‹ LeopardiChapitre 4 sur 14 · LE PARFAIT ÉCRIVAIN ITALIEN · texte numérisé non relu

LE PARFAIT ÉCRIVAIN ITALIEN

La poésie attire cet érudit, ce philologue, de plus en plus fortement. Or depuis le temps de Macpherson, la supercherie est à la mode: Leopardi ne craint nullement de s’y livrer. C’est d’abord l’Hymne à Neptune; ce sont ensuite les Odai adespotai, composées en 1816, publiées par le Spettatore en 1817. Puis vient une idylle, Le Rimembranze, puis encore une esquisse tragique, Marie-Antoinette, qu’il écrivit également en 1816. La première de ces compositions parut sous le titre que voici: Hymne à Neptune, d'auteur incertain, nouvellement découvert, traduction du grec en vers non rimés. L’auteur se donnait pour l'interprète d’un texte par lui supposé, trouvé, disait-il, par un ami romain dans une petite bibliothèque, et dont il reproduisait le premier et le dernier hexamètres, comme échantillon, en attendant la publication intégrale, avec un appareil de notes fort savantes, pour en mieux faire accroire au lecteur.

Ce petit ouvrage est tout autre que négligeable. Il en faut admirer l’adresse, l’élégance, même la force et, en un mot, tout ce que Leopardi sut y mettre de talent. L’inspiration n’en est, toutefois, point du tout léopardienne, et rien de son être intime ne s’y laisse encore deviner. Dans les Odai adespotai la virtuosité du mystificateur est développée à l’extrême. Il les composa directement en grec, dans la manière d’Anacréon. Elles sont, dit-il entières, « sauf quelques vers qui manquent peut-être à la fin de la seconde ». Il inclinait à les attribuer au maître de Téos. Il ajoutait qu’il avait tenté de les mettre en vers italiens sans y bien réussir. Plusieurs lecteurs tombèrent dans le panneau, ce

dont le Récanatais se divertit fort. Cet amusement ne fut point dédaigné au XIXme siècle: on connaît La Guzla de Mérimée, et son Théâtre de Clara Gazul. Plus tard, on aura les Chansons de Bylitis. Le grand Manzoni lui-même, en publiant Les Fiancés, se donnait comme l'éditeur d’un vieux manuscrit anonyme. .

Les Rimenbranze (Souvenirs) ne doivent pas être confondues avec les belles Ricordanze, qu’elles ne font prévoir d'aucune façon, et n’ont pas comme celles-ci de caractère personnel. C’est une idylle un peu pâle, dans le goût de Gessner. Un Gessner tant soit peu touché d’ossianisme. Il faut un rien de complaisance, ou un désir trop impatient de voir Leopardi tel qu’il sera plus tard, pour admettre que l’accent funèbre dont ces vers sont marqués par places puisse annoncer ses plaintes futures sur des choses, des personnes qu’il aimait (Silvia, Nerina) rapidement disparues.

Maria Antonietta non plus ne peut rien nous apprendre. Ce que le poème offre de plus intéressant, c’est le combat qui se livre dans le cœur de Charlotte, fille de la reine infortunée: elle pourrait sauver sa mère en cédant à un révolutionnaire puissant. Il ne suffit pas d’écrire en vers agréablement, ni même de sentir la poésie et d’en faire son ambition pour être ou pour commencer d’être un poète. On n’atteint cette dignité qu’au prix d’une crise profonde, et Leopardi va s’en apercevoir à son tour. En octobre 1816, il fit une grave maladie, et sa vie en fut en péril. Il eut la révélation de la mort, il la vit de tout près, et dès cet instant la conçut toujours imminente. Elle entra dans sa pensée et devint l’objet quotidien de sa méditation.

Cette métamorphose eut un prompt effet. En novembre et décembre de la même année, à peine remis, il compose une cantica en tierce rime, où paraît sa vision personnelle de la mort. C’est la première de ses compositions poétiques dont il conservera quelque chose dans le livre des Chants. Cette Approche de la mort, à première vue, est une imitation quelque peu scolaire de Dante, de Pétrarque (et de Monti). Des réminiscences nous y frappent constamment (vers, images, détails prosodiques). Mais la ressemblance avec ses modèles paraît aussi dans le fond. Au premier

chant il peint une tempête, et son héroïne, égarée dans une lande, où un esprit vient à son aide, envoyé par la Dame rayonnante de sérénité, la « gran Signora da sereni rai ». Comment ne pas penser au début de la Divine Comédie, à la forêt obscure, à Virgile müû par Beatrice, à la grâce de la Vierge qu’elle avait implorée en faveur de Dante, par l'intermédiaire de Lucie? Il faut traduire les deux premiers tercets qui rendent bien évidente la similitude:

« Le dernier rayon du jour s’était éteint à l’occident; le toit des fermes ne fumait plus; la voix des chiens, la voix des hommes s’était tue, quand, partie où l’appelait son désir amoureux, elle se retrouva au milieu d’une lande plus que toute autre gaie et plaisante au regard. »

Au chant II, le souvenir de Pétrarque domine, mais Dante s’y retrouve (Françoise de Rimini) et l’on y croit surprendre celui de Byron. Les chants III et IV nous font penser surtout à la Basvilliana, puis à Pétrarque de nouveau (Triomphe du Temps, Triomphe de l’Eternité), puis à Dante toujours. Quelques traits léopardiens se laissent toutefois discerner sans trop de peine: « Le temps heureux, hélas, n’est jamais que fumée! La joie est d’un instant, et les pleurs se prolongent. La sagesse est de craindre, et l’erreur d’espérer. » (1, 28-30.) Ou bien: « Ah, comme nous sourit une traîne d’azur, quand la pluie a cessé, là-bas, sur la montagne, quand l'orage s’apaise, et peu à peu s’éloigne. > (II, 7-9.)

L'accent personnel est plus sensible au chant V, où se découvre la genèse du poème tout entier. Et dès les premiers vers: « Il me faut donc mourir, pourtant je n’ai pas vu vingt fois sur la maison s’apesantir la neige, l’hirondelle vingt fois revenir à son nid. Je sens languir en moi la flamme de la vie. Je regarde partout et ne vois, dans e monde, hélas, qu’un lit de mort déjà dressé pour moi. » V, 1-6.)

Cette pensée est dès ce temps habituelle: « La vie est triste, hélas, et je sais mon destin; mais la perdre est moins dur à qui la put connaître, et connaître son poids à force de pleurer. > (V, 16-18.) Multiplier les citations serait facile. Ainsi Dante, Pétrarque, Monti, dont l’influence en cent lieux éclate, fournissent le cadre de la « vision ». Mais la

substance profonde en est léopardienne. C’est un sentiment d’amère désillusion, c’est un regret tragique dont toute l’âme du poète est occupée. Il a rêvé l’amour, et ne l’a point rencontré, la gloire: elle n’est pas venue. Il se sent né pour de très grandes choses, que la mort l’empêchera d'accomplir. On perçoit dans ce poème un cri de désespoir, une protestation désolante contre l'injustice du sort. La religion l’étouffe ou l’affaiblit encore DE un temps: bientôt elle n’en aura plus la force. L’Approche de la mort s'achève dans un soupir de résignation. Sincère, à n’en pas douter, car Giacomo possède encore la foi. Mais la rébellion se devine. Cette tristesse se limite à sa personne, elle n’a d’autre source que ses propres malheurs. Quand elle se répandra sur le monde, le véritable Leopardi sera né.

N’allons pas placer trop haut un ouvrage où domine, où surabonde la rhétorique. Giordani, nous semble-t-il, en jugeait très sainement. Il écrivait un an après la composition de l’Appressamento: « Cette cantique ne me paraît certes pas à brûler, mais je ne la publierais pas avant longtemps. Je crois que Votre Seigneurie (il entre dans sa correspondance avec le fils de Monaldo beaucoup de cérémonie encore) en la relisant après quelques mois y trouvera peut-être de nombreux signes d’un génie très heureux, mais aussi quelques longueurs, quelques duretés, quelque obscurité. Vous avez atteint votre but, qui était de montrer la grandeur extraordinaire à laquelle vous êtes parvenu à l’âge de dix-huit ans. Tout le monde la connaît (?). Maintenant vous pouvez prétendre à publier des ouvrages qu’on n’aura pas besoin de critiquer et de louer en considération de votre âge.

Leopardi ne publia pas l’Approche de la mort. Mais le poème demeure pour nous important, puisque nous y voyons paraître les deux thèmes principaux de son lyrisme: regret de la jeunesse et cruauté du destin. Sa philosophie, elle aussi, commencera par la méditation du problème de la douleur dans la vie humaine et dans l’univers. La crise de 1815 a fait de l’enfant un homme. Par elle son cœur, en quelque sorte, a rattrapé d’un bond l’avance effrayante de son esprit. Il est entré dans sa jeunesse ardente et triste, tourmentée, épouvantée, et qui lui semblera plus tard à

peine plus réelle qu’un songe. Au cours des années suivantes, 1817 et 1818, nous voyons le monde léopardien s’élaborer, prendre sa couleur et sa forme. Fort d’une expérience capitale (la douleur et la mort), le poète considère avec des yeux nouveaux les choses, les êtres, l’existence et lui-même. Il se plonge dans une contemplation grandiose et désolée, il descend dans son propre cœur. Il substitue à la réalité telle qu’elle lui était primitivement donnée une construction de son intelligence et de sa sensibilité.

Trois événements marquent cette période: l’amitié nouée avec Pietro Giordani, un premier amour dont l’objet sera sa cousine Geltrude Cassi, l’excursion à Macerata peu après le mouvement carbonaro qui eut cette ville pour théâtre. Elle s’exprime dans les deux élégies, dans les canzoni A l'Italie et Sur le monument de Dante, dans le début du Zibaldone, enfin dans le Discours d’un Italien sur la poésie romantique. Le plus considérable de ces événements, ce sont les rapports qu’il établit avec un écrivain déjà célèbre. Cette amitié pour Giordani remplira tout son être, ne laissant quelque place, pour un temps, qu’à des relations de politesse et d'intérêt, avec Angelo Mai, d’abord, ensuite avec Vincenzo Monti.

Il reçut de ce vieux maître quelques mots d’éloge pour sa traduction du chant IT de l’Enéide et tint à lui dédier ses premières canzones. À la date du 29 février 1819, Monti l'en récompensa par ce compliment: «J’insiste à vous remercier de l’honneur que vous me faites, et je vous assure que mon cœur se réjouit de voir paraître sur notre Parnasse une étoile dont on se demande quelle lumière elle répandra à son apogée, si elle en verse tant à sa naissance. » Il établit avec Acerbi des rapports qui n’auront que peu d’agrément, d’ailleurs %#. D’autres avec Stella, dont la suite sera plus heureuse, puisque la collaboration au Spettatore, commencée en 1816, dura jusqu’en 1818. Stella négligea de publier l’'Essai sur les erreurs populaires des anciens, puis

33 Giordani disait à son jeune ami, dans la lettre du 31 décembre 1817: «Mais que diable aller vous crotter auprès de cet infâme et famélique chenapan d’Acerbi, en qui tout le monde dénonce un espion, et c’est la moindre de ses hontes? » Giacomo répondait le 16 janvier: «Ce monsieur, je le tenais pour un de ces gentlemen marqués au fer

ie Discours sur la poésie romantique; en conséquence de quoi ils «<espacèrent» (pour se rapprocher plus tard). Giacomo se lia de plus, jusqu’à la cordialité, avec l’abbé Cancellieri, qui plus tard se verra confier le soin de publier (à frais d'auteur) les deux canzones. L’abbé s’en chargera de bonne grâce, le louant « de ses très nobles vers et de son ardent enthousiasme national ». Une autre lettre accompagnera les premiers exemplaires imprimés : « Heureux êtes-vous de pouvoir, dans votre première jeunesse, rivaliser avec des écrivains consommés et chenus, en vers comme en prose, en latin et en grec non moins qu’en italien! »

Avec Pietro Brighenti, les rapports de Giacomo furent de même nature, peut-être un peu plus suivis et familiers. L'existence de cet avocat, favorisée au temps de l’Empire, fut très mouvementée ensuite. Il se fit journaliste, il se fit imprésario. Mais il devint en outre confident (comme on disait) de la police autrichienne, sous le nom de Luigi Morandini **. Quelques personnages de moins de relief ont leur rôle dans l’histoire de cette période: l’éditeur Sonzogno, de Milan, le comte Cassi, parent éloigné des Leopardi, supposé l’auteur d’un article malveillant sur la traduction de l'Odyssée (un loyal échange de lettres mit au point toutes choses), l’oncle Antici, sincère admirateur de son neveu, très désireux de lui procurer des satisfactions d’amourpropre (il le fit élire membre correspondant de l’Académie de Viterbe, en 1817).

Dans ce petit monde, le poète compte un seul ami véritable: Pietro Giordani. En dehors des siens, Giordani lui inspira sa première, et peut-être sa plus vive amitié. Mais une chose devait être précisée: on a vu que cet écrivain ne fut pas de la part de Leopardi, comme on semble parfois le croire, l’objet d’une élection. Un désir très natu-

rouge, même avant votre lettre, bien que ce fût un jugement téméraire. Mais par Dieu n’allez pas croire que j'aie usé avec lui d’un seul mot que je puisse regretter. Moi qui dédaigne de demander de l'argent à mon père, pensez si pour rien au monde j'aurais voulu m’incliner devant un journaliste! »

34 Voici comment le définit M. Anagnine: « Pierre Brighenti, louche personnage dévoilé plus tard comme agent secret de l’Autriche, qui se donnait toutes les peines du monde afin de passer pour un ami intime et dévoué des patriotes italiens. »

rel, et toujours plus vif, de prendre contact avec les milieux littéraires fut à l’origine de cette rencontre. L’enfant solitaire cherchait un peu au hasard. Sans résultat vraiment appréciable: il eut une inspiration ou une chance évidente quand il écrivit à Giordani. La personnalité de cet écrivain fut très diversement appréciée: on l’exalta sans mesure, on le rabaissa par la suite sans justice et sans discernement. Il était né en 1774, à Plaisance, et il vivra jusqu’en 1848. Ses défauts étaient nombreux (susceptibilité, instabilité d'humeur, soupçon, vindicte) mais rachetés par des qualités solides (patriotisme ardent et ferme, enthousiasme pour toutes les formes du bien et du beau). Longtemps il exerça sur les lettres, non pas à leur détriment, une véritable dictature, et son autorité de critique était à l’apogée au temps où Leopardi le connut.

Cet ex-bénédictin manquait d’imagination, d’invention, et n’était point fait pour les travaux de longue haleine: ses épîtres, ses articles, ses discours ne peuvent lui assurer l’immortalité. Giordani n’en fut pas moins un prosateur excellent, et surtout un épistolier du premier ordre: dans ce domaine, en Italie, on lui voit peu de rivaux. Sa correspondance est encore aujourd’hui d’une lecture très agréable, aisée, animée, abondante en observations délicates, en aperçus ingénieux. Le style en est sûr, sobre et châtié, voisin du purisme, sans rien de compassé, d’une enviable éloquence parfois. Son érudition était vaste, et sa lecture immense. Tous ces avantages se retrouvaient dans sa conversation. « Elle était une merveille et un enchantement », dit Gassalli, son éditeur. « Il lui venait sur la langue, spontanément, l’expression la plus appropriée, la répartie la plus aiguë, la pensée la plus nuancée et la plus subtile. » Pendant leur commun séjour à Venise, en 1818, Byron se laissa prendre au ton de cette causerie étincelante et lui demanda de s'installer pour quelque temps dans cette ville, afin de prolonger le plaisir de leurs entretiens 55.

Giordani, sans doute, était un homme d’esprit, et un homme de cœur. Il avait «le flair des grandeurs nais-

35 M. E. Anagnine, qui rapporte ce fait, donne de Giordani, par ailleurs, un portrait poussé au noir: «.… Ombrageux, irascible, ran-

santes », de même que le goût de les servir avec un zèle désintéressé. Dans un sens, il n’était peut-être pas tout à fait le conseiller qu’aurait pu choisir Giacomo, car il était sensible aux beautés de la prose plus qu’à celles des vers. Il n’en demeure pas moins qu’il sut découvrir son génie, et le diriger, et le consoler souvent, quelque ombrageux que fût son caractère (celui de son ami, plus jeune de vingt-quatre ans, ne l’était pas moins). C’est son plus beau titre de gloire, et il en vaut un autre. Le malentendu déplorable qui les sépara par la suite ne doit point nous le faire oublier. L’auteur des Chants fut exalté par lui d’une manière qu’on a jugée hyperbolique. Mais il en prit ainsi plus vite et plus complètement conscience de ce qu’il était.

M. Luigi Tonelli compare la correspondance des deux écrivains en 1817 et 1818 aux lettres de Gœthe et de Schiller, avec ces deux différences, ma foi, considérables, que Gæœthe l’emportait sur Schiller par l’âge et le talent, alors que l’âge était pour Giordani le seul avantage, et que, loin de considérer Leopardi comme un disciple, il voyait en lui un maître, un être presque miraculeux. La première lettre du Récanatais porte la date du 21 février 1817 %. Il offrait au Placentin sa traduction de

cunier, atteint dès l’enfance par une grave maladie de nerfs... il s’en prend toute sa vie à quelqu'un ou à quelque chose. Tout lui est sujet de plainte: le malheur des temps, l’injustice du monde, la tyrannie des hommes. Partout il flaire méchanceté, envie, mauvaise foi, traîtrise, ingratitude. Ses jugements manquent d’équité et de modération. Sa suspicion est toujours en éveil... Sa verve est batailleuse.. Son amour-propre est constamment exaspéré, surtout par l’infériorité de ses talents, dont il avait fort bien conscience. C’est un mélange bizarre de l’« honnête homme » et du névropathe moderne, de l’esprit somme toute lucide et du plus étrange emballé. Comme chez tous les déséquilibrés, la profonde humilité s’allie en Giordani à la vanité la plus folle, qui frise la mégalomanie.» Le seul plaisir serait pour moi, dit-il une fois à Gassalli, de causer avec un homme qui eût le cœur égal au mien, mais dont lesprit serait plus haut et plus ample. Or ce divertissement-là, j'avoue n’avoir jamais pu me le procurer. « Et dire qu’il a croisé dans son chemin des hommes tels que Byron et Manzoni, Monti et Leopardi.…. »

36 Comment l’idée était-elle venue à son esprit de se mettre en rapport avec l’illustre critique? Peut-être du fait seul de cette célébrité. Peut-être à la suggestion de l’un de ses parents, Benedetto Mosca.

l'Enéide. I1 avait entendu parler de lui comme du primo scriltore d’Italia, maïs ne connaissait de son œuvre à peu près rien. La réponse ne se fit pas attendre. En voici quelques endroits:

Milan, 5 mars 1817.

Très illustre et très estimé Monsieur le Comte,

Que Votre Seigneurie illustrissime fût riche d'esprit et de connaissances, je le savais déjà, non seulement par le crédit qu’elle a obtenu auprès de nombreux lecteurs, mais par moi-même qui ai lu diverses choses de vous, lesquelles m'ont permis de voir V.S. déjà très avancée en une voie abandonnée par la plupart des nobles et des lettrés. Or il vous a plu de me montrer qu’une délicate et rare courtoisie accompagne chez vous les autres vertus. Cependant, voyant la suscription de votre lettre d’une autre main que la lettre même, et toute cette lettre si peu proportionnée à ma petitesse et à mon obscurité, je devais supposer que par erreur elle m'était adressée et qu’il ne m'était pas permis de l’accepter. Et en vérité je n’accepte pas tous ces compliments qui auraient de quoi faire rougir même un homme qui vaudrait beaucoup, et beaucoup plus que moi, qui ne suis, ne serai et ne veux être rien. Mais ce ne m'est pas une raison de refuser un don tel que celui de votre livre, à la recherche duquel, au contraire, je me suis immédiatement rendu chez Stella; et j’ai vivement regretté qu’il ne l’eût point. »

Plus loin, Giordani parle des tribulations qui ne lui ont manqué jamais et de ses ennuis présents, dont l’ouvrage annoncé le pourra distraire. Puis il continue ainsi: « … Je veux me féliciter avec vous et avec l'Italie que vous vous adonniez avec tant d'amour aux bonnes études; je tiens qu’elles ne pourront prospérer et devenir utiles au public que lorsqu'elles seront aimées de la noblesse et pratiquées par elle. V.S. en donne un exemple nécessaire et beau. »

Pour Giordani le parfait écrivain italien, dont il attendait la renaissance des lettres nationales, devait appartenir à la noblesse et satisfaire encore à d’autres conditions,

qui toutes se trouvaient en Leopardi. La missive n’était pas encore expédiée au moment où le paquet lui fut remis: < C’est hier seulement, tard dans la soirée, que j’ai reçu de la poste votre très appréciée et agréable lettre, bien qu’elle fût du 21 février. La mienne écrite, déjà fermée Cet je la rouvre pour cette raison), j’ai vu Stella et reçu de lui votre livre, pour lequel je vous réitère mes remerciements les plus sentis. Je ne tarderai pas à le lire, parce que tant d'esprit, de telles études chez un cavalier, chez un jeune homme me réjouissent profondément, etc. »

Le ton change au cours de la lettre même. Dans le post-scriptum, après réception du volume, il devient plus simple et plus cordial. C’est le début d’un mouvement de lâme qu’on verra se développer chez Pietro Giordani jusqu’à la plus vive affection. La correspondance est engagée, et les lettres seront toujours plus fréquentes, plus amicales. Le progrès se reconnaît à la facon dont le plus âgé s’adresse au plus jeune. On passe de l’Illustrissimo e pregiatissimo signor conte (5 mars) à Mio carissimo signor contino, puis à Mio carissimo e sfortunatissimo (1er novembre 1819, après la visite à Recanati), puis à Mio sfortunatissimo e amatissimo Giacomino, etc.

La deuxième lettre du critique était déjà très flatteuse pour Leopardi. Il le félicite d’être arrivé si jeune à un point où personne, peut-être, n’était arrivé à son âge. L'enfant malheureux avait trouvé qui pût le comprendre. Alors il se confie, il se confesse, il s'explique. Tout ce qu’il a sur le cœur depuis si longtemps trouve enfin son expression. Dans sa lettre du 21 mars 1817, entre un passage sur la vie à Recanati, déjà cité, se lisent des aveux de ce genre: « Si je vis, je vivrai pour les lettres, parce que je ne voudrais pas, ni ne pourrais vivre pour autre chose. »

Mais celle du 30 avril exige un plus long examen: « Je vous dirai que vraiment ma complexion n’est pas débile, mais très débile, et je ne vous cacherai pas qu’elle s’est ressentie un peu des fatigues que je lui ai fait endurer pendant six ans. Maintenant je les ai considérablement modérées; je ne travaille pas plus de six heures par jour,

et très souvent moins encore; je n’écris presque rien; je fais ma lecture régulière des classiques des trois langues...

» On a dit faussement que l’air de cette ville était salubre. Il est extrêmement variable, empreint de sel, humide, redoutable aux nerfs, et du fait de sa subtilité, nullement bon pour certains tempéraments. Ajoutez à cela la noire mélancolie obstinée, horrible, barbare, qui me lime et me dévore, que l’étude alimente, et qui sans l’étude m’accable. Je sais pour l’avoir connue (et maintenant je ne la connais plus) ce qu'est cette mélancolie heureuse qui enfante les belles choses, plus douce que la gaîté, laquelle, si je puis m’exprimer ainsi, est comme le crépuscule, alors que cette autre est une nuit très épaisse, horrible, un venin, comme vous le dites, qui détruit les forces du corps et de l’esprit. Or de quelle façon m'en affranchir en ne faisant autre chose que penser, en vivant de pensées, sans la moindre distraction ? Et comment supprimer l'effet si la cause dure? Que me parlez-vous de divertissements? À Recanati, l’unique divertissement est l’étude, l’unique divertissement est ce qui me tue, et tout le reste est ennui...

>» Quand je vois la nature en cès lieux qui en vérité sont agréables (seul avantage qu'offre ma patrie) et dans cette maison particulièrement, je me sens transporté hors de moi-même, car il me semblerait faire un péché mortel à ne m’en point soucier, à laisser passer cette ardeur de jeunesse, et à vouloir devenir un bon prosateur, et attendre une vingtaine d’années avant de m’adonner à la poésie. »

IL y a dans cette lettre émouvante des accents définitivement léopardiens, et l’on y trouve aussi la plupart des motifs léopardiens : l’horreur de Recanati, l’amour de l'Italie, et la mélancolie affreuse, et l’asphyxiant ennui. Mais ce qui s’en dégage le plus nettement, c’est la nécessité de la poésie : il a besoin d’elle pour ne pas mourir. Giordani voit son nouvel ami très malheureux. Et tout de suite il suppose à cette tristesse les causes qu’on lui trouve chez d’autres jeunes gens. Non, répond Giacomo: «Ce qui me rend malheureux, c’est d’abord le manque de santé. et c’est ensuite la pensée. Je crois que vous savez, mais j'espère que vous n'avez pas éprouvé, de quelle façon la pensée peut tourmenter et martyriser un

être qui pense quelque peu différemment des autres, quand cet être n’a aucune distraction, si ce n’est l’étude, qui, parce qu'elle fixe l'esprit et le retient immobile, fait plus de mal que de bien. »

Giordani est ému, mais aussi transporté d’enthousiasme. IL s'était forgé, nous l’avons dit, un type du parfait écrivain italien. Il l’a trouvé. Son Giacomino le comble d’aise à répéter qu’il ne désire ni profits, ni honneurs, ni fonctions, ni prélatures, ni rien 7. « Maïs je veux m’élever et me faire grand, et m’assurer l’immortalité par le génie et par l’étude.» Il y a quelque chose de Vauvenargues dans cette ambition. « L’amour de la gloire, voici ce qu’il m'’ordonne: premièrement aime la gloire, mais n’aime que la seule vraie, et pour cela n’accepte pas, mais rejette les éloges non mérités, et plus encore les éloges menteurs; non seulement ne les aime pas, mais abomine-les; deuxièmement, pénètre-toi de ceci, qu’en faisant le bien à ton âge tu seras loué de très peu de gens: efforce-toi donc toujours de plaire à ce tout petit nombre, et laisse à d’autres de plaire à la multitude et d’être submergés par ses compliments; troisièmement, de la médisance, des injures, des mépris, des persécutions, des critiques injustes, ne fais pas plus de cas que des choses qui ne sont point; des critiques justes ne l’afilige que pour le fait de les avoir méritées; quatrièmement, loin d’envier les hommes plus grands et plus fameux que toi, sache les estimer et les louer autant qu’il C’est possible, et avec autant de vigueur que de sincérité! >» (21 novembre 1817.)

Giacomo est orgueilleux: cet orgueil souffre constamment dans le cercle même de la famille, et plus encore au dehors, dans la petite cité: «Je suis un enfant, écrit-il le 6 décembre de la même année, et je ne dis pas à la maison, où l’on me traite en bébé; mais au dehors quiconque est plus ou moins renseigné sur ma famille, en recevant une lettre de moi et en voyant ce nouveau Giacomo, s’il ne me prend pas pour l’âme de mon grand-père, mort

37 Pour Giordani le parfait écrivain doit être riche (cause de désintéressement), noble de race, noble d’esprit, de forte culture classique, irréprochable en ses mœurs, épris du beau, accessible à la pitié et à tous les sentiments généreux.

il y a trente-cinq ans, lequel porta ce nom, suppose que je suis un des fantoches de la maison. A Recanati, d’ailleurs, on me prend pour ce que je suis, un vrai garçonnet, rien de plus, et la plupart y ajoutent les titres de jeune présomptueux, de philosophe, d’ermite, et que sais-je encore. »

C’est une manie assez générale dans les petites villes que de coller aux gens une étiquette que sous aucun prétexte on ne consent par la suite à modifier. Quand le cœur du « garçonnet » aura découvert en lui les premiers signes de ce qui sera l’amour, son orgueil saura mépriser jusqu’à la gloire. Lettre du 16 janvier 1818: « Mon cœur a éprouvé quelque chose qui m’a fait sentir aussi qu’il était noble; et vous me paraissez méprisables, vous autres hommes, de qui je ne veux pas la gloire, si pour l’obtenir il faut que je m'abaïisse à vous la demander; car je suis en état de me la donner à moi-même, ayant quelque chose en moi, et beaucoup plus, que vous ne me pouvez donner en aucune façon. »

Deux mois suffiront pour briser cette fierté vaillante : le désespoir l’emporte une fois de plus. Giordani, qui s’alarme, promet alors sa visite, et Giacomo, du coup, retrouve tout son courage et toute sa joie. Hélas, il devra patienter bien longtemps avant que le projet ne se réalise! Aussi que d’agitation, de doutes, de craintes ; que de sursauts et que d’abattements! Il bout tour à tour et se désole. Enfin, vers la mi-septembre 1818, le Placentin arriva. L'événement est considérable. Imaginons quelque critique éminent (mais en trouverons-nous un d’une autorité pareille?) partant en voyage, toutes affaires cessantes, pour aller voir au fond de sa province un jeune débutant, qui même n’a rien encore publié d’un sensationnel intérêt. Du 16 au 21, il est l’hôte du cérémonieux comte Monaldo.

Le poète et lui s’entretinrent tout à leur aise (Carlo et Pauline même prirent part souvent aux conversations). Ils se promenèrent chaque jour aux environs de la petite cité. Mais plus importante fut leur excursion à Macerata. Dans cette ville, ils auraient pris contact avec divers personnages connus pour être affiliés au carbonarisme. A tout le moins ils y recueillirent des renseignements précis sur

le mouvement carbonaro des 24 et 25 juin 1817 (un an et quelques mois plus tôt) immédiatement étouffé par la police.

La comtesse Ippolita Mazzagalli, cousine du poète, et du même âge, a témoigné qu’il revint tout changé (torno mutato tutto) de ce petit voyage. Dès lors, nous ne voyons pas très bien pourquoi M. Anagnine a réduit à rien, ou à presque rien, l’influence de Giordani: tout au contraire elle fut considérable, sans être évidemment la seule, et par elle cette profonde transformation dont avaient paru déjà quelques signes va s’amplifier et se précipiter. IL y eut quelque chose de vrai, certainement, dans l’impression de Monaldo, qui plus tard accusera Giordani d’avoir altéré le cœur et l’esprit de son fils (en matière religieuse surtout). Le critique s’en est défendu toujours avec une extrême énergie, et de très bonne foi, sans doute. Mais les faits sont là. Il a pu l’influencer sans volonté systématique de ruiner ses convictions. Il était anticlérical, même violemment, bien qu’il ne donnât pas dans l’athéisme. Et le moins qu’on doive admettre est qu’il ne combattit pas la répugnance que Giacomo montrait pour l’habit. Ce dernier serait arrivé peut-être au point où nous avons entrevu qu’il tendait avant d’avoir connu cet homme considérable. Mais y serait-il si vite arrivé? Saponaro donne à entendre que le comte eut besoin de toute sa civilité pour ne pas laisser voir à l’étranger ce qu’il lui donnait d'inquiétude, et qu’il respira lorsqu'il lui vit enfin les talons. C’est probable.

Giordani, quoi qu’il en soit, déploya pour la cause du jeune poète malheureux un extraordinaire zèle. Nous en possédons nombre de témoignages, l’un plus que l’autre éloquent. Le 31 janvier 1819, il écrit à Giulio Perticari : «Je voudrais que vous fissiez un peu connaître (et particulièrement à Mgr Mauri, si possible) le très rare mérite du comte Giacomo Leopardi de Recanati; vous savez de lui déjà quelque chose; mais moi, pour l’avoir beaucoup connu, je vous assure que son génie est l’un des plus grands que j'aie rencontrés jamais; son savoir tient du miracle; il est bien difficile de trouver un homme de quarante ans qui en sache autant que lui à vingt et un. Il est enfermé, ou plutôt enseveli dans cet horrible cimetière de

Recanati; il faudrait qu’il pût en sortir, qu’il pût trouver une occasion lucrative d’aller à Rome: autrement son père ne le permettra pas. En italien, en latin, en grec, en histoire, en érudition, en style, il est un vrai prodige. Si à la bibliothèque du Vatican ou dans quelque autre établissement studieux; si auprès d’un cardinal on lui pouvait trouver une petite place, ah! quel bien on ferait, non tellement à lui qu’à la science et à l'Italie, qui peuvent s’en promettre des miracles! De plus il a des mœurs, de l’éloquence, de la sagesse comme un homme de soixante ans. Rendez-moi, mon cher Giulio, vous et Bortolino, le grand service de parler de lui dans chaque occasion propice, quand ce ne serait que pour le faire connaître. »

A Bartolomeo Borghesi, le 12 février 1819: « Dernièrement j’ai écrit à notre Giulio pour vous prier, vous et lui, de bien vouloir faire connaître, et spécialement aux gens en place, les rares mérites de l’excellent comte Leopardi, enterré tout vif à Recanati, et lui donner aussi la possibilité de se faire connaître dans votre Journal Arcadique…. De Leopardi avez-vous lu les deux canzones qu’il vient de faire imprimer à Rome ? Ici elles font naître une incroyable admiration, comme des choses d’une très étonnante rareté. Et en vérité elles me semblent d’une beauté merveilleuse #5.»

38 À Giovanni Roverella, le 7 mai 1819: «J'ai su de Leopardi l'accueil gracieux que tu as réservé à ses vers, qu’il t’'avait envoyés sur mon conseil comme à un intelligent et aimable connaisseur. De ce bienveillant accueil je te remercie infiniment, comme si tu l’avais fait à moi-même; et je t’assure que Leopardi est un très rare génie et un cœur adorable. »

À Pietro Brighenti, le 6 juillet 1819: « Quand nous serons ensemble et parlerons en confidence, les canzoni en main, j'espère que je pourrai justifier mon admiration pour le talent de Leopardi, qui me paraît surprenant, effrayant: la chance de Monti, c’est d’avoir quarante-cinq ans de plus que lui. Mais si Leopardi peut vivre (à supposer que Monti fût jeune également), croyez-moi si je vous dis que Leopardi sera un soleil qui les éclipsera tous. Croyez-moi si je vous dis en confidence que Monti, Perticari, Mai (et le seigneur Giordani, si vous pensez qu’il vaille quelque chose) mis ensemble ne font pas la moitié du génie et du savoir de ce jeune homme de vingt et un ans. Accordezlui dix ans d’existence et de santé, tirez-le des horreurs où il vit et tenez-moi pour le dernier coïon du monde, d'Adam jusqu’aujourd’hui, si en 1830, en Italie et en Europe, on ne dit pas que peu d’Italiens, dans les siècles les plus heureux, supportent la comparaison avec

beaucoup plus tard, après la mort de son cher Giacomo, dont tant de choses l’avaient éloigné, Giordani, certainement,.est justifié à dire: « Je l’exaltais à l’époque où l’on tentait de contester et de diminuer son indéniable grandeur. > (11 octobre 1839.) Il écrira encore (28 mai 1840): « Le sublime de son génie est hors de question. Sa grandeur ne supporte aucune comparaison. Et tous ces pygmées prétendent juger ce colosse! »

Leopardi. Je vous paraîtrai fou à vous dire ces choses, mais par Dieu, je dis ce que je pense, et je crois fermement prouver la vérité! Tenez-le dans votre cœur comme un signe d'amitié. Le moment venu je crierai, et je le dirai à tous quand cela sera utile. Pour l'instant cela ne le serait pas, et même cela nuiraïit. Si je parviens à vous donner une idée de Leopardi, vous exécrerez toujours plus le monde dans lequel être un tel miracle et la plus douloureuse, la plus malheureuse vie sont la même chose. Si vous voyiez quelles lettres je reçois de lui! Dante seul pourrait les écrire! »

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