‹ LeopardiChapitre 11 sur 14 · UN TRONC QUI SENT ET QUI PENSE · texte numérisé non relu

UN TRONC QUI SENT ET QUI PENSE

L'année 1831 devait être pour lui plus riche en événements. Il y avait eu de l’agitation dans la Romagne et la Marche d’Ancône. À Bologne, un gouvernement provisoire s’était constitué. Le « conseil >» de Recanati (duquel faisait partie également, si bizarre que cela puisse paraître, l’archiréactionnaire Monaldo) nomma Giacomo Leopardi député de cette ville, et la nouvelle lui en fut communiquée à la date du 21 mars. Peut-être son père avait-il participé à la rédaction de cette lettre, où l’on fondait sur «son héroïsme éprouvé ». Quand elle lui parvint à Florence, l'insurrection était contenue, et l’Autriche vigilante avait occupé déjà Rimini. Le poète répondit en ces termes: « Les circonstances changées rendent, pour l'instant du moins, inexécutables les dispositions de Vos Seigneuries Illustrissimes relatives à ma personne, mais elles ne détruisent ni la gratitude très vive que m'inspire la confiance de Vos Seigneuries, ni mon désir très ardent de servir ma patrie, quoi qu’il m’en puisse coûter, chaque fois que les temps le permettront et que mon action, comme dans le cas présent, ne semblera pas être hors de lieu.» Notre avis est qu’il ne fut nullement insensible au geste de ses compatriotes. Mais l’occasion de jouer un rôle politique pour lui ne se présentera plus.

Cette affaire n’a qu’un intérêt anecdotique. D’une importance tout autre fut la publication des Canti..Ils parurent au mois d'avril, chez Guglielmo Piatti à Florence, annoncés assez longtemps auparavant par une sorte de manifeste: le volume contiendrait des poèmes précédemment imprimés, et d’autres inédits, les premiers retouchés par l’auteur,

qui de plus désavouait tous ceux de ses vers qui n’y seraient pas recueillis. Giacomo, d’abord, avait voulu s’instituer son propre éditeur. Puis, devant les difficultés de l’entreprise, il avait cédé son manuscrit pour une somme de cent huit sequins.

Le livre s’ouvrait par une lettre dédicatoire Aux amis de Toscane, que les éditions ultérieures ne comporteront plus. Cela vaut la peine d’y emprunter quelque chose : « Recevez la dédicace de cet ouvrage, où j’ai cherché, comme on le cherche souvent par le moyen de la poésie, à consacrer ma douleur, et par lequel aujourd’hui (je ne puis lécrire sans larmes) je prends congé des lettres. J’avais espéré que la chère étude que j’en faisais soutiendrait ma vieillesse, et pensé, par la perte de tous les autres plaisirs de l’enfance et de la jeunesse, avoir acquis un bien que nulle force et nul malheur ne me pourraient enlever. Mais j'avais à peine vingt ans quand ce bien fut réduit de plus de la moitié par cette maladie des nerfs et des viscères qui me prive de la vie et ne me donne pas l'espérance de la mort; puis, deux ans avant la trentaine, il me fut Ôôté complètement, et je crois pour toujours... J’ai tout perdu: je suis un tronc qui sent et qui pense... »

Il s’était employé à recueillir des souscriptions. Il en eut sept cents, à peu près (ce qui passait son espérance), dont une centaine furent assurées par les seuls Tommasini. Le comte Papadopoli retint pour son compte cinquante exemplaires. Melchiorri, à Rome, et Pepoli, à Bologne, furent également actifs. Saponaro signale que de Recanati l’on en demanda six (par les soins de Pierfrancesco), mais que Leopardi ne les voulut pas admettre: « Faites-moi le plaisir de remercier chacun des six souscripteurs et de leur dire que s’ils veulent mon livre, je le leur enverrai gratis, parce que les Recanatais, pour plusieurs raisons, ne doivent pas le payer.» Pour plusieurs raisons! On les trouvera sans peine. N’indiquons que celle-ci: l’épître dédicatoire parlait d’un certain lieu mieux fait pour lhabitation des morts que pour celle des vivants.

Le succès des Canti fut considérable: l'édition fut épuisée en peu de mois. Dans le groupe des amis florentins, ce fut de l’enthousiasme. La princesse Charlotte ne tarissait

pas de compliments. Giordani exultait: le Chant nocturne, entre autres, lui paraissait une merveille. « Tu es arrivé au comble de la grandeur. >» De Turin, Gioberti lui écrivait le 4 octobre : «Même si toute possibilité d'étudier et d'écrire vous est enlevée à l’avenir, vous avez fondé sufsamment votre gloire, puisque de la qualité des livres, non de leur masse, dépend l’immortalité des écrivains... vous êtes parvenu à la perfection et vous avez donné des preuves de votre talent de prosateur et de poète telles que les meilleurs esprits en doivent perdre l’espérance de vous imiter. Ce sont les plus beaux vers lyriques qu’on ait écrits en Italie après ceux de Pétrarque. Vous avez laissé derrière vous tous ceux qui ont essayé de faire passer dans la poésie italienne l’ingénuité de la poésie grecque. »

Louis de Sinner *, quand il rencontra Leopardi, n’avait guère plus de trente ans. Ses travaux de philologue l'avaient déjà fait connaître. Il arrivait de Paris, où il avait longtemps demeuré, où il devait retourner par la suite, et occuper même à la Bibliothèque Royale un poste important. L'Europe d’alors, fort agitée, avait du moins la chance d’être assez peu nationaliste: on le voit mieux encore par la carrière de Pellegrino Rossi.

Le poète (ou plutôt le linguiste, l’érudit) fit sur le Bernois une impression profonde. «Le souvenir du 23 octobre 1830, écrira-t-il vingt-six ans plus tard à Vieusseux, n’est pas sorti de ma mémoire, et mon cœur n’oubliera jamais que ce jour, à deux heures de l’aprèsmidi, vous m’avez conduit chez Giacomo Leopardi, qui fut dès lors mon meilleur ami.» Cette amitié soudaine fut payée immédiatement de retour. Et Leopardi se coiffa de Louis de Sinner à ce point qu’il lui confia, sans y plus réfléchir, l’ensemble de ses manuscrits de philologie et s’en remit à lui de leur publication. L’espérance qu’il pouvait en avoir fut d’ailleurs presque entièrement

91 De Sinner, Gabriel-Rudolf-Ludwig, né en 1801, à Berne, mort en 1860, à Florence, sous-bibliothécaire à Paris de 1842 à 1850, docteur en philosophie, helléniste, auteur de Bibliographie der Schweizergeschichte, 1786-1851.

déçue. IL n’eut d’autre satisfaction que de se voir cité par quelques autorités de la philologie (un Heinrich, de Bonn, un Creuzer, un Boissonnade) et les poèmes IX et XXI des Canti, le dialogue de Ruysch et de ses momies, l’Ottonieri traduits par Bothe et publiés dans le journal allemand Altes und Neues. En 1833, le Siècle fit paraître en traduction française trois des Petites œuvres: le Ruysch, VIslandais et le Prométhée, également par les bons offices de l’érudit bernois. Celui-ci, d’autre part, obtint la publication d’Excerpta ex schedis criticis comitis Jacobi Leopardi dans une revue scientifique de Bonn (1834); plus tard encore il fit des citations nouvelles dans le Thesaurus, dont il avait entrepris la réimpression.

Il n’y eut pas autre chose, et de Sinner, s’étant laissé distraire de cet engagement, négligea même de restituer les manuscrits. Ils étaient encore entre ses mains à la mort du poète, et ils y seraient demeurés, si Vieusseux, beaucoup plus tard, n’en avait obtenu le dépôt à la Bibliothèque de Florence. Il y a quelque apparence que de Sinner ait alors voulu les monnayer. Il était tombé fort au-dessous de lui-même, et plutôt qu’à une intention malhonnête, il faut croire à un obscurcissement de sa conscience et de son esprit. Quoi qu’il en soit, Giacomo lui conserva jusqu’à la fin son affection et son estime. Il lui avait en ques sorte confié la charge de le représenter hors de lItalie, et ce Suisse cosmopolite incarnait l'Europe à ses yeux.

Ses relations avec Antonio Ranieri devaient être, cependant, d’une tout autre conséquence. On est en droit de s’en étonner, d’ailleurs, car peu de choses rapprochaïient apparemment ces deux hommes, de goûts, d'humeur, de caractère, d’esprit si différents. Antonio n'allait pas être pour Giacomo un ami parmi d’autres, mais l’ami, l’inséparable compagnon. Leurs relations épistolaires remontent jusqu’au mois de décembre de 1828. Quand ils se furent rencontrés en 1832, on peut dire qu’ils ne se séparèrent plus. Quelque chose, à ce propos, doit ête signalé sans plus attendre: on continue à croire que Leopardi fut à Florence, puis à Naples, l’hôte de Ranieri. Cela n’est pas exact. Et le Napolitain n’est guère excusable

d’avoir laissé, comme il fit, une telle opinion se répandre, de l’avoir même soutenue expressément. Nous aborderons le chapitre de ses torts quand nous aurons montré ses mérites, qui furent grands, sans doute, et allèrent presque au sacrifice. Il y eut entre les deux amis une véritable association. Ils mirent en commun toutes leurs ressources. Nous le verrons mieux, mais devons dire auparavant qui était Ranieri.

La politique était la cause de son exil, qui eut pour raison précise ses relations avec l’écrivain libéral Carlo Troya. Comme il voyageait en sa compagnie, il apprit à Florence que Naples lui était désormais fermée. Il en fut affecté d’autant plus que la nouvelle d’une maladie grave de sa mère venait alors de lui parvenir. Elle mourut peu après, sans qu’il l’eût revue. Au mois de janvier 1831, il fut rappelé dans sa patrie et n’y voulut point retourner, dans la crainte de n’en pouvoir ensuite ressortir. Son père lui fournit les moyens de subsister, puis, au bout d’un certain temps, obstinément désireux qu’il revint, lui coupa les vivres. Bunsen, dans une lettre du 16 mars 1832, à laquelle sont empruntés ces détails, ajoute que depuis neuf mois le jeune Antonio n'avait plus rien recu.

Il ne pouvait ainsi prendre Leopardi à sa charge. La vérité, c’est que les deux hommes décidèrent de vivre ensemble pour diminuer leurs frais et cherchèrent par la suite à se tirer d’affaire le moins mal possible. IL n’y avait donc pas, chez Ranieri, du moins à l’origine, l’inten- ‘tion de se dévouer pour l’allégement d’une détresse, mais plutôt le désir d’un arrangement pratique. Cela n’autorise pas, d’ailleurs, à mettre en doute son immédiate sympathie et son espoir que l’association serait multiplement profitable à son compagnon. L’état de celui-ci n’ayant cessé d’empirer par la suite, non seulement il ne songea point à rompre un accord dont il n’avait plus le bénéfice matériel, mais il n’omit rien de ce qui pouvait atténuer les souffrances du poète infirme et malheureux. Il fallut que plus tard sa vanité lui inspirât de compromettre cette œuvre. Mais les faits sont Ilà, et nous les laisserons parler.

Les deux hommes, dès après leur rencontre, ne se

quitteront presque plus. Entre eux, cependant, quel abîime! L’un déformé, désolé, malade, et par instants PE moribond, revenu de tout, dégoûté du monde, et ’ayant parfois en horreur, au bout de son espérance et ne désirant plus que la mort; l’autre, plein de vie et de force, beau, élégant, soigné, répandu, bien voulu partout, recherché des femmes, toujours en train, toujours mobile; le premier plein de génie, incomparable poète, philosophe, linguiste et savant comme depuis le temps de Marsile Ficin et de Pic de la Mirandole aucun Italien ne Pavait plus été; l’autre brillant, tirant tout le possible de ses dons et talents infiniment plus limités, et qu’on aurait pu croire, en dépit de son agrément, médiocre et superficiel, si, jour par jour, il n’avait eu l’occasion de montrer tout ce qu'il avait de cœur; Leopardi, enfin, réservé, secret, timide, qui avait en haine le bruit, la foule et les démonstrations; Ranieri toujours expansif, toujours sous l'empire de sa nature méridionale; un seigneur de la Marche d’Ancône, élevé dans l'étiquette d’un morne palais, l'ennui d’une petite ville pleine de silence, et le fils d’une métropole surpeuplée, agitée et chanteuse; un Récanatais et un Napolitain.

Et le Récanatais avait pour le Napolitain une amitié si vive qu’il en vint, hélas, à négliger promptement de plus anciennes amitiés. Giordani se sentit de trop, peutêtre, et céda la place. Il allait, au surplus, être séparé matériellement de celui qu’il avait si fougueusement, si généreusement prôné. Le 13 décembre, au milieu de la nuit, son expulsion du grand-duché de Toscane lui fut signifiée: on lui donnait vingt-quatre heures pour déguerpir. Et il s’en fut à Parme. Colletta avait voulu s’entremettre, mais Leopardi n’apprit ce malheur que lorsqu'il fut accompli. Giordani lui garda, de cette involontaire passivité, quelque rancune. Ils ne s’entendaient plus guère quand ils étaient ensemble, et le poète, fatigué de la pétulance du critique, assez souvent lui battait froid. Celui-ci, plus tard, fit à Brighenti cette confidence mélancolique: «Quand Leopardi commença d’être connu, il cessa de nrécrire. Quand, à Florence, je lui rendais visite, il ne me disait pas un mot. Dans ses écrits, il a

mentionné bien des hommes, non pas moi. L’on peut croire que le cœur, chez lui, ne correspondait pas au génie. On l’a dit même ingrat, mais cela ne fait rien...» C’est douloureux, sans doute; pourtant c’est ainsi dans la vie; il y a des êtres dont le mérite envers vous, si considérable qu’on le veuille, ne suffit pas à vous les faire supporter toujours.

Cela nous amène à montrer comment finiront les relations avec Colletta. Giacomo ne subsistait à Florence ou ne pouvait à la longue y subsister que par la générosité du général (et de ses amis plus ou moins hypothétiques). Il ne pouvait l’oublier. Mais peut-être il ne mesurait pas l’étendue entière de son obligation. Par sa faute (on le dit à regret) cette amitié si belle était à son déclin. Le malheur voulut aussi qu’ils prissent l’un et l’autre facilement ombrage des moindres choses. Colletta depuis longtemps était fort malade, et luttait contre la maladie avec un stoïcisme de tous les instants. Il ne consentait pas à la mort aussi longtemps qu’il n’aurait pas achevé son Histoire du Royaume de Naples. La rédaction lui en causait une peine excessive, car il n’était rien moins qu’un écrivain né. Or la prose de Leopardi lui inspirait une admiration très vive, et il avait nourri l'espérance qu’un homme par lui fraternellement secouru consentirait peut-être à revoir ses manuscrits, à en améliorer le style.

Il avait commencé d'écrire à cinquante ans. Et puis il n’était pas florentin, ni d’un pays où le toscan fût usuel. Cette question de langue pouvait et peut encore mettre un Italien en des embarras que n’imaginent pas les Français. Giacomo ne fit pas tout à fait la sourde oreille: aux textes qu’on lui lisait (ne les pouvant lire lui-même à cause de l’état de ses yeux) il n’apporta cependant que d’insignifiantes retouches. Puis il se lassa. D'autant plus vite que le général avait manifesté quelque mauvaise humeur, dont l’écho parvint jusqu’à lui. Ce brave homme, qui était tout dévouement et cordialité, fut aigri peu à peu par ses susceptibilités d'auteur. Nous voyons de nouveau le malentendu reparaître. Colletta ne savait pas, d’évidence, qu’une telle besogne est extra-

ordinairement épineuse, et qu’il est plus facile d’écrire un livre que de corriger le livre d’autrui. D’autre part le poète, malade autant que lui, fatigué par son travail personnel, ou ne le pouvant poursuivre à son gré, n’avait plus la même énergie ou la même résistance. Il y eut des mots, peut-être des rapports d’obligeants amis. La brouille était en vue.

Et le 1er avril 1831, Leopardi reçut cette lettre: « Mon très cher ami, le paiement que je vous fais est le dernier, puisque c’est le douzième. La malchance m’a frappé mortellement dans mes plus chères inclinations; puisque j’éprouverais aujourd’hui la plus grande joie à vous tirer des pénibles soucis de l'existence matérielle et à vous assurer la sérénité de l’esprit. Je l’aurais pu il y a bien des années, actuellement je ne le puis plus, mon cher ami; parce que moi-même j’ai de la peine à m’en tirer avec ma famille et que pour toute dépense (y compris celle des remèdes) je suis obligé de compter. Je vous dis cela, non certes pour vous attrister, mais parce que, sans cette nécessité où me voici, vous connaître et vous abandonner me semblerait un péché.

» Puisse l'Italie estimer vos œuvres au prix qu’elles méritent, et vous donner la richesse. Ce vœu en suppose un autre, et je le forme ardemment, qui est de voir votre santé rétablie et vous-même occupé à la publication des ouvrages que vous avez en portefeuille, de ceux encore que vous méditez.

» Amen. Et chèrement, comme un père son fils, je vous serre sur mon cœur. Votre grand ami pour la vie. »

Nous n’avons point le temps de rechercher en quelle proportion se mêlent dans cette lettre la bonté, la tristesse, le désenchantement, l’amertume. Ne perdons pas de vue en la jugeant que Pietro Colletta, dans ce temps, était un homme très malheureux. A lui, comme à Giordani, le buon governo grand-ducal avait signifié un décret d’expulsion. Mais on en remettait l’exécution à cause de sa disgrâce physique. Il en vint à faire savoir en haut lieu que « si on lui accordait une heure il ne dérangerait plus aucune police du monde ». Un peu plus tard, ayant lu de Leopardi quelque nouvelle chose, il confiait à Gino Cap-

poni: «Je te dis tous bas que rien ne m’a plu. Toujours la même éternelle et désormais insupportable mélancolie...»

Et puis il mourut, âgé de cinquante-six ans. Giacomo, qui se trouvait alors à Rome, écrivit à Vieusseux: « Notre pauvre Colletta! Ou plutôt pauvre nous, et bienheureux lui! » L’éternelle mélancolie! C’est un grand mal chez les hommes que leurs plus louables dévouements engendrent quand ils finissent, parce qu’ils finissent, plus de rancune qu'ils n’avaient éveillé de reconnaissance et de joie en leur commencement.

Le bel Antonio Ranieri tenait quelque peu de l’aventurier. Ou du moins il ne se déplaisait pas dans l’aventure. Et l’aventure, avec lui, prit une place dans l’existence de son nouvel ami. Tous deux avaient conçu le projet d’un périodique : Le Spectateur florentin, journal de chaque semaine, mais l’autorité grand-ducale en interdit la publication. Ils en furent affectés, car, pour le dire avec La Fontaine, ils fondaient un peu là-dessus leur cuisine. Il arriva d'autre part qu’Antonio, follement épris d’une actrice, Marie-Madeleine Pelzet, fit éprouver à son compagnon, par la force des choses, le contre-coup de l'agitation où luimême fut entraîné. C’était justement dans le temps où Giacomo, pour sa part, connaissait le plus grand amour de sa vie, ou du moins le plus passionné et violent. Cette affaire, pour lui, sera d’une extrême conséquence, et nous la devrons examiner de près, en considération des poèmes qu’elle lui inspira.

Mais avant d’en venir à ces déchirements, et pour nous y mieux consacrer, disons quelques mots d’une autre peine, qui l’atteignit dans son cœur moins que dans son esprit. Elle se place tout à la fin de la période florentine, mais il serait vain de suivre une exacte chronologie. On avait fait paraître des Petits dialogues sur les matières courantes de l’année 1831. Nous disons on, provisoirement, car ils étaient anonymes. La voix publique en fit l’attribution à Giacomo Leopardi. Vraiment il était fort aisé de voir qu’ils n'étaient pas de sa plume. Mais est-ce que les gens y regardent de si près? Les écrivains se l’imaginent: ce n’est pas la moindre de leurs naïvetés. Les Petits dialogues, d’ailleurs, n'étaient nullement de nature à perdre leur auteur

ee,

au regard du buon governo. Tout au contraire ils le pouvaient grandement servir auprès des puissances de la réaction. Mais les endosser devait être cruel à son amourpropre: ils étaient aussi ridiculement écrits que platement pensés. On criait à la conversion, les uns pour la blâmer, les autres pour s’en réjouir...

Et ces Dialoghetti, néanmoins, étaient de Leopardi: du père, non du fils. Monaldo n'avait pas voulu se remettre exclusivement à Giacomo de la gloire littéraire et philosophique de son illustre maison. Ce dernier ne fut pas long à en découvrir l’origine, et s’il fut affecté de ce livre, du fait que son père l’avait élucubré, il le fut bien davantage par l’inévitable confusion.

Pendant quelques mois il se tut, se défendant de s’exprimer sur les dialogues, ce dont Monaldo lui-même le sollicitait. Comment lui avouer qu’il l’en taxait de « scélératesse >»? A la fin, se persuadant mieux du tort qui lui était fait, il prit le parti d'envoyer aux journaux un démenti formel. Il parut en mai 1832 dans l’Antologia, puis dans le Diario de Rome, et dans La voix de la Vérité, de Modène (qu’on appelait La voix du mensonge communément). Le ton en était de la sécheresse la plus dure, et Monaldo fut blessé. On le conçoit aisément, mais que fallait-il faire? Malheureux les auteurs dont les parents se mêlent, sur leur exemple, de noircir du papier!

Il y eut une explication entre les deux hommes. « Quant à la sécheresse de ma déclaration, écrivait le 3 juillet Giacomo, elle était d’une absolue nécessité, parce que nulle censure n’aurait laissé passer un mot, ni favorable, ni défavorable au livre, ni aux maximes qu’il contient, ni à quelqu’une de ses parties et n’aurait même permis l’ombre d’une discussion sur un tel sujet. Outre que ma relation à l’auteur de l’ouvrage était de nature à exclure de ma

art la moindre appréciation, dans quelque sens que ce ût.» Le mépris de la palinodie et l’horreur d’être assimilé peut-être à un Monti furent pour beaucoup, nous semblet-il, dans la décision du poète. Elle lui fait honneur, si cela peut se dire d’une action que la conscience exige

impérativement.

son premier séjour, Leopardi s'était lâché à dire que

les dames de Florence n'étaient que des sottes. Même elles lui fournissaient une des raisons qu’il avait de trouver odieuse cette ville, trop vantée à son avis. Son opinion, sans doute, n’était plus la même. Ou bien il se comportait comme si elle ne l’eût plus été. Car les salons le revirent. Dans certains, même, il devint presque assidu. La vérité, c’est que le dépit seul l’avait pu faire parler de cette façon méprisante. Il aimait en somme la société des femmes, non de toutes, certes, ni d’un nombre bien grand d’entre elles: mais celui des hommes dont la compagnie était supportable à ce poète hypersensible et toujours sous linfluence de ses nerfs ne l’égalait évidemment pas. Il y avait en lui quelque chose d’assez féminin, et même, si l’on veut, d’assez femme (ce qu’il faut se garder de prendre dans un sens fâcheux). Pas de coquetterie, ou très peu, chez Giacomo, mais un pouvoir constant de l’imagination, la tendance à voir le réel à travers le prisme de son rêve, de l’impressionnabilité, la plus grande inégalité d'humeur, une extrême promptitude à passer d’une impression à une autre, et de plus je ne sais quoi de fragile, ou d’inquiet, ou d’un peu dolent, et encore de tendre, qui le mettait avec les femmes dans une relation plus immédiate, plus intime qu’avec les hommes les plus intuitifs et les plus proches de lui par l'esprit et le sentiment.

La marquise Lenzoni, la princesse Charlotte Bonaparte l’avaient apprivoisé sans trop de peine: il fut conquis tout à fait par Fanny Targioni Tozzetti. Il sacrifñia de bonne grâce à la manie impérieuse de cette belle personne, qui était la collection des autographes. C’était lui plaire sûrement que de lui en procurer. Elle était la femme d’un assez fameux médecin et professeur de botanique. Il lui fut présenté par Alessandro Poerio. Fanny traînait à sa suite tout un groupe d’adorateurs, auxquels, non sans désinvolture, elle imposait son caprice. Giacomo devait souffrir terriblement par elle, mais le premier effet de l’habitude qu’il prit dans cette maison fut qu’elle le rajeunit. Il semblait ne plus sentir le poids de ses maux, et même il fit un effort, démuni d’argent comme il l'était, pour se faire plus galant et se mettre à la mode, ce dont, comme il est naturel, s’amusèrent les malicieux. Si un malaise

ou quelque autre empêchement le retenait de paraître dans le salon de Fanny quand sa visite y était attendue, il se faisait remplacer par l’irrésistible Ranieri. C’était pousser assez loin la candeur, car celui-ci était homme à ne pas se contenter longuement de ce rôle subalterne, et assez séduisant pour faire sortir de l’esprit des belles Florentines la personne chétive et contrefaite du poète que si volontiers il représentait. |

L’histoire, dit-on, ne se répète pas. C’est plus certainement vrai de l’histoire des peuples que de celle des individus. Et déjà l’on prévoit le renouvellement de l’aventure de Bologne. On n’a pas tort. Leopardi allait s’éprendre, était épris déjà, sans se le dire, d’un être qui devait le désespérer fatalement. Non que la Targioni fût entre toutes coquette. Mais d’une part elle ne l’aima jamais et ne pouvait l’aimer (comment une femme du monde occupée entièrement de sa gloire et recherchée autant que celle-ci pouvait-elle durablement se plaire à lui?); d’une autre sa passion même le rendit importun et maladroit.

Il est difficile de dire quand cet amour, le dernier, le plus ardent, commença, c’est-à-dire quand Giacomo devint conscient de son amour: longtemps, sans doute, après qu’il eut germé dans un cœur qui ne l’attendait plus. La question, pour les érudits, a son importance, mais elle ne peut longtemps nous retenir. Au mois d’octobre 1831, Leopardi se rendit à Rome. De cette ville, il écrivit à Carlo une lettre quelque peu mystérieuse, et sur laquelle on a fort discuté. Elle contient, en effet, ce passage: « Dispense-moi de te raconter un long roman: beaucoup de douleur et beaucoup de larmes. Si nous nous revoyons un jour, peutêtre aurai-je la force de te dire toutes ces choses. Pour VPinstant, sache que mon séjour à Rome est pour moi comme un exil très amer... » Il semble bien qu’il ne puisse faire allusion qu’à une affaire toute personnelle. On a voulu, cependant, que ce roman ne fût pas le sien, mais celui de Ranieri. Ce qui a pu contribuer à le faire croire, c’est que Ranieri, dans ce temps même, avait en effet son roman, qu'il était parti pour Rome, à la poursuite de son actrice, Marie-Madeleine Pelzet, et que si Giacomo se transporta lui aussi dans la ville éternelle, ce put être pour

assister son ami dans son épreuve et ne pas rompre un compagnonnage qui lui était devenu presque indispensable dès alors. Mais l’hypothèse n'exclut pas nécessairement cette autre que le poète aura saisi l’occasion à lui offerte par les peines de cœur du Napolitain pour se distraire luimême, et se guérir, si possible, d’un tourment dont la cause était Fanny Targioni Tozzetti.

Dans une autre lettre à Carlo, du 31 décembre 1831, il ne parle plus que de son état, dont il s’excuse de ne pouvoir donner encore à son frère une explication qui le contente, ajoutant que ce changement de résidence, pour lui, fut un sacrifice, et ruineux. D’autre part, et dès le 29 octobre, il avait écrit à la marquise Lenzoni qu’il ne songeait aucunement à s'établir à Rome, qu’il y était pour l’hiver et par égard à sa santé; que dès le printemps on le reverrait à Florence, ce qui fut en effet: il y reparut le 22 mars 1832. Mais encore une fois, que nous importe? Il nous suffit de savoir que cette passion — qu’elle remonte à mai 1831, comme certains, même, l’ont voulu croire, ou qu’elle soit beaucoup plus tardive, au moins dans sa phase aiguë — est la plus vive et la plus déchirante que Leopardi ait éprouvée en aucun temps. Et ne tardons plus à faire connaître quel rôle tint dans cette aventure très douloureuse Fanny Targioni Tozzetti.

On l’a crue assez longtemps cruelle, insensible et perfide. Les lettres qu’elle écrivit à Ranieri, quand on les publia, modifièrent dans une assez forte mesure cette fâcheuse opinion. Elles donneraient à penser que d’abord elle se plut à sa conquête, qu’ensuite cet amour, auquel elle ne pouvait répondre, fut pour elle une cause de chagrin. Quoi qu’il en soit, elle s’émut de la rumeur qui l’identifiait avec « Aspasie » et s’offusqua de ce que Ranieri paraissait l’admettre également. Elle lui répond: « Mieux que tout autre, vous savez si jamais j'ai donné à ce pauvre Leo... la plus petite espérance, et si mon caractère est de me jouer d’un malheureux et d’un pauvre homme comme lui. Quand vous m'en parliez en un certain temps, je m'inquiétais, et je ne voulais même pas croire vraies certaines choses, comme c’est le cas encore aujourd’hui, et l’affection que j'avais pour lui, je l’éprouve encore, sans en rien retrancher, bien

qu’il ne soit plus de ce monde. Soyez donc bon pour moi, je vous en prie, et ne me dites plus de telles sottises. Vous épargnerez une peine à mon cœur en m'ôtant de l'esprit que sans le vouloir j’ai pu donner une triste idée de moimême à un être disgracié. »

Giovanni Ferretti (Leopardi) naguère a jeté sur cet épisode une assez vive lumière, et Luigi Tonelli nous semble exactement dans le vrai quand il écrit que selon toute apparence Giacomo, jusqu’en avril 1833, à tout le moins, ne put reprocher à Fanny aucun mauvais procédé. C’est dans cette période que son amour lui inspira La pensée dominante (probablement après son retour de Rome), puis Amour et mort et Consalvo. Mais ultérieurement à cette date, il aura pu se produire quelque chose de nature à expliquer la différence de ton, et même d’attitude, si frappante dans les poèmes suivants: À soi-même, avant le départ pour Naples, c’est-à-dire avant le 23 septembre 1833, et Aspasie, à Naples, dans le printemps de 1834. Maïs selon le même auteur, ce quelque chose devrait être recherché plutôt chez le poète que chez la Florentine: il y aurait eu ce qu’il nomme un épuisement, uno svuotamento, de cette passion si ardente; Giacomo se serait dépris, sa flamme aurait baissé graduellement, ou d’un coup, par fatalité, comme il arrive « quand, après s’être exalté sur une idée, un sentiment, une fantaisie, on se sent fatigué, vidé, déprimé et qu’on s’apercoit que son idée, ou son sentiment, ou son imagination n'avait aucun rapport, ou n’en avait qu’un bien faible, avec la réalité ».

Un fait nous paraît certain, et c’est que Leopardi s’élève rapidement à l'enthousiasme par un concours favorable de circonstances, par une conjonction d’impressions heureuses, pour retomber ensuite, ou presque aussi vite, ou progressivement. Non seulement en amour, mais encore en amitié, et dans celle qu’il se sentit pour des villes comme dans celle qu’il eut pour certains hommes; de même encore dans ses admirations. La marche de son esprit et de son cœur le mène à l’ordinaire du transport au désenchantement. Il se jette dans les bras de Giordani, puis de lui se détache peu à peu jusqu’à se faire taxer d’ingratitude. Et d’autres exemples pourraient en être rap-

pelés. Mais, s’il n’y eut rien de plus que ce phénomène intérieur, comment expliquer la violence de son ressentiment contre « Aspasie »? Et que ce grand amour se soit achevé dans la colère, non dans l’oubli, comme il était plus naturel? On peut assez logiquement en voir la cause dans la rudesse exceptionnelle de sa désillusion. Il avait cru découvrir en Fanny l'être parfaitement digne d’être aimé, la femme idéale. Sa beauté l’avait surpris, et son esprit, sa culture charmé. L’imagination, qui chez lui toujours précède la raison, au point qu’un temps celle-ci ne la peut suivre, s'emparant de l’image de cette femme, contemplée, et cependant vue encore imparfaitement, l’avait auréolée. Et puis la raison, lentement, avait rattrapé sa bondissante, mais bientôt lasse compagne et parlé de jour en jour avec plus d’autorité. N'oublions pas qu’il y a chez Leopardi le poète et le critique. Le poète était prompt, le critique, assez cruel. Plus haut on monte, et si l’on retombe, plus gravement on se blesse. Nulle blessure, chez le malheureux, ne fut douloureuse autant que celle-ci.

Mais sans doute y eut-il encore autre chose. IL n’est pas nécessaire de lire très attentivement Consalvo, qui date de la phase d’enthousiasme, et Aspasia, composée à l’époque du ressentiment, pour y discerner un élément dont ses vers plus anciens ne font paraître aucune trace. Jusqu’alors cette poésie avait été merveilleusement limpide et chaste: il s’y ajoute maintenant quelque chose de brûlant et de trouble (non de moins poétique) qu’il faut bien appeler de la sensualité. Le séraphin s’est rapproché de l’homme; l’ange s’est aperçu que les filles de la terre étaient belles (l’une du moins). Dans ses poèmes plus anciens il y avait de la tendresse mélancolique: il y a dans ceux-ci la tristesse ardente du désir. Ce n’est pas sur ce ton qu’il s’adressait naguère à Sylvie, à Nérine. C’étaient des figures très pures de jeunes filles qui passaient vaporeusement dans son rêve: il a aimé toute la femme dans Fanny. Seule, elle eut le pouvoir de le faire tressaillir en sa chair — sans avoir eu jamais, nous devons l’admettre, bien qu’il l’en accuse, le dessein de l’émouvoir.

D'ailleurs, les pièces du premier groupe, La pensée dominante, Amour et mort, Consalvo, n’ont en somme, et non

pas toutes, que ce rapport avec celles du second. Entre eux se place une « catastrophe spirituelle », qui pourrait faire supposer considérable le temps qui les sépare, alors qu’il fut en réalité si bref. Le séjour de Rome, au delà duquel se prolonge la phase de l’enthousiasme, et que la cause principale en ait été Fanny, qu’elle ait été Marie-Madeleine Pelzet, ou plus exactement la passion de Ranieri pour cette comédienne, fut l’objet d’interprétations dont Leopardi n’eut pas à se réjouir. Ils étaient partis subrepticement, sans avertir personne, et le mystère en était accru. Le bruit se répandit que le poète se résignait à se faire d’Eglise. De Parme, Giordani lui écrivait: « Est-il vrai que tu te fais prélat? Avise-m’en à temps pour que j’apprenne à t’appeler monsignor Leopardi, et que je sache jusqu’à quand je pourrai te dire Giacomino, ce qui est un peu plus à mon goût.» Et Vieusseux lui-même, sans en rien admettre, l’informait des potins qui circulaient; l’un le faisait directeur des études, un autre le voyait déjà cardinal. Et pourquoi pas élu par le prochain conclave? Giacomo n’entra pas dans la plaisanterie: il tenait à injure qu’on lui prêtât des projets si éloignés de ses dispositions. Cela ne pouvait être dit que par mensonge intentionnel. On connaissait sa manière de penser et l’on savait que sa façon d’agir avait toujours été conforme à ses principes.

Lui, dans les ordres sacrés? Vraiment il en prenait le chemin! Rien ne pouvait alors lui paraître plus intempestif qu’une décision pareille. Il avait des raisons majeures de tenir au monde plus que jamais auparavant. Et ce qu’il désirait le plus vivement, c’étaient les moyens d’y faire bonne figure. Or, en matière de finance, il était au contraire fort mal en point. Ranieri, pour sa part, n’en menait pas large. Giacomo prit en conséquence le parti d’avertir son père de ses difficultés et de lui demander très instamment de le tirer d’affaire. La lettre est passablement tortillée, et cela se conçoit. Il y rappelle les efforts qu’il a faits pendant sept ans pour assurer lui-même sa subsistance. Puis il répète que son vœu le plus cher serait de mourir. Sa vie, en tous lieux, demeure abominable et tourmentée. Il retournerait à Recanati, Dieu ne voulant point l’exaucer, si une telle décision n’excédait ce qui lui reste de force.

Et en conclusion il sollicite une pension mensuelle de douze écus. C’est moins qu’il ne faudrait, même à Florence, où l’on s’en tire à peu de frais, pour vivre d’une façon humaine: « Mais je ne cherche pas à vivre humainement. » Carlo reçoit déjà ses douze écus. On pouvait en faire autant pour lui, maintenant que la famille était revenue à sa première aisance...

Monaldo, plus que jamais tremblant devant Adélaïde, admit la requête, mais à condition du secret. L'argent vint, par l’intermédiaire de la marquise Roberti, d’une façon souvent irrégulière. Doléances de Giacomo, supplications: que le père s’empresse de payer, si l’honneur du fils lui est cher. Le père en vint à suggérer au fils de s’adresser à la mère, directement. Le fils, d’abord, hésita: « Entre demander et ne pas avoir, je choisis ne pas avoir.» Mais la nécessité le pressait: la mère, elle aussi, eut, sa lettre. Et comme on ne pouvait refuser à Jacques (dès l'instant qu’il le demandait) ce que l’on accordait à Charles, Jacques, de l’aveu d’Adélaïde, put compter sur ses douze écus. Hélas! ils ne devaient point le mettre pour longtemps hors d’embarras.

Les amours de Ranieri nous intéressent dans la seule mesure où l’existence de notre poète en fut pour un temps modifiée. On écrirait cependant un très savoureux chapitre sur la toquade folle de l’avantageux Antonio pour Maria Maddalena Pelzet. Elle était la femme d’un jaloux, fort courtisée, au demeurant bonne fille et à peu près honnête. Le Napolitain lui plaisait, mais elle ne voulait s’engager que pour la vie, et sa confiance n’était pas entière. Au surplus Niccolini, dont elle jouait les tragédies, vieux et laid, avait un sentiment pour elle. Il fit quelque temps figure de confident, mais les chances de son rival lui donnaient de l’ombrage. Et encore à une époque où la flamme de celui-ci baïissait. Un tremblement de terre avait fait s’évanouir en scène l’infortunée actrice. Niccolini le fit savoir à Ranieri, commentant dans les termes galants que voici la nouvelle: «Les malicieux ont observé que si la secousse avait été ondulatoire, elle n’aurait pas connu cette mésaventure, étant par un long exercice habituée à ne ressentir aucune frayeur d’un tel mouvement. »

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