‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 48 sur 57 · ASPASIE · texte numérisé non relu

ASPASIE

ignoraient tes desseins. Un nouveau ciel" une nouvelle terre et comme un rayon divin apparurent à ma pensée. 0"est ainsi que dans mon flanc, assez aguerri pourtant, ton bras enfonça de vive force le trait que je portai depuis en gémissant, jusqu'à ce que deux années se fussent écoulées.

Femme, ta beauté se montra à ma pensée comme un rayon divin. La beauté et les accords harmonieux produisent un effet semblable : souvent ils semblent nous révéler le profond mystère d'Elysées ignorées. Aussi, le mortel blessé au cœur adore la fille de son imagination, l'amoureuse idée qui renferme en elle une grande partie de l'Olympe, toute pareille par le visage, par les manières et par le langage à la femrpe que l'amant ravi s'imagine confusément désirer et aimer. Or, ce n'est pas celle-ci, mais celle-là, que, même dans les enlacements corporels, il recherche et adore. Enfin, reconnaissant sa méprise et voyant qu'il a confondu deux objets, il s'irrite et souvent il accuse la femme bien à tort. Le naturel de la femme se prête difficilement à ces considérations qui la dépassent ; la femme ne se préoccupe pas de ce que sa propre beauté inspire à de généreux amants, et elle ne pourrait pas le comprendre. Une telle conception ne trouve pas place sous son front étroit. Et c'est à tort que l'homme abusé se prend à espérer devant l'éclair vivant de ces regards ; c'est à tort qu'il réclame des sentiments profonds, inconnus et plus que virils à un être qui, par nature, est en tout inférieur à l'homme. Car si la femme a les membres plus frêles et plus délicats, elle a aussi l'esprit moins vaste et moins puissant.

Toi non plus, Aspasie, jamais tu n'as pu te représenter ce que tu as inspiré toi-même à ma pensée. Tu ne sais pas quel amour démesuré, quels chagrins intenses, quelles indicibles émotions et quels délires tu as fait naître en moi, et jamais à aucun moment tu ne pourras le comprendre. De même, l'exécutant d'une composition musicale ignore ce que son geste et sa voix produisent sur celui qui l'écoute. Pour moi elle n'est plus, cette Aspasie que j'ai

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tant aimée. Elle s'évanouit à jamais, celle qui fut un jour le but de ma vie. Seulement, comme un cher fantôme, elle a coutume de revenir de temps en temps et de disparaître. Toi, tu vis, no.a seulement belle encore, mais si belle, à ce qu'il me semble, que tu surpasses toutes les autres. Cependant, cette flamme que tu fis naître en moi est éteinte, car ce n'est pas toi que j'ai aimée, mais cette Déesse qui naguère vivait dans mon cœur et qui y est maintenant ensevelie. Celle-là, je l'ai adorée longtemps, et je fus si épris de sa céleste beauté, que même tout en ayant conscience dès le premier jour de ta nature et quoique édifié sur tes artifices et tes tromperies, j'ai pourtant contemplé ses beaux yeux dans les tiens, et. tant qu'elle vécut, je me suis attaché passionnément à toi, non pas trompé certes, mais amené par le plaisir que ^ne causait cette douce ressemblance à supporter un long et âpre esclavage.

Maintenant, vante-toi, tu le peux. Raconte que. de ton sexe, tu es la seule devant qui j'ai consenti à courber ma tête altière, à qui j'ai spontanément offert mon cœur indompté. Eaconte que, la première, et je l'espère bien la dernière, tu as vu mon regard supplier ; que, timide et tremblant devant toi (à le rappeler, je brûle d'indignation et de honte), incapable de me ressaisir, tu m'as vu épier avec soumission chacim de tes caprices, chacune de tes paroles, chacun de tes gestes, pâlir devant tes superbes dédains; que tu as vu mon visage s'éclairer à un signe aimable, et à chacun de tes regards changer d'expression et de couleur. Il est rompu, le charme, et. brisé du même coup, mon joug est renversé à terre : je m'en réjouis. Et encore qu'elles soient remplies d'ennui, enfin, après un long servage et au sortir d'un long rêve de folie, je recouvre avec joie la sagesse et la liberté. Que si la vie privée d'affections et de généreuses illusions est xme nuit sans étoiles au milieu de l'hiver, ce m'est du moins une consolation et une vengeance suffisante en cette destinée mortelle que d? m'étendre ici nonchalamment sur l'herbe, et, immobile. de contempler la mer, la terre et le ciel, — et de sourire.

(Printemps 1833)

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