LE SAMEDI AU VILLAGE
La fillette revient des champs au tomber du jour avec son fardeau d'herbages. Elle tient à la main un bouquet de roses et de violettes dont elle veut, comme à l'ordinaire, orner demain, jour de fête, ses cheveux et son corsage. La bonne vieille s'assied pour filer, avec les voisines, sur l'escalier, en face du soleil couchant. Elle se met à parler de son bon temps, quand elle se parait aux jours de fête, et qu'encore gaillarde et alerte, elle dansait le soir au milieu des compagnons de son bel âge.
Déjà Tair se rembrunit, Tazur du ciel s'eflface, Tombre descend des toits et des collines que la lune commence à blanchir. La cloche annonce la fête qui s'approche, et à ce bruit on dirait que le cœur se réconforte. Les enfants crient en foule sur la place, et dansant çâ et là font un joyeux tumulte. Le laboureur retourne en sifflant vers sa table frugale et pense au jour de son repos.
Puis, tandis qu'à l'entour tout est éteint et que tout se tait, écoutez le marteau qui frappe, écoutez la scie du menuisier, qui travaille à la lumière dans sa boutique close, qui se hâte et s'efforce de finir l'ouvrage avant la clarté de l'aube.
C'est le plus agréable des sept jours ; il est plein d'espoir et de joie: demain les heures amèneront la tristesse çt l'ennui ; chacun retournera en pensée à son travail accoutumé.
Joyeux adolescent , ton âge en fieur est comme un jour plein d'allégresse : jour pur, serein, qui précède la fête de ta vie. Réjouis-toi, mon enfant I Age heureux, riante saison ! je ne veux pas t'en dire plus. Mais puisse-t-il ne pas t'être funeste, ton jour de fête que tu trouves si lent à venir !
LA PENSKE DOMINANTE.
Douce et puissante dominatrice, qui règnes au plus profond de mon âme ; terrible mais cher présent du ciel; compagne de mes tristes jours, pensée qui si souvent me reviens,
Qui ne parle de ta mystérieuse essence? qui de nous ne connaît ton pouvoir? Cependant, pourvu qu'en exprimant ce que tu nous fais éprouver, un sentiment personnel dicte notre langage , ce que nous en disons semble toujours nouveau à entendre.
Gomme mon esprit est dépeuplé depuis que tu t'y es installée 1 Toutes mes autres pensées en un instant se sont évanouies au premier rayonnement de ta clarté : comme une tour dans un champ solitaire , tu te dresses seule, géante, au centre de mon âme.
En dehors de toi, que sont pour moi maintenant toutes les occupations de l'homme? qu'est-ce que la vie? Quel intolérable ennui me causent les distractions, les relations mondaines, la vaine attente des vains plaisirs, quand je les compare à la joie, la joie céleste qui me vient de toi I
Gomme le voyageur, du milieu des rochers nus de l'âpre Apennin, tourne un regard plein de désirs vers la verte plaine qui lui sourit dans le lointain ; ainsi, du milieu des sèches et arides conversations mondaines, je retourne à toi comme à mon riant jardin, et ton souvenir ranime mes sens.
Il me semble presque incroyable que j'aie pu durant un si long temps supporter sans toi la triste existence et le monde égoïste. Je ne puis former de désirs ni pousser de soupirs que pour toi.
Même avant de connaître la vie, jamais je n'ai craint la mort. Mais maintenant je la trouve un agréable jeu, elle que le monde inepte tantôt gloriâe, tantôt abhorre et redoute comme une nécessité suprême. Que le péril se montre, je lui tiens tôte et je souris à ses menaces.
J'eus toujours en mépris les lâches, les âmes viles et abjectes; mais à présent, la moindre indignité blesse aussitôt mon esprit, la moindre manifestation de la bassesse humaine excite en mon âme une soudaine indignation. Je me sens supérieur à ce temps orgueilleux, qui se repaît de vaines chimères, amoureux de niaiseries, ennemi de la vertu ; de ce temps absurde, qui réclame à grands cris l'utile, et qui ne voit. pas que la vie devient de plus en plus inutile. Je les méprise, les opinions humaines ; je le foule aux pieds, ce vulgaire inconstant, ennemi des hautes pensées, ce vulgaire qui te dédaigne, ô ma pensée souveraine I
Quelle passion ne le cède à celle qui t'engendra ? Et même est-il chez les mortels une autre
passion que celle-là? L'avarice, Torgueil, la haine, Tenvie, la soif des honneurs, l'ambition, ne sont auprès d'elle que des caprices. Une seule véritable passion vit en nous ; reine absolue, elle impose au cœur humain des lois éternelles.
La vie n'a pas de prix, la vie n'a pas de sens sinon par elle, par elle qui est tout pour l'homme ; notre seule consolation, elle est aussi la seule excuse qui nous fasse pardonner au Destin de nous avoir mis en ce monde pour souffrir; seule, elle fait que pour les cœurs généreux, non pour le vulgaire méprisable, la vie est quelquefois plus belle que la mort.
Pour cueillir tes joies, ô douce pensée, ce n'est pas trop de passer par les souffrances humaines, et de supporter si longtemps cette vie mortelle; malgré l'expérience que j'ai des maux terrestres, je le referais encore, ce dur chemin, pour aboutir à toi; jamais il ne nji'est arrivé de te rencontrer, après une longue marche à travers les sables peuplés de serpents du désert humain, sans penser que ton baume suffisait à guérir toutes mes blessures.
En quel monde nouveau, en quelle immensité nouvelle, en quel paradis se transforme le lieu où renaît pour moi ton merveilleux enchantement! Errant sous une clarté qui n'est pas la clarté ordinaire, j'oublie ma condition mortelle, j'oublie tout ce qui est. Tels sont, je crois, les songes des Immortels. Hél en fin de compte, n'es-tu pas, ô douce pensée, un songe, rien de plus, une évidente erreur? Mais tu prends rang parmi les plus beaux mensonges, et tu es de nature divine, pensée qui luttes si obstinément contre le réel, qui si souvent l'effaces, et qui ne t'évanouiras que dans le sein de la mort.
Oui, toi seule vivifies mes jours , cause adorée de mes infinies souffrances, et tu ne périras qu'avec moi; je te sens à demeure dans mon âme; et, je le reconnais à des marques certaines, tu me fus donnée pour me dominer éternellement. Mes autres illusions cèdent de plus en plus à la réalité. Au contraire, plus je me retourne vers celle dont je m'entretiens avec toi, ô ma pensée, plus je sens croître cette immense joie, ce délire, source
unique de mon existence. Divine beauté, partout où je vais, s'il se montre à moi un beau visage, je crois voir une vaine image reproduisant tes traits enchanteurs? Tu es la source de toute beauté! Tu es Tunique beauté pour moi!
Depuis que je t'ai vue, quel grave souci s'est glissé dans mon âme dont tu n'aies été l'unique objet ? S'est-il passé un seul instant du jour où je n'aie pensé à toi ? Ton image a-t-elle manqué une seule fois d'occuper mes rôves? Belle comme un songe, céleste apparition, je ne cherche et je n'espère, sur la terre ni dans les cieux, rien de plus beau que tes yeux, rien de plus doux que ta pensée I
l/ AMOUR ET LA MORT.
Celui qui meurt jeane est aime des dieux. Ménandre.
Le destin, le même jour, engendra l'Amour et la Mort, frère et sœur. Le monde d'ici-bas n'a rien d'aussi beau ; les étoiles n'ont rien d'égal. De l'un naissent le bonheur et les plus profondes joies qui flottent sur l'océan de la vie; l'autre nous délivre des plus grandes douleurs, des maux les plus affreux. Belle jeune fille, douce à voir, bien différente de l'idée que s'en font les cœurs lâches ; ô Mort, le jeune Amour se plaît souvent à t' accompagner, et vous prenez ensemble votre
essor, planant au-dessus des chemins terrestres, souverains consolateurs des âmes en qui réside la sagesse. Jamais le cœur de Thomme n'est plus sage, jamais il ne méprise plus la vie que quand il est frappé d'amour; aucune domination ne le rend plus prompt à affronter le danger. Par ta présence, Amour, le courage naît ou se réveille; et chassant les vulgaires préoccupations, tu remplis l'âme de nobles pensées.
Quand nouvellement naît dans le cœur profond une passion amoureuse, en même temps un désir de mourir se glisse dans la poitrine languissante et accablée. Comment? je ne sais : mais tel est le premier effet d'un amour vrai et puissant. Peutêtre alors l'homme voit-il avec épouvante ce désert de la vie; peut-être comprend-il alors que le ciel a fait la terre inhabitable pour lui, sans cette nouvelle, unique, infinie félicité que son cœur vient de concevoir; et pressentant les orages qui doivent en sortir, il appelle le calme, il désire se retirer au port avant la tempête qui déjà rugissant fait de l'ombre autour de lui. Puis, quand la for-.
midable puissance Tenveloppe tout entier, que r invincible souci a fait dans son cœur les ravages de la foudre , combien de fois Tamant plein d'angoisses t'appelle-t-il d'un désir furieux, ô Mort? Combien de fois, le soir et à l'aube, livrant à l'inertie ses membres brisés, s'écrie-t^il qu'il serait beureux s'il ne devait plus jamais se relever, ni revoir la triste clarté? Souvent, en écoutant les sons de la clocbe funéraire, et les cbants qui conduisent les morts à l'éternel oubli , il pousse d'ardents soupirs, il envie au fond de son cœur celui qui s'en va à travers l'ombre habiter le sein de la terre. Même ceux de la classe indigente, même le villageois, ignorant de toute philosophie et de tout savoir, môme l'humble et craintive paysanne qui au seul nom de la mort, d'ordinaire, sent ses cheveux se dresser sur sa tôte, si l'amour s'est emparé de son âme, elle osera fixer sur la tombe et sur les voiles funèbres un regard cou-, rageux; elle osera méditer longuement l'emploi du fer ou du poison, et à son esprit ignorant se révéleront les nobles charmes de la mort. Tant il est dans la nature de l'Amour de se tourner vers le
trépas! Ou le travail intërieuT sera si violent que la force hunaaine ne pouvant plus le supporter, et le Qorps fragile cédant à ces terribles secousses, la Mort prévaudra contre le pouvoir de son frère; ou Taiguillon de FAmour les pénétrera si profon-» dément que d'eux-mêmes et sans motifs, le pâtre ignorant et la tendre amoureuse mettant fin à leurs jours, rendront à la terre leurs membres délicats. Ce sont accidents dont vous riez, ô gens du monde } Dieu vous donne paix et longue vieillesse i
Aux fervents, aux heureux , aux âmes courageuses, que le Destin accorde d'être soumis à l'une ou l'autre de vous, ô douces Puissances, chères à la famille humaine ! Aucun pouvoir au monde ne ressemble au vôtre. Aucun n'a le pas sur vous, excepté le Destin. O Mort, belle divinité, toi qui seule au monde as compassion de nos douleurs, si jamais je t'ai célébrée, si j'ai tenté de venger les outrages faits par le vulgaire ingrat à ta divine puissance, ne tarde plus, condescends à des prières que tes oreilles ne sont plus accoutumées d'entendre; ferme aujourd'hui à la lumière mes tristes
Idô POÉSIES DE LÉOPARDI.
yeux, 6 reine de Tâge présent ! Quelle que soit l'heure, où propice à mes vœux tu déploieras tes ailes sur ma tête, tu me trouveras, je te le jure, le front haut, faisant face au destin. On ne m'entendra jamais la louer, la main invisible qui, à force de me frapper , s'est teinte de mon sang innocent; ni la bénir comme a fait de tout temps, dans sa bassesse, la misérable race des mortels. Tu me verras rejeter bien loin toutes ces espérances vaines dont les hommes se nourrissent ainsi que des enfants , et repousser toute consolation. Je n'espérerai jamais qu'en toi , ô Mort ! je n'attends rien que lejour paisible où j'appuierai mon front sur ton sein virginal pour y dormir mon dernier sommeil.