‹ LéopardiChapitre 3 sur 39 · POESIES · texte numérisé non relu

POESIES

A l'iTALIE.

ma patrie ! je vois bien les murs et les arcs de triomphe, les colonnes, les statues et les tours abandonnées de nos aïeux, mais je ne vois plus leur gloire ; je ne vois ni le laurier ni le fer que portaient nos pères anciens. Maintenant, débile, tu montres à la terre un front dépouillé et une poitrine nue. Hélas ! que de blessures I quelle pâleur î que de sang ! sous quel aspect t'offres-tu à nos yeux , toi si belle autrefois ! Je le demande au ciel et au monde. Dites-moi, dites-moi , qui

Ta réduite à cet état ? Et le pire, c'est qu'elle a les deux bras chargés de chaînes : si bien que, les cheveux épars et sans voile, elle est assise à terre, inconsolable et délaissée , cachant sa face entre ses genoux; et elle pleure. Pleure, tu en as sujet, 6 mon Italie ! née pour surpasser toutes les nations en grandeur comme en infortune.

Quand tes yeux seraient deux sources vives, jamais tes larmes ne pourraient suffire à pleurer ton malheur et ta honte. Car tu as été reine et tu es esclave à présent. Quel est l'orateur, quel est l'écrivain qui en parlant de toi, ne dise : Elle fut grande, mais ce n'est plus elle? Pourquoi ? Pourquoi ? Où est l'antique force ? Où sont tes armes , et ta valeur , et ta constance ? Qui t'a arraché ton épée? Qui t'a trahie? Quelles ruses, quels efforts ou quelle souveraine puissance ont eu le pouvoir de t'ôter ton manteau de gloire et ta couronne d'or? Gomment, oh ! comment es-tu tombée d'une telle hauteur à un tel abaissement ? Personne ne combat donc pour toi ? Aucun des tiens ne te défend? Des armes! des armes! seul je com-

battrai, seul je me ferai tuer 1 Pais, ô Ciel, que mon sang répandu enflamme les poitrines italiennes !

Où sont tes fils? J'entends un bruit d'armes, de

chars, de voix et de timballes. C'est en pays

étranger que combattent tes enfants. Regarde,

Italie , regarde I Je vois, oui , il me semble voir,

rouler des flots de fantassins et de cavaliers dans

la poussière et la fumée : je vois reluire des épées

comme des éclairs dans les nues. Et tu ne reprends

pas courage ? Et tu ne souffres pas de voir que

ces tremblantes clartés peuvent s'éteindre au

souffle des événements? Pour qui combat dans ces

plaines la jeunesse italienne? Dieux! Dieux!

elles combattent pour une autre terre, les épées

italiennes î Oh I malheureux celui qui meurt

dans une guerre non pour les rivages paternels,

non pour la sainte patrie ni pour ses enfants

chéris, mais de la main de l'ennemi d'autrui,

pour une nation étrangère! Malheureux celui qui

ne peut dire en mourant : Chère terre natale , la

vie que tu m'as donnée, voici que je te la rends!

O heureuse, chère et divine antiquité, où les

POÉSIES DE IiÉOPARDI.

peuples^ par légions, couraient moarir pour leur patrie! Et voas, défilés de Thessalie, éternellement glorieax et révérés, où une poignée d'âmes généreuses triompha le même jour des Perses et du Destin ! Vos arbres, vos rochers et vos montagnes doivent raconter au passant, de leur voix d'ombre, comment ces bandes invincibles couvrirent tout ce rivage de leurs corps dévoués d'avance au salut de la Grèce ; tandis que, lâche et cruel, Xerxès, étemelle risée de la plus lointaine postérité, fuyait par l'HelIespont, et que sur la colline d'Antéla, au pied de laquelle la troupe sainte allait par la mort à l'immortalité, Simonide montait, contemplant le ciel, la mer et la terre.

Et les deux joues couvertes de larmes, la poitrine haletante, le pied chancelant, prenant en main sa lyre, il disait : Trois fois heureux, vous qui avez offert vos poitrines aux javelots ennemis par amour pour celle qui vous a donné le jour! vous que la Grèce honore et que le monde admire î Quel immense amour, enflammant vos jeunes âmes, vous fit courir au combat, affronter les

— Ji :

dangers et le cruel destin! Qu'elle vous parut joyeuse, enfants, l'heure suprême qui vous vit vous précipiter en souriant vers le dur et triste passage! Il semblait que chacun de vous allât non à la mort, mais aux danses sacrées ou à quelque festin splendide. Cependant, là vous attendaient le noir Tartare et le fleuve des morts. Ni vos épouses, ni vos enfants ne se pressèrent à vos côtés, quand, sur TafFreux rivage, vous mourûtes privés d'embrassements et de larmes.

Mais, ô l'horrible châtiment! ô l'immortelle angoisse pour les Perses! Tel un lion dans un troupeau de bœufs : il bondit sur le dos de l'un et lui laboure Téchine de ses griffes, puis il mord l'autre au flanc ou à la cuisse. Ainsi tombaient furieuses , à travers les bataillons des Perses, la colère et la vaillance des Grecs. Voyez les chevaux à terre avec leurs cavaliers! Voyez s'embarrasser dans la fuite les chars et les tentes des vaincus ! Voyez courir parmi les premiers fuyards le tyran lui-même, pâlo, échevelé! Voyez comme trempés cftsints du sang barbare les héros grecs,

cause d'infinies douleurs pour les Perses, peu à peu vaincus par leurs blessures, tombent l'un sur l'autre. gloire, gloire! héros trois fois heureux! gloire vous sera rendue tant qi^'ai^ monde il y aura une voix pour chanter, une plume pour écrire !

Les étoiles, arrachées du ciel et précipitées dans la mer, s'éteindront avec fracas au fond de l'abîme, avant que le souvenir de votre amour patriotique s'efface ou s'affaiblisse. Votre tombeau est un autel ; et là viendront les mères montrant aux petits enfants les belles traces de votre sang. Et moi, voici que je me prosterne sur ce sol, ô bienheureux! et que je baise cette terre et ces rochers qui seront bénis et célébrés éternellement de l'un à l'autre pôle. Que ne suis-je avec vous là-dessous! et que n'est-elle mouillée de mon sang cette terre illustre! Que si mon destin différend ne permet pas que pour la Grèce je ferme mes yeux mourants, renversé sur un champ de bataille, puisse la modeste renommée de votre poète, par une faveur du ciel, durer autant que la vôtre chez les races futures! •

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