‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 20 sur 57 · QUAND IL EUT DÉCOUVERT LES MANUSCRITS DE CICÉRON SUR LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

QUAND IL EUT DÉCOUVERT LES MANUSCRITS DE CICÉRON SUR LA RÉPUBLIQUE

Italien hardi, que ne cesses-tu de réveiller nos pères dans leurs tombeaux, et pourquoi les fais-tu revivre en ce siècle mort", sur lequel plane un si lourd nuage d'ennui? Comment viens-tu résonner si fort et si souvent à nos oreiUes, voix antique de nos aïeux, restée muette depuis si longtemps? Et pourquoi tant de résurrections ? En un instant, les manuscrits sont devenus féconds; c'est à notre époque que

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les cloîtres poudreux ont réservé, soigneusement cachées, les pensées généreuses et saintes de nos pères. Et quelle vaillance t'inspire donc le destin, Italien illustre ? Ou plutôt, n'est-ce pas en vain que le destii tente de résister à la vaillance humaine ?

Certes, ce n'est pas sans le haut décret des dieux que. au moment où notre oubli désespéré se fait plus grave et plus profond, un nouvel appel de nos aïeux revient à chaque instant frapper nos oreilles. Le ciel a donc encore «quelque compassion de l' Italie ; quelque immortel prend encore souci de nous; car l'heure étant venue, maintenant ou jamais, pour la race italienne de renaître à la vertu, nous voyons que la clameur des morts est si grande et que le sol exhume presque les héros oubliés, com.me pour chercher à savoir si à cet âge tardif il te plaît encore, ô patrie, d'être lâche.

0 glorieux défunts, gardez-vous encore quelque espérance en nous? X'avoDs-nous pas péri tout entiers? A vous peutêt^e le secret de l'avenir ne demeure pas impénétrable. Moi je sxiis anéanti, et je n'ai aucun refuge contre la douleur, car l'avenir m'est voilé; et tout ce que j'en découvre est tel que l'espérance m'apparaît comme un songe et une chimère. Ames vaillantes, une plèbe sans honneur, immonde, est \enue habiter sous vos toits; pour votre race toute action, toute jparole courageuse ne sont que sujet de raillerie ; vos gloires éternelles ne nous font plus rougir et ne nous font plus envie; l'oisiveté règne autour de vos monuments, et nous som-mes Je-.pnus un exemple d'avilissement pour les temps à venir.

Heureux génie, puisque nul ne se soucie maintenant de nos grands ancêtres, songes-y, toi que le sort f»\'orise au point que ta main semble ramener ces jours où les lettres, si longtemps ensevelies, relevaient enfin la tête et sortaient d'un long oubli en même temps que les anciens poètes à qui la nature a parlé sous ses voiles, et qui charmèrent les nobles loisirs d'Athènes et de Rome. 0 temps, ô temps enveloppés dans un éternel sommeil! Alors la ruine de l'Italie n'était pas encoBe consommée, nous étions encore dédaigneux de

toute oisiveté honteuse, et le souffle des vents trouvait encore plus d'une étincelle à faire jaillir de notre sol.

Elles étaient chaudes, tes cendres saintes, ennemi invaincu de la fortune (1) dont la colère et la douleur trouvèrent l'enfer plus accueillant que la terre. L'enfer ! Et quelle est la région qui n'est pas meilleure que la notre? Les douces cordes de ton luth vibraient encore au frôlement de ta main, ô infortuné amant (2). Hélas ! c'est par la douleur que commence et que naît la poésie italienne. Et pourtant le mal qui nous torture est moins accablant et moins poignant que l'ennui qui nous étouffe. Oh ! tu es bienheureux, toi dont la vie ne fut que larmes. Pour nous, l'ennui nous a suivis pas à pas sur cette terre; pour nous, près du berceau et sur la tombe, immobile, s' assied le néant.

\l^is ta vie se passait alors sur les mers, en la compagnie des astres, audacieux enfant de la Ligurie (3), quand par delà les colonnes et par delà les rivages où l'on croyait entendre, vers le soir, l'onde frémir au moment où le soleil s'y plonge, ayant confié ta nef aux flots infinis, tu retrouvas la clarté du soleil disparu et tu vis poindre alors le jour qui s'était éteint pour nous; puis, ayant triomphé de tous les obstacles de la nature, une immense terre inconnue fut la gloire de ton voyage et des périls de ton retour. Hélas ! hélas ! mais, en reculant ses bornes, le monde ne grandit pas, au contraire, il se fait plus petit ; et l'éther sonore et la terre bienfaisante et l'océan apparaissent bien plus vastes à l'enfant qu'au sage.

Que sont devenus nos rêves charmants, dans lesquels nous vojions des régions mystérieuses peuplées d'habitants inconnus, ou la retraite des astres pendant le jour, ou h couche lointaine de la jeune Aurore, ou le sommeil mystérieux de la plus grande planète pendant la nuit? Voflà qu'ils se sont' évanouis tout d'im coup, et le monde est représenté sur un bout de papier ; voilà que tout devient

(1) l'ante.

(2) Pétrarque.

(3) Christophe Colomb.

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semblable, et le néant seiil s'accroît par nos découvertes. La vérité est à peine atteinte que tu nous es défendue, ô chère imagination; notre esprit s'éloigne de toi pour l'éternité ; les années nous soustraient à ton magique pouvoir d'autrefois, et la consolation de nos peines a péri.

Tu naissais cependant aux douces rêveries, et le soleil des premiers jours resplendissait à ta vue, chantre charmant des armes et des amours (1) qui remplissaient la vie d'heureuses erreurs en un temps bien moins triste que le nôtre : tu fus le nouvel espoir de l'Italie. 0 tours, ô cloîtres, ô dames, ô cavaliers, ô jardins, ô palais ! en songeant à vous, mon esprit s'égare en mille pensées joyeuses. La vie humaine n'était remplie alors que de chimères, de belles légendes et de vagues aspirations : maintenant nous les avons chassées loin de nous. Et que nous reste-t-il, à présent que les choses sont dépouillées d^ leur verte parure? Nous ne voyons plus qu'une chose certaine, c'est que tout est vain, hormis la douleur.

0 Torquato, ô Torquato, le ciel nous réservait alors ta grande âme ; à toi il ne réservait que les larmes. 0 infortuné Torquato ! Ton doux chant ne réussit pas à te consoler, ni à fondre la glace dans laquelle la haine et la basse en\de de la foule et des tyrans avaient emprisonné ton âme qui était si ardente. L'amour, l'amour, ce dernier leurre de notre vie, t'abandonnait. Le néant te parut une ombre réelle et solide, et le monde une plage inhabitée. Au tardif honneur tes yeux ne se rouvrirent point : ton heure suprême te fut une grâce et non un malheur. Celui qui a connu nos maux demande la Mort, et non des couronnes.

Eeviens, reviens parmi nous, lève-toi de ton tombeau muet et désolé, si tu es désireux de souffrir, ô lamentable exemple d'infortune. Notre vie qui te paraissait déjà bien triste et bien horrible est devenue pire aujourd'hui. 0 ami, qui te plaindrait, puisque si ce n'est à soi-même, nul ne songe à rien ? Qui ne taxerait d'insensée ta mortelle

0) Ariost»

tristesse, puisque de nos jours tout ce qui est grand et rare est traité de folie; puisque ce n'est plus l'envie, mais la plus cruelle indifférence qui s'attaque aux grands hommes? Ou qui donc t'apprêterait le laurier une seconde fois, puisque les chiffres sont maintenant plus écoutés que les vers?

i)epuis ta mort jusqu'à cette heure, ô malheureux génie, aucun homme digne du renom italien n'a surgi, sauï un seul, le seul qui valut mieux que sa lâche époque ; c'est ce farouche Allobroge (1), qui dut au ciel et non à cette terre épuisée et stérile la mâle vertu qu'il portait en son cœur ; grâce à elle, sans pouvoir, sans armes (mémorable audace !) il fit sur la scène la guerre aux tyrans: qu'au moins cette guerre sans suite soit tolérée, et qu'on laisse ce champ libre aux colères impuissantes du monde. Lui le premier et seul, il descendit dans l'arène et nul ne le suivit, car l'oisiveté et le.stupide silence passent avant tout à présent parmi nous.

Sa vie entière s'écoula sans tache mais dédaigneuse et frémissante, et la mort le préserva de voir pis encore. 0 mon Vittorio, cette époque ni ce sol n'étaient point faits pour toi. D'autres temps et un autre lieu conviennent aux génies élevés. Maintenant nous vivons comblés de repos et commandés par la médiocrité; le sage est descendu, et la foule est montée à un seul et même niveau qui domine le monde. 0 illustre avant-coureur, continue ton œuvre; réveille les morts, puisque les vivants dorment; ranime les voix éteintes des antiques héros, tant qu'à la fin ce siècle de fange ou aspire à la vie et se lève pour des faits illustres, ou rougisse de honte.

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