‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 19 sur 57 · LE SOIE DU JOUR DE FETE · texte numérisé non relu

LE SOIE DU JOUR DE FETE

La nuit est douce et claire, et sans vent. Et tranquille, la lune plane sur les toits et au milieu des jardins, révélant au loin toutes les. montagnes sous sa clarté sereine. 0 ma dame, déjà tous les sentiers se taisent, et à travers les balcons il ne brille plus que de rares lampes nocturnes. Tu dors, car un sommeil léger t'a surprise dans ta chambre paisible ; et aucun souci ne te dévore ; tu ne sais pas, tu ne te représentes même pas quelle blessure tu m'as ouverte au fond du cœur. Tu dors : moi, je m'avance pour saluer ce ciel qui apparaît si clément au regard, et l'antique nature toute-puissante qui m'a créé pour la douleur. — « Je te refuse l'espérance, me dit-elle, même l'espérance ; que tes yeux ne brillent jamais que de larmes. »

Aujourd'hui c'était jour de fête ; maintenant repose-toi de tes amusements ; et peut-être te souviendras-tu en rêve de tous ceux à qui tu as plu aujourd'hui et de tous ceux qui t'ont plu: ce n'est pas moi, certes, je ne l'espère pas, qui retiens à ta pensée. Cependant je me demande combien il me reste à vivre, et je me jette à terre, et je crie et je frémis. 0 jours horribles en un âge aussi vert ! Hélas ! dans la rue, j'entends non loin d'ici le chant solitaire de l'artisan qui revient sur le tard, après les divertissements, à son pauvre .logis, et mon cœur se serre cruellement en songeant comme tout passe au monde et presque sans laisser de trace. Voilà qu'il s'est enfui le jour de fête, et à ce jour de fête le jour ordinaire succède, et le temps emporte avec lui tout événement humain. Maintenant où est le bruit de ces peuples antiques? Maintenant où est la renommée de nos illustres ancêtres, et le grand empire de cette Eome, et ses armées, et le fracas qui retentissait par la terre et l'océan ? Tout est paix et silence, et tout repose au monde, et l'on ne parle plus d'eux. Dans ma jeunesse, à l'âge où l'on attend avec impatience le jour de fête, lorsqu'il était passe, dans une douloureuse veille j'étreignais ma couche, et bien tard dans la nuit, un chant qu'on entendait par les sentiers s'éloigner et mourir peu à peu, déjà me serrait le cœur de la même façon.

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