TU VAS REPOSER POUR TOUJOURS MAINTENANT PAUVRE CŒUR SI LAS
Combien l’aspect des choses peut varier selon qu’on les envisage de plus près ou de plus loin, et sous un angle ou sous un autre! À nos yeux l’amour de Giacomo pour Fanny n’est que la source de quelques merveilleux poèmes, l’origine d’Aspasie, une souffrance littérairement utile, à laquelle nous reconnaissons comme un caractère de nécessité. Cela devait être pour que nous eussions Leopardi tout entier et particulièrement tel qu’il fut à la veille de son départ pour Naples, moins sublime peut-être que dans le temps qui précéda, mais plus humain et plus charnel, plus familièrement rapproché de nous, à notre mesure, enfin, sans avoir abdiqué rien de sa grandeur.
Mais pour les contemporains, pour les témoins affectueux ou malintentionnés de sa vie, il en allait tout autrement. Ils ne voyaient pas ce que nous voyons: cette passion sans espoir traduite en vers impérissables, cette douleur, et cette colère même, dont son génie allait tirer une plainte mélodieuse et pathétique. Ils voyaient ce que nous ne voyons pas: ce qu’il y avait de grotesque (le mot est brutal, mais c’est le mot) dans le cas de ce pauvre homme, de ce valétudinaire gémissant, déformé, presque sans voix et presque privé de souffle, épris d’une créature adulée et brillante, qui semblait promise à l’audace du plus héroïque et du plus entreprenant. Quel contraste entre cet éclat rieur et cette ombrageuse timidité, entre cette richesse étourdie et cette pauvreté soucieuse, entre cette joie et ce chagrin ! Et l’on voyait encore le ridicule de ce démenti que Giacomo semblait se donner à lui-même, de cette brusque
réconciliation avec une existence plus de cent fois maudite, de cette impatiente recherche d’un monde méprisé, de ce désaveu puéril de toute une philosophie. Il était dans le rôle de ce poète d’être triste et pessimiste. On s’en plaignait, d’ailleurs, on laissait voir quelque lassitude, parfois, de sa longue lamentation. Mais il ne pouvait l’interrompre sans donner à sourire. Et l’on fit même plus que sourire: on s’amusa tout à fait.
Giordani, de Parme, demandait à Brighenti: « D’où, et comment, avez-vous appris la nouvelle de cet amour si démodé? J’aurais cru que sa philosophie était pour le mieux prémunir.» C'était attendre de la philosophie une singulière action. Cet érudit avait un cœur; ce philosophe était un homme. Nous ne le disons pas pour excuser une faiblesse, mais au contraire pour rendre à Leopardi toute sa taille, car nous ferions bon marché de sa science, de sa philosophie et d’une part de sa poésie elle-même, si nous ne pouvions reconnaître en lui, de si haut qu’il nous dépasse, un être exposé comme nous à la contradiction et à l’égarement.
Mais est-ce bien le terme juste? Leopardi ne voyait le bonheur, et passager, que dans l'illusion. Ne devait-il point chercher dans l’amour l'illusion suprême ? L’étrange est qu’il cherchât l'illusion avec une ardeur égale à celle que nous mettons à poursuivre des biens tenus pour réels. Et qu’il cherchât l'illusion où la désillusion devait l’atteindre le plus vite. Car Fanny ne le comprit jamais, et ne pouvait le comprendre; elle semblait providentiellement destinée à le faire souffrir plus qu’il n’avait encore souffert. Pour elle, il était <un brave homme» (expression bien curieuse, appliquée à cet aristocrate) et même ce qui est plus grave, à coup sûr, dans la bouche d’une jolie femme, « un homme fort instruit ». L'homme fort instruit ferait-il de la mondaine, de la reine, sa maîtresse? IL est très certain que pour elle, à aucun moment, la question ne se posa.
Quelque temps il se crut encouragé: c’était d’une âme naïve. Ses espérances crurent déraisonnablement. Et c’est alors qu’il composa La pensée dominante, Amour et mort, Consalvo. Puis il connut son erreur et tomba comme dans un abîme. Le ressentiment et l’indignation peu à peu lui
permirent de surmonter sa douleur et de la magnifier. li écrivit alors Aspasie après les vers À soi-même.
Le Pensiero dominante est un cantique d’amour, où ne parle point l’amour charnel, capricieux, périssable, mais l'amour idéal, abstrait, absolu, sans relation avec le plaisir d'amour, et dont l’expression rappelle moins le transport amoureux que la religieuse contemplation. Une femme l’a fait concevoir: le poète, cependant, le considère en son essence, à l’état de pensée, indépendant presque du monde réel et de celle même qui eut la grâce et la puissance de le lui découvrir. Il avait naguère, dans le poème Alla sua donna, chanté la femme introuvable, supérieure à toutes les femmes. Maintenant il s’agit de la femme parfaite mais « trouvée », origine du sentiment qui doucement et lucidement l’enivre, auquel sans doute il se limite, mais qui recoit d’elle son aliment et une assurance dont le poète est soulevé. Seulement, ce qu’il éprouve n’est pas un délire (bien que ce mot vienne sous sa plume): la pensée a conservé tous ses droits, et c’est la justification du titre. Le poème, dans toute sa première partie, analyse un état de l’âme, un émerveillement de l’esprit.
D'abord, c’est une invocation de l’amour, de la pensée habituelle et tendrement impérieuse: « Douce et puissante dominatrice de mon âme profonde, don du ciel terrible mais cher, compagne de mes jours de deuil, pensée, en mon esprit, qui reviens si souvent, qui ne s’entretient de ta nature mystérieuse ? Qui n’éprouve parmi nous ton pouvoir? » En ces premiers vers est toute la substance de ce qui va suivre. Cette pensée est impérieuse et jalouse: notre âme en est comblée, et rien, en dehors d’elle, n’y trouve place. « Combien solitaire mon âme est devenue à partir du jour où tu vins y demeurer! Dans l’espace d’un éclair, toute autre pensée autour de toi s’est évanouie, et comme une tour très haute dans une campagne déserte, en elle il n’y a plus que toi! »
Tout pâlit en comparaison; rien ne vaut plus de ce qui faisait notre existence: « Que sont devenues les œuvres de la terre, et la vie entière, à mes yeux? Quel intolérable ennui que ces loisirs, ces relations habituelles, cette espérance vaine d’un vain plaisir, au prix de la céleste joie à
quoi je m’élève par toi! Comme, des rochers nus de l’abrupt Apennin, le voyageur tourne ses yeux pleins de désir vers un champ vert qui semble au loin sourire; de l’âpre et sèche fréquentation du monde, ainsi vers toi mon impatience me porte comme vers un heureux jardin. »
Comment si longtemps a-t-il pu supporter la vie infortunée et la sottise du monde? Depuis que par la grâce de cette pensée il a connu le néant de la vie, il n’a plus ressenti l’'épouvante de la mort. Cette extrême nécessité maintenant ne lui paraît qu’un jeu. Si le danger se montre, en souriant il en affronte la menace. Il a toujours eu l’horreur de la vilenie et de l’abjection. Maintenant l’apparence même de l’indignité le révolte; sa colère naît du moindre exemple de l’humaine lâcheté. Le voici qui piétine son époque éprise de bavardage, ennemie de la vertu, cherchant l'utilité partout et ne voyant pas que la vie en devient toujours plus inutile. Il se sent la dominer; il se rit du jugement des hommes (a scherno ho gli umani giudizi).
Tout est vain, hors cette pensée unique de l’amour, exigeante maîtresse, qu’ont donnée au cœur humain des lois éternelles. La vie, à son défaut, ne possède ni valeur ni raison. Seule, elle peut excuser le destin qui mit les mortels sur la terre pour souffrir sans autre fruit. Par elle seule, parfois, la vie est plus noble, plus « gentille » que la mort. « Pour cueillir tes joies, Ô douce pensée, il ne fut pas indigne d’éprouver les chagrins de l’existence et de soutenir longtemps cette mortelle vie.» Instruit comme il l’est de nos maux, il accepterait à cause d’elle de recommencer la course de ses jours. « Quel monde, quelle immensité nouvelle, quel paradis sont donc ces lieux jusqu’où semble m’élever ton merveilleux enchantement! Où, dans une autre lumière, j'oublie et mon état terrestre et le monde réel. Tels sont, je crois, les rêves des dieux. »
Le poète aurait été transformé par sa passion pour Fanny bien plus sûrement qu’il ne le fut en effet si bientôt ne l’avait ressaisi la puissance de son scepticisme. Il est un bien, sublime et radieux, parmi les maux innombrables de la vie humaine, et c’est la pensée de l’amour. Mais, c’est une pensée, autrement dit un songe, une erreur manifeste.. Et malgré tout, une erreur divine, parce qu’elle
est de force à tenir contre la vérité, que souvent elle s’y adapte, et qu’elle dure jusqu’à la mort: cette pensée et lui-même ensemble s’éteindront. D’autres illusions gentilles s’évanouissent. Au contraire, « Quand je revois celle dont toute ma vie est de m’entretenir avec toi, je sens croître ces délices, croître ce grand délire, par l'effet duquel je respire toujours. Angélique beauté! Tout beau visage que je vois me paraît imiter le tien comme une vaine image. Toi seule es la source de toute autre grâce. Toi seule, à mes yeux, es la réelle beauté. Du jour où je te vis, n’as-tu pas été le suprême objet de mes soins? Quel jour s’est achevé sans que j’aie à toi pensé? Combien de fois à mon songe a manqué ton visage souverain? Belle comme le rêve, figure céleste, dans ce terrestre séjour, dans ies hautes voies de l'univers, qu'’ai-je demandé jamais, qu'est-ce que j’espère voir de plus beau que tes yeux, qu'est-ce que j'espère avoir de plus doux que ta pensée? »
Il y a trois < moments » dans ce poème: le premier est tout contemplation; le deuxième, assez bref, expose à nouveau la théorie ancienne de l'illusion; le dernier, dont l’objet est la femme qu’il aime, en personne, est un hymne d’adoration. Sa faiblesse est d’être, dans une partie au moins, un peu sèchement logique. On lui a pu reprocher, dans l’ensemble, un certain défaut d’unité. Mais il ne nous affecte guère. Ce qui fait le prix et l’intérêt de La pensée dominante, c’est la forme indépendante et concrète qu'y prend la pensée ou le sentiment de l’amour, ce caractère céleste attribué à la femme, cette illusion divine que l’amour y devient. Cette pièce exprime justement l’état d’âme du poète dans la période heureuse de sa passion la plus vive, et c’est pourquoi nous l’avons examinée dans le détail.
Amour et mort reprend et développe une idée indiquée à peine dans La pensée dominante: l'amour implique la mort. Absorbant en lui ce qui fait la grandeur et la beauté de la vie, étant la vie en son essence, il nous doit dégoûter de tout ce qui dans l’existence n’est pas lui, et nous faire désirer la mort seulement hors de lui-même. L’ode porte en épigraphe un vers de Ménandre: «Il
meurt jeune, celui qu’aiment les dieux.» L’Amour et la Mort sont des frères. La terre ni les étoiles ne montrent rien de plus beau. Leur action se ressemble: l’un est la source du suprême plaisir, l’autre supprime la plus grande douleur. Aussi la Mort est-elle belle à légal de l'Amour, non telle que la peint la lâcheté des hommes. L'amour enseigne le mépris du danger, il pousse à l’action audacieuse. À sa naissance même, il éveille le désir de la mort, par l’horreur qu’il inspire d’un monde où il n’est pas. Puis, en croissant, il tourne toujours plus notre regard vers elle. L’amant, quand il s'endort à l'aube après une nuit dont son tourment éloigne le sommeil, se dirait heureux dans l’assurance de n’ouvrir plus les yeux à la lumière cruelle. Et ce n’est pas le fait seulement du penseur: l’homme du peuple, le paysan, la jeune fille toute simple conçoivent «la gentillesse >» de la mort. Le poète souhaïte aux esprits bien nés l’amour et la mort, dont la puissance ne le cède qu’à celle du destin. Et à lui-même, qui a connu l’amour, il souhaite maintenant la mort.
« Belle mort, qui seule as pitié des maux humains, si jamais je t’ai célébrée, il ne te faut désormais plus tarder.»
Toute cette partie est d’une sérénité surprenante. Quel contraste avec l’amertume des vers suivants: «Tu me trouveras, quelle que soit l’heure où, répondant à ma prière, tu déploieras tes ailes, le front haut, armé, rebelle au destin, sans combler de louanges, sans bénir cette main qui dans ses flagellations se colore de mon sang innocent, comme font les humains, dans leur antique vilenie, et rejetant la vaine espérance dont le monde se console à l’égal des enfants, et tout réconfort absurde, n'ayant dans toute ma vie espéré que toi seule, n’attendant avec sérénité que l'instant d’incliner mon visage dans ton sein virginal. »
Le rapprochement de l’amour et de la mort, chez les poètes, n’était pas chose nouvelle : il l’était cependant dans le sens où l’entend Leopardi. Le poème se met au rang des plus beaux par son unité irréprochable, l’éclat des images, l’originalité et la force de son accent. Le Consalvo, en revanche, appelle mainte réserve. Il est cer-
tainement digne par endroits d’un aussi grand poète, mais son romantisme déconcerte, et il a beaucoup vieilli. Gonzalve, mourant, implore un baiser d’Elvire, qu’il aime de toute son âme et qui ne l’a point aimé, ne sachant pas qu’il l’ait aimée. Elle lui donne par pitié ce qu’il attendait de l’amour. Dans cet instant il aura connu le suprême bonheur et bénira la mort, source de son audace et raison de la pitié d’Elvire. Ce qui distingue des précédents cet assez long poème, c’en est le caractère narratif, et plus encore ce qu’il y paraît de sensuel. Il est entendu que Gonzalve ne profite point de la faiblesse de la femme apitoyée et se contente de presser dans les siennes sa main. C’est bien, comme Leopardi lui-même, dans La pensée dominante, le sentiment qui l’exalte, plutôt que sa manifestation physique, ce que prouve ce baiser, plutôt que la preuve même (d’autant plus qu’il ne se méprend point sur les motifs d’Elvire); mais il y a dans le récit de la scène quelque chose, déjà, de voluptueux, malgré tout, et de charnel, dont les chants antérieurs n'offraient point l’expression. Le pessimisme, en revanche, ne s’y montre pas aussi complet que dans Amore e Morte. Car, dans Consalvo, ce que donne la mort, l'aurait pu donner la vie: elle n’est ici que l’occasion. Le bonheur, en ce monde, est donc possible: le moribond le reconnaît expressément: « Il est permis au mortel; ce n’est pas un rêve, comme je l’estimai longtemps, hélas, il est permis sur la terre de connaître la félicité. >» Contradiction? Peut-être, mais légère: la mort est cependant bienvenue.
On peut supposer dans ces vers, sinon plus d’influences littéraires, du moins de plus actuelles, que dans la plupart des Chants. On a parlé de Werther et des Dernières lettres de Jacopo Ortis. Quoi qu’il en puisse être, c’est bien le destin de Leopardi qu’ils illustrent. Sa propre mort lui devait sembler proche désormais. Et se croyant aimé de Fanny, tout à la fin de sa vie, il connaissait la seule chose, en quoi peut ici-bas consister le bonheur *.
92 Tous les critiques n’ont pas admis que cette pièce fût en effet contemporaine de La: pensée dominante et d'Amour et mort. Et c’est d’abord qu’elle en est séparée assez considérablement dans l’ordre même des Chants. Elle y porte en effet le numéro XIV, et les deux
Mais la déception, rapidement, devait suivre. Et nous passons à la pathétique expression que nous en donnent les vers À soi-même et ceux d’Aspasia. Les premiers ne forment qu’une pièce fort brève. On en a remarqué la concision en quelque sorte épigraphique. Et jamais à un tel point, dans aucun ouvrage de Giacomo, l’on n'avait senti le souffle du néant. Tout y respire la désolation: «Maintenant tu reposeras pour toujours, Ô mon pauvre cœur si las (Or poserai per sempre, stanco mio cor). Elle a péri, l'illusion suprême, que j'avais cru qui durerait san fin. Elle a péri. Je sens qu’en moi, non l’espérance, mais le désir même de la chère illusion n’est plus.» Il est impossible, sans une profonde tristesse, d'entendre ces accents littéralement désespérés. On se demande comment le poète eut la force de moduler cette plainte, de chanter au bord même du gouffre, et si mélodieusement. Mais cette force lui vint de l’affreuse nécessité de tuer en lui ce qui voulait encore vivre: « Apaise-toi désormais. Désespère une dernière fois. A notre espèce le destin n’a concédé que la mort. Méprisetoi toi-même et méprise la nature, l’horrible pouvoir qui secrètement commande au mal universel et l’infinie
autres, les numéros XXIX et XXX. Ensuite, nous l’avons dit, la différence de nature et d’accent a de quoi surprendre. Mestica, Pierretti, Straccoli le feraient remonter jusque vers 1821. Mais la différence est non moins grande, plus grande, peut-être, avec les poèmes composés vers cette époque. On a donné de l’importarce au fait que Consalvo se dit au milieu de son cinquième lustre, âgé donc d’un peu plus de vingt-deux ans. Mais le poète lui devait-il nécessairement attribuer son âge? On veut que, si cet âge n’avait pas été le sien, il ne l’eût pas indiqué avec autant de précision — ce qui nous paraît contestable. Il se pourrait que la pièce eût été seulement ébauchée en 1821, et que reprise en 1834, pour une raison que l’amour de Fanny nous propose, elle eût alors trouvé sa forme définitive et le coloris particulier que nous lui voyons. Accordons qu’il peut demeurer un doute...
Les sources du Consalvo posent un problème également (dont la solution pourrait jeter sur le précédent quelque lumière). L’histoire est-elle entièrement inventée? Ou devons-nous croire à une réminiscence, à une imitation? Pierrctti parle des Pastorales de Longus; Torraca, de la Théséide de Boccace, de la nouvelle IX de l’Heptaméron, et de la légende de Jaufré Rudel. Carducci voit aussi dans cette légende l’idée initiale de ces vers. D’autres ont cherché ailleurs et trouvé autre chose.
inanité de tout.» Ainsi ne demeure que la négation absolue — à moins qu’on ne veuille voir dans cet ordre même que Leopardi se donne de conclure au néant un effort contre on ne sait quoi qui ne veut pas admettre le néant. La conviction du néant pourrait, alors, n’être pas totale, et cela paraîtrait au ton exaspéré de l’injonction.
Nous nous arrêterons davantage sur le poème d’Aspasie. Entre tous il nous ravit. Non certainement (et c’est son principal défaut) parce qu’il est parti d’une âme irritée et cruellement vindicative, mais parce que l’art en est particulièrement accompli. Nous en tenterons même une traduction complète.
« Ton visage, parfois, se présente encore à ma pensée, Aspasie. Et tantôt, fugitif, en des lieux habités, il se confond le temps d’un éclair avec le visage d’autres femmes; tantôt, vision superbe, dans la sérénité du jour, sous les étoiles silencieuses, réveillé par une douce harmonie, il se dessine dans mon âme, prompte encore à se troubler. Vision combien adorée, à dieux, et telle qu’un jour elle fit mes délices, puis un autre mon tourment. Et je ne respire jamais le parfum d’une plaine fleurie, et je ne sens jamais les fleurs embaumer les rues de la ville que je ne t’aperçoive encore telle que tu fus pour moi ce jour où dans tes appartements luxueux recueillie, en cette chambre que le printemps emplissait de ses odorantes fleurs, dans une robe de la couleur sombre de la violette, renversée à demi sur des fourrures luisantes, baignant dans une volupté secrète, ta forme angélique s’offrit à mes yeux; lorsqu’en experte séductrice, tu faisais sonner des baisers fervents sur les lèvres arquées de tes enfants, penchant ton col de neige, et les serrant, inconscients de tes mobiles, de ta main délicate sur ton sein voilé et désiré *#. Un nouveau ciel, une terre nouvelle,
93 Ce passage rappelle des vers délicieux d'André Chénier: J'étais un faible enfant, qu’elle était grande et belle. Elle me souriait et m’appelait près d’elle.
Debout sur ses genoux mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein, Et sa main quelquefois, aimable et caressante,
et comme un rayon divin se peignirent à ma pensée. Ainsi ton bras, de toute sa force, enfonça dans mon cœur, qui n’était point sans défense, la flèche qu’il a deux ans portée en gémissant. Oui, comme un rayon du ciel, Ô femme, à ma pensée, apparut ta beauté. La beauté, la musique ont un semblable effet et semblent nous révéler souvent le mystère profond d’un Elysée inconnu. Dès cet instant, l’homme blessé contemple avec adoration la fille de son âme, l’amoureuse idée en laquelle s’enferme une part de l’Olympe si grande, toute pareille par le visage, par la parole, par la manière d’être à la femme que l’amant ravi croit aimer et admirer dans sa confusion. Or ce n’est pas celle-ci, mais celle-là plutôt, qu’il recherche et qu’il aime jusque dans les embrassements. A la fin, connaissant son erreur, et qu’il a pris le change, il s’irrite et plus d’une fois contre la femme s’emporte, mais à tort. Jusqu’à cette image sublime, l'esprit féminin s’élève rarement; elle ne voit pas ce qu’à de généreux amants inspire sa beauté même; elle ne peut le comprendre. Une idée aussi vaste n’entre pas sous ces fronts étroits. Et pour son mal l’homme abusé se livre à l’espérance dans l’éclat de ces regards; pour son mal il attend des sentiments profonds, inconnus et beaucoup plus que virils en celle qui par sa nature est inférieure entièrement à l’homme. Elle a reçu des membres plus délicats et plus tendres, mais une âme, aussi, moins forte et qui ne peut tout contenir. Et toi non plus, Aspasia, tu n’as pu jusqu’à ce jour imaginer ce que toi-même inspiras quelque temps à ma pensée. Tu ne sais pas quel amour sans borne, quels intenses tourments, quels mouvements indicibles, quels délices tu as fait naître en moi; jamais tu ne pourras l’entendre. De la même façon le musicien ignore ce que sa main crée, ou sa voix, au cœur de celui
Feignait de châtier mon enfance imprudente.
C’est devant ses amants, auprès d’elle confus,
Que la fière beauté me caressait le plus.
Que de fois (mais, hélas, que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage! Et les bergers disaient, me voyant triomphant: «Oh que de biens perdus! à trop heureux enfant! »
qui l’écoute. Maintenant cette Aspasie est morte, que j’ai tant aimée. Elle gît, après avoir été l’objet de ma vie un jour : c’est tout au plus si, comme une ombre chère, de temps en temps elle a coutume de revenir pour aussitôt disparaître. Tu vis, non seulement belle, mais si belle à mes yeux que tu passes toutes les autres. Pourtant elle est morte cette flamme qui de toi naquit. Parce que je ne t’aimai pas, mais cette déesse qui dans mon cœur eut la vie et dans mon cœur a son sépulcre aujourd’hui. Je l'ai très longtemps adorée, et tant me plut sa beauté céleste qu’instruit dès le premier jour de ta nature, de ton art, de tes fraudes, contemplant ses beaux yeux dans les tiens, je t’ai suivie en mon désir, aussi longtemps qu’elle vécut, non point trompé, mais conduit à supporter un âpre et long servage par le plaisir de cette douce ressemblance. Sois fière, donc: tu le peux. Raconte que tu fus la seule de ton sexe devant qui j'ai daigné plier une tête orgueilleuse, à qui j'ai spontanément offert un cœur que nulle n’avait dompté. Raconte que, la première, et la dernière, je le veux, tu vis mes yeux suppliants, tu me vis devant toi tremblant, timide (je rougis, à le dire, de honte et de dépit) hors de moi-même, épier avec soumission chacun de tes caprices, chacune de tes paroles, chacun de tes gestes, pâlir au moindre signe d’un dédaigneux ennui, m’enflammer à la plus petite apparence de ta grâce, à chacun de tes regards changer de contenance et de couleur. Il est tombé l’enchantement, et le joug avec lui, dont les débris sont épars sur le sol. Je m’en réjouis. Et bien qu’elles m’apportent le dégoût, après ma servitude, après une longue folie, enfin j’embrasse la raison avec la liberté. Si la vie où manquent les affections, les nobles erreurs est une nuit sans étoiles dans le plein de lhiver, ce m'est assez de réconfort, ce m'est une vengeance du destin mortel de pouvoir, étendu sur l’herbe, dans un immobile nonchaloir, regarder la mer, la terre, le ciel, et sourire. »
Il y a trois < moments», de nouveau, dans ce long poème. Dans le premier, Leopardi peint avec une vivacité qu’il n’avait pas accoutumée, avec une surprenante précision de détails, dans l'intimité de sa maison, la
femme si ardemment désirée et que maintenant il accuse. Rien dans ses vers n’avait encore paru de si coloré et de si plastique. On l’aura senti peut-être dans notre pauvre traduction. On est surpris par tout ce qu’il y a dans la description de l’intérieur fleuri, de la toilette, de ce sofa couvert de fourrures luisantes (nitide pelli) de chaud, de direct, de relevé, et pour le dire mieux, de moderne. C’est, pensons-nous, le premier attrait d’Aspasie et ce qui distingue le plus nettement cette composition.
Dans la deuxième partie, il développe ce concept, en somme platonicien, que dans la créature aimée, on n’aime pas elle, mais une idée émanant d’elle, à sa ressemblance, et plus belle, ne recherchant l’être de chair que pour cette ressemblance et parce que l’idée adorable en prend forme, consistance et couleur. Hélas! l’idée, aussi divine qu’elle paraisse, est mortelle et perd son prix dès que se montre la confusion qu’on faisait d’elle et de la femme. Elle est une idée, et chère parce qu’on la croyait quelque chose de plus. La femme ne peut comprendre ce qu’elle est pour un homme généreux, ou devient dans son âme. Cette grandeur passe trop sa médiocrité. Nous avons ici l’expression d’un misogynisme déclaré, presque systématique, et découvrons une attitude partiellement comparable à celle de Vigny dans La colère de Samson. Mais le rapport entre les deux poèmes n’est en somme que faible. L'amour de Vigny pour Dorval était bien autrement charnel, et beaucoup plus révoltante la trahison dont il se plaignait. Il n’y avait qu’un malentendu, de nouveau, dans le cas de notre poète. Suffisant, toutefois, pour le désoler, parce que sufisant à nourrir douloureusement une pensée habile à tirer de toute chose des conséquences d’un pessimisme absolu.
Dans la troisième partie, il montre à Fanny sa rancune, maudit son esclavage et se flatte de la liberté recouvrée en des termes qui serrent le cœur, établissant qu’il n’est point en réalité si libre et qu’avec la « liberté >» recommence le servage affreux de l’ennui. Il est à Naples depuis quelque temps déjà; son cœur est encore plein d’Aspasie, et toute cette pièce déchirante, presque féroce, est la preuve du pouvoir qu’elle conserve sur lui.
Avant de le rejoindre en son dernier séjour terrestre,
disons quelques mots au moins de deux textes de prose composés en 1832 et qui prendront place en 1834 dans l'édition florentine des Petites œuvres morales: le Dialogue d’un vendeur d’almanachs et d’un passant et le Dialogue de Tristan et d’un ami. On pense qu’il les conçut pour être publiés dans le Spectateur florentin, dont l’édition fut interdite par la jee grand-ducale. Ils sont l’un et l’autre dans l’esprit de la revue, où son intention était de parler légèrement de choses sérieuses. Le ton humoristique en est délicieux (si un ouvrage spirituel et presque enjoué dans la forme, mais en son fond désespéré, peut être occasion de délices). Le premier dialogue a quelque chose d’ingénu, rare chez Leopardi, même dans les compositions de sa première jeunesse. La morale en est que dans toute vie humaine la somme des maux l’emporte sur la somme des biens. Personne ne voudrait en répéter l’expérience. La vie est belle uniquement par l’espérance et par le désir. Ce qu’on aime, ce n’est pas la vie telle qu’on la connaît, mais plutôt telle qu’on l’espère, et non pas celle qui est, qu’on a, mais celle qui sera, qu’on attend d’avoir. Le passant demande pour finir au vendeur d’almanachs si l’an prochain commencera la vie heureuse. Le vendeur répond : « Espérons! >» Et son interlocuteur n’insiste pas. Il achète un bel almanach et le pauvre colporteur s’en va content. I1 y a donc chez Leopardi comme une intention charitable de ne pas contrister ceux qui le liront, après qu’il leur a montré le mal de vivre et la fragilité de l’espérance même. Et cela se pouvait expliquer en effet par la destination particulière de son dialogue.
On ne retrouve pas dans le Tristan de semblables égards. Il semblerait, différemment, que l’auteur entend porter devant le public un débat dont sa pensée est l’objet, lui permettant de confronter la sincère et juste expression de cette pensée avec l'interprétation qu’on en donne, erronée ou malicieuse. On y soupçonne une volonté d’apologie, et l’on y pense quelquefois reconnaître le ton d’un plaidoyer pro domo sua: souvent âpre, non moins souvent ironique, tragique par moments. Giacomo n’a d’autre souci que de s’expliquer avec toute la netteté possible à ceux qui ne le veulent point voir tel qu’il est.
L’ami reproche à Tristan d’avoir écrit un livre propre à répandre la mélancolie et le désespoir. Tristan, très simplement, l’avoue. Est-ce que par aventure il jugerait la vie heureuse? Les hommes sont en général comme sont en particulier les maris. « Les maris, s’ils veulent vivre tranquilles, doivent de nécessité croire leurs femmes fidèles, chacun la sienne. Et c’est ce qu’ils font; même quand la moitié du monde sait que tout autre est la vérité. Si l’on veut ou doit vivre en un pays, il faut le croire l’un des meilleurs de la terre habitable, et on le croit tel. Les hommes, dans leur ensemble, s’ils veulent vivre, doivent croire la vie appréciable et belle; et c’est bien le cas; et ils s’irritent contre qui pense autrement. Parce qu’en substance le genre humain croit toujours, non point la vérité, mais ce qui est, ou lui paraît être, le plus à sa convenance. Le genre humain, qui a cru et croira tant de sottises, ne croira jamais, ni qu'il ne sait rien, ni qu’il n’est rien, ni qu’il n’a rien à espérer. »
Tristan méprise ainsi les hommes toujours épris de la vie; il juge indigne de consentir à être sottement trompé. « J’ai le courage de soutenir la privation de toute espérance, de regarder sans trembler le désert de l’existence, de ne me dissimuler aucune part de l’infortune humaine et d'accepter toutes les conséquences d’une philosophie douloureuse, mais vraie. Et cette philosophie est aussi vieille que Salomon, Homère et tous les poètes, tous les penseurs de l’antiquité. Est-ce que le bonheur de la vie est une découverte du XIXme siècle? Le XIXme siècle est un siècle d'enfants, qui n’atteignent pas à la médiocrité, qui même n’ont pas l’esprit de reconnaître le peu de grands hommes vivant au milieu d’eux. On dit que c’est un siècle de transition: tous les siècles ne le sont-ils pas, et la société demeure-t-elle jamais en un état durable? »
De tels discours, dans l’opinion de l’ami, ne vaudront à Tristan que le mépris et la haine. Mais Tristan ne le redoute point, et s’en consoler ne lui sera pas trop difficile. Quant à son livre, on peut, ou le brûler, ou le conserver comme un témoignage de l’infortune humaine. Et bientôt, laissant de côté la théorie et le système, il affirme avec une sorte de solennité son ardent désir de la mort. Elle ne
saurait tarder beaucoup. « Je suis trop mûr pour la mort, il me paraît trop absurde et incroyable d’avoir, défunt comme je le suis spirituellement, et la comédie de la vie étant achevée en moi parfaitement, à vivre encore quarante ou cinquante ans, ce dont je suis menacé par la nature. À le penser seulement je frémis. >» Mais cela ne sera pas, et cette assurance peut seule le soutenir. « Les livres, les études, que souvent je m'étonne d’avoir tant aimés, les projets de grandes choses, l’espérance de la gloire et de l’immortalité sont des objets dont il n’est plus même temps de rire. »
Des ambitions et des illusions de son siècle il ne rit point, il honore et il admire la bonne volonté. Mais il n’envie en rien ceux qui viendront après lui, ni ceux qui ont encore longtemps à vivre. Il n’envie que les morts. « Si l’on me proposait d’une part la renommée et la fortune de César ou d'Alexandre, sans la moindre tache, et de l’autre de mourir aujourd’hui, je choisirais de mourir aujourd’hui et mon choix serait instantané. »
L'identité de Tristan et de Leopardi ne fait aucun doute. Dans la partie ultime du dialogue on le voit qui renonce à donner à sa philosophie une valeur objective: elle est fondée au contraire dans le subjectif, dans sa propre expérience. Il ne songe point à la répandre et à l’enseigner: ce qu’il proclame, c’est la parfaite sincérité de sa conviction, de son désir impatient de la mort. Et l’on peut juger qu’il n’est pas sans contradiction. Car à quoi bon insister comme il le fait sur la vanité de l’espérance et le ridicule des pauvres hommes abusés, sinon pour les convaincre de cette vanité et de ce ridicule? Et pourquoi publier son désir de la mort si les raisons qu’il en expose ne valent que pour lui? Ce n’est, d’ailleurs, pas l’unique défaut du dialogue: on y passe un peu brusquement de l'ironie à la négation pure et du développement philosophique objectif et serein au tragique et au lyrisme de la confession. Et puis l’ami est dépourvu de réelle consistance: il n’est là que pour donner la réplique à Tristan. Mais cela n’importe guère. La fin de cette dernière des Petites œuvres morales nous émeut profondément. Elle nous rappelle que depuis le Tasse, et même auparavant, le plaidoyer pro domo est
un des genres qui furent toujours le plus magnifiquement illustrés en Italie. Et nous pensons encore que Rousseau ne fut jamais plus admirable, peut-être, que dans les Lettres de la montagne et la Lettre à Malesherbes. Le Dialogue de Tristan et d’un ami remonte plus haut dans le temps que les poèmes tout à l’heure analysés, qu’inspirèrent l'amour d’« Aspasie » et la désolation qui le suivit. Il se termine comme eux par un appel à la délivrance, autrement dit: à la mort.