‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 29 sur 57 · DERNIER CHANT DE SAPHO · texte numérisé non relu

DERNIER CHANT DE SAPHO

Nuit paisible, chaste rayon de la lune qui sé^ couche, et toi, messager du jour qui te lèves parmi la forêt muette, au-dessus des rochers, ô aspects qui furent charmants et chers à mes yeux tant que les Erinnyes et la Destinée m'étaient inconnues, maintenant votre douce vision ne

sourit plus à des passions sans espoir. La joie que nous avons perdue se ravive quand le flot poudreux des Notus roule par l'air limpide et les campagnes frémissantes, et quand le char, le lourd char de Jupiter, tonnant au-dessus de nos têtes, déchire le ciel ténébreux. Nous, il nous plaît, à travers les rochers et les vallées profondes, de nous plonger dans la tourmente, de voir la vaste fuite des troupeaux éperdus, ou d'entendre le bruit du fleuve profond contre la rive indistincte et de contempler la victorieuse colère de l'onde.

Il est superbe ton manteau, ô ciel divin, et tu es belle, terre couverte de rosée. Hélas ! de cette beauté infinie, les dieux et le sort impie n'ont rien accordé en partage à l'infortunée Sapho. Habitante vile et importune de tes superbes royaumes, ô Nature, et amante méprisée, vers tes formes charmantes c'est en vain que, suppliante, je tourne mon cœur et mes yeux. Ce n'est pas à moi que sourit le rivage ensoleillé ni la clarté matinale qui rayonne de la porte éthérée; ce n'est pas moi que salue le chant des oiseaux aux mille coulsurs, ni le murmure des hêtres ; et si, à l'ombre des saules inclinés, un pur ruisseau déroule ses eaux cristallines, à peine mon pied glissant s'y est-il posé, qu'aussitôt ses ondes mouvantes se retirent avec dédafn, se dérobent et pressent dans leur fuite ses rives embaumées.

Quelle faute, quel crime infâme m'ont donc souillée avant ma naissance, pour que le ciel et la fortune me montrent un \àsage si farouche ? En quoi ai-je péché toute enfan't, à l'âge où l'on ne soupçonne point le mal, pour qu'ensuite, sans jeunesse, sans fleur, la forte trame de ma vie se déroulât ainsi au fuseau de la Parque inflexible ? Mais ta lèvre répand d'imprudentes paroles : un dessein obscur préside aux événements que nous réserve la destinée. Tout est mystère, excepté notre douleur. Race délaissée, nous naissons pour les larmes, et la raison en repose au sein des dieux. 0 rêves, ô espérances des plus vertes années ! Le Père a donné aux apparences, aux séduisantes apparences, une éternelle puis.sance dans le monde, et ni de viriles

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