JE TOURNERAI LA TÊTE VERS LE TEMPS QUI NE SERA PLUS
Le 20 novembre 1828 commença le dernier séjour de Giacomo à Recanati. Mais il ne pensait pas qu’il en dût jamais repartir. Rien ne lui disait alors qu’il irait mourir neuf ans plus tard, là-bas dans le sud, bien loin de la maison paternelle, dans les bras d’un ami étranger. Pour l'instant, cette maison l’accueillait avec une tendresse qu’elle ne lui avait que bien rarement montrée, et plongé dans le désespoir, accablé de doute et de maladie, il devait reconnaitre qu’il avait, en y revenant, pris le meilleur parti.
A chacun de ses pas se dressaient autour de lui les ombres familières. Dans les jardins et dans les chambres tout lui parlait. De quelle pénétrante voix! Il n’avait que trente ans, et chez la plupart des hommes ce n’est pas l’âge encore où commencent de vous hanter les souvenirs. Mais avait-il trente ans en réalité? N’avait-il pas bien davantage, ou n’avait-il pas à la fois beaucoup plus et beaucoup moins? Beaucoup plus: sa pensée avait dévoré des siècles; son cœur avait éprouvé toutes les déceptions qui chez d’autres s’espacent dans le temps d’une longue existence. Sa force vitale paraissait épuisée, et les vieillards qu’il pouvait rencontrer dans la petite ville n'étaient pas autant que lui débiles et désenchantés. Et beaucoup moins aussi: malgré tant de décrépitude morale; malgré son usure effrayante et sa défiance presque sénile à l’égard des gens et des choses, n’attendant plus du monde entier que la souffrance, l’affliction et la mort, il conservait tout au fond de lui quelque chose de miraculeusement
jeune, et d’enfantin même: le pouvoir de se perdre dans la contemplation de ces objets divers, dont maintenant il n’attendait rien. Les souvenirs: à Pise il avait commencé d’en sentir la pathétique douceur. Et maintenant ils allaient devenir sa plus chère et presque sa seule compagnie. Ils allaient être l’aliment quotidien de son âme, sa défense, son refuge contre l’irrespirable ennui, contre toutes les contrariétés dont Recanati, passée une trêve de peu de jours, allait comme autrefois l’accabler. Recanati devait le secourir contre Recanati, celle de l’enfance contre celle de l’âge adulte, celle des illusions (les souvenirs en sont aussi) contre celle de la réalité, celle qui avait le charme de ne plus être, contre celle qui avait le tort et la disgrâce de trop quotidiennement exister. Il avait fait avec le passé maintenant une alliance, avec les fantômes, pour supporter mieux les gens.
Monaldo n’était pas à Recanati quand y revint son fils. Les complications d’un procès l’avaient appelé à Rome. Mais il lui avait fait préparer un douillet appartement où tout était réuni, qu’il pensait lui devoir être agréable. Il y avait dans ce palais bien des conditions de bonheur, matérielles, morales même: la plus essentielle, toutefois, y manquait. Et c'était cette paix du cœur que rien ne lui peut donner, si elle n’y pousse pas comme une plante heureuse. L’esprit de Giacomo s'était orienté définitivement vers le chagrin. Ses yeux, tout autour de lui, semblaient le répandre.
Et puis la maison n’était pas devenue pius gaie. En Pauline il ne voyait plus qu’une vieille fille plaintive. Qui d’ailleurs n’avait pas abandonné, qui jamais n’abandonnera ses rêves d'établissement. Un projet, de nouveau, était dans l’air, plus que les précédents médiocre. Cependant elle tournait à la dévotion. Son passe-temps le plus ordinaire était sa correspondance avec Marianne Brighenti.
Restait Carlo. Mais lui aussi, l’on avait peine à le reconnaître: il avait montré naguère une merveilleuse ardeur
87 Il y a en lui quelque chose de printanier, de matinal. Sa santé, dès que revenait le printemps, était meilleure, et le matin lui communiquait une euphorie à quoi l’après-midi mettait fin.
à vivre; maintenant il n’était plus qu’amertume stérile, apathie, assoupissement. Il absorbait dans sa lutte avec ses parents tout ce qui lui demeurait d’énergie. Incapable de vouloir et même de désirer rien en tout autre domaine, il ne démordait pas de son intention d’épouser Paolina Mazzagali. Et le mariage se fit. Le 12 mars 1829. Adélaïde en fut profondément humiliée, et Monaldo maudit sa bru, déshérita son deuxième fils. Ceux-là n’avaient pas changé: l’on hésiterait à dire que ce fût une raison de bonheur.
Giacomo retomba dans une cruelle solitude. Il ne quittait plus son appartement. Même pour les repas, qu’on lui servait dans sa chambre, ou pour le repas, plutôt, car il n’en prenait qu’un. Seuls la pâtisserie et les fruits avaient raison de son dégoût. Sa sœur lui apportait son courrier, tâchait d’entrer en propos; mais il s’y prêtait le moins possible. Il serait « mort de rage, de mélancolie et d’ennui, si de tels maux avaient été mortels ». Mais que pouvait-il faire, donc, tout au long de la journée? IL y a là quelque mystère. On ne sait trop comment se passèrent l'hiver, puis le printemps. Mais on sait qu’entre le 26 août et le 27 septembre il écrivit Les souvenirs, Le repos après la tempête, Le samedi au village, c’est-à-dire trois des plus purs et des plus touchants poèmes que fixa jamais une main d'homme. Le 26 octobre, il commença le Chant nocturne d’un pâtre errant dans les déserts de l'Asie, autre chef-d'œuvre, qu’il achèvera le printemps revenu.
Le passereau solitaire fut composé à une date moins certaine. Il occupe la sixième place dans le volume des Chants, après la canzone Sur le monument de Dante, et ainsi plusieurs critiques le rangent parmi les pièces qui remontent jusqu’en 1819. C’est l’avis de Zumbini, par exemple, fondé avant tout sur le fait que par la pensée et le ton subjectif il s’en distingue assez peu. Mais par son expressive simplicité, par la versification, et par sa perfection même, il s'apparente beaucoup plus aux poèmes que nous allons maintenant examiner. Tonelli veut qu’il soit du printemps 1829. Sessler le fait aussi de cette année, esquissé du moins alors, et réduit à sa forme définitive encore plus tard (il est certain qu’il fut joint aux canti seulement dans l’édition napolitaine). Pour Straccali,
la première idée en serait de 1819, l’élaboration, ou une transformation complète, pouvant être du temps qui va de 1831 à 1835. On a le choix. L’essentiel, à nos yeux, est d’en pouvoir dire le mérite.
Le poète s’y compare à l’oiselet, qui, fuyant la compagnie insouciante de ses semblables, chante du matin à la nuit au sommet d’une vieille tour. Le printemps en vain répand ses charmes: l’allégresse n’est pas pour lui. Ni pour cet autre infortuné qui l’observe. Qui sent, indifférent, la jeunesse s’enfuir, et l'amour, frère de jeunesse. Comme un ermite, et comme un étranger, il voit au lieu natal s’écouler son beau temps. Ce jour qui maintenant décline est une fête ss. La ville entière se réjouit. « Dans le ciel pur j'entends passer un son de cloches, puis des salves de temps en temps, dont l’écho se répète au loin de ferme en ferme. Les jeunes gens endimanchés, sortis de leurs maisons, se pressent dans la rue. Et leur cœur est content, et l’un sourit à l’autre. Moi, qui me retire à l’écart dans la campagne, je remets à plus tard les jeux et les plaisirs. Mon regard se perd dans l’espace, et le soleil, en cet instant, le frappe, qui là-bas décline vers les monts, quand faiblit sa pure lumière, et semble dire ainsi que la jeunesse heureuse avec lui va s’évanouir.
» Mais toi, petit oiseau, solitaire toujours, le soir venu du temps que t’accordent les astres, tu n’auras nul regret d’avoir ainsi vécu, car tout désir, chez tes pareils, provient de la seule nature. Or moi, si je ne puis obtenir d'éviter le seuil haï de la vieillesse; quand mes yeux ne diront plus rien au cœur d’autrui; quand devant eux tout sera vide; quand le jour à venir plus que le jour présent sera fastidieux et sombre, que pourrai-je penser du choix que j'aurai fait? Quoi des ans écoulés, hélas, et de moi-même ? Quel repentir ! Et que de fois, sans consolation, je tournerai la tête vers le temps qui ne sera plus. »
Ce chant sourit dans sa tristesse. Car l’ivresse du printemps, qu’on y respire, empêche de le sentir, comme il l’est, désolé. Le poète n’est point fait pour goûter la joie
88 La San Vito, fête patronale de Recanati.
innocente du monde. Sa jeunesse ne lui a donné rien. Mais quel prix, quel éclat prend dans cette plainte cette époque du bonheur, par lui gâchée ! On ne pourrait en rythmes plus sereins, plus fluides, ni plus tendrement faire parler le malheur.
Les souvenirs, Le repos après la tempête, Le samedi au village: ces chants, sur la plupart de ceux qui les précèdent, font paraître un progrès étonnant. Giacomo, sans doute, avait raison de noter dans le Zibaldone: « Une certaine faiblesse de corps aide à l’imagination, à l'intelligence, à la mobilité de la pensée et de l’âme, à la fécondité, à l’abondance, à l’aisance, à la promptitude de l'esprit, de la parole; aide à retrouver, à composer, stimule la mémoire.» La mémoire! Le souvenir! Il recoit maintenant du souvenir son inspiration la plus belle.
Les Ricordanze sont une pièce d’un certain développement, mais nous évitons de la dire longue, car elle ne contient pas un vers de trop. Elle est tout entière en endécasyllabes sans rimes, divisée en sept mouvements qui correspondraient assez aux stances d’une canzone ancienne. On ne peut trouver rien de plus impeccable que leur structure, si ce n’est leur coordination. Le poète regarde à la même place que jadis, au-dessus de la maison et du jardin, les étoiles de l’Ourse. II ne croyait pas, dans son enfance, que cela se pourrait, quand elles lui semblaient promettre un avenir de gloire et de félicité. Tout ce qu'il voyait, et revoit désabusé, souriait à ses rêves, la mer lointaine, les monts bleus: il les passerait un jour pour découvrir au delà le mystère du monde, un mystérieux bonheur. Dans le deuxième mouvement, particulièrement célèbre, il invective contre son lieu natal, contre ce bourg sauvage, ce séjour inhumain, où il lui faut user le temps de sa vie au milieu d’une population ignorante et lâche, abandonné de tous, à tous caché, privé d’amour. Et cependant s'enfuit le bien de la jeunesse, plus doux que le laurier et que la pure clarté du jour, plus précieux que l’existence, ou qui lui donne seul un prix. Comment ne pas devenir méchant, ne pas prendre en haïne les hommes?
Ce n'étaient qu'illusion que toutes ces choses naguère si amicales, l’erreur d’une fantaisie enfantine, si doux
qu’en puisse être le souvenir. Néanmoins il les regrette, dans l’horreur d’un présent où ces gracieux prestiges ne se renouvellent plus : « Quelquefois je repense à vous, espérances d’un temps, à cette première puissance heureuse de mon imagination; et si j'en viens à considérer ma vie actuelle si vile et douloureuse, et que la mort est tout ce qui me reste aujourd’hui de tant d’espoir, je sens alors se serrer mon cœur, je sens que je ne puis me consoler tout à fait de mon sort.» Telle est la matière de la troisième partie et de la quatrième.
Dans celle qui suit il se rappelle que, pourtant, < dans le premier tumulte de l’angoisse, de la joie et du désir », il eut la tentation de s’ôter la vie; il se rappelle que vint la maladie et qu’il vit la fleur de ses jours se faner. Mais ce trouble même était le signe d’une plus ardente vie, et s’il souffrait, il avait du moins la ressource de pleurer. De là découle que dans la sixième partie il se tourne de nouveau avec une nostalgie impuissante vers cet âge où les jeunes femmes nous ravissent de leur sourire, où l’envie est encore sans voix, où le monde paraît aimable et secourable. C’est là que se place l’évocation de Nerina, jeune fille enlevée à la terre avant qu’il eût bien senti qu’il l’aimait, plus réelle que Sylvie, ou moins idéalisée et symbolique, assez toutefois pour représenter les rêves de la jeunesse et ses illusions.
« Hélas, Nerina, le lointain amour règne dans mon cœur. Si parfois encore je me rends à quelque fête, à quelque réunion, en moi-même je me dis: Ô Nerina, tu ne te pares plus, tu ne te mets plus en chemin pour la réunion, pour la fête. Quand revient le mois de mai et que leurs amoureux vont offrir aux fillettes des bouquets et des sérénades, je dis: Pour toi, ma Nerina, jamais ne revient le printemps, jamais l’amour. À chaque jour serein, à chaque prairie en fleur que j’admire, à chaque plaisir que je ressens, je dis: Nerina maintenant ne jouit d’aucune chose, elle n’admire plus la lumière et les champs. Hélas, tu as vécu, cause éternelle de mes soupirs, tu as vécu, et ton douloureux souvenir accompagnera tout ce que j’imaginerai d’aimable, mes tendres sentiments, les tristes et doux mouvements de mon cœur. »
Le calme après la tempête n’a pas l'importance des Ricordanze (aux yeux des professeurs de littérature) parce que ce poème nous en dit moins long sur l’auteur, ne contenant guère d’éléments biographiques. Ce n’est qu’une impression, un mouvement de l’âme et quelque chose de la réflexion ou de la méditation, elle-même lyrique, qui le suit. Mais c’est l’un de ceux qui nous touchent le plus, et le plus intimement nous pénètrent. Nous y surprenons l’une des aptitudes poétiques, si l’on ose ainsi parler, que Leopardi posséda le plus délicatement, l’art de représenter certains états paisibles, détendus, de la nature, qui en suivent les convulsions. Ce repos, cette délivrance des choses soudaine et momentanée, avait le don de l’émouvoir. Elle correspondait à sa conception de la félicité, toute négative, le bonheur ne pouvant être à ses yeux autre chose qu’un moins sensible malheur, une sorte de pause ou de relâche dans les maux qui nous affligent, la trêve apparente du destin, le soulagement du prisonnier tiré pour un instant de son cachot et de ses fers. Et peut-être le vent qui tombe, le soleil qui perce les nuages, la nature qui sourit après les larmes de la pluie étaient-ils comme le démenti apparent de son pessimisme, une de ces illusions que son cœur, sinon son esprit, demeurait tenté de ne point tenir pour illusions.
La petite ville plus qu’à demi villageoise où, l’orage éloigné, tout renaît à la vie est un tableau vraiment délicieux, idylliquement réaliste. Puis vient la thèse, ou la leçon: l'humanité n’est heureuse, et ne le peut être, que dans le temps où s’évanouit la menace immédiate, où s’apaisent la crainte ou la terreur. Le plaisir est «fils de la souffrance », notre vaine joie est le fruit de l’effroi dissipé. Avec quelle ironie amère il s’adresse à la nature courtoise, par la grâce de qui sortir de peine est le bonheur pour nous, et qui nous a donné la mort comme le remède à tous nos maux. Après la description du début, si colorée et vive, cette seconde partie aurait pu facilement tourner au discours et tomber dans le prosaisme. Il n’en est rien, parce que le poète s’émeut de sa triste pensée et que son âme ressent ce qu’affirme son esprit. Cette participation du sentiment aux déductions de l'intelligence, ce lyrisme
philosophique se retrouvent chez Vigny. Dans La mort du loup, le tableau et la méditation (celle-ci plus courte) de même se succèdent. Le lyrisme, de l’un à l’autre se transmet et s'accroît. Mais l’art de Vigny se soutient rarement à ce point de perfection dans l’étendue entière d’un poème.
La méditation suit également le tableau idyllique dans Le samedi au village, et l’on observe entre eux le même rapport, le même passage aisé, la même unité de ton, et en chacun la même sobriété efficace. Nous donnons en note la traduction intégrale de ce petit joyau ®. On a voulu conférer aux personnages qui successivement quittent leur travail à l'approche du soir (et le menuisier le prolonge tard dans la nuit) une signification symbolique: la jeune fille serait le plaisir de l’espérance, la vieille femme, le plaisir du souvenir, les enfants le plaisir du mouvement
89 «La jeune paysanne s’en revient des champs, comme le soleil commence à baisser, un gros paquet d’herbes sur la tête et tient à la main un petit bouquet de roses et de violettes, dont parer à sa coutume, demain, jour de fête, son corsage et ses cheveux.
» La vieille à son rouet s’assied sur l’escalier avec ses voisines, tournée au couchant, et en vient à parler du temps de sa jeunesse, quand, le dimanche, elle se faisait belle, et leste et de santé parfaite, aimait à danser le soir parmi ceux qui furent ses compagnons dans cet âge le plus beau. L
» Déjà l’air partout s’assombrit, le ciel se fait d’un bleu moins transparent, puis les ombres s’allongent sous les coteaux et sous les toits, à la blanche clarté de la lune depuis peu levée. Et c’est la cloche qui annonce la fête, et à son appel on dirait que le cœur se réconforte.
> Sur la petite place, en bande, et criant et sautant çà et là, les enfants font une joyeuse rumeur. Et dans ce temps revient à sa table modique, en sifflant, le laboureur, et en lui-même il médite ce jour de son repos.
>» Puis, quand à l’entour toute autre lumière est éteinte et se tait toute autre voix, on entend frapper le marteau, l’on entend la scie du menuisier qui veille dans son atelier clos, à la clarté d’une lanterne, et se hâte d’achever son travail avant que l’aube ne soit là.
» Ce jour, de toute la semaine est le plus aimé, jour plein de joie et d’espérance. Demain, les heures nous apporteront la tristesse et l’ennui, et chacun fera retour dans sa pensée au travail habituel.
> Jeune garçon joueur, ton âge fleuri est comme un jour plein d’allégresse, lumineux et serein, qui précède pour toi la fête de la vie. Enfant, jouis de ton heureux état, de ta riante saison. Je ne t’en
dis rien de plus; mais ne t’attriste pas si la fête est pour toi lente à venir.»
et du jeu, le laboureur, l’effort qui maintenant cesse, ou le repos qui vient, etc., vains plaisirs, négatifs, illusoires, les seuls pourtant que les hommes puissent goûter. C’est possible. Mais il faut être prudent dans cette recherche des intentions secrètes. Même chez Leopardi, de tous les poètes le plus minutieux après Dante à ménager les effets, à présenter les choses dans un ordre réfléchi de signification et de force expressive. Convenons que le symbolisme est plus présent, peut-être plus concerté, dans la description de la bourgade qui se détend et se réjouit à l’approche du dimanche que dans le tableau de la même bourgade rassurée et joyeuse à l’instant où l’orage s’en va. Et que le passage aux réflexions qu’elle inspire en devient plus facile et plus subtil encore. Le poète ne déduit pas le sens philosophique de la scène qu’il a montrée: il donne une forme plus claire à ce que nous avons compris ou entrevu déjà; il parle en nous, se substitue à nous pour dire ce que nous dirions, ce que nous allons dire et ne dirons pas si bien, mais avec tant de délicatesse que nous pensons entendre la voix même de notre raison et sentir notre propre émotion dans ses vers.
Ne soyons pas impatients d’avancer dans le chemin de la vie: elle n’apporte que la désillusion et l’ennui, comme le dimanche vide, où par la pensée on fait déjà retour au travail quotidien. Le plus bel instant de la fête, c’en est la veille, comme l’espérance d’un plaisir toujours sera plus douce que ce plaisir. Et même il ne paraîtra un plaisir que par la grâce de l'espérance. L’enfant, l’adolescent regardent l’avenir comme le dimanche après la semaine: il les faut détromper. Ou les avertir du moins, mais délicatement, sans blesser leur âme tendre, que, la jeunesse envolée, il n’est plus sur la terre aucun bien digne de ce nom. « Jeune garçon, ne t’afilige point si pour toi ce n’est pas dimanche encore. »
Le calme après la tempête, Le samedi au village sont des idylles philosophiques: le Chant nocturne est une élégie au sens de ce terme le plus grand. Ce qu’il exprime n’est pas une peine d'amour, mais toute la détresse du monde. Le poète n’y parle pas de lui-même, il n’y paraît pas en personne, ou ne s’y laisse pas deviner parmi ces gens, mêlé
à ces choses qui étaient de son entourage et de sa familiarité. Il y dépasse tout ce qu’il a pu connaître. Il ne parle pas de lui, ne parle pas, lui. C’est un autre qui parle, aussi lointain, aussi différent qu’il se peut du poète. Et sans doute on remarque aisément qu’il lui prête, à ce « prochain » de si peu de proximité, son expérience et ce qu'il en a tiré de philosophie, une vue de l'existence et des choses qu’un pâtre errant dans les steppes ne pouvait avoir. Mais l’intéressant est qu’il ait élu cet interprète et tenu ce primitif pour capable d’une telle pensée et d’un tel sentiment. Ce choix, il est vrai, ne fut pas tout fortuit; ce ne fut pas une pure fantaisie. On sait qu’il avait lu le Voyage d’Orenbourg à Boukhara, du baron de Meyendorff, où il est dit que les Kirghizes nomades « passent la nuit assis sur une pierre à regarder la lune, et à improviser des paroles assez tristes sur des airs qui ne le sont pas moins ». Mais la distance est considérable de cette pratique superstitieuse à cette rêverie ou à cette contemplation, où la vanité de l’effort et le néant de la vie et de l’espérance des hommes sont déduits avec tant de force et d’éclat. Cela n’importe guère: ce qu’il faut retenir c’est le caractère épique du Canto notturno. Poème élégiaque: c’est une plainte; épique: par ce qu’il a d’impersonnel, et encore par l’ampleur de la vision, par la majesté de ce berger d’Asie immensément seul entre les déserts de la terre et du ciel. Et poème cosmique.
Il s'interroge sur le sens de la vie, il le demande à la lune, non point si naïvement, puisqu'ils suivent l’un et l’autre, en bas, en haut, avec la même régularité monotone, une route de silence. C’est l’image de la destinée humaine. Pourquoi ce voyage de fatigue et d’ennui jusqu’à la chute inévitable dans l’abîme? Pourquoi ne l’interrompons-nous pas avant son terme? Pourquoi mettons-nous au monde les enfants qui le continueront après nous? Tout est mystère pour le berger d’Asie, et pour les hommes : l'astre, peut-être, l’a percé?
« Mais toi, solitaire, voyageuse éternelle et pensive, peutêtre as-tu compris la vie terrestre, la raison de notre souffrance, de nos soupirs; et ce que c’est que mourir, pâlir à jamais, périr à la terre, manquer à ceux qui nous
aimaient. Et tu connais le pourquoi des choses, tu vois le fruit des matins et des soirs, de la marche infinie et muette du temps. Tu sais à quel amour le printemps peut sourire, et pourquoi l’été brûle, et ce que l’hiver dans ses glaces poursuit. Tu sais, tu découvres mille choses qui sont un mystère au berger. »
Elle sait peut-être et se taira toujours: sur l'infini du ciel et le nombre infini des étoiles, sur l'isolement vertigineux de la terre et sur la raison que peut avoir dans cet ordre illimité l’existence de l’être infime qui s’interroge avec épouvante sur le but assigné à tout ce qu’il aperçoit dans l’univers. Le mystère ne serait rien, s’il n’y avait de surcroît la douleur et le mal. Le pâtre est plus malheureux que son troupeau même, qui oublie à l'instant ce qu'il souffrit, sans crainte de la souffrance nouvelle qui s’approche. Dans le repos chaque bête s’apaise, alors que lPhomme y trouve le tourment de l’ennui. Serait-il donc inférieur aux animaux par cette raison même dont il s’enorgueillit à faire son avantage? (Inférieur aux roseaux, pour Jouer sur les mots de Pascal, du fait qu’il est un roseau pensant?) L’oubli serait-il le seul remède, le seul refuge? Ou diversement l’intense activité sans prise pour l’ennui? Mais cette illusion s’évanouit bien vite. Et le berger s’assure enfin que ni l’animal, ni l’homme, en quelque situation qu’il se trouve, ne peuvent connaître le bonheur. « Dans un berceau, comme dans une étable, le jour natal est funeste à celui qui naît. »
On se tromperait à faire de cette élévation cosmique, ou le simple aveu d’une désolation contagieuse et nocive, ou, par la place éminente qu'y occupe le mystère et contre la première apparence, un chant religieux. Nous ne croyons pas que Leopardi puisse nuire à qui, dans ses vers, ne s’en tient pas à la lettre. Pour attribuer à ceux-ci le caractère religieux, il faudrait d’autre part, nous semble-t-il, non la présence du mystère seulement, mais un peu plus de ce qu’on nomme le sens du mystère, et que le poète ne tint pas ce mystère pour impénétrable à l’esprit humain. Il faudrait qu’il y eût levé, ne fût-ce qu’à peine, un coin du voile, ou plus visiblement tenté de le faire, ou montré enfin quelque espérance de le pouvoir un jour. Il faudrait qu’on
perçût dans son non quelque chose qui serait un peu sur le chemin du oui.
Si l’on veut chercher dans le Chant nocturne plus que le ravissement de la poésie, une valeur morale, elle sera dans la fraternelle solidarité, qu’il montre, de tous les êtres, condamnés à la douleur et à l’ennui par la cruauté d’un implacable destin *.
Leopardi lui-même a dit que son séjour à Recanati, du 20 novembre 1828 au mois de mars 1830, avait été « seize mois de nuit horrible ». Le biographe serait tenté d'adopter également cette définition. Car on n’est pas abondamment renseigné sur cette époque de sa vie. Au vrai, l’essentiel nous suffit, et nous l’avons. C’est le temps où son inspiration depuis peu réveillée a parlé dans une suite de poèmes pathétiques et mélodieux, tendres, purs, simples, profonds, quelquefois sublimes, sur lesquels sa gloire plus que sur tout le reste de son œuvre se fonde et qui font de lui l’un des plus grands poètes modernes, le premier lyrique de son pays. Sur la philologie, et même sur la philosophie, a définitivement prévalu la poésie: il trouve en elle sa grandeur en y cherchant sa consolation.
Auprès de ce fait éclatant pâlissent tous les petits faits biographiques. Ce que nous voudrions savoir, c’est la cause de cette évolution, de cette floraison divine, de cette renaissance dans la douleur empirée et le désespoir croissant: nous la découvriraient-ils? Nous savons qu’au mois de septembre 1829, il fut pris d’une bronchite chronique et que le retour du printemps, seul, put le soulager. Nous
°0 Les derniers vers du Chant nocturne:
«Je ne saurais dire, Ô mon troupeau, si tu es capable de plaisir, et de combien; mais à coup sûr tu es privilégié. Moi-même n’en ressens que peu, ce dont je n’ai pas seulement à me plaindre. Si tu savais parler: dis-moi, demanderais-je, pourquoi tout animal, s’il se couche à son aise, quand le travail prend fin, goûte aussitôt la paix; alors que moi, si je repose, je me trouve en proie à l’ennui?
> Peut-être, si j'avais des aïles, pour voler plus haut que la nue et pour compter une par une les étoiles; ou comme le tonnerre errer de cime en cime, je serais plus heureux, Ô mes douces brebis; je serais plus heureux, ô lune, astre candide. Mais il se peut que ma pensée, à méditer sur les destins d'autrui se trompe fort: peut-être que sous toute forme, et que dans chaque état, dans le berceau ou dans l’étable, le jour de la naissance est funeste à qui naît. »
savons que l’ennui l’accabla, le supplicia plus encore et que souvent il fit appel à ses amis lointains ou proches pour obtenir d’eux quelque distraction. A Vieusseux, qui ne peut quitter Florence, il demande de lui faire par ses tettres respirer l’air du monde; au docteur Puccinotti, son compatriote, qui habite Macerata, de venir en personne. Vieusseux, qui se sentait un devoir envers lui, lui rendait compte exactement de la vie à Florence, lui parlait de tous leurs amis communs, lui transmettait leurs souvenirs, le ramenait par la pensée aux salons du palais Buondelmonti.
Puis il lisait, dans la mesure où le lui permettaient ses yeux, des livres dont il est malaisé de reconnaître ce qu'ils avaient sur lui d'influence: des philosophes de l'antiquité, Démophile, Aristippe, Bion; les Hébreux, les Arabes; des penseurs modernes: Fontenelle, Rousseau; des poètes: Le Tasse, Thompson. Il avait des projets en masse, non pas d'ouvrages qu’il écrirait tous, il le savait bien, mais parmi lesquels choisir ceux qu’il écrirait, si son état de santé, les temps, les circonstances le lui permettaient: des « Caractères moraux », des « Paradoxes », un « Parallèle des cinq langues », des « Colloques du moi ancien et du moi nouveau » (c’est-à-dire des dialogues avec lui-même, de celui qu’il était avec celui qu’il avait été, quelque chose dont les Dialogues de Rousseau lui avaient pu donner l’idée, et qui aurait pu ressembler au Secretum de Pétrarque), des poèmes lyriques du genre des Sépulcres, des « Mémoires de ma vie», un « Machiavel de la vie civile», des «idylles exprimant des situations, des affections, des aventures historiques de ma vie», « Eugène », un roman, qui s’inspirerait de Werther, etc. Et puis: «Chant nocturne d’un pâtre de l’Asie centrale à la lune», qui pour la gloire de Leopardi fut réalisé dans la forme admirable que nous savons. Mais il lui fallut cinq mois pour le mener à son terme.
Il est assez compréhensible que, s’étant laissé reprendre par l’horreur de Recanati peu de temps après son retour, et désireux, cependant, des soins qu’il y trouvait, il ait, dans un désir nouveau d’évasion, tourné les yeux d’abord vers Parme, où les Tommasini lui assureraient
un foyer. Mais, à Parme ou ailleurs, il lui fallait s’assurer de quoi vivre, puisque Stella ne payait plus: il ne pouvait pas être à la charge de ses amis. Et il leur demandait si vraiment il serait impossible de trouver dans leur ville un emploi littéraire compatible avec son état de santé? De son côté le général Colletta le priait de lui dire en confidence ce dont il se contenterait pour revenir à Florence, où toujours on l’attendait. Nous aurons l’occasion bientôt de voir quelle honnêteté, quelle bonté, quelle tendresse de cœur se cachaïent sous l’écorce un peu rude de ce soldat vieillissant. Avec Vieusseux, il fut alors pour Giacomo l’ami le plus fidèle, le plus actif et le plus sûr.
On fondait à Livourne un athénée; il pourrait y avoir là une chaire qui lui conviendrait. Ou bien on trouverait quelque chose dans un institut de la capitale, et en attendant il y pouvait arriver quand il voudrait: la maison du bon Napolitain serait la sienne: « Ouvrez-moi votre cœur, comme on doit le faire entre braves gens; croyez à mon affection et à mon zèle.» Pendant ce temps, à Parme aussi l’on cherchait. Le. professeur Tommasini s’apprêtait à quitter Bologne et l'Etat de l’Eglise, où il était las de se sentir surveillé, pour se fixer dans sa patrie, où Marie-Louise avait fait de lui un conseiller d'Etat et son médecin en titre, remettant à ses bons soins le maréchal Neipperg, malade gravement. L'avocat Maestri, gendre du professeur, découvrit une chaire vacante de zoologie et de minéralogie à l’université ducale, et la lui proposa. L'idée était assez étrange. On avait vu Schiller devenir sans titres professeur d'histoire à Iéna, mais il était moins éloigné tout de même de s’y connaître en histoire que Giacomo en zoologie et en minéralogie. Un tel enseignement eût exigé de la part du poète, ou si l’on préfère, du philosophe et du savant, l’effort d’une préparation longue et pénible. Et le traitement prévu ne s’élevait pas haut. Cependant il se déclara prêt à monter dès qu’il le pourrait dans cette chaire. Saponaro remarque justement qu'il eût tout accepté en principe, quitte à refuser ensuite quand il se fût agi de passer du rêve à l’action. Rien de ce qu’on avait espéré pour lui, et parfois cru tenir peut-être, n’aboutit mieux que par le passé. Jus-
qu’au bout de sa carrière et de sa vie, aucun projet d’acune sorte ne devait jamais aboutir. Tout au plus certains arrangements de fortune permirent pour un temps de lui venir en aide.
Et les jours, les semaines, les mois, quinze mois, passèrent dans l’étouffement de l’ennui, dans l’inaction, parmi les dégoûts et les chimères. Les déceptions ne devaient pas l’atteindre aussi durement que jadis, quand il pouvait encore croire à ses chances, maintenant que sa vie entière était déception: elles l’affligeaient malgré tout, car malgré tout il espérait. Il espérait, par exemple, recevoir le prix de l'Académie de la Crusca, qui était de mille écus, pour les Petites œuvres morales. Si Manzoni se présentait, l’affaire, d'avance, était réglée: il apprit que Manzoni ne se présenterait pas. Alors. Alors les mille écus revinrent à l’historien Botta. Treize académiciens votèrent pour celui-ci. Il y eut une voix pour L’Ecriture sainte illustrée par les monuments de l’Assyrie et de l'Egypte, de l’hébraïsant Michelangelo Lanci, et une aussi pour les Petites œuvres morales. Ce livre était un chef-d'œuvre, mais son esprit déplaisait, et cela faisait oublier que ce fût un chef-d’œuvre. Giacomo pouvait se consoler en se rappelant que dans l’une des operette (Le pari de Prométhée) il avait écrit ces lignes: « Par un exemple unique, et jusqu'alors inoui en de semblables cas de récompenses proposées aux plus méritoires, ce prix fut attribué sans que fussent intervenues ni sollicitations, ni faveurs, ni secrètes promesses, ni aucune sorte d'artifices. »
Quelque chose de plus triste semble avoir été l’effet de l’horrible nuit. Dans le temps où spirituellement Leopardi montait encore au-dessus de lui-même, écrivant ou méditant, entre autres, ce Chant nocturne que ni lui, ni personne jamais ne devait surpasser, son caractère, sous le poids de la douleur et de l’ennui, ne commençait-il pas de fléchir? N’était-il pas en voie de renoncer peu à peu à son ancienne fierté? Naguère encore il lui était pénible de recevoir, et maintenant il demandait. Naguère il craignait de n’avoir pas fourni assez de travail pour la mensualité misérable qu’il recevait de Stella: maintenant il y aurait regardé de moins près sans doute, et le désir de
l'argent qui l’eût rendu libre s’accompagnait de peu de réflexions sur les moyens de le gagner. À tout ce qu’il avait d'amis et de relations il faisait connaître sa misère, accusant le comte Monaldo de ne le vouloir point soutenir. Avant son premier départ, il avait déjà crié sa détresse, mais ce qui était admissible, et touchant même, et assez noblement pathétique, chez un être aussi jeune pouvait désobliger et peiner chez un homme de trente-deux ans.
Il fit connaître à Colletta (qui auparavant lui avait suggéré des moyens de s’en tirer fort honnêtes, mais dont son amour-propre s'était effarouché) que, «pour sortir du Tartare, il était prêt à déposer son ancienne fierté, à prendre n’importe quel parti, à accepter une offre quelconque ». Et il ajoutait qu’il ne voyait pas quelle compensation il y donnerait, n’étant plus capable de rien faire. Le général, lui-même très malade, comprit que les amis et admirateurs du poète le pourraient entretenir, en déguisant au mieux cette charité. IL organisa le complot, et il en devint l’âme. Le 23 mars, il adressait à Giacomo la lettre que voici:
« Vous m’avez dit une fois que dix-huit francesconi par mois suffisaient à votre subsistance: eh bien ces dix-huit francesconi, vous les aurez pendant un an, à partir, s’il vous plaît, du mois d’avril. Je vous remettrai avec anticipation de mois en mois la somme susdite, mais mon rôle se bornera à vous la remettre: rien ne sortira de ma bourse; celui qui donne ne sait pas à qui il donne, et vous, qui recevez, ne savez pas de qui. Ce sera un prêt, s’il vous convient de rendre les sommes reçues, et ce sera moins qu’un prêt, si l’occasion vous manque de restituer. Nul ne saurait à qui demander, et vous ne sauriez à qui rendre. Aucune règle ne vous est imposée. Veuille le bon destin de l’Italie que, recouvrant la santé, vous puissiez écrire des ouvrages dignes de votre génie; mais l’espérance que j’en ai ne vous crée aucune obligation... »
Il y a de braves gens, tout de même! Et des âmes délicates. Giacomo n’eut pas grand mal à se rendre. Il accepte ce qui lui est offert, et l’ophtalmie, alors, ne lui permettant pas de longtemps écire, il remet les remerciements à plus tard. « Pour l’instant, je me limite à vous dire que votre lettre, après seize mois d’une nuit horrible, après une exis-
tence de laquelle Dieu préserve mes pires ennemis, a été pour moi comme un rayon de lumière, bienfaisant plus que ne l’est la première clarté de l’aurore dans les régions polaires... » Son dernier soin à Recanati fut d’achever le Chant nocturne. Ce fut le 9 mars, et le 10, au matin, il s’en éloignait pour n’y plus revenir.
Pauvre Monaldo!
… Et puis dans la demeure Un vieillard morne resta seut.
Son fils Luigi était mort. Il avait déshérité Carlo. Giacomo le fuyait. Paolina n’était qu’une ombre plaintive. Pierfrancesco lui offrait les ressources d’un petit chanoine mécontent de sa chanoïinerie. Il y avait Adélaïde, il est vrai, l'épouse irréprochable, la femme forte. Mais auprès d’elle ne se devait-il pas sentir encore plus seul?
Le changement, pour Giacomo, fut un bienfait réel, et dans les premiers mois de sa nouvelle existence florentine, il connut, sinon le bonheur, dont il n’était plus capable, au moins la sérénité. Tout ce qu’il avait d’amis et de relations lui avaient fait bon visage. Les visites se succédaient. On s’accordait à le trouver beaucoup mieux. Le bruit de sa mort quelques mois plus tôt s’était répandu, ce qui (lui-même l’apprend à Pauline) avait causé partout la tristesse la moins feinte. Naturellement, il avait à se plaindre de mainte chose qui n’allait pas, de sa pension, par exemple, et de son état même, en dépit des apparences. S'il ne s'était plaint de rien, n’aurait-on pas, alors, dû sérieusement s’alarmer?
Son voyage l’avait conduit premièrement à Bologne: il y était resté dix jours, redoutant de se fatiguer en poussant jusqu’à Parme. Il évita de revoir la comtesse Malvezzi Carniani. La flamme ancienne était, sinon morte, du moins retombée assez pour céder à l’amour-propre encore meurtri. Teresa le lui reprocha dans une lettre, se disant afiligée. Elle lui confiait qu’elle-même et son mari ne cesseraient, faute de mieux, d’honorer dans le secret de leur cœur son éminent mérite, appelant tous les trésors de la fortune sur
un homme qui était «l’ornement sublime de lItalie et des lettres ». Les Brighenti l’accueillirent comme un fils. Mais dans ce temps, à peu près, l’avocat faisait tenir à la police autrichienne cette note sur le Cabinet de Vieusseux: « C’est là que se réunissent les plus fameux sectaires, parmi lesquels Montani, Giordani, le marquis Gino Capponi, un certain Pirazzoli, réfugié d’Imola, carbonaro bien connu, un certain Manuzzi et un certain Montaldi, prêtres romagnols, un certain comte Leopardi (mais celui-ci moins ardent que tout autre), un sieur Tommaseo, un sieur Forti, etc.» Les espions ont le sentiment du devoir, sur lequel ne prévaut pas le simple sentiment.
Pour montrer quelle était, dans le temps où il venait de la quitter, la disposition du poète à l’égard de sa ville natale, on peut faire état d’une lettre adressée à Pauline, accompagnant un portrait de lui récemment exécuté. Nous en avons traduit quelques lignes dans notre premier chapitre. Si modeste que puisse être son lieu natal, et si grande sa gloire dans le reste du monde (pour Giacomo, ce n’était pas le cas), un homme souffre toujours de n’avoir pas l’aveu de ses compatriotes. S'il ne les a conquis, sa réussite n’est pas complète. L'auteur des Chants n’eut peutêtre pas de contrariété plus vive que de n’avoir pu trouver dans la morne bourgade anconitaine la confirmation de sa grandeur. Les invectives contre Recanati sont un hommage, et à coup sûr une preuve d’attachement, comme l’indignation contre Genève de Rousseau qui ne s’en veut plus dire le citoyen.
Il vit s’ouvrir des maisons nouvelles, celle de la marquise Carlotta Lenzoni, qui avait dans les veines le sang des Médicis, celle de la princesse Charlotte Bonaparte (dont on a dit les relations avec Léopold Robert), fille du roi Joseph, et veuve de Napoléon-Louis, mort dans l'affaire de Romagne. IL écrivit à Pauline, en français: « Charlotte Bonaparte est une charmante personne; pas belle, mais douée de beaucoup d'esprit et de goût, et fort instruite. Elle dessine bien, elle a de fort beaux yeux.» Des personnages dont le temps est maintenant venu vont jouer leur rôle inégalement considérable dans le drame de sa destinée: un Louis de Sinner, un Antonio Ranieri.
Leopardi ne souffrit plus alors de la solitude (mais parfois, peut-être, de la multitude?). Après avoir essayé diverses pensions, il était revenu via del Fosso, chez les sœurs Busdraghi. La plupart de ses amis étaient à portée, et plusieurs d’entre eux se rendaient chez lui presque chaque jour, surtout Colletta, les deux Poerio, le père et le fils, Ranieri, ce qui, par une anticipation curieuse, le faisait à Florence vivre déjà parmi les Napolitains. Il les accueillait de bon cœur, et de Sinner, et d’autres, dans sa pauvre petite chambre d’étudiant. Mais il déclinait, ou espaçait, les invitations le plus possible. Il ne voulait satisfaire à aucun ordre qui ne fût pas le sien, réduisant celui-ci, d’ailleurs, à ce point qu’il n’avait plus de repas, mangeant ou grignotant quelque chose quand lui en prenait l’envie. Il sortait assez souvent, sans heure fixe, rendait volontiers les visites qu’on lui faisait, pourvu qu’il n’en fût pas sollicité, se répandait même, et Alexandre Poerio le disait introuvable. Il travaillait très peu, n’écrivait presque plus (des lettres de quelques lignes), semblait ne vouloir que se distraire, dissiper son temps, et ne donnait apparemment aucune suite à cette foule de projets esquissés à Recanati. Telle fut sa vie, à peu près, jusqu’à la fin de