‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 39 sur 57 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

la vie : je te perds sans aucun plaisir, inutilement, en ce séjour inhumain, au milieu des ennuis, ô fleur unique de la stérile existence.

L'heure sonne à la tour de la ville et me parvient sur l'aile du vent. Lorsque j'étais enfant, il m'en souvient, ce son me rassurait pendant la nuit, quand je veillais assailli d'incessantes terreurs dans ma chambre sombre, et que je soupirais après le matin. Ici, il n'est rien que je voie ou que j'entende qui ne me rappelle une image d'autrefois, et d'où ne s'élève un doux souvenir. Doux en lui-même, mais avec quelle douleur s'y glisse la conscience du présent, un vain regret du passé, toujours triste, et cette pensée : « Je fus ». Cette terrasse là-bas, tournée vers les derniers rayons du jour, ces murailles peintes, ces troupeaux qui y sont représentés avec le soleil qui se lève sur la campagne déserte, ont offert mille distractions à mes loisirs, alors que l'illusion souveraine était à mes côtés et me parlait, où que je fusse. Dans ces salles antiques, au reflet des neiges, quand le vent sifflait autour de ces larges fenêtres, ont retenti mes jeux et mes cris d'allégresse, à l'âge où le cruel, l'indigne mystère des choses se montre à nous plein de douceur. Comme un amant inexpérimenté, le jeune homme contemple avec amour sa vie trompeuse, encore intacte et entière, et il se crée une céleste beauté qu'il admire.

0 espérance, espérance ! douces erreurs de ma prime jeunesse ! Toujours je me reprends à parler de vous ; car j'ai beau avancer en âge, j'ai beau changer de sentiments et de pensées, je ne puis vous oublier. Ce sont des fantômes, je le sais, que la gloire et l'honneur; les plaisirs et les biens ne sont que des rêves; la vie ne porte aucun fruit, c'est une inutile misère. Et quoique vides soient mes années, quoique solitaire et obscur soit mon état mortel, la fortune me prive de peu de chose, je le vois bien. Mais, hélas ! que de fois je songe à vous, ô mes anciennes espérances et mes chers premiers rêves ! Alors, considérant ma vie si méprisable et si douloureuse, et voyant que de tant d'espoir la mort seule me reste au-

jourdhui. je sens mon cœur se serrer, je sens que, je ne parviendrai plus jamais à me consoler de ma destinée. Et même quand cette mort tant invoquée sera à mes côtes et que la fin de mon infortune sera arrivée, quand la terre me sera devenue une vallée étrangère et que l'avenir se dérobera à mon regard, je me souviendrai certainement de » vous, et cette image me fera soupirer encore, elle me fera regretter d'avoir vécu en vain et mêlera quelque amertume à la douceur du jour fatal.

Et déjà, dans le premier tumulte des joies, des angoisses et des désirs de ma jeunesse, j'ai appelé plus d'une fois la mort, et je me suis assis longtemps là-bas, au bord de la fontaine, songeant à finir dans ces eaux mon espérance et ma douleur. Plus tard, un mal mystérieux ayant menacé ma vie, je pleurai la belle jeunesse et la fleur de mes pauvres jours qui tombait si tôt; et souvent, à une heure avancée, assis sur le lit témoin de mes peines, composant douloureusement un poème à la faible clarté de ma lampe, je me suis plaint dans le silence de la nuit du souffle de vie qui m'échappait, et, presque défaillant, je me suis chanté à moi-même mon chant funèbre.

Qui peut se souvenir de vous sans soupirer, ô premier épanouissement de la jeunesse, ô jours charmants, inénarrables, alors qu'au mortel ravi, pour la première fois, sourient les jeunes filles ? Autour de lui tout sourit à la fois : l'envie se tait, non éveillée encore ou indulgente, et il semble même (chose vraiment inouïe !) que le monde lui tende une main secourable, excuse ses erreurs, fête sa nouvelle arrivée dans la vie, et que, s 'inclinant devant lui, il l'appelle et F accueille comme un maître. Jours fugitifs ! semblables à un éclair, ils se sont évanouis. Et quel mortel peut ignorer le malheur, si cette belle saison est déjà passée pour lui, si son bon temps lui est ravi, si sa jeunesse, hélas ! si sa jeunesse est éteinte?

0 Nérine ! se peut-il que je n'entende pas ces lieux me parler de toi ? que ma pensée soit détachée de toi ? Où donc es-tu. que je ne trouve plus ici que ton cher souvenir, ô

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