‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 30 sur 57 · HYMNE AUX PATRIARCHES · texte numérisé non relu

HYMNE AUX PATRIARCHES

entreprises, ni une lyre, ni un chant savant ne peuvent faire briller la vertu sous une enveloppe dépourvue d"'ornejnents.

Nous mourrons. Sa dépouille indigne rendue à la terre, l'âme se réfugiera nue aux Enfers et ira réparer la faute cruelle de l'aveugle dispensateur des événements. Et toi, à qui m'attachèrent en vain un long amour, une longue fidélité et l'inutile transport d'un implacable désir, vis heureux, si jamais un être mortel vécut heureux sur terre. Jupiter ne m'a pas prodigué la douce liqueur de l'avare tonneau, après qu'eurent péri les illusions et le rêve de mon enfance. Les jours les plus joyeux de notre vie s'envolent les premier^. Surviennent alors la maladie, la vieillesse et l'ombre glacée de la mort. Voici que, de tant de palmes espérées et de charmantes illusions, il me reste le Tartare; et mon vaillant génie est voué à la déesse infernale, à la nuit noire et à la rive silencieuse.

HYMNE AUX PATEIARCHES

(ou DES COMMENCEMENTS DU GENRE HUMAIN)

Et vous, pères illustres de la race humaine, le chant de vos fils affligés redira vos louanges ; vous fûtes bien plus chers que nous à l'éternel créateur des astres, et vous vîntes à la lumière avec bien moins de sujets de larmes que nous. Ces maux irrémédiables du malheureux mortel qui naît pour les larmes et trouve la tombe ténébreuse et l'heure suprême plus douces que la lumière éthérée, non, ni la pitié ni la juste loi du ciel ne les lui ont imposés. Et si une antique légende parle de votre ancienne faute qui livra l'espèce humaine au pouvoir tyrannique de la maladie et de la souffrance, ce sont d'autres crimes plus cruels de vos fils, c'est leur génie inquiet et leur dém^ence plus grande qui ont armé contre nous T Olympe offensé et la rude main de la nature qui nous nourrit. Depuis lors

la vie nous est devenue à charge, la fécondité du sein maternel a été maudite, et les fureurs de TErèbe désolé ont envahi la terre.

Toi le prei^iier (1), ô chef antique et père de la famille himiaine, tu contemplas le jour, les lueurs empourprées des sphères tournantes, les nouveaux hôtes des champs et la brise errante à travers les jeunes prairies. Alors les torrents des Alpes, se précipitant parmi les rochers et les vallées désertes, les frai)paient d'un bruit qui n*a^*ait pas encore été entendu ; alors une paix inconnue régnait sur les emplacements, futurs de nations fameuses et de cités bruyantes; et sur les collines non labourées, montait, seul et muet, le rayon brûlant de Phébus auquel succédait la lune dorée. Oh ! que tu étais heureuse, terre déserte, dans ton ignorance du mal et des lugubres événements I Oh ! que de soufirances, père infortuné, les destins préparaient à ta descendance, et quelle suite infinie damères épreuves ! A'^oici qu'emporté par une luieur nouvelle, un frère souille de sang et de meurtre des campagnes encore stériles, ei que le divin éther apprend à connaître les ailes horribles de la mort.

Tremblant, errant, le fratricide, fuyant les ombres solitaires et la secrète colère des vents dans les forêts profondes, élève, le premier, les toits des villes, séjour et royaume des soucis rongeurs; et c'est le remords désespéré, livide, haletant, qui, Je premier, rapproche et réunit les aveugles mortels sous des abris communs. Depuis lors, la main malhonnête s'est refusée à conduire la charrue' recourbée, les durs labeurs des champs ont été tenus pour vils, r oisiveté a habité les demeures criminelles, la vigueur native s'est éteinte dans les corps inertes, les âmes sont tombées dans l'indolence et la torpeur, et la servitude, suprême malheur, s'est emparée de ces faibles vies humaines.

Et toi (2). qui sauvas ta race inique des colères célestes et des flots de la mer mugissant jusque sur les cimes nua-

(1) Adam.

{2) Nf>é.

HYMNE AVX rATRIARCHKS 43

geuses. ô toi à qui, la première, à travers le ciel obscur et les montagnes submergées, la blanche colombe apporta le signe de l'espérance renaissante; pour toi, le soleil naufragé, émergeant à l'Occident des antiques nuées, projeta sur le pôle obscur les belles couleurs de l' arc-en-ciel. Alors la race humaine sauvée revient sur la terre, elle retourne à ses cruelles passions, à ses pratiques impies et à d'inévitables tourments. Une main sacrilège se joue des royaumes inaccessibles de la mer vengeresse et va enseigner la douleur et le^ larmes à de nouveaux rivages et sous de nouvelles étoiles.

Maintenant, père des hommes pieux. père juste et fort (1). mon cœur .pense à toi et à tes fils généreux. Je dirai comment, ignoré, assis vers midi à l'ombre de ta tente paisible, près des doux rivages où pâture et s'abrite ton troupeau, tu fus visité par des voyageurs célestes et inconnus, âmes éthérées ; — et comment, ô fils de la sage Rebecca. vers le soir, près du puits rustique, dans la douce vallée d'Aran fréquentée des pasteurs et toute aux joyeux loisirs, tu te pris d'amour pour la gracieuse fille de Laban : invincible amour qui poussa ton âme vaillante à supporter volontairement de longs exils, de longues peines et le poids odieux de l'esclavage.

Il y eut certainement un temps (et le chant aonien et le bruit de la renommée ne repaissent pas la foule avide d'erreurs et d'ombres vaines), il y eut un temps où cette plage malheureuse fut douce et clémente à notre race, et un âge d'or a existé avant notre époque caduque. Non que des ruisseaux de lait pur aient arrosé le flanc des roches naturelles, ou que le tigre se soit mêlé aux brebis dans des bergeries communes, ou que le pâtre ait conduit par jeu les Toups à la fontaine ; mais l'espèce humaine a vécu ignorante de son destin et de ses misères, exempte d'inquiétude. Les aimables fictions, les leurres, le léger voile des légendes antiques servaient au moins à nous cacher les secrètes lois du ciel et de la nature ; et, contente d'espérer, notre paisible nef atteignit le port.

1) Abraham,

Telle, au milieu des vastes forêts de la Californie, naît une race heureuse à qui les pâles soucis ne rongent pas le cœur, dont la cruelle maladie ne mine pas le corps ; les bois lui fournissent sa nourriture; le creux du rocher, des abris; les sources de la vallée, de l'eau; et le jour de la sombre mort survient pour elle inattendu. Oh ! royaumes de la sage nature, sans défense contre notre criminelle audace ! Les rivages, les antres et les forêts tranquilles, notre audace invaincue les envahit; aux^peuples dont elle viole l'asile, elle enseigne un ennui étrange, des désirs ignorés; et elle chasse jusqu'aux confins de la terre la félicité qui s'enfuit toute nue.

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