frappée , s'il m'était possible de quitter ma a mère dans un pareil moment. Cette pauvre « mère est accablée sous le poids de beaucoup « d'embarras et d'inquiétudes. Une espérance « nous reste cependant , et cette espérance , je « veux que tu la partages : ma main est demandée.
« Une naissance distinguée, de la fortune et « un grand désir de me plaire, telles sont les « qualités principales de M. de Verseuil. Le seul « défaut que je lui ti^ouve , c'est d'avoir, quoi-
« que assez jeune encore , une certaine austérité « de caractère qui me fait peur.
« J'aime le monde, je l'avoue : cette vie ani- « mée qu'on y trouve sans cesse ; les succès que « m'assurent ma jeunesse et les talents que j'ai « cultivés ; les soins , les hommages continuels « dont je suis l'objet , tout me fait un l:)esoin de « ce monde que je trouve si plein de charmes , « et toute autre existence me rendrait fort malce heureuse. M. de Verseuil pourtant parait dé- « cidé à exiger, sinon l'entier sacrilice de mes (( goûts , du moins que je les modifie pour les ce rapprocher des siens. Il s'en est expliqué avec ce ma mère , et j'ai pu remarquer que les récc flexions qu'il lui a faites à ce sujet ne l'ont pas ce avancé dans ses bonnes grâces. Pressée cepenee dant par les ciixonstances , elle prétend que « rien ne doit m' arrêter pour contracter ce lien.
ce Qu'en dis-tu, toi , ma bonne Marie ? Quoique ce plus jeune que moi , tu as toujours été beauce coup plus raisonnable, et je veux te demander ce conseil avant que de me déterminer pour une <c union qui , après tout , ne me déplairait pas , ce sans les cramtes que m'inspu^e la sauvagerie ce de mon prétendu.
« Hàte-toi donc de m'écrire ; à mon tour, je (c vais attendre ta réponse avec une vive impaa tience. J'aurais été heureuse, je t'assure, ce d'aller la chercher moi-même et de témoicf gner de vive voix à madame de Yardreck « combien je suis touchée de son invitation. « Du reste, si mon mariage a lieu, je veux te « conduire M. de Verseuil; il faudra qu'il con- (c naisse celle que j'aime. Je ne sais trop pource tant si cela sera bien prudent ; car il pourra tc faire entre toi et moi certaines comparaisons ce qui ne seront pas toutes à mon avantage.... ce Pourquoi ne suis-je pas restée près de toi , ce près de ta respectable amie ! aujourd'hui je ce ne connaîtrais pas cette vie d'agitation et de ce plaisirs qui , malgré moi , m'entraîne et à ce laquelle il voudrait me voir renoncer ; mais ce enfin je suis habituée à ces plaishs qu'il conee damne avec tant de rigueur, et ne me sens fc nullement disposée à lui en faire le sacrifice ; ce quand je serai vieille et laide , il sera assez ce temps d'y songer.
ee Adieu , ma chère Marie. Aime-moi toujours, ce et réponds à ton affectionnée
ce LÉONTDîE. »
En recevant cette lettre , Marie fut ])rofondément affligée ; car les idées qu'elle avait puisées dans son éducation étaient si différentes de celles qu'exprimait mademoiselle de Linval , qu'il lui fut aisé de voir que cette jeune imprudente com-ait h sa perte, et, voulant tenter un dernier effort pour l'arracher à tant d'aveuglement, elle lui écrivit ce qui suit :
(.< Ce ne sont pas des conseils que je puis te « donner, ma chère Léontine ; mon inexpérience « s'y oppose ; mais je puis te parler de l'impres- « sion pénible que ta lettre a produite sm^ moi ; « je peux surtout te transmetti^e les réflexions « qu'elle a suggérées à ma respectable amie , et (c te supplier, au nom de ton repos , au nom de « ton bonheur, de renoncer à des goûts dan- « gereux dans toutes les situations de la \ie , et « qui viennent de t'attirer le blâme de celui-là « même qui recherche ta main.
« Ce blâme, chère Léontine, c'est déjà un « malheur que de l'avoir provoqué. Madame de « Yardreck pense que la franchise de M. de Yer- « seuil, en cette occasion, est une preuve en fa- (c \eur de son caractère ; cependant elle frémit en
« songeant que ton union avec lui puisse s'accomcc piir sans que tu aies complètement abjuré des cf penchants si opposés à son bonheur et au tien.
(c Que Léontine ne s'y trompe pas, me dit c( cette excellente amie après avoir lu ta lettre , « ce n'est jamais impunément qu'une femme ce dédaigne de mériter l'estime de celui qu'elle ce accepte pour éi )0ux , et cette estime , elle ne ce peut la conquérir qu'autant que la raison et ce la yertu dirigent sa conduite. Mais quand, ce dominée par la vanité , elle jette au monde ce sa jeunesse et ses espérances , tout est perdu : ce les liens qu'elle aura formés deviendront pour ce elle une source de maux cuisants, dont les ee vains plaisirs qu'elle recherche ne pourront ce longtemps la distraire ; et quand le voile sera ce déchiré , quand la triste réalité lui apparaîtra, ce elle ne trouvera qu'un abime à la place du ce bonheur qu'elle pouvait se créer.
ce Ces paroles , ma chère Léontine , m'ont glace cée de crainte pour toi. Au nom de ce Dieu ce que nous a^ons appris ensemble à aimer, recc viens à toi-même ; ne sacrifie pas ton avenir à ce de vaines illusions ! Il sera assez temps d'y reec noncer, dis-tu, quand tu seras vieille et laide.
« Eh! ne \ois-tu pas que cette jeunesse, que cette « beauté que tu possèdes, vont passer et se dé- « truii^e sans retour en l'espace de quelques an- « nées? Que feras-tu alors du reste de ta vie si tu « n'as pas su te préparer des consolations inté- « riem^es pour cet âge où les jouissances vont « chaque jour s'éteignant dans les déceptions du « cœur ou les mécomptes de la vanité? Ah! ne « t'abuse pas sur ces vérités que ma digne amie c( m'a cent fois démontrées jusqu'à l'évidence , « et que je la bénis de m'avoir fait connaitre; « pèse-les avec attention , je t'en conjure 5 donne « à la réflexion quelques-uns de ces moments « que tu prodigues aux plaisiis; souviens -toi « du temps où Dieu répandait dans ton cœm' (c toute la profusion de ses grâces , et bientôt tu « repousseras loin de toi la coupe empoisonnée « que t'offre le monde ; bientôt le charme de la « vertu , la douce paix qu'elle donne à l'àme , « te dédommageront des joies stériles que tu as « goûtées jusqu'ici, et alors tu pourras espérer a d'être heureuse.
« Adieu , ma bien-auiiée Léontine ; pardonne- « moi d'avoh' osé te parler avec tant de frau- « chise j mais je me serais reproché de garder le
« silence quand des dangers te menacent. Cède, « je t'en supplie, à la voix de la raison, à celle « de l'amitié, et crois que personne au monde « ne fait pour toi des vœux plus ardents que ta
fc Marie. »
Qui le croirait? ces tendres instances, au lieu d'arriver au cœur de la jeune de Linval , ne firent qu'irriter son orgueil ; loin d'y répondre , elle se borna , deux mois aj^rès , à annoncer à madame de Yardreck son mariage avec M. de Yerseuil, et cessa ensuite toute relation avec son amie.
Cette dernière sentit viTcment une telle ingratitude; mais la tristesse qu'elle en éprouva dut bientôt céder à une peine plus sérieuse. Madame de Vardi^eck, dont la santé s'était parfaitement soutenue depuis six ans, donna tout à coup les plus graves inquiétudes. Dès lors la pauvre enfant qu'elle avait comblée de tant de soins ne connut plus un seul moment de repos : cette vie qu'elle voyait s'éteindre , c'était sa vie, sa seule espérance sur la terre, et sans cesse elle demandait à Dieu de lui épargner un si affreux malheur.
Le Ciel eut enfin pitié de ses larmes : madame de Yardreck se remit un peu ; toutefois les médecins ayant jugé que l'air de Cassel était trop yif pour son état, elle se décida à mettre à exécution le projet qu'elle avait formé de venir s'établir pendant quelque temps à Paris pour y perfectionner les talents de sa fille adoptive.
Le départ fut donc résolu, et la jeune deTernan s'y prépara , non sans éprouver un nouveau sentiment de tristesse; car, outre les inquiétudes qu'elle conservait encore pour sa bienfaitrice , elle sentait au fond de son cœur une sorte de crainte en songeant qu'il fallait quitter JXoël et Thérèse , ainsi que cette charmante retraite où ses jours s'étaient si doucement écoulés depuis six ans, et, malgré elle, il lui seml)lait que l'heureuse paix dont elle avait joui aUait fuir sans retour.
Ce fut sous l'impression de ce ti'iste pressentiment que Maiie, chargée des dons de madame de Yardreck et accompagnée de sa bonne Thérèse, alla faire sa visite aux pauvres du voisinage. Tous la chérissaient ; aussi dans chaque cabane où elle s'arrêta, elle vit couler des larmes et entendit former des vœux pour son bonhem\
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ce Ah! demandez à Dieu que je reyienne vite parmi tous , leur dit-elle en pleurant avec eux ; nulle part je ne jouirai d'une \ie aussi paisible , aussi bien selon mon coeur. »
La nuit qui précéda le départ , Marie ne put se livrer un seul moment au sommeil ; mille réflexions, mille craintes \inrent l'assaillir à la fois. Dès que le jour parut, elle alla éveiller Thérèse , la priant de l'accompagner sur la belle terrasse de Casse! , d'où l'œil s'étend dans un espace immense qu'elle voulait revoir encore.
En ce moment , le brouillard du matin couvrait toute la contrée ; mais ce nuage épais et continu se dissipa peu à peu. Bientôt on put apercevoir la cime des arbres , les ailes des moulins , les tours , les clochers , les principaux monuments des villes environnantes ; tout semblait sortir du sein des eaux et lutter contre des vagues agitées ; enfin l'horizon tout en feu annonça le majestueux lever du soleil, et la terre , riche de ses moissons dorées , salua l'astre bienfaisant qui la vivifie.
- Saisie d'admiration à la vue de ce ravissant spectacle , la jeune fille demeura pendant quel-
ques instants absorbée dans une méditation profonde , et dit ensuite , les yeux baignés de larmes :
« Eh quoi! faut-il donc quitter ce lieu enchanteur, où j'ai connu des joies si pures , pour aller au miheu d'un monde que je crains, chercher de l'ennui et des tribulations peut-être! Mais vous l'ordonnez, mon Dieu , et votre enfant doit se soumettre , afin de mériter que vous la j)rotégiez toujours. >^
Thérèse entendit ces paroles , et , lui prenant la main :
« j\e vous affligez pas ainsi, lui dit-elle, vous savez bien que ce n'est pas pour longtemps que nous nous éloignerons ; sans cette espérance , j'aurais bien plus de chagrin encore de quitter mon pauvre Noël , qui est forcé de rester, lui , pour surveiller les intérêts de notre bienfaitrice.
— Serait-il vrai? Quoi! vous m'accompagnerez, chère Thérèse?
— Comment avez-vous cru que cela put être autrement? reprit l'excellente femme. Est-ce que vous n'êtes pas toujours notre fille chérie, le trésor que la Providence nous a confié? Oh! si madame de Vardreck n'eût pas cédé hier à mes
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instances, j'aurais plutôt suivi à pieds la Yoiture qui vous eût emportée loin de nous. »
Marie ne put répondre à ce témoignage d'affection qu'en se jetant dans les bras de Thérèse. Eiles retournèrent ensuite au château, où déjà tout était en mouvement pour le départ. Quelques heures après , cette charmante demeure , cette belle montagne que la pauM'e enfant avait parcourue tant de fois avec délices, étaient déjà loin de sa vue.
Comme elle , madame de A'^ardreck , en s'éloignant , éprouvait un serrement de cœur indéfinissable, et demeura d'abord silencieuse. S'efforçant néanmoins de repousser les idées lugubres qui étaient venues soudainement l'assaillir, elle sourit à sa jeune compagne et lui dit:
« Pourquoi t'abandonner ainsi à la tristesse? Passe pour moi ; j'ai soixante ans , et , à cet âge , le bien qu'on délaisse n'est pas toujours facile à remplacer ; mais pour toi , si jeune , si riche de santé et d'avenir, tout changement de heu ne peut être qu'une occasion de plaisirs nouveaux.
— Quels que soient ces plaisirs , répondit Marie, ils n'égaleront jamais , Madame, ceux que
TOUS m'avez procurés depuis six ans; je n'en connais qu'un seul qui puisse les surpasser.
— Lequel donc?
— Celui de vous ramener bien portante parmi nos bons Casselois, qui en ce moment s' affligent de votre départ.
— Chère enfant! je comprends ce vœu de ton cœur, et j'aA^oue que je le partage; car jamais je n'ai tant souhaité que ma vie se prolongeât; tu la rends si heureuse! et je te suis encore si nécessaire !
— Ah! vous le serez toujours à la pauvre Marie ! » reprit vivement la jeune fille en pressant ardemment sur ses lèvres la main de sa bienfaitrice. Puis s' apercevant que cet entretien causait trop d'émotion à cette amie si chère, elle chercha à la distraire en multipliant ses questions sur les divers objets qui venaient frapper ses regards.
chapitrï: V.
Les larmes sont mères des vertus, et le malheur est un marchepied pour monter au Ciel.
Chateaubriand, les Martyrs.
La route se fit sans accident , et ^ le troisième jour, les voyageuses s'arrêtèrent devant un bel lîôtel du fauhoui^g' Saint-Germain, où madame de Vardreck avait pris soin de faire retenir un lo gement commode .
Il serait difficile de dire les diverses impressions que produisit sur Marie la grande ville qu'on lui avait tant vantée : la foule qui se
pressait dans les rues , le mom emeiit perpétuel des voitures , les cris assourdissants qu'elle entendait de toutes parts, lui causèrent d'abord comme une sorte de vertige ; puis elle se rappela le séjour de Londres, ce temps où un père et une mère chéris l'entouraient de leurs tendres soins, et ces souvenirs excitèrent en elle une profonde tristesse qu'elle chercha aussitôt à surmonter, de peur d'affliger son amie.
Le lendemain , sa première pensée fut pour l'ingrate Léontine, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer malgré son oul)li et qu'elle désirait ardemment revoù\
. ce Nous voici bien près de madame de Verseuil , dit-elle à sa mère adoptive , à laquelle elle avait coutume de communiquer tous ses sentiments ; nous habitons maintenant la même ville , peut-être le même quartier , et sans doute qu'en apprenant notre séjour ici , elle s'empressera de vemi^ réparer ses torts. Daignerez-vous les lui pardonner , Madame , et me permettre de l'accueillu^ comme autrefois? J'avoue que ce serait pour moi un véritable bonheur ; car je me soutiens toujours de ses qualités charmantes et de la tendre amitié qui nous unissait.
— Ce souvenii' honore ton cœur, ma chère enfant, lui répondit madame de Yardreck, et je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de te satisfaire ; mais , prévoyant la demande que tu me fais en ce moment , j'ai pris d'avance sur madame de Yerseuil les plus exactes informations, afin de m'assurer si je pouvais sans danger la rapprocher de toi, et j'ai reconnu avec chagrin que ce rapprochement était désormais impossible.
— Et quoi ! s'écria Marie avec anxiété, Léon tine aurait -elle donc mérité quelque blâme sérieux ?
— Elle s'est attiré celui de tous les gens de bien , reprit madame de Yardi^eck avec gravité. Plus légère, j)lus frivole cjiie jamais dans ses goûts , dans sa conduite , sans nul égard pour un époux , dont elle devrait au moins respecter le repos, eUe s'abandonne avec passion à ce monde qu'il déteste, et où sans cesse elle se montre entourée d'un essaim d'étourdis et de femmes à la mode. Partout on cite son élégance , ses fêtes magnifiques , le luxe qu'elle y déploie ; aussi la critique et l'envie soufflent sur elle leurs plus mortels poisons.
— N'y aurait-il donc aucun moyen de l'en préserver? demanda Marie avec douleur. Elle n'est coupable que de légèreté, Madame.
— Sans doute ; mais cette légèreté , mon enfant , a de graves conséquences chez une jeune femme ; car elle l'entraîne presque toujours au delà des bornes qu'elle ne saurait impiniément franchir, et sa réputation une fois altérée , soit à tort ou à raison , ne se réhabilite plus : c'est une fleur brisée sur sa tige , qui se flétrit sans retour. Assurément, il m'eût été bien doux d'arracher l'infortunée dont nous parlons à tous les dangers qui l'entourent; mais elle a déjà méprisé mes avis , et si les instances réitérées d'un époux n'ont pu la rendre à ses devoirs, ma faillie voix ne saurait aujourd'hui la toucher, et tous mes efforts seraient inutiles.
— Sa mère vous écouterait peut-être avec plus de docihté , Madame , reprit vivement , Marie, et son autorité produirait sans doute l'heureux effet que nous désirons.
— Désabuse-toi. L'autorité d'une mère qui n'a pas su conquérir l'estime de son enfant n'est qu'une autorité factice , entièrement impuissante contre le mal qu'elle veut combattre et
dont elle a été la première cause. Madame de Linyal, d'ailleurs, devemie odieuse à son gendre , est allée expier ses torts au fond d'une pro- Tince, et n'éprouve aujoiu^d'hui de la part de sa fille qu'une indifférence coupable, triste résultat de la mauvaise éducation qu'elle lui a donnée.
— Hélas ! est-ce doue à ce point que le cœur de Léontine est endurci? dit Marie avec un profond accablement?
— Oui , reprit madame de Vardreck ; mais ce cœur renfermait autrefois de bons sentiments qui renaîtront, je l'espère, lorsque les vains prestiges du monde auront disparu pour lui; alors la réflexion pourra y amener le repentii\ Quoi qu'il en soit , tout nous impose de ne pas renouer nos relations avec cette jeune imprudente , et ma résolution est invariablement fixée à ce sujet; ta jeunesse m'en fait une loi. Ce n'est pas assez, mon enfant, que tu sois personnellement exempte de tout reproche , il faut que tes liaisons soient également irréprochal)les, si tu veux être généralement honorée et marcher d'un pas ferme dans l'étroit sentier de la vertu. Je vois à ta tristesse combien j'afflige ton
cœui' ; mais songe qu'en ce moment je remplis un devoir qui m'est commandé par la raison , et qu'avant de te causer cette peine , je l'ai moimême vivement sentie. »
A ces derniers mots, Marie se jeta dans les bras de son amie et lui promit de ne plus insister pom- revoir Léontine, tant qu'elle serait liwée à ses goûts de dissipation.
c( Je me contenterai, dit-elle, de prier Dieu chaque jour de l'éclairer et de nous la ramener digne encore de l'affection que je ne puis me défendre de lui conserver.
— Oui , ma bien-aimée , répondit madame de Vardreck, oui, prie avec fervem^ pour cette pamTC égarée : tôt ou tard le Ciel exaucera tes vœux; il n'est jamais sourd aux prières d'un cœur aussi pm^ que le tien. »
Quelle que fut cette espérance, Marie n'en conserva pas moins intérieurement une peine très-AÏve d'être si près de l'amie de son enfance et de ne pouvoii^ la serrer dans ses bras. Respectant néanmoins la volonté de sa l)ienfaitrice, et trop raisonnable pour ne pas comprendre la nécessité de cette privation, elle continua de s'y soumettre sans murmure; s'abstint même
à l'avenir de toute question sur l'imprudente dont eUe déplorait l'ayeuglement.
Ce triste exemple que Marie recevait dans un âge où l'àme n'est ordinairement ouverte qu'cà des pensées riantes la fit sérieusement réfléchir sm- les dangers du monde , et augmenta encore son goût pour la retraite. Aussi ce fut avec une joie sincère qu'elle vit madame de Yardreck borner ses relations à un très-petit noml)re de personnes ; ce fut aussi avec une nouvelle ardeur qu'elle se livra à la culture de ses divers talents. Déjà elle touchait du piano avec un goût parfait; elle excellait surtout dans la peinture du paysage ; mais , désirant apprendre aussi le portrait , elle sui> it les leçons d'un grand maître en ce genre , et ses progrès furent si rapides , qu'elle réussit, au bout de huit mois, h reproduire l'image fidèle de sa mère adoptive. Heureuse de devoir un tel trésor à son pinceau, Marie comprit plus que jam.ais que l'étude et le travail sont d'inépuisables sources de jouissances dont l'esprit de^ ient chaque jom- plus avide , et elle retrouva dès lors tout l'aimable enjouement qui l'animait jadis quand elle vivait parmi les bons Casselois.
^lais , hélas ! le bonheur ici-has n'a jamais de longs jours. Madame de Vardreck, qui avait paru se remettre un peu depuis son séjour à Paris , retomba tout à coup dans un état de langueur qui ne laissa aucun espoir de la sauver, et la pauvre Marie fut de nouveau accablée sous le poids des plus vives inquiétudes. S'efforçant néanmoins de maîtriser sa douleur pour se hvrer au service de sa chère malade , elle devint toujours plus mgénieuse dans les soins qu'elle lui prodiguait , et eut souvent la consolation de réussir à calmer ses souffrances.
De son côté , madame de Tardreck , qui ne s'abusait plus sur son état , semblait s'oublier elle-même pour ne songer qu'à sa jeune amie , quelle voulait préparer peu à peu à leur douloureuse séparation , et dont surtout elle désirait fixer la destinée.
Depuis longtemps , la mère adoptive de Marie avait disposé de sa fortune en faveur de son neveu , le jeune vicomte de Guersan , qui suivait la carrière des armes , et qu'elle avait toujours comblé de ses bienfaits. Il lui eût donc été pénible, quelle que fut sa tendre sollicitude pour l'orphehne, de revenir sur ses premières
dispositions ; mais les sentiments nobles et délicats qu'elle connaissait au vicomte , le respect tout filial qu'il lui montrait dans ses lettres, lui avaient fait concevoir l'espérance de concilier l'espèce d'engagement pris envers lui avec sa vive affection pour sa protégée.
Ou croit aisément ce qu'on désire , et madame de Yardreck ne doutait pas que son neveu , d'après l'éloge qu'elle n'avait cessé de lui faire de la jeune de Ternan , ne fût disposé à seconder ses vues. Aussi, dès qu'elle se crut sans espoii^ de guérison , elle n'hésita plus à les lui découvrir entièrement , et attendit son arrivée avec impatience , sans néanmoins rien communiquer à Marie du projet qu'elle avait formé.
Cette dernière, accablée d'inquiétudes toujours croissantes, et ne voulant pas que sa bienfaitrice fût soignée par d'autres mains que les siennes , était nuit et jour fixée à son chevet , retenant avec effort les larmes qui oppressaient son cœur, lorsqu'un matin on annonça M. de Guersan , qu'elle n'avait jamais vu , mais dont elle avait souvent entendu parler.
<( Qu'il soit le bienvenu ! s'écria la malade
en cherchant à se soulever. Cher Edouard ! je comptais les minutes en vous attendant. »
En même temps , elle tendit les bras au jeune militaire, qui déjà s'était précipité vers elle, et qui parut si vivement affecté à la vue de son état, qu'il fut dans l'impossibiUlé d'articuler un seul mot.
Marie , ne pouvant supporter cette scène douloureuse, sortit précipitamment, et ne rentra que quand sa bienfaitrice la fit appeler. M. de Guersan s'était un peu remis alors : il la salua avec politesse ; mais le regard froid et scrutateur dont il accompagna ce salut interdit tellement la pau\Te enfant , qu'elle n'osa plus lever les yeux et parut entièrement décontenancée. Le silence embarrassant qui régna d'al)ord entre ces trois personnes ne lit qu'ajouter au trouble de l'orphehne. Enfin sa bienfaitrice, s'apercevant du malaise qu'elle éprouvait, lui parla d'une manière si tendre , qu'elle se rassura , et ne s'occupa plus que de cette amie si chère.
Edouard demeura auprès de sa tante une grande partie du jour, et promit en se retirant de ne pas tarder à revenu\ Il retint , en effet , avec assiduité les jours suivants, et ses ma-
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Dières furent dès lors assez obligeantes envers Marie pour qu'elle parvînt à sui^monter l'espèce de crainte qu'il lui avait d'abord inspirée.
Un soir qu'il venait de quitter madame de Vardi^eck , avec laquelle il avait eu une longue conversation, cette dernière dit à sa protégée qui rentrait auprès d'elle :
c( J'ai bien des choses à t'annoncer , ma chère enfant : je me suis occupée de ton avenir ; dans l'état où je suis, c'était j)Our moi une grande inquiétude; maintenant je suis plus tranquille; je puis momir en paix....
— Ah ! 3Iadame ! que dites-vous ! s'écria l'orphehne ; éloignez, je vous en supplie, ces tristes pensées; ne songez qu'à vous conserver pour ceux qui vous chérissent; déjà vous me semblez bien moins a])attue qu'avant l'arrivée de M. de Guersan ; laissez - moi espérer que ce mieux se soutiendra.
— Tu t'abuses , chère Marie , répondit la malade , et il m'est si pénil)le de t'arracher à tes illusions, que j'ai éloigné autant que possible cet entretien ; mais les jours me sont comptés ; il est temps enfin que je te fasse connaître les derniers vœux de mon cœur.... Efforce-toi cionc
de m'écouter avec calme. Désirant depuis longtemps assurer ton bonlieur , je souhaitais ardemment qu'un second moi-même partageât mes sentiments pour toi , qu'un lien sacré t'unit à ma famille ; enfin que mon neveu devint ton époux. Eh bien! ce vœu peut aujourd'hui s'accomplir, si tu n'y mets aucun obstacle ; Edouard demande ta main , et je puis emporter dans la tombe la pensée consolante •que ma fille d'adoption, celle qui a si bien mérité ma tendresse, sera désormais à l'abri de tous les malheurs qui pourraient la menacer après moi. «
Madame de Yardreck aurait pu parler longtemps encore sans que la jeune fille fût tentée de l'interrompre; car les paroles qu'elle venait d'entendre l'avaient frappée d'une sorte de stupeur.
« Je t'en conjure , 3Iarie , reprit sa mère adoptive, arme-toi de courage, dis-moi si tu consens à accepter l'union que je te propose. Je crois qu'elle ne peut manquer de te rendre heureuse : Edouard est bon et sensible ; il m'a promis de travailler sans relâche à ton bonheur. Cependant, si ton cœur repoussait mes vœiLx
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et les siens , parle gans crainte ; quel que soit mon désir de fixt^y ton sort , à Dieu ne plaise que je prétende icJFi'iniposer ma volonté.
— Et qui donc- pourrait avoir des droits plus sacrés que les vôtres à mon obéissance , répondit alors l'orpheline? Ah! daignez le croii'e, Madame , la pauvre enfant que vous avez recueillie, que vous avez traitée comme votre fdle , n'aura jamais un sentiment qui ne vous soit entièrement soumis ; mais cette union que votre généreuse bonté vous fait souhaiter pour elle ne peut s'accomplir dans un pareil moment.
— Ce moment, je ne l'ai pas choisi; mon intention n'était même pas de te faire connaître mes projets avant quelques mois ; aujourd'hui que Dieu en ordonne autrement , je suis forcée de presser leur exécution.
— Mais ne craignez - vous pas, ma digne amie , que ce lien imposé à M. de Guersan ne devienne un jour pour lui un amer sujet de regret? reprit Marie dont le cœur était brisé. Ai-je les qualités qui peuvent lui plaire, et d'ailleurs ma pauvreté n'est-elle pas un obstacle à une telle union ?
— Cette pauvreté eût pu être une difficulté ,
en efi'et, répondit madame de Vardreck, si la fortune que j'abandonne à mon neveu ne devait l'en dédommager amplement. Après tout, le droit de te léguer une partie de mon héritage m'était légitimement acquis, et je n'en ai point usé pour laisser à ton futur époux le plaisii- de te montrer toute la noblesse de ses sentiments. Quant à tes qualités , je les lui ai trop bien fait connaître , depuis longtemps , pour qu'il ne s'estime pas heureux de t'obtenir. Je te réitère donc que l'accomplissement de mes vœux ne dépend plus que de toi, et que j'y attache le seul bonheur qu'il me soit donné de goûter encore. »
Ces derniers mots furent un arrêt pom* la pauvre jeune fille. Quoique mille autres objections s'élevassent dans son esprit contre un mariage si précipité, elle n'insista plus et promit d'obén. Mais que de cramtes, que de douleurs s'accumulèrent dès lors clans son àme! Sans cesse partagée enti^e les mortelles alarmes que lui causait l'état de sa mère adopti^ e et la pensée de ce mariage qui allait se former sous de si tristes auspices , elle cherchait vainement autour d'elle quelque motif de consolation , et ne trouvait que des sujets d'amertume.
Le Yicomte , assidu auprès de sa tante , qu'il comblait des soins les plus tendres, n'avait pour l'orpheline que de simples égards de politesse , et , tout en pressant leur union , il jetait parfois sur la malheureuse enfant des regards si étranges , qu'elle ne pouvait s'empêcher de frémir, et se perdait au milieu des conjectures les plus contradictoires. Cent fois elle fut sur le point d'avouer à sa bienfaitrice toutes les tortures de son cœur; mais, toujours retenue par la crainte d'affliger cette amie si chère , elle finit par remettre son sort entre les mains de la Providence, et chercha dans ses sentiments religieux la force de supporter des anxiétés si cruelles. -
Cependant madame de Vardreck s'affaiblissait de f)lus en plus. Elle reçut les derniers sacrements , et fit à Dieu l'entier sacrifice de sa vie avec une foi si vive, qu'on eût dit que l'avant-goût des joies célestes remplissait déjà sa belle àme , et que la mort ne fût pour elle que l'heureux signal du bonheur. Au milieu de cette paix profonde que lui avait préparée le constant exercice de toutes les vertus chré-
tiennes, elle continuait néanmoins de presser avec ardeur Tunion qu'elle désirait, et s'inquiétait de toutes les difficultés que suscitait la position exceptionnelle de sa pupille.
Enfin l'arrivée du bon IVoël, dont la présence était nécessaire pour régulariser les actes qui concernaient cette dernière , acheva de lever les obstacles , et la pauvre Marie , s' arrachant des bras de son amie mourante, fut conduite à l'autel , où elle promit à Dieu de se vouer tout entière aux nouveaux devoirs qui lui étaient imposés.
Un peu de calme pourtant rentra dans son cœur quand elle eut prononcé le serment qui la liait au vicomte ; car elle venait , par cette action, de remplir la dernière volonté de sa mère adoptive, et cette pensée était pour elle une puissante consolation. Mais , hélas ! ce calme ne fut pas de longue durée. Trop faible pour supporter l'émotion qu'elle avait éprouvée en voyant enfin ses vœux s'accomplir, madame de Vardreck donnait à peine quelques signes de vie quand les jeunes époux rentrèrent auprès d'elle ; peu d'heures après , elle expira dans les
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bras de Marie , qui , la tète encore parée de sa couronne, fut emportée par Noël et Thérèse loin de cette scène de douleur.