CHAPITRE VI
Un cœur dépravé ne peut enfanter que le mal.
Saint Luc, vi, 45.
Pendant quinze jours , l'infortunée Marie donna les inquiétudes les plus sérieuses pour sa vie. Quand enfin elle revint k elle-même, quand elle se retraça le dernier retard de son amie expirante et cet appareil de mort qui avait remplacé pour elle les joies de l'hyménée, un profond découragement s'empara de son cœur, et l'avenir lui apparut sous l'aspect le plus
lugubre. Peu à peu, cependant, la réflexion Tint lui offrii' cxuelque espérance. Elle se souvint de rempressement qu'avait mis le vicomte à hâter leur union, de ses promesses réitérées a madame de A^ardreck ; se reprochant alors des craintes qui lui seml)laient offensantes pour son mari , elle songea à l'affliction qu'il devait ressentir de leur perte commune , et chercha quelqu'un autour d'elle à qui elle put s'informer de son état. En ce moment, Thérèse seule était à ses côtés , ensevelie dans un profond sommeil. C'était au miheu de la nuit ; une seule hougie se trouvait allumée dans l'appartement et n'y répandait qu'une faible clarté , qui permit cependant à la jeune malade d'apercevoir sur une petite table, placée près de son ht, une lettre cachetée qui lui était adressée sous son nouveau nom. Reconnaissant aussitôt l'écriture d'Edouard , qu'elle ayait vue bien des fois dans les mains de sa bienfaitrice, elle ouvrit cette lettre avec une indicil)le émotion ; mais , au lieu des expressions affectueuses qu'elle y cherchait, elle ne trouva qu'une froide annonce du départ du vicomte pour Cassel. 11 y allait, disait-il, povir conduke les restes de sa tante. Un ami
éducation; s. m
dévoué l'y accompagnait, afin de lui sauver rembarras d'une foule d'afï'aircs auxquelles il avouait n'être nullement propre; et au milieu de ces détails, pas un mot d intérêt, pas une seule consolation n'était adressée à l'infortunée dont il était devenu l'unique appui.
A cette lecture, Marie demeura comme anéantie ; sa dernière illusion lui était arrachée ; elle mesura toute l'étendue de son malheur, et sentit au fond de son ànie une douleur si poignante, que quand Thérèse s'éveilla , elle s'abstint de la questionner de peur de trouver dans ses réponses de nouvelles preuves de l'indifférence de M. de Gueisan.
Cependant la bonne femme, qui depuis quinze jours dévorait des craintes qu'elle n'avait osé communiquer à personne , se désespérait de cette réserve et ne cherchait qu'une occasion de parler. Un soir que Marie , se sentant un peu mieux, la remerciait affectueusement de ses soins , elle fondit en larmes et lui dit :
« Oh ! ces soins-là , ils étaient bien naturels ; j'ai été trop heureuse de pouvoir vous les donner! Si vous saviez comme jXoël et moi nous avons été affligés de votre état! Le pauvre homme! il
a dû vous quitter, lui; il est parti la douleur dans l'àme; mais c'était son devoir de suivre jusqu'à sa dernière demeure celle qui nous a fait tant de bien. Il y avait d'ailleurs des choses qu'il voulait voir par lui-même... 31. le vicomte a emmené avec lui un soi-disant ami , que vous ne connaissez pas , et qui , dès le premier jour de votre maladie , s'est installé ici en maître et a laissé échapper bien des paroles qui nous ont fait le juger tout d'abord. C'est un fort méchant homme, je n'en saurais douter. Le voilà maintenant qui parle de vendre le château où vous vous plaisiez tant , où vous avez été si heureuse, et tout porte à croire que son projet réussira; car M. le vicomte ne voit que par ses yeux et l'approuve en tout. «
A ce discours , Marie laissa involontairement échapper une exclamation douloureuse, parce qu'il lui semblait affreux de voir passer en des mains étrangères la maison qu'elle avait si longtemps habitée avec sa bienfaitrice , et qui maintenant lui était d'autant plus chère , que c'était près de là que les restes de cette tendre amie avaient dû être déposés. D'un autre côté , l'homme dont on lui parlait excitait dans son
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esprit les plus vives inquiétudes , et lui faisait entrevoir l'avenir sous un jour encore plus sombre. Comprenant néanmoins qu'elle ne devait pas donner k Thérèse le droit de juger les actions du vicomte , elle s'efforça bientôt de dévorer les cruelles souffrances de son cœur, et répondit avec une apparente tranquillité :
« Je ne pense pas que M. de Guersan se décide à abandonner pour toujours une habitation où tout doit lui retracer le souvenir de la personne qu'il chérissait le plus au monde ; il sait qu'elle tenait à ce domaine et qu'elle désirait qu'il le conservât. Cependant si quelque circonstance que j'ignore le portait à y renoncer, il faudrait respecter sa volonté, ma chère Thérèse, et nous abstenir de toute réflexion sur un pareil sujet. Cette réserve, croyez-moi, nous est commandée à toutes deux, et je l'attends de vous comme un nouveau témoignage d'attachement.
— Ainsi vous laisserez agir ce M. Dernon, ce faux ami qui veut tout dominer dans votre ménage? reprit vivement la bonne femme.
— Je laisserai agir la main de Dieu , répondit Marie. Si cet homme a des intentions hostiles.
Dieu miiispirera la conduite que je devrai tenir envers lui. tu attendant, je m'interdirai des récriminations qui nécessairement blesseraient celui dont le bonheur doit avant tout m'ètre cher. J'ai d'ailleurs entendu dire à mon excellente amie que la femme qui veut être aimée ne doit combattre les volontés que lui oppose son mari que par la douceur, la patience et la raison. Aussi ce sont là les seules armes que j'emploierais auprès de M. de Guersan, si j'avais le malheur de ne pouvoir toujours partager son opinion ou ses goûts. >>
Thérèse uosa insister , car son respect pour Marie égalait son attachement ; et , a dater de ce jour, elle s'abstint de toute réflexion qui put lui déplaire.
Cependant les craintes qu'elle avait conçues n'étaient que trop fondées. Le vicomte possédait , il est vrai , toutes les qualités nécessaires au bonheur de sa jeune épouse ; mais un de ces esprits méchants , pour lesquels l'intrigue est un besoin et la duplicité une arme sans cesse aiguisée contre la vertu, s'était davance placé entre eux et menaçait de les rendre victimes de sa noirceur.
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Malheureusement, le neveu de madame de Yardreck s'était lié avec le faux ami dont avait parlé Thérèse, avant que l'expérience put l'éclairer sur le danger de cette liaison. Ils avaient fait leurs études ensemble , et , par une singularité assez remarquable , quoiqu'il n'existât entre eux aucun rapport de goûts , l'imprudent Edouard s'était attaché à ce compagnon de sa jeunesse d'une manière si étroite , que l'absence, loin de refroidir son amitié, lui avait donné tous les caractères de la plus intime confiance.
Souple, adroit, ne cherchant que l'occasion de faire des dupes; livré depuis longtemps à l'amour du jeu, à cette passion honteuse qui dessèche l'àme et la rend accessible à tous les vices , le coupable Dernon n'avait rien négligé pour entretenir une amitié qu'il comptait exploiter à son profit. Il savait que le trop confiant Edouard, avec lequel il entretenait une correspondance active , serait un jour possesseur d'une belle fortune ; c'était un appât pour son insatiable cupidité, et, déployant alors toute son adresse , il parvint à obtenir sur lui un tel ascendant , que dès lors il se crut certain que sa proie ne pourrait lui échapper.
Le Yicomte , en effet , ne faisait rien sans le eonsulter. Ainsi, en apprenant le projet de mariage que sa tante avait formé pour lui , ee fut à Dernon quil en référa. Celui-ci, quoique redoutant l'influence d'une épouse sur le cœur d'Edouard, fut d'avis de céder aux vœux de madame de Vardreck , dont il fallait avant tout conserver la bienveillance, et il lui conseilla d'accepter ; mais il lui donna en même temps de telles préventions contre celle qu'on lui destinait, que le crédule jeune homme fut sur le point de refuser formellement cette union.
L'état où ii vit sa tante en arrivant à Paris , les conseils mêmes de l'homme qui le gouvernait , concoururent ensuite à vaincre son opposition , et ce fut ainsi que , sans nulle affection pour Marie , il la conduisit à l'autel et devint l'arbitre de son sort.
Tant que madame de Yardreck avait vécu , Dernon s'était bien gardé de paraître devant elle; car une circonstance fortuite pouvait le démasquer aux yeux de cette femme vertueuse. Profitant néanmoins de l'aveugle confiance du vicomte, qui avait naturellement une grande antipathie pour les affaires d'intérêt , il s'était
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chargé de faire dresser les articles du contrat , que la pauvre mourante et les futurs époux avaient signé sans examen , et , par cet acte indignement tronqué , l'orpheline avait été dépouillée de tous les avantages que sa bienfaitrice voulait lui faire.
La perte du seul appui qui restât dans le monde à cette jeune infortunée mit ensuite l'odieux Dernon tout à fait à Taise. Sous prétexte d'épargner à M. de Guersan les embarras pénibles que cet événement suscitait , il prit dès cet instant l'entière administration de son héritage , se fit son intendant , le suivit à Cassel , et travailla en même temps de tout son pouvoir à détruire l'intérêt que devait inspirer celle qu'il voulait perdre.
Déjà ses insinuations perfides avaient persuadé au vicomte que Marie n'avait été guidée dans l'acceptation de sa main que par le désir de se créer une position avantageuse dans le monde , et cette idée avait effacé dans l'esprit du jeune époux toutes les qualités dont elle était douée. Éloigné d'elle, il se rappela pourtant qu'il avait promis de faire son bonheur, et croyant que , pour acquitter cette promesse ,
il suffirait de mettre à sa disposition toutes les jouLSsauces de la fortune, il lui écrivit pour les lui promettre, en lui annonçant son prochain retour.
Marie lut cette seconde lettre avec un nouveau déchirement de cœur; car l'opinion qui Favait dictée , quoique exprimée avec une sorte de ménagement, s'y montrait trop à nu pour qu'elle put s'y méprendre, et peu s'en fallut quelle n'écrivit sur-le-champ à son injuste époux pour se plaindre des préventions qu'il laissait percer. Hahituée cependant à ne jamais agir sous l'influence d'un premier mouvement d'irritation, elle remit au lendemain à faire sa réponse , et y répandit des sentiments si nohles, si déhcats , si pleins de douceur, qu'Edouard ne put se défendre d'éprouver du regret en songeant que peut-être il l'avait mal jugée.
Son retour auprès d'elle , qui eut lieu quelque temps après , acheva de lui montrer son injustice ; Marie osa alors croire au bonheur ; mais l'homme odieux qui voulait sa perte ne tarda pas à lui arracher cette douce illusion. Intéressé à détruire l'heureuse harmonie qui commençait à s'étahhr entre elle et le vicomte,
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et profitant du penchant que montrait ce dernier pour le faste et les plaisirs , il l'entraîna dans des dépenses ruineuses , le décida à yendre le domaine de Cassel , lui fit prendre à Paris un grand état de maison , lui inspira enfin des goûts si frivoles , si extravagants , que la pauvre jeune femme , malgré son inexpérience , ne put s'abuser sur ses coupables desseins : elle vit que la ruine de son mari en serait l'inévitable suite. Youlant sauver à celui-ci de tardifs regrets, elle eut le courage de lui montrer ses craintes , et n'épargna aucun soin pour le ramener à des idées plus raisonnables; mais le cruel ennemi de son repos sut rendre tous ses efforts inutiles. Alors pour éviter de pénililes débats , qu'il eût été trop heureux d'exciter, elle prit le parti de la résignation , et ne se montra ni moins douce ni moins aimable auprès du vicomte.
Deux années s'écoulèrent dans cette douloureuse situation , et , loin que le temps allégeât les chagrins de l'infortunée Marie , chaque jour au contraire semblait les rendre plus cuisants. Isolée au milieu du monde où on l'obligeait de vivre , regrettant au sein de l'opulence dont on l'entourait les pures jouissances de sa jeunesse,
elle n'avait même pas la consolation d'éprouver pour une seule des personnes qu'elle était forcée de voir cette sorte de sympathie qui souvent parvient à alléger les peines de Fàme. La plupart des connaissances de son mari , étant choisies par Dernon, ne lui inspiraient que de la méfiance , et ce sentiment , si pénible pour son cœur, lui faisait sentir avec plus d'amertume encore la perte de ses bons parents et celle de sa généreuse bienfaitrice. Souvent aussi elle pensait à l'amie de son enfance , à cette compagne toujours chérie qu'elle eût été si heureuse de serrer dans ses bras; mais l'imprudente Léontine avait élevé entre elle et Marie une infranchissable barrière.
Ayant perdu sa mère , dont elle avait délaissé la vieillesse prématurée , et se trouvant entièrement livrée à elle-même par l'absence de M. de Yerseuil , qui avait dû partir subitement pour la Guadeloupe , où il possédait une riche habitation , l'insensée s'abandonnait avec une telle ardeur à ses goûts dissipés , que tout Paris retentissait alors du bruit de ses inconséquences. Ceux mêmes qui s'associaient à ses plaisirs et l'encensaient comme une idole se montraient
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les plus acharnés à flétrir sa réputation. Ainsi, au milieu de ses adulateurs , il n'était pas une seule voix amie qui daignât s'élever pour repousser les calomnies dont elle était l'objet.
Incessamment ces calomnies odieuses venaient ajouter aux chagrins dont Marie était abreuvée , et lui faisaient souhaiter intérieurement de rencontrer Léontine, afin de l'avertir des bruits injurieux qui circulaient dans le monde.
« Je ne dois pas la fréquenter, se disait-elle ; la j)rudence m'en fait une loi- je l'ai promis d'ailleurs à ma chère bienfaitrice; mais si la Providence daignait m'en oiTrir l'occasion, j'essayerais un dernier effort sur son cœur. »
Ce vœu fut exaucé. Un jour que madame de Guersan, suivie de sa bonne Thérèse, revenait à pied de chez une pauvre infirme , à laquelle elle allait chaque semaine porter secrètement des consolations et des secoure , elle vit s'arrêter tout à coup un élégant équipage près duquel elle passait ; une jeune femme en descendit et courut vers elle en lui tendant les bras : c'était Léontine.
a Chère Marie ! je te retrouve donc enfin ! lui dit-elle; oh! si tu savais combien de fois j'ai désiré ce bonheur , et combien il m'en a coûté
pour ne pas me présenter chez toi depuis ton mariage ! Mais, je te Favoue, je craignais que tu ne me gardasses rancune pour n'avoir pas suivi tes conseils 5 et, trop fière pour supporter ta froideur ou tes reproches , je n'ai osé jusqu'ici tenter aucune démarche pour satisfaire le désir de mon cœur.
— Tu m'aimes donc encore ? lui dit Marie de l'accent le plus doux .
— Peux-tu en douter? Est-ce qu'il est possible de cesser de t' aimer quand on te connaît? «
En parlant ainsi, elle passa son hras sous celui de madame de Guersan et la suivit à son hùtel, qui n'était \Au^ qu'à quelques pas. Lorsqu'elles y furent entrées, elles s'eml)rassèrent de nouveau avec la plus tendre effusion, et Léontine parut vivement émue.
Chez elle , le j)remier mouvement était toujours bon; mais sa sensibilité, ne s'exerçant habituellement que sur des objets frivoles , s'épuisait bientôt pour faire place à des accès de vanité qui étouffaient dans son cœur les plus nobles sentiments. Ainsi , après avoir charmé Marie par l'expression franche de son
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amitié, elle ne tarda pas à lui montrer toute sa légèreté en lui faisant une peinture animée de ses plaisirs et de ses succès.
Cette dernière l'écouta d'abord avec une apparente tranquillité ; toutefois , ne voulant pas laisser échapper l'occasion de lui faire entendre la vérité , et puisant dans ses discours le courage de la combattre , elle lui dit :
« Je vois, ma chère Léontine, que tu n'as rien changé à la vie dissipée dont je m'effrayais pour toi ; j'avoue que cette idée trouhle le bonheur que je goûte à te revoir.
— Mais cette vie , tu la juges avec beaucoup trop de rigueur, interrompit l'étourdie ; moi je la trouve charmante , et je me garderai bien d'y rien changer, je t'assure. Après tout, que voudrais-tu donc que je fisse? Que, comme toi, je vécusse dans le monde comme si ce monde n'existait pas? En vérité, cela est impossible; car il m'offre chaque jour de nouveaux charmes, et je me sens née pour lui : j'aime ses agitations, ses plaisirs, et jusqu'aux maux qu'il peut causer. Toi, au contraire, si tu suivais ton goiit, tu ne chercherais, je parie, qu'une existence cahne et paisible , parce que l'obscurité te plaît,
que tu dédaignes les succès , et que ce qui fait ma joie fait nécessairement ton supplice. Aussi, je suis sure que ton mari te contrarie beaucoup en t'obli géant à vivre si près des jouissances qu'il recherche, et que ton plus grand désir serait d'échapper à une si pénible contrainte. »
A ce discours , la pauvre Marie ne put se défendre d'éprouver intérieurement une douloureuse émotion; mais, ne voulant pas que madame de Yerseuil soupçonnât à quel point la conduite du vicomte la rendait mallieureuse , elle reprit avec l'apparence du calme :
« Cette contrainte dont tu parles , ma clière Léontiue, porte du moins avec elle sa récompense, puisqu'elle m'offre un moyen d'être agréable à M. de Guersan , et je m'estime heureuse de pouvoir lui donner cette preuve de mon affection. Il est d'ailleurs des devoirs de position auxquels il faut savoir se soumettre : une femme d'un certain rang ne peut toujours se soustraire entièrement au monde ; seulement elle doit ne former de liaisons qu'avec des personnes aussi sûres qu'honorables , et se défendre avec courage contre l'attrait des plaisirs qui pourraient égarer sa raison et son cœur. Crois-
moi , les privations de ce genre sont beaucoup moins pénibles que tu ne le penses , parce que la considération qu'elles nous obtiennent , la satisfaction dont nous nous sentons pénétrées, nous en dédommagent amplement , surtout quand c'est à Dieu que nous offrons ces légers sacrifices.
— En vérité , tu es la raison même , s'écria en riant la jeune folle , mais je n'essaierai pas de t'imiter. Je te l'ai dit , quand je serai vieille et laide, à la bonne heure; j'aurai alors d'autres goûts, d'autres besoins...
— Ah ! ne répète pas ces paroles qui déjà m'ont tant fait gémir sur toi , reprit vivement Marie ; car le temps dont tu parles , et qui te semble si éloigné , marche à pas de géant ; il te surprendra au milieu de tes funestes illusions, et si tu n'as pas amassé dans ton cœur les vertus qui sont nécessaires pour supporter cette triste époque de la vie, où le passé n'est plus pour nous qu'un vain songe , dis-moi quel sera ton sort? Auras-tu alors le courage dont tu manques aujourd'hui, et soulfriras-tu sans d'amers regrets les déceptions qui seront ton partage?
— Ce sera alors une nécessité ; il faudra bien que je m'y soumette.
— Pour se soumettre , ma chère Léontiue , il faut d'avance s'être assujetti aux lois que nous impose la raison; sans quoi nous nous révoltons sans cesse contre les événements les plus naturels, et notre existence devient un affreux supplice. D'ailleurs , avant même cette époque redoutée , n'est-il donc pour toi aucun malheur à craindre? Je ne veux pas t' affliger ; mais puisque la Providence a voulu t'amener vers moi , je serais coupable de garder le silence sur les dangers qui t'entourent. Séparée de ton mari, demeurée sans guide et sans défenseur au milieu du tourbillon où tu es si malheureusement jetée, tu lutteras en vain contre les attaques des méchants. Ignores-tu donc que déjà ils s'acharnent sur toi ; que , tout en te flattant , ils t'accablent d'outrages ; que, de toutes parts , on te reproche tes dépenses excessives , les liaisons imprudentes que tu as formées ; qu'en un mot, tu es l'objet des plus alïreuses calomnies ? 0 ma Léontiue ! ce sont la des dangers qu'une femme ne saurait jamais braver impunément. Je t'en conjure, ne t'y expose
pas plus longtemps. Abandonne les faux plaisirs , les vaines adulations qui t'ont séduite jusqu'ici; songe au repos de M. de Yerseuil. Ces bruits injurieux peuvent se répandre jusqu'à lui ; épargne à cet homme respectable un chagrin si amer ; va te placer sous son égide : là tu seras à l'abri de tous les écueils qui t'entourent , tu retrouveras le calme et le bonheur que l'on goûte dans l'accomplissement du devoir; et quand tu reviendras, l'estime des gens de bien sera pour toi une nouvelle récompense. »
Marie avait parlé avec toute la chaleur du sentiment et d'une profonde conviction : elle crut un moment avoir touché celle qui l'écoutait ; mais l'orgueilleuse Léontine la détrompa aussitôt en lui disant avec ironie :
ce Vraiment, ma chère, tes conseils sont d'une sagesse admirable ! il est dommage que mon mari soit sur le point de revenir en France , sans quoi j'aurais pu , en effet, essayer d'un petit voyage outre-mer, afin d'échapper à tous les périls dont tu me fais une peinture si effrayante. Rassure-toi , cependant , ils sont beaucoup moins redoutables que tu ne le penses; si j'ai quel-
ques détracteurs, je ne manque pas d'amis pour prendre ma défense. On ne m'accuse que par envie , et l'envie ne saurait m'affligcr : elle ne s'exerce que sur ceux qui ont quelque supériorité , et son oubli est presque une injure ; ainsi laissons-la faire . Je ne suis nullement disposée d'ailleurs à fuir les innocentes distractions que m'offre le monde, et tant que je n'aurai aucun tort réel à me reprocher, je saurai mépriser les attaques des méchants. »
Après ce beau discours, l'étourdie se leva, puis prenant la main de son amie dont les impressions pénibles se trahissaient :
a Je vois que je t^afflige , reprit-elle , et que nous ne saurions nous entendre. Adieu , chère Marie; aimons-nous quand même, et suivons chacune la route que nous nous sommes tracée ; nous verrons laquelle de ces deux routes conduit le plus sûrement au bonheur. »
En même temps, elle s'échappa, et laissa madame de Guersan si surprise, si affligée, qu'elle n'essaya même pas de la retenir. A quoi d'ailleurs eût servi entre elles un plus long entretien? Le cœur de Léontine semblait fermé à tous les sentiments qui conduisent à la vertu ,
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et Marie respectait trop les devoirs de son sexe pour vouloir entretenir des relations d'amitié avec celle qui les bravait aussi imprudemment. Elle résolut donc, quels que fussent ses regrets, de fuir plus que jamais madame de Verseuil , et dès ce moment elle chercha aussi à s'éloigner de toutes les personnes qui pouvaient lui rappeler les inconséquences de cette femme légère ; mais le souvenir de leur entrevue demeura longtemps gravé dans sa mémoire, et il falkit tous les malheurs dont elle fut accal)lée ensuite pour l'en écarter.