LA VIE SOLITAIRE
point de papillon qui bruisse ; de loin ni de près on ne voit, on n'entend nulle voix, nul mouvement. Le calme le plus profond règne sur ces rives : c'est pourquoi je m'assieds là et me tiens immobile; j'y oublie presque le monde et moimême, et déjà il me semble que mes membres gisent épars, qu'ils ne sont plus animés d'aucun souffle ni d'aucun sentiment et que, depuis longtemps, leur repos se trouve confondu avec le silence de ces lieux.
Amour, amour, tu t'es envolé bien loin de mon cœur qui fut naguère si brûlant, que dis-je? si embrasé. Le malheur l'a étreint de sa froide main, et il est devenu de glace à la fleur des années. Il me souvient du moment où tu pénétras dans mon sein. C'était en ce doux et irrévocable temps où cette malheureuse scène du monde s'ouvre aux jeunes regards et leur sourit, semblable à une vision du paradis. Le cœur du jeune homme bat d'espérances virginales et de désirs, et déjà le malheureux mortel se prépare aux œuvres de sa carrière, comme s'il s'agissait d'une danse ou d'un jeu. Mais je ne t'eus pas plus tôt aperçu, amour, que déjà la fortune avait brisé ma vie et que déjà mes yeux n'étaient plus destinés qu'aux larmes. Pourtant, si parfois, parmi les plages brillantes, au lever de l'aurore silencieuse ou quand le soleil illumine les toits, les collines et les campagnes, je rencontre une jeime fille au doux visage, ou si dans la paisible quiétude d'une nuit d'été, arrêtant ma promenade vagabonde aux abords des villes, je contemple la campagne déserte et que j'entende résonner dans une chambre solitaire le chant mélodieux d'une jeune enfant qui prolonge dans la nuit son travail manuel ; alors mon cœïH" de pierre se met à palpiter, mais hélas ! il revient bientôt à son âpre torpeur, car toute émotion douce est devenue étrangère à mon âme.
0 chère lune, sous ton tranquille raj'^on les lièvres dansent dans les forêts, et, le matin, le chasseur se plaint de trouver des pistes enchevêtrées et trompeuses, et d'être éloigné des terriers^ par des détours. Salut, ô bienfaisante reine des nuits ! Ton rayon importune quand il descend, à travers les broussailles, les rochers ou au milieu des édifices en ruines, sur le fer du pâle voleur qui, l'oreille tendue, guette au
loin le bruit des roues et des chevaux ou le son des pas sur la route muette : le cliquetis inattendu de ses armes, sa voix rauque, son aspect sinistre glacent d'effroi le voyageur qu'il laisse bientôt à demi-mort et dépouillé parmi les pierres. Elle est importune aussi, ta blanche clarté, quand elle rencontre par les rues des villes le libertin qui va rasant les murs des maisons et se cachant dans l'ombre, qui s'arrête et s'effraie des lampes allumées et des balcons ouverts. Oui, ta clarté inquiète l'âme des méchants, mais il me sera toujours agréable de te contempler sur ces plages, où tu ne découvres à mon regard que de joyeuses collines et des plaines spacieuses. Et pourtant, j'avais coutume, bien qlie je fusse sans reproche, d'accuser ton rayon gracieux quand, dans les endroits habités, il révélait ma présence au passant ou qu'il montrait à mon regard des visages humains. Maintenant je le louerai toujours, soit que je te voie voguer parmi les nuages, soit que, sereine dominatrice de la plaine éthérée, tu regardes ce lamentable séjour de l'homme. Tu me verras souvent, seul et muet, errer dans les bois et sur les rivages verdoyants, et m'asseoir sur l'herbe, content s'il me reste assez de cœur et d'haleine pour soupirer.