‹ LeopardiChapitre 9 sur 14 · SILVIA, TE SOUVIENT-IL · texte numérisé non relu

SILVIA, TE SOUVIENT-IL

Il est facile d'expliquer le choix de cette résidence. Qui lui avait permis de briser le cercle magique de sa solitude récanataise ? Giordani. Qui avait commencé de le faire connaître au dehors, qui l’avait introduit dans les milieux intellectuels de Bologne? Giordani. Giordani maintenant vivait à Florence. Il était naturel qu’il le voulût rejoindre sur les bords de l’Arno. Mais en dehors de cette raison toute personnelle, il y en avait d’autres, plus générales, qui devaient agir tôt ou tard. Florence était en ce temps de répression politique et de suspicion policière, de toutes les cités italiennes la mieux faite pour des esprits dans les dispositions du sien. Gino Capponi, l’un de ceux qui l’illustraient alors, l’avait définie : un paradis terrestre, sans l’arbre de la science du bien et du mal.

La liberté, sans doute, n’y était que relative, mais assurée infiniment plus que dans les Etats pontificaux. Le génie étroit de la Restauration s’y corrigeait par une réelle bonhomie, et le libéralisme y trouvait, sinon des appuis, du moins une tolérance appréciable jusque parmi les ministres du grand-duc et à sa cour. Et nulle part on ne comptait un nombre plus grand d'hommes remarquables. Les uns étaient florentins ou toscans, les autres réfugiés des plus diverses régions de l'Italie. On y voyait aussi le Genevois Vieusseux, fondateur, directeur de l’Antologia, dans laquelle avaient paru des pages des Petites œuvres morales, propriétaire aussi de ce Gabinetto scientifico-letterario, qui dans les salons du palais Buondelmonti chaque jour accueillait la société la plus cultivée; où tous les étrangers

de marque étaient invités; où l’on venait lire les journaux de partout; où l'Italie, en un mot, avait avec l’Europe un contact vivifiant. Vieusseux, né à Oneglia, qui se sentait et se disait italien, n’en représentait pas moins, pour le bien de son pays d’adoption, le pur esprit de Genève 5.

Tant d'avantages que Florence réunissait devaient séduire un Giordani. Mais il n’avait pas traversé l’Apennin uniquement pour en jouir. Il avait dû s’exiler de Plaisance, sa patrie, après avoir médit imprudemment de Marie- Louise, ancienne impératrice des Français, duchesse de Parme, qui en était la souveraine. Les moins intéressants de ces réfugiés politiques n’étaient pas, certes, les Napolitains. Ils doivent nous retenir du fait des relations diverses que Giacomo noua promptement avec plusieurs d’entre eux et qui se prolongèrent jusqu’à l'instant même de sa mort. Naples commence de jouer un rôle dans son existence longtemps avant qu’il y suive Antonio Ranieri. Mais ce dernier ne paraîtra que plus tard. Des hommes tels que le colonel Gabriel Pepe, l’avocat Giuseppe Poerio, l’historien Troya, Imbriani, d’autres encore, précédèrent celui qui devait être un jour aux yeux du poète comme l’incarnation de la destinée. Et nommons surtout le général Pietro Colletta. La plupart avaient des vertus, de l’esprit, de la culture, et Florence tirait de leur présence du lustre et de la solidité.

Leopardi, cependant, ne montra pour elle en aucun temps cet enthousiasme que Bologne, au moins au début, lui avait inspiré. Sa première impression se traduit en une plainte. Mais peut-on se réjouir quand on a mal aux dents, mal aux yeux et d’autres misères? Quand on est submergé par la mélancolie et sans nulle perspective riante quant à Pavenir ? IL écrit à Brighenti le 24 juillet : « J’ai ici pas mal de connaissances, mais peu d’amitiés, même aucune. Florence n’est certes pas le lieu que je choiïsirais pour y achever ma vie. » Il écrit à Puccinotti le 15 août: « Je suis las de la vie et las de l’indifférence philosophique, seul remède à nos maux et à l’ennui, mais qui finit elle-même par ennuyer. Je n’ai pas d’autre espérance que la mort. »

84 Il était Genevois de père et de mère.

Il écrit à son père le 4 octobre: « Je suis bien résolu à ne passer point l’hiver ici. Le climat n’est pas très froid, mais troublé continuellement par les vents et les brouillards. Il ressemble en tout à celui de Recanati, mais je n’aurai pas le dixième du confort dont je suis assuré chez moi. »

Il tint parole, et le 9 novembre déjà nous le retrouvons à Pise. L'été s’était écoulé pour lui dans une oisiveté à peu près complète, le meilleur de son temps se passant en conversations avec ces amis nouveaux, que dans la lettre tout à l’heure citée il ne voulait pas avouer pour tels. L’ennui le rongeait. L’assiduité de Giordani lui devenait une fatigue. Il corrigeait les épreuves de son anthologie et en proposait une autre à Stella — de poètes, cette fois. A Milan, vers la fin de juin, avaient enfin paru les Petites œuvres morales, presque dans le temps où sortaient de presse Les Fiancés de Manzoni. C’étaient deux chefsd'œuvre d’une valeur à peu près égale; mais celui-ci fut porté aux nues, et celui-là ne trouva que peu de lecteurs. Il est vrai qu’il n’est pas réconfortant. A Florence, en particulier, l’on n’en goûta point la sagesse désespérée. On en admirait le style (et le moyen de ne pas l’admirer?) mais, comme le remarque spirituellement Saponaro, l’on disait: « Comme ce livre est bien écrit! >» pour s’épargner de dire: « Quel beau livre! »

On s’étonnait qu’un homme si doux, si fragile, si timide, dont les propos montraient tant de grâce et de mesure, eût pu distiller cette pensée amère et comme nihiliste, dont l’audace frappait d'autant mieux que la forme en était plus sereine et plus nette. On le préférait à son ouvrage, et on l’aimait vraiment, quoi qu’il en ait écrit. Colletta, Capponi, Nicollini, Vieusseux lui montraient une croissante affection.

A ses propres soucis s’ajoutaient ceux qui lui venaient de sa famille. S’il était libre, au contraire l’infortuné Carlo n'avait pu rompre sa chaîne. Il l’y fallait aider. Mais les mensualités de Stella ne pouvaient suffire: d’où nécessité plus urgente que jamais de trouver un emploi lucratif. Les espérances de Rome et de Bologne étaient l’une après l’autre mortes. Non pour Bunsen, toutefois, qui obstinément continuait de s’employer en faveur de son ami.

Cependant il ne voyait rien paraître. Et Giacomo s’enfermait dans sa tristesse, déclinait la plupart des invitations.

Les projets par lui formés (ou pour lui) s’évanouissaient l’un après l’autre. Papadopoli ne le vit point à Venise, ni les Tommasini à Parme. Il ne voulut séjourner, dans leurs villas des environs de Florence, ni chez Colletta, ni chez Capponi. Une connaissance de Bologne, Puccini, l’attendait à Pistoie et ne le vit non plus. Et tous ceux qui désirèrent l’accueillir, l’apprivoiser, le gâter, mettre dans sa vie un peu de joie, un peu de lumière, furent déçus semblablement. Il ne se sentait nulle part aussi bien que dans sa pauvre chambre. Après avoir quitté l’hôtel, il prit pension chez deux vieilles dames, les sœurs Busdraghi. C'était la médiocrité, presque l’indigence. Mais le sentiment d’y être son maître remplaçait avec avantage le luxe de la maison natale et des somptueux palais florentins.

S'il en sortait, c'était le plus souvent pour gagner la campagne. Il en avait pris le goût, ou l’avait retrouvé peutêtre. Les champs lui souriaient plus que les nobles jardins. Il y pouvait plus doucement poursuivre un songe. Et puis, sans que la gêne lui en fût imposée, il retrouvait sur les coteaux voisins de Florence les plus sûrs agréments de Recanati. Sa ville natale revenait constamment à sa pensée. Y retournerait-il pour le prochain hiver? Non, s’il pouvait trouver ailleurs un séjour agréable, où ne le tourmenteraient ni le vent ni les brouillards. On lui avait parlé de Massa, de Livourne, de Pise. Et pour Pise il s'était décidé.

Avant de quitter la ville du lys, il y fit une rencontre, à ses yeux non plus sensationnelle que beaucoup d’autres, mais qui parle à notre imagination d’une façon très vive, celle d’Alexandre Manzoni. Les salons de Vieusseux en furent le théâtre. Et l’entretien des deux grands hommes fut bref. Comme on aurait, néanmoins, désiré l’entendre, et voir qui s’approchaient l’un de l’autre un instant la foi et le doute, l’optimisme et le pessimisme, la santé d’un homme promis à une longue vie et la jeunesse mortellement atteinte; ici le succès dans ce qu’il a de plus éclatant et de plus direct, là le génie encore offusqué par l’incompréhension ou l'indifférence, et qui allait s’éteindre au bout

de peu d’années, sans que, dans son pays même, on l’eût vraiment reconnu.

La réception en l’honneur de Manzoni se fit au palais Buondelmonti le 3 septembre. Tout ce qui avait un nom dans Florence y défila. Leopardi, presque oublié et comme absent, put échanger avec l’hôte glorieux et riche qu’on s’arrachait seulement quelques paroles. Jamais plus ils ne devaient se revoir. Ils ne pensèrent pas sans doute qu’ils avaient fait, en sens contraire, à peu près le même chemin, qui sépare de la croyance le scepticisme, avec autant de sérieux, avec une égale probité. Ils ne se connaissaient pas encore par leurs œuvres. Quand Leopardi aura lu les Fiancés, il s’exprimera favorablement sur ce roman historique, non sans quelques réserves, pourtant: il regrette que le Milanais ait fait revivre un des épisodes les plus sombres de l’histoire de l'Italie, et tel, craignait-il, que les contemporains devaient s’estimer heureux et favorisés par comparaison. Lui, tout à l’inverse, avait dans les canzones patriotiques chanté la grandeur de Rome et la gloire de la Renaissance, pour qu’ils retrouvassent quelque force dans le désespoir de leur abaissement. Et puis le principe de la résignation ne pouvait, évidemment, lui plaire. Quand Manzoni lira les Petites œuvres morales, le style lui en semblera tout à fait digne d’admiration 55...

L'état de santé de Giacomo déterminait dans une mesure beaucoup plus large que chez la plupart des hommes l'impression qu’il recevait des choses comme des gens. Il se sentit mieux sitôt qu’il fut à Pise: le climat en était délicieux. « Si cela dure, écrit-il à Pauline, ce sera la béatitude. » Et c’est l’enthousiasme, en attendant: « L’aspect

85 Le poète avait en premier lieu parlé des Fiancés d’une façon plus que réticente. A Stella, le 23 août: «Je vous dirai en confidence qu'ici les personnes de goût trouvent le roman très inférieur à ce qu’on attendait; les autres, généralement, le louent.> Mais le 25 février 1828, il écrira à Papadopoli: «J’ai vu le roman de Manzoni, lequel, malgré de nombreux défauts, me plaît beaucoup et certainement est l’ouvrage d’un grand esprit.» Et le 17 juin, à Monaldo: «J’ai plaisir que vous ayez vu et goûté le roman chrétien de Manzoni. C’est vraiment une belle œuvre; et Manzoni est une très belle âme et un homme qui m'est cher.» Le soir même de la réception chez Vieusseux, il avait dit à Mamiani, son cousin, l’estime qu’il faisait du Milanais.

de Pise me plaît beaucoup plus que celui de Florence: ce quai de l’Arno offre un spectacle si beau, si ample, si gai, si riant qu’on en demeure épris. Je n’ai rien vu de semblable, ni à Florence, ni à Milan, ni à Rome; et vraiment je ne sais si, dans toute l’Europe, on trouve beaucoup de vues de cette qualité. Du reste Pise est un mélange de la grande ville et de la petite, de la bourgade et presque du village, un mélange si romantique que nulle part je n’ai vu rien de tel. À toutes les autres beautés il faut ajouter celle de la langue. Et puis il s’y joint que moi, grâce à Dieu, je me porte bien, que je mange avec appétit, que j'ai une chambre au couchant qui donne sur un grand jardin avec assez d'ouverture pour voir l’horizon, chose dont on doit faire son deuil à Florence. »

Dans toute la correspondance du poète on ne trouve guère d’appréciations à ce point favorables. La lettre nous intéresse encore parce qu’elle laisse voir son idéal en matière de paysages: nul à ses yeux n’était beau sans ouverture sur l’horizon, que ce fût la mer à Recanati, ou à Pise la maremme; sans un appel de l’espace et de l'infini se, Le plus extraordinaire est qu’il demeura dans cette euphorie. Il la montre à son père à la veille de Noël, à Vieusseux, à Stella, à Puccinotti, à la Maestri, et à Pauline, de nouveau, le 25 février. Sa lettre, cette fois, contient une confidence qu’on est empressé à retenir: « J’ai ici, à Pise, une certaine rue délicieuse, que j'appelle la rue des Souvenirs: c’est là que je vais me promener quand je veux rêver les yeux ouverts. Je vous assure qu’en matière d’imagination, il me semble être revenu au bon temps d’autrefois. »

Et en vérité, c’est à Pise que devait se réveiller tout à fait le poète. Nous ne passons jamais dans cette cité charmante, et même nous n’en rêvons point, sans qu’aux images

86 Et d’autre part son goût semble le porter vers une certaine monumentalité de l’architecture, que rendent moins grave la bonhomie et l’affabilité du peuple; vers un mélange familier du grand et du pittoresque, du rustique et du citadin, ou du civil, que Rome offrait tout de même, en un temps où les distances, le bruit, la fatigue l’empêchaient de le sentir. Mais c’est en lui qu’il trouve les raisons véritables d'aimer ou de ne pas aimer les villes qu’il habite et ses jugements esthétiques sont comme les autres fortement subjectifs.

qui s’y pressent tout autour de nous, ou que son nom seul évoque, ne se joigne celle de Leopardi ressuscité. Tout, à Pise, lui parut ravissant, et cordial dans la force de ce terme, la nature et l'architecture, le ciel, le fleuve, les palais, et les gens, et leur façon de vivre, et le mois de janvier même, qui avait la tendresse odorante du printemps. Il y put achever rapidement son anthologie poétique, dans l’impatience d’être plus vite libre lui-même de chanter. « Après deux ans, j’ai écrit des vers en ce mois d'avril, et des vers comme jadis, et avec tout le cœur que jy mettais.» Il se retrouvait en état de grâce. Comme il l’avait été aux meilleurs jours de Recanati. Pise était Recanati, sans rien de ce qui lui avait là-bas rendu l'existence douloureuse, et avec tous les enchantements qu’une sombre tristesse, dans sa patrie, avait empoisonnés.

Il s'installa chez de braves gens qui firent tout pour lui rendre l’existence agréable, et lui servaient en particulier de ces douceurs, de ces dolci, qui réveillaient toujours son appétit capricieux. Il se fit des relations charmantes. Le professeur Carmignoli, jurisconsulte illustre, le voyant un jour parmi ses auditeurs, salua pompeusement sa présence. Il y avait aussi des raseurs, mais le poète était disposé presque à les trouver amusants, jusqu’à Rosini, l’auteur de La Nonne de Monza, roman historique dans le goût des Fiancés, célèbre et ridicule. Les femmes lui firent grand accueil: Laura Parra, Sofia Vaccà, les sœurs Mason, deux Anglaises d’une culture exquise, comme l'Italie en pouvait connaître en ces années, qui furent celles de Shelley. Elles habitaient une maison qui faisait face à la sienne, et leur grâce exotique, leur gaîté facilement fantasque l’enchantèrent quelque temps, avant de le lasser.

Il se plut davantage, sans doute, à des personnes de condition plus humble, et en particulier à Teresa Lucignani. Thérèse, une troisième fois Celle-ci avait moins de vingt ans, l’âge de cette Teresa Fattorini, qu’il apercevait de sa fenêtre, à l’époque où sa mélancolie encore enfantine découvrait avec un émoi soudain quelque chose de l’amour. Il crut voir qu’elles se ressemblaient. Mais avec Teresa Lucignani la connaissance fut plus familière: elle était la bellesœur de sa maîtresse de pension. Elle demeurait chez

celle-ci. Et il s’établit entre la jeune fille et le seigneur comte une petite intrigue tendre et joueuse, qui demeura pour celui-ci, peut-être, le plus cher de ses souvenirs pisans. Cette blondine mérite de rester également dans notre mémoire: il semble bien qu’au moins quelque chose d’elle vive dans le délicieux poème À Silvia. Quoi qu’il en soit, il fut composé dans le temps où Giacomo renaissait à la poésie en sa petite chambre de Pise, voisine de celle où chantait Teresa Lucignani.

« Silvia, te souvient-il encore de ce temps de ta vie mortelle, où la beauté resplendissait dans tes yeux riants et furtifs, où, joyeuse et pensive, tu montais vers le seuil de ta jeunesse?

» Les calmes chambres, les rues d’alentour résonnaient sans cesse de ton chant, quand, assise, occupée à quelque ouvrage féminin, tu te réjouissais de ce bel avenir que tu avais dans l'esprit. C’était l’odorant mois de mai, et de cette façon s’écoulait ta journée.

» Et moi, laissant parfois mon étude heureuse et les papiers sur lesquels je peinais, dépensant ainsi ma jeunesse et le meilleur de moi-même, du balcon de la maison paternelle, je prêtais l’oreille à ta voix, l’œil à ta main rapide qui sur la toile se fatiguait. Le ciel pur versait de l’or dans la rue et les jardins. Et d’un côté c’était au loin la mer, de l’autre la montagne. Une langue humaine ne peut dire ce que j’éprouvais dans mon cœur.

» Que de pensées, que d’espérances, que d’émois, Ô ma Silvia! Quel charme avaient pour nous, alors, la vie et le destin! »

Le séjour de Pise, la parenthèse, dit Saponaro, s’acheva moins heureusement qu’il n’avait commencé. D’abord il y avait la perspective de retourner à Florence : Leopardi n'avait pensé jamais faire dans la ville de la Tour penchée un durable établissement. Le charme s’en était accru du fait qu’il le devrait rompre, du fait aussi qu’il en choisirait l'heure. C’est à Florence, séjour de plus vastes ressources, que la raison lui conseillait de se fixer. L’eût-il oublié, ses amis lui auraient rafraîchi la mémoire. Depuis le mois de mars, Vieusseux le relançait, tâchant de réveiller en lui la curiosité de ce qui se faisait dans le milieu littéraire

et mondain de la capitale. Justement on venait d’y accueillir Stendhal...

Et puis sa santé, de nouveau, déclinait. Il perdait encore un peu de ce qui lui restait de force. Tout son corps lui faisait mal et l’empêchait maintenant de travailler. Enfin, de Recanati, lui parvint la plus douloureuse nouvelle: son jeune frère Luigi, sourire unique de la sévère maison lointaine, venait de mourir. Il en fut atteint en plein cœur, et le contraste même entre cette désolation et la joie où il baignait malgré tout dans cette aimable Pise rendit plus cruel son chagrin. Il le voulut garder pour lui, renonçant à porter le deuil, pour s’épargner des questions pénibles. Vieusseux lui avait voulu retenir presque à sa porte une maison belle et commode: il répondit que la beauté du logement n’importe guère à qui vit dans l’oubli de tous, quelques amis exceptés.

Il monta en voiture le 7 septembre au soir, et le 10 il était à Florence. Elle ne lui parut pas plus agréable qu’auparavant. «Ces ruelles, qu’on appelle rues, m’étouffent, confie-t-il à Giordani; cette crasse universelle me rend malade; ces femmes très sottes, très ignorantes, pleines d’orgueil, m'irritent... A la fin je suis estomaqué du mépris superbe qu’ici l’on professe pour tout ce qui est beau, pour toute littérature. Et surtout il ne m’entre pas dans la cervelle que le sommet du savoir humain soit la connaissance de la politique et de la statistique... Je me demande si le bonheur des peuples se peut obtenir sans le bonheur des individus. C’est la nature qui condamne ces derniers au malheur, et non les hommes, ni le hasard. Pour les en soulager, il me semble qu'il y faut surtout l’étude du beau, les sentiments, l’imagination, les illusions. »

Giordani connaissait Florence assez bien pour que son correspondant n’eût besoin de nommer personne. De la critique générale d’une ville entassée et négligée, où l'hygiène était fort loin d’être ce qu’on la vit en un temps plus rapproché de nous, la lettre en vient à celle du cercle même de Vieusseux. Giacomo pouvait trouver chez le Genevois, chez Colletta, chez Capponi, de la sympathie, un appui de tous les instants, un dévouement admirable: il se montre ingrat, peut-être; mais on comprend qu'il ait

douté d’être par eux réellement compris. Pour dire la vérité tout entière, il différait d’eux autant qu’il est possible par sa philosophie et par ses goûts. Ils étaient optimistes, croyaient à la renaissance de la patrie, au progrès de l'humanité, en somme à tout ce dont Leopardi se gaussera plus tard avec tant de sarcasme en des vers dédiés précisément (d’une façon bien cruelle) à Gino Capponi. Il est incertain qu'à Recanati même il ait connu plus affreuse l'impression de la solitude. Il faisait bon marché de la science et de tout ce qui prenait un caractère d’immédiate utilité. La beauté seule pour lui comptait, parce qu’elle dispense l'illusion, et que sans l'illusion toute vie est promise au malheur.

Ce deuxième séjour à Florence fut peut-être l’époque de sa pire désolation. À tous ses maux s’ajoutait une irrésolution continuelle, qui vraiment le paralysait. Où souffrirait-il le moins, à Recanati ou à Florence ? Depuis longtemps il n’en était plus à se dire: « Où serai-je le plus heureux? > Ce débat n’est pas sans analogie avec celui qu’on pourrait avoir sur le choix de la moins pénible mort. Il avait fui la maison paternelle dans l’horreur de ce qu’il y endurait, pour établir un contact avec une société qui le pût comprendre. À Rome, ni à Bologne, et ni même à Florence il ne l’avait en réalité rencontrée. Il avait pu le croire, il ne le croyait plus. Après la solitude étroite, enfermée, il découvrait celle du « vaste désert d'hommes », plus que cette première terrible, et la solitude de l’espace vide, la solitude de l’incompréhension, plus souvent encore de l'indifférence, après celle de la surveillance et de la prison.

Alors Recanati se peignait dans son souvenir de couleurs moins lugubres. Dans l’accablement de cet abandon et de cette faillite, parfois tout son ressentiment fondait. Il y regardait comme à son havre. Ou bien le désespoir lui conseillait-il de céder à la fatale attraction? Partir pour Recanati, c'était en finir. Pourtant il remettait encore ce départ. Des mois de la sorte s’enfuirent. Tout un été. Il aurait pu retourner à Pise. Mais il devait se dire dans son pessimisme que la félicité récente ne s’y retrouverait pas.

Certains jours, il semblait qu’il eût quitté Florence déjà par la pensée. Il ne recevait un soulagement que des lettres

de ses parents, de ses amis lointains. Avec les siens, avec son père surtout, les rapports épistolaires s’étaient faits plus cordiaux, par instants presque tendres. Depuis la mort de Luigi. Les dames Tommasini, mère et filles, l’entouraient à distance de leur délicate sollicitude. Même elles vinrent toutes les trois de Parme pour voir de leurs yeux ce que le poète devenait. C’est tout juste si elles purent le reconnaître. Elles se mettaient en quatre pour le distraire et l’égayer, pour interrompre au moins, ou ralentir, cette consomption de l’âme. Elles lui tenaient compagnie et l'emmenaient en voiture aux Cascine. De retour à l’hôtel, parfois elles pleuraient. A toute force elles voulaient l’entraîner à Bologne, où le professeur Tommasini trouverait bien un moyen de le guérir. Il invoquait, pour refuser, son état d’extrême faiblesse. Elles repartirent sans avoir obtenu rien.

Leopardi ou les malentendus. D'une part une si vive souffrance. Et de l’autre ces dévouements en vain prodigués, dont la somme aurait fait un immense bonheur. Toute cruauté l’atteignait. Nulle bonté sur lui ne pouvait agir d’une façon durable. Ni l’amitié vigilante de sa sœur Pauline, ni la tendre charité d’Antoinette Tommasini, ni plus tard l’angélique patience de Pauline Ranieri ne réussirent, bien qu’il y fût sensible, à l’éclairer dans sa nuit, à le retenir de rouler au désespoir. On se dit tout bas qu’il y eut autour de l’infortuné Giacomo comme un vaste gaspillage d’amour. « Mon Dieu! pourquoi, lui écrit Antoinette, ne m'est-il donné de m'’ôter une part de ma santé pour vous en faire présent? Alors je me tiendrais heureuse, parce que j'aurais conscience d’avoir contribué au bienêtre d’un homme qui à tant de titres mérite l’affection de tous, mais puisque cela ne m'est pas permis, ne me refusez pas au moins de vous être utile de quelque manière, en vous apportant cette aide que l’amitié a l’obligation et le besoin d'apporter. »

Tels furent les sentiments qu’éveilla dans quelques âmes d'élite ce valétudinaire toujours plaintif, incommode souvent, bossu, sans voix, les yeux presque perdus, non toujours très soigneux de sa personne. Il pouvait soupirer de ce que nulle femme n’avait répondu vraiment à son amour.

Mais on pourrait également dire que peu d'hommes furent aimés plus que lui. C’est peut-être jouer sur les mots que parler de la sorte. Malentendus.

Giacomo avait épuisé maintenant l'avantage de cette curiosité de sa personne qui l’avait un an plus tôt précédé à Florence. Rien d’amical ne lui en venait plus, en dehors du cercle de ses amis. Ni rien de volontairement hostile; mais tout devient hostilité, qui fait à un malade sentir davantage son mal. Giordani l’avait impatienté par son assiduité jalouse. Maintenant que Giordani s’en était retourné quelque temps à Plaisance, il était comme orphelin de ne l’avoir plus auprès de lui. Chez Vieusseux, on le voyait presque toujours. Par obligation à Vieusseux lui-même. Car, d’une conversation tout entière vouée à l’actuel, quel plaisir ou quel apaisement pouvait-il retirer? Que lui importaient les lois agraires, les machines, l’économie et l'électricité? Pour un Leopardi, que de vanité, que de puérilité dans ces questions sérieuses! Ses fables, ses rêves n’étaient-ils pas cent fois plus humains, plus réels?

Il ne devait pas échapper au bon Giampietrino que le poète s’ennuyait chez lui. Il le lui pardonnaïit, peu fait pour le comprendre, assez subtil cependant pour sentir sous ce pâle front courbé une grandeur qui lui demeurait étrangère; trop charitable surtout pour que diminuât son désir de le réconcilier à la vie. Il l’aimait, il le respectait. Il se sentait envers lui un devoir presque fraternel.

En dehors de ces réunions où Giacomo, du moins, se pouvait reconnaître délicatement protégé, tout se conjurait pour brutaliser son âme; tout lui devenait perfide et malicieux. Il avait étendu à toutes les Florentines sa rancune pour la Carniani Malvezzi. Autant de cerveaux brûlés, de pies et de pimbêches. Chez Carlotta Lenzoni, par exemple, on voit des œuvres d’art intéressantes. Plus exactement on pourrait les voir et les admirer, s’il n’y avait autour de la maîtresse de maison tant de pecques prétentieuses. Les femmes de lettres qu’il supportait, que même il recherchait naguère, ne savent plus que l’irriter. À l’endroit de Florence il est devenu singulièrement injuste. Il invective contre elle avec plus de violence et de dégoût qu’il n’a jamais fait contre la sauvage Recanati.

On n’exagère point à dire qu’il met en la mort seule maintenant son espoir. Dans une lettre entre toutes désespérée, il affirme ne penser point au suicide. Au physique et au moral, il paraît parfois tellement malade que Pietro Colletta en exprime son épouvante à Gino Capponi: « Il est plus mort qu’un mort véritable: le vent, l’air, la lumière, le moindre mouvement, la plus petite fatigue, l’oisiveté même, tout lui nuit.» Nulle issue ailleurs que du côté de la maison paternelle. Tous ses maux l’y suivront, il le sait bien. Mais les soucis matériels pèseront moins sur ses faibles épaules. Ce qui retarde son départ, c’est la perspective accablante du voyage, c’est la crainte de l’accueil désolé qu’on ne manquera pas de faire à ce fils, à ce frère, qu’à peine on reconnaîtra, la crainte de se voir en des yeux mouillés de larmes plus malheureux encore et plus déchu que lui-même il ne se voit; c’est enfin l’indécision, fruit écœurant de la maladie, et la croissante langueur de sa volonté.

Monaldo fait tout pour le décider à revenir, oui, bien plus qu’on ne pouvait attendre d’un tel homme. Il semblerait disposé à donner un peu de lest, à céder même sur le terrain de ses immuables principes pour faciliter le retour de l’exilé. Quel être bizarre! Par instants on dirait qu’il va se mettre pour le mieux attendrir aux genoux de ce fils, qu’il voit en lui, qu’il fonde sur lui tout l’éclat, toute l’espérance, presque tout le salut de sa très noble maison: « Vous êtes la gloire de la famille sur la terre, et vous en serez la couronne dans le ciel. » Cette disposition peut tenir à ce que c’est maintenant Carlo qui l’irrite et le préoccupe: ce garçon s’est mis en tête d’épouser Paolina Mazzagalli, sa cousine, et Monaldo, qui n’y veut point consentir, s’entretient avec l’absent de cette nouvelle contrariété.

Ce dernier, dans sa misère et sa prostration, conserve tous ses scrupules. S'il travaille si peu, comment accepter l’argent qui lui vient de Stella? Que l’éditeur, par grâce, le lui accorde jusqu’à la fin de l’année: après, qu’il cesse de l’envoyer, puisque lui, Giacomo, ne pourra donner rien en compensation. De vagues projets s’esquissent dans son esprit; des offres non moins imprécises lui sont faites. Bunsen s’entremet pour lui obtenir une chaire de danto-

logie à l’université de Bonn. Put-il croire sérieusement à la possibilité de la chose? Giacomo quitte Florence, enfin, - le matin du 10 novembre. Ses amis, Colletta, Vieusseux, avaient eu l'impression qu’ils ne le reverraient plus. Il s’achemina vers Recanati par Pérouse, où quelques jours il se reposa. C’est là que le rejoignit un jeune ecclésiastique piémontais qui arrivait de Sienne. Il s’appelait Vincenzo Gioberti. Tous deux poursuivirent le voyage de compagnie, et l’abbé, pour demeurer davantage auprès d’un homme dont il concevait la grandeur, s’arrêta quelque temps chez le comte Monaldo Leopardi.

Cette période florentine, coupée en deux par le clair intermède pisan, ne fut, pour des raisons bien sensibles maintenant, que faiblement productive. Mais on doit observer la qualité de cette production. De ce qui en forme, du moins, la partie originale: le Copernic et le Dialogue de Plotin et de Porphyre, destinés à prendre place parmi les « petites œuvres morales », mais qui n’y purent figurer que dans l’édition posthume de Ranieri; puis deux poèmes, Résurrection (Il Risorgimento), et A Silvia, dont nous avons traduit déjà quelque chose pour manifester mieux les dispositions, hélas! peu durables qui furent pendant l'hiver 1827-1828 celles de son esprit et de son cœur.

Une lettre de Leopardi au Bernoïs Louis de Sinner, à la date du 21 juin 1832, donnerait à entendre que son intention, quand il écrivait le Copernic, était d’établir la « nullité >» ou le néant du genre humain (la nullità del genere umano). Il déduit rigoureusement les effets qu’eut l’adoption du système de Copernic. Ils ne se limitèrent pas au domaine matériel. De cette révolution scientifique résulta pour l’homme une profonde transformation spirituelle et morale: il vit radicalement changé son rapport à l’ensemble de l’univers, et qu’il n’était plus ce qu’il avait jusqu’alors été, ou s’était imaginé d’être. Il n’y avait rien de nouveau dans ces considérations. On s’y était livré maintes fois au XVIIIme siècle. Mais la nouveauté véritable, c'était le merveilleux talent qui paraissait en cet exposé. La conversation de l’Heure première et du Soleil est un chef-d'œuvre d’ironie: il est excédé, cet astre, de se mouvoir sans cesse pour le bien de trois ou quatre méchants petits animaux

qui vivent sur un peu de boue et décidé maïntenant à se tenir tranquille, quitte à persuader la terre, par l’entremise de quelque philosophe, de tourner désormais autour de lui.

La plaisanterie, en ces pages, se mêle d’une façon unique à la gravité et à la grandeur même. Le Micromégas n’en approche point, et l’on penserait plutôt à quelques endroits des Provinciales. Rien n’y est aride, et le ton demeure élégant et digne jusque dans la familiarité. Pour conclure, le Soleil fait cette malicieuse prophétie à son astronome: « Je t’avise, donc, qu'après toi, peut-être, il en pourra cuire à quelques-uns qui approuveront ce que tu auras fait. Mais toi-même, autant que je le puis connaître, tu n’en pâtiras nullement. Et si tu veux une sécurité plus grande, prends la décision que voici: le livre que tu écriras sur cette matière, il te faut le dédier au pape. Ainsi je te promets que tu ne perdras même point ton canonicat. »

Le Dialogue de Plotin et de Porphyre aborde le problème du suicide. Porphyre le veut légitimer par toutes les raisons qui peuvent y paraître propres: toutes les choses de ce monde sont vaines, et tous les sentiments humains irréels, à l’exception seule de l'ennui; de même les espérances d’outre-tombe. Nul ici-bas ne saurait éviter la douleur. Le suicide est contre nature? Mais l’homme n’en a-t-il pas acquis une seconde en exerçant sa raison, et du fait de ce qu’on nomme la civilisation? Les maux que lui vaut celle-ci ne sont pas naturels, et le remède peut ne l’être pas non plus. Plotin, lui, ne pense pas qu’on se doive ôter la vie. Il repousse le suicide comme étant inhumain : « Crois-moi si je te dis qu’il n’y a dégoût de la vie, ni désespoir, ni sentiment du néant des choses, de l’ineffcacité des remèdes, de la solitude de l’homme; et ni haine du monde et de soi-même, qui puissent durer longtemps — bien que ces dispositions de l’âme soient la raison même, et leur contraire l’opposé de la raison. Mais avec tout cela, passé quelque temps, et la disposition du corps légèrement changée, peu à peu, quelquefois soudain, par l'effet des plus faibles causes, qu’il est possible à peine de noter, se reforme le goût à la vie; il naît telle ou telle espérance nouvelle, et les choses humaines reprennent leur

apparence et ne se montrent plus indignes de quelque soin: non à vrai dire, à la raison, mais à ce que j’appellerai le sens de l’âme. Et cela suffit pour que la personne, toute persuadée et consciente qu’elle soit de la vérité, néanmoins, contre la raison, persévère à vivre et avance dans la vie, à l'exemple des autres. Parce que ce sens que j’ai dit, et non pas l’entendement, est ce qui nous gouverne. Que le suicide soit raisonnable; que l’accommodement de l’âme à la vie, au contraire, ne le soit pas: il demeure que ce premier est un acte sauvage et inhumain. Et cela ne doit pas nous plaire davantage. d’être un monstre selon la raison qu’un homme selon la nature... »

Plotin est le maître, Porphyre, le disciple: l’opinion de Leopardi paraît au discours de Plotin, lequel s’achève par ces lignes: « Vivons, mon cher Porphyre, et réconfortonsnous ensemble: ne refusons pas de porter cette part des maux de notre espèce que le destin pour nous a fixée. Ayons soin de nous tenir compagnie; encourageons-nous, aidons-nous, secourons-nous l’un l’autre pour achever de la meilleure façon possible cette peine de la vie. Il est hors de doute qu’elle sera brève. Et quand viendra la mort, nous n’en éprouverons pas de douleur: à cette heure suprême, nos amis et nos compagnons nous réconforteront aussi, et cette assurance aura de quoi nous réjouir qu’après que nous serons partis ils se souviendront de nous souvent et nous aimeront encore. »

Intéressantes, dans ce dialogue, sont la distinction entre l'intelligence et le «sens de l’âme », la condamnation du suicide, l'affirmation que le moyen de supporter les maux inévitables de l’existence humaine se trouve dans la fraternité. Vigny, plus d’une fois, exprimera la même pensée, et Leopardi lui-même la reprendra pour l’élargir dans le poème du Genét.

A première vue, on croirait dans les vers du Risorgimento surprendre Leopardi en contradiction avec luimême: il y montre à la vie un attachement qui semble démentir sa plus récente opinion. Mais cela n’est qu’apparence. Ce qu’il aime uniquement de la vie, assez pour la supporter et reconnaître les douceurs, les délices, parfois, qu’elle lui accorde, c’est l'exercice de l’esprit; ce sont les

tendresses du cœur et les illusions favorables: c’est la poésie, en dernière analyse, comme le dit justement Tonelli. Les autres biens venant à manquer, la vie aura pour l’homme encore quelque prix, si lui demeure le sentiment poétique. Il s’est réveillé chez le Récanatais, et malgré la misère, physique et morale, qui s’accroît, il retrouve de fois à autre en face de la nature une sérénité, une grâce qui ressemblent presque au bonheur.

Page 1