L'EMPIRE DE LA BEAUTÉ
Après le séjour de Giordani dans la petite ville, un des événements qui contribuèrent le plus à müûrir le poète fut l'amour qu’il éprouva pour sa cousine Geltrude Cassi- Lazzari, belle-sœur de ce comte Cassi dont nous avons dit en passant quelques mots. Ce sentiment s’était d’abord exprimé d’une manière vague dans une lettre déjà citée, à la date du 16 janvier 1818. Et nous trouvons ceci dans celle du 2 mars: «Je souffrirai surtout quand... il m’arrivera, comme elle doit m’arriver nécessairement, et comme déjà elle m'est arrivée, une chose plus cruelle que toutes, dont je ne vous parle pas pour l'instant %®. » La phrase est curieusement embarrassée. IL voudrait présenter comme une menace, un péril, ce qui est devenu réalité; mais il brûle de parler, et l’aveu lui échappe.
Ce qui lui était arrivé était tout simplement naturel, ou
39 Cette lettre est tout entière fort importante. On y trouve des choses de l’intérêt de celle-ci: «Les sept dernières années remplies d’études insensées, ont fini par me ruiner sans remède, pour toute ma vie. La longue vie sédentaire m'avait fait perdre ma prestesse juvénile, mon aspect jadis avenant, m'avait privé de toute grâce extérieure, faute de quoi il est difficile ici-bas d’aborder et de connaître la beauté et la grandeur d’âme. Or, en même temps toutes ces misères et détresses ont singulièrement élargi ma vision intérieure, aiguisé ma clairvoyance, m'ont permis de mieux m’observer et me connaître. J’ai compris qu’il me faut abandonner désormais toute illusion, me départir de toute gaieté, choisir la mélancolie pour compagne éternelle et inséparable de ma vie. Je suis certain de ne pouvoir jamais connaître le bonheur. Toutefois je ne m’en effraie
point et je suis bien résolu à accepter mon sort sans lâcheté.… » (Traduction Anagnine.)
l’aurait été pour un garçon de dix-neuf ans dans des conditions de santé meilleures. Mais n’oublions pas l’état phy- sique de Leopardi, malade, et désormais infirme, enlaidi, déformé. Et il a pleine raison de qualifier le fait de terrible: il s’était épris, sans qu’il fût raisonnable de prétendre être aimé de retour, de la belle cousine de son père, encore jeune, même très jeune, moins que lui cependant, et déjà mariée, et déjà mère, hôte de ses parents pour peu de jours #. Giacomo lui-même a tenu le journal de ses sentiments, ce Diario d’amore commencé le 14 décembre 1817, après le départ de celle qui les inspirait. C’est un document fort intéressant, mélangé de puérilité grandiloquente et d'analyse ingénieuse, où par endroits il parle un peu comme Chérubin — mais un Chérubin aux doigts tachés d’encre.
« Commençant de sentir l’empire de la beauté, depuis plus d’un an je désirais converser comme ils font tous avec des femmes agréables, de qui un sourire seul, par le plus grand hasard jeté sur moi, me paraissait une chose très étrange et merveilleusement douce et flatteuse. Et ce désir, dans ma solitude forcée, avait été parfaitement vain jusqu’alors. Mais jeudi dernier, au soir, arriva chez nous, attendue avec plaisir par moi, sans que je l’eusse jamais connue, mais la croyant capable de donner quelque satisfaction à ce désir déjà ancien, une dame de Pesaro, notre cousine éloignée, de vingt-six ans, accompagnée de son mari, de cinquante ans passés, gros et placide, elle plus grande et de membres plus développés que nulle femme que j’eusse vue encore, d’un visage, cependant, tout autre que grossier, avec des traits où il y avait à la fois de la force et de la délicatesse, le teint beau, les yeux très noirs, les cheveux châtain, les manières douces, et selon moi très éloignées de l'affectation. Le jour même je la vis, et elle ne me déplut pas, mais je n’eus l’occasion de lui dire que peu de paroles, et ma pensée ne s’y arrêta pas. »
D’autres témoignages nous représentent Geltrude Cassi grande et forte, peut-être à l’excès: une Junon. Si la
40 Les Cassi arrivèrent à Recanati le ler décembre. Ils accompagnaient leur petite fille qui entrait dans une école de religieuses.
comparaison que nous faisons d’elle et du poète amoureux propose à notre fantaisie une image un peu comique, elle nous amène à penser, d'autre part, que l’éclat et la vigueur de cette personne plantureuse purent être un attrait puissant au regard d’un homme à qui cette vigueur et cet éclat manquaient si totalement.
Le lendemain soir, vendredi, Giacomo joue avec Geltrude aux échecs, et le samedi de nouveau: « J’en sortis (de ce jeu) très mécontent et inquiet. La dame m'avait traité avec bienveillance, et moi, pour la première fois, j'avais fait rire par mes petites plaisanteries une dame fort agréable à voir (di bello aspetto), et je lui avais parlé, et j'avais recueilli d’elle maintes paroles, maiïints sourires #, Ce qui fait que, cherchant en moi-même la raison de mon mécontentement, je n’arrivais pas à la trouver. Je me mis au lit en considérant les mouvements de mon cœur qui, en substance, étaient inquiétude vague, indisposition contre moi-même, mélancolie, et aussi quelque douceur, beaucoup de tendresse, un désir je ne savais et ne sais pas encore de quoi; et parmi les choses possibles, je ne vois rien encore qui me puisse apaiser. »
Il s’éveille avant le jour et se rend compte que les hôtes de ses parents sont à l'instant de partir. Il tend l'oreille, il entend la voix de Geltrude. Son cœur se serre affreusement. Il sent qu’il faut tout faire pour que l’image qu’il conserve d’elle ne soit pas altérée. Il se convainc que tout, même la gloire, peut être maintenant négligé. « Est-ce amour? Je n’en sais rien; c’est la première fois que je l’éprouve en âge d’y faire quelque réflexion. Me voici amoureux à dix-neuf ans et demi. Et je crois bien que l’amour peut être une chose très amère, et que j’en serai, hélas (je parle d’un amour tendre et sentimental), l’esclave toujours. »
21 I] avait éprouvé l'effet de ces facéties, de ces burleftte sur quelques dames du lieu, familières du palais Leopardi. Il s’en faisait naïvement une arme dans sa timide entreprise. Le dépit que le poète ressentit de n’y avoir pas réussi mieux fut tel qu’il pensa se tuer «en se frappant la tête contre les murs ». Après le départ de Geltrude il fut endolori de corps et d'âme, ne pouvait s’appliquer à rien, répugnait à la nourriture et se plaignait de maux d’estomac.
Deux jours plus tard, il revient à cette analyse: « Hier, ayant passé une deuxième nuit dans un sommeil interrompu et délirant, les mêmes mouvements du cœur durèrent, beaucoup plus intenses que je ne l’avais pensé, et à peine moins que le jour précédent. J’avais commencé de les décrire en vers la nuit dernière, en veillant, et j’ai continué toute la journée d’hier et j’ai fini ce matin, avant de me lever. Hier soir et cette nuit je n’ai presque pas dormi, et je me suis aperçu que cette image très vive de son visage peu à peu s’effaçait en moi, pour mon plus grand chagrin, et je faisais un effort extrême pour la rappeler, pour la raison aussi que j'aurais voulu finir ces vers dont J'étais très content, avant de sortir de cette chaleur de mélancolie. Et maintenant tous ces mouvements se sont affaiblis beaucoup. Maïs s’ils me vont abandonnant, le vide de mon cœur n’en est pas comblé, au contraire: il se creuse plutôt, et je demeure enclin à la mélancolie, ami du silence et de la méditation, éloigné des plaisirs, qui tous me paraissent d’infiniment moins de prix que ce que j’ai perdu. En peu de mots, je m’efforce de retenir autant que je le puis ces mouvements chers et douloureux qui s’enfuient, par l’effet desquels il me semble que ma pensée s’est plutôt agrandie, et mon âme élevée au-dessus de ce qu’elle était, plus noble qu’à son habitude, et mon cœur plus ouvert aux passions. »
Le 19 décembre, il dit avoir découvert qu’il y a quelque chose de plus doux que l'étude. Le 23, il proteste de la pureté de son amour: « S’il fut au monde un sentiment vraiment pur et platonique, excessivement, étrangement craintif de la moindre chose qui pourrait le ternir, ce sentiment a été et il est encore le mien. » Il proclame l'entière sincérité de ce qu’il ressent: « Détestant au plus haut degré lombre même du romanesque, je ne crois pas avoir ressenti une affection ni un mouvement autres que spontanés, et je n’ai, dans ces pages, pas écrit une chose que je n’aie effectivement et spontanément éprouvée. »
On n’a pas de raison de mettre en doute cette sincérité. Mais tout ce Diario d’amore semble établir que Giacomo n’aima pas Geltrude Cassi pour elle-même. Elle donna des traits à ce qui, dans le cœur du poète, n’en avait point
encore reçu. Elle fut la première image de l’amour, et c’est de l’amour seul — que pour assez peu de jours elle rendit proche et sensible — que l’enfant mélancolique fut épris. Âu surplus, il se montre ici terriblement homme de lettres. Le visage de la première femme qui l’ait vraiment ému tend bien vite à s’effacer: il le déplore, parce qu’il craint de ne pouvoir ainsi conduire à leur terme deux poèmes qui venaient bien. Il veut retenir en lui cette chaleur de mélancolie, afin de la pouvoir communiquer à ses vers et de goûter en dernière analyse une satisfaction d’ordre esthétique. Il n’en déclare pas moins qu’en présence de l’amour le génie est négligeable. Adulte par le développement de l'esprit, enfant par la naïveté du cœur, il offre en outre, et d’assez bonne heure, quelque chose de vieillot, une rouerie, une déformation secrète, qui chez un être aussi jeune prennent quelque chose d’un peu effrayant. Ces réflexions sur la nature de l’amour, à quoi il se livre dès que son cœur a parlé, cette sensation de ce qu’il éprouve, c’est le pli de l’analyse, par lui pris dès alors.
Plus tard, dans le Zibaldone, les observations et les réflexions sur l’amour seront fréquentes: toutes semblent procéder d’une expérience dont on vient de voir le début. Il écrit en 1820: « Dans les transports d'amour, dans la conversation avec la personne aimée et dans les faveurs qu’on en reçoit, on est plutôt à la recherche du bonheur que désireux d’éprouver ces transports. Ton cœur agité sent toujours un grand vide, un je ne sais quoi d’inférieur à ce qu'il espérait, un désir de quelque chose de plus, et même de beaucoup. Les meilleurs moments de l’amour sont ceux d’une tranquille et douce mélancolie, où tu pleures et ne sais pas de quoi, et te résignes presque calmement à un malheur, et ne sais pas lequel. »
En 1821: « L'homme d'imagination, de sentiment, d’enthousiasme, privé de la beauté du corps, est à l’égard de la nature ce qu'est à l’égard de la personne aimée un amant très ardent et très sincère, mais qui n’est pas payé de retour.» Enfin, beaucoup plus tard, en 1828: « Une femme de vingt, vingt-cinq ou trente ans a peut-être plus d’attrait, plus de piquant; elle est plus apte à comprendre et surtout à entretenir une passion. C’est du moins ce qu’il
m'a toujours paru, même dans ma première jeunesse... Mais vraiment une jeune fille de seize à dix-huit ans a dans le visage, dans les mouvements un je ne sais quoi de divin, que rien ne peut égaler. Du reste, si l’on ajoute la pensée des souffrances qui l’attendent, des malheurs qui vont obscurcir et éteindre cette pure joie, de la vanité de ces chères espérances, du caractère indiciblement fugace de cette fleur, de cette beauté; si l’on tient compte du retour que nous faisons sur nous-mêmes et, par suite, d’un sentiment de compassion pour cet ange de bonheur, pour nous aussi, pour la destinée humaine, pour la vie, il en résulte un sentiment le plus beau, le plus sublime qui se puisse imaginer #. »
A trente ans, Giacomo ne manque pas de termes de comparaison. La jeune femme ne saurait être que Geltrude Cassi, la jeune fille, une de ces enfants malheureuses de Recanati qu’il connut en réalité. Quand il parle d’insatisfaction, dit Tonelli, c’est encore à Geltrude qu’il pense, et à lui-même quand il note le contraste entre l’ardeur de l'esprit et la laideur du corps. Les deux élégies qui portent la date 1817-1818 furent inspirées par Geltrude et correspondent psychologiquement et philosophiquement au Diario d’amore *#. Ce dernier est d’une valeur plus certaine, et l’on a justement signalé le rapport qu’il présente, non seule-
42 Cette compassion tendre et délicate pour les jeunes filles (surtout malheureuses, malades, condamnées) est une disposition poétique fort digne de remarque, explicable par le rapport où il se sentait avec des êtres plus certainement destinés à souffrir.
43 On s’est donné beaucoup de mal pour représenter les choses moins simplement. La première pièce ne serait pas la première, que le poète dit avoir écrite en une nuit et un jour, mais un fragment destiné à trouver sa place dans le Ilme chant de L’approche de la mort, pour devenir ensuite une élégie et figurer dans les Chants sous le titre de Premier amour. La seconde aurait été la quatrième en réalité, composée après trois ébauches qui ne satisfirent pas leur auteur, au lendemain d’un passage nouveau de Geltrude au palais Leopardi (décembre 1818), publiée en très petite partie dans les Chants, sous le titre de Fragment XXXVIII. Mais Giacomo lui assigne la date de 1817, et pourquoi ne pas l’en croire? Ce ne sont là que chinoiseries. L’important est que les deux élégies furent inspirées par Geltrude Cassi. Comment le mettre en doute quand on les compare au Diario? Tel est le sentiment de Luigi Tonelli, qui me semble fort raisonnable.
ment avec les Dernières lettres de Jacopo Ortis, mais avec le Werther de Gœthe. L’imitation de Pétrarque est trop visible dans les deux élégies ##.
Elles présentent cependant l’une et l’autre des passages délicieux, où s’annonce le grand poète. De la première : « Combien vive, dans les ténèbres — Se dressait cette chère image! Et mes yeux clos — La contemplaient à travers mes paupières. — Des mouvements d’une exquise douceur — Pénétraient jusque dans mes os. — Mille instables pensers s’agitaient dans mon âme, — comme parfois le vent passant dans les bosquets — Longuement en emporte un incertain murmure. » L’épisode où nous est peint le départ de l’aimée a des accents d’une simplicité pathétique:
J'étais couché, ne dormant plus, au point du jour. Les chevaux qui m'’allaient rendre à la solitude Battaient le sol de leurs sabots à notre porte.
Et moi, timide et coi, privé d’expérience,
Dans les ténèbres, je tendais vers le balcon
Mes yeux en vain ouverts et mon oreille avide, Pour entendre, qui sait, la dernière parole
Que ses lèvres pourraient peut-être prononcer, Puisqu’hélas, le destin ne m’accordait rien d’autre! Plusieurs fois une voix qui n’était pas la sienne Vint frapper mon ouïie et glacer tout mon sang,
Et mon cœur suspendu battit presque à se rompre. Quand cette chère voix jusqu’à lui pénétra,
Quand je perçus le bruit des chevaux et des roues, Demeuré seul au monde, alors je me blottis Palpitant, dans mon lit, et je fermai les yeux, Une main sur mon cœur, et n’eus plus qu’un soupir.
En peu d’années, Leopardi va parvenir à la maîtrise. Et nous aurons de lui des vers d’une tout autre qualité. Mais ces premiers ont pour nous un charme inexprimable. Cet enfant, cet infirme qui sanglote dans son oreiller, pendant que celle qu’il aime, avec le bonheur entrevu s'éloigne, ces
24 Cette imitation de Pétrarque était naturelle, et comme fatale,
peut-être inconsciente à demi. Pétrarque était le modèle qui s’imposait à tout jeune Italien, s’il voulait exprimer son amour.
voix sous sa fenêtre, ces heurts de sabots dans l’aube qui naît à peine composent l’un des tableaux les plus émouvants que la poésie ait jamais fixés. Dans la seconde élégie on voit paraître le thème de l'indifférence de la nature à l'égard de l’homme, qui chez Leopardi revient souvent, comme chez Vigny, plus tôt que chez Vigny.
L'amitié de Giordani, le séjour de celui-ci dans les Marches, l’amour pour Geltrude Cassi, ou la révélation de l'amour qui se fit par elle, furent les causes déterminantes, non profondes, d’une évolution très rapide et qui avait son principe dans le cœur et l’esprit de Giacomo. Nous en avons vu la première expression. Nous la reconnaîtrons mieux à la clarté de documents plus révélateurs, tels que les Appunti e ricordi (Notes et souvenirs), 1819, et la suite du Zibaldone, commencé en 1817. Si plus nettement il a pris conscience de ce qui fait son infériorité (sans entrer en doute sur ce qui le rend supérieur), de ses tares phy- siques, de sa laideur précoce, de son corps déjeté, de sa jeunesse froissée, il a du même coup raffermi sa volonté de supporter avec vaillance les outrages du destin. Et l'amour insatisfait développe extraordinairement son pouvoir d’introspection.
Les Appunti sont à peine rédigés, mais on y surprend des états d’âme instructifs; en voici deux passages: « Mon mépris des hommes, surtout dans le temps de l’amour, et après la lecture d’Alfieri, et même avant, comme il apparaît par une lettre de moi à Giordani. Mes considérations sur la pluralité des mondes, et le néant de nous et de cette terre, et sur la grandeur et la force de la nature, que nous mesurons par la puissance des torrents, etc., qui sont un rien sur ce globe, qui est un rien dans l'univers. d’où en conséquence notre vie me paraît un rien, et le temps, et les noms célèbres de toute l’histoire...
» Mes rêveries à propos d’une jeune fille de petite condition, belle, mais très gaie, vue par moi souvent, puis à qui je songeais avec un intérêt très vif, qui avait l’habitude de me saluer. Histoire de Teresa, peu connue de moi, et intérêt que je prenais à elle, comme à tous les jeunes morts, dans cette attente de la mort pour moi... Chant matinal d’une femme à mon réveil, chant des filles
du cocher, et en particulier de Teresa. Mon amour pour la Broglio, qui était pour se faire nonne. Perdu pour toujours la vue de la beauté, des champs, etc., ayant perdu les yeux: cela m'induisait au suicide, etc. »
Ces lignes font allusion à des êtres qui ont vécu (Teresa Fattorini “, fille du cocher du palais Leopardi — la Broglio, de famille noble). Sans apporter de vrais témoignages d’amour, elles sont l’indice de sentiments eux-mêmes réels, parfois d’une extrême ferveur. Elles contiennent déjà la substance de certaines idylles, nous font reconnaître Silvia et Nerina. Carlo Leopardi plus tard dira, non sans quelque raison (malgré le mot que son frère emploie à propos de la Broglio — mais le cas de celle-ci est un peu différent, peut-être), que ces sentiments furent romanesques plutôt que vrais: « Oui, nous voyions de nos fenêtres ces deux jeunes filles, et quelquefois nous communiquions avec elles par signes. De l’amour, si l’on peut dire, lointain et prisonnier. Les conditions douloureuses de ces deux jeunes filles mortes à la fleur de l’âge incitèrent Giacomo à écrire deux des plus belles de ses poésies. L’une était la fille de notre cocher, l’autre une tisseuse. »
Il s’agit, on le voit, de créatures pour une part imaginaires, transformées par la poésie et le rêve. Mais cela n'autorise pas à mettre en doute l’existence et la force des sentiments qu’elles inspiraient. Il est intéressant même de
45 Il la décrit ailleurs ainsi: «De taille moyenne, le teint pâle, de beaux cheveux noirs, elle avait des manières douces et polies, une contenance pleine de modestie et de réserve. »
I1 semblerait qu’une sœur de la pauvre Teresa, coupable de vol, eût été emprisonnée et qu’il en eût résulté pour elle un mépris qui ajoutait beaucoup à son malheur. Son frère Carlo, moins timide, lui avait parlé d’une autre jeune fille du peuple, la Brini, belle, gracieuse et brune, qu’il chercha de connaître, faisant pour s’approcher d’elle des tentatives que ne suivit aucun effet. Il rêva d’elle, et dans ce rêve, source de délices, la jeune fille lui donnait sa main à baiser. « Je fus pris de saisissement et je compris combien il est vrai que dans un baïser toute l’âme peut fondre, et perdre le monde entier de vue; et m'étant éveillé, je flottai quelque temps au gré de cette pensée, et doutant et me réveillant encore à tout moment, je revoyais la même femme, en mille formes diverses, mais toujours aimante et vraie.»
I la revit après son rêve, mais alors, note Saponaro, elle lui parut moins belle.
rappeler à ce propos que plus tard, dans La pensée dominante, Leopardi soutiendra qu’on chérit moins une femme qu’une illusion née à sa vue, et qui prend son visage et son nom. Les indications nombreuses qu’on puise dans le Zibaldone n’ont pas moins de prix. On y a relevé des motifs poétiques, d’autre part, qui par la suite (et quelques-uns bientôt) reparaîtront dans les Canti: « … Dans la grand’rue on entendait une voiture qui passait et le bruit des roues sur les pavés, que de loin précédait le tintement des grelots... >» (Le coucher de la lune.) « J’entends de mon lit sonner l'horloge de la tour *. Souvenirs de ces nuits d’été, où, pendant mon enfance, laissé au lit, seul, dans la chambre obscure, les persiennes closes, j’entendais entre la peur et le courage sonner cette même horloge. » (Les souvenirs.) « Douleur d’entendre tard la nuit, après un jour de fête, le chant nocturne des paysans qui passaient. Infinité du passé qui me venait à la pensée, en repensant aux Romains tombés ainsi, après une si vaste rumeur, et à tant d’événements maintenant lointains, que je comparais douloureusement avec cette tranquillité profonde et le silence de la nuit qui m’aidait à percevoir l’éclat de cette voix ou ce chant de village.» (Le soir du jour de fête.) « Quel beau temps que celui où toutes choses vivaient selon l’imagination humaine et vivaient humainement!.. quand dans les bois déserts on pensait que vivaient pour de bon les belles hamadryades, et les faunes, et les sylvains, et Pan, etc.; en y entrant, en voyant partout la solitude, on croyait cependant tout habité. >» (Au printemps.)
De 1817 à 1819, le Zibaldone permet en outre d’apprécier l’évolution du sens critique et du goût de Giacomo, les variations de son attitude à l’égard des poètes d'Italie anciens et modernes. Sa grande admiration est pour le XVIme siècle, colmo della nostra letteratura. Il a pour les écrivains du jour ou de la veille un dédain très marqué *.
46 La Torre del Borgo.
47 Pour Vincenzo Monti, par exemple: «Il lui manque absolument tout ce qui touche à l’âme, au feu, aux affections, aux élans profonds et vrais, dans le sens du sublime comme dans celui de l’extrême tendresse. Il est en vérité un poète de l’oreille et de l’imagination, mais en aucune façon un poète du cœur. »
L’esthétique, la poétique inspirent de même à Leopardi d’ingénieuses réflexions, par exemple sur ce qui distingue la musique des arts d'imitation *#. Le même « fourre-tout » (c’est le sens très familier de Zibaldone) rend encore sensible le dédain pour la raison et la philosophie, alors que la nature est exaltée au contraire: « La raison est ennemie de toute grandeur; la raison est ennemie de la nature; la nature est grande, la raison est petite. Je veux dire qu’un homme sera grand d’autant moins, et d’autant plus difficilement, qu’il sera dominé par la raison; parce que peu d’hommes peuvent être grands (et dans les arts, dans la poésie, à peu près aucun) s'ils ne sont dominés par les illusions.» La raison serait même une cause de barbarie: « Il ne fait pas de doute que les progrès de la raison et les illusions qui s’éteignent ne produisent la barbarie, et un peuple excessivement éclairé ne croît point du tout en civilisation, comme l’imaginent les philosophes de notre temps, depuis Mme de Staël: il devient ba ce vers quoi nous nous acheminons à grands pas, et peut-être y sommes-nous arrivés déjà. Le plus grand ennemi de la barbarie est non pas la raison, mais la nature (si du moins on se fait un devoir de la suivre); elle produit en nous les illusions, qui lorsqu'elles sont en leur juste point font un peuple vraiment civilisé. >» L’illusion est notre bien suprême “.
Leopardi voit l’origine commune des vertus et des vices dans l’amour-propre: « Le principe universel des vices de l’homme est l’amour de soi, dans la mesure où il fait son objet de l’être même qui l’éprouve; celui des vertus, le même amour, lorsqu'il s'applique à autrui, soit aux autres hommes, soit à la vertu, soit à Dieu.» D’où procède le malheur des hommes? Il se posera par la suite bien souvent cette question, et il y fait cette première réponse : « L’homme ne devait à aucun prix s’apercevoir de son absolu et nécessaire malheur dans cette vie, mais seule-
28 «Les autres arts expriment la nature, qui est la source du sentiment; mais la musique exprime le sentiment lui-même, qu’elle tire d'elle-même, et non de la nature, et c’est le cas aussi pour l’auditeur. »
49 Le sens de ce mot varie un peu chez Leopardi: l'illusion est ce qui s’oppose tantôt à la réalité, tantôt à la vérité, tantôt à la raison.
ment des infortunes qui lui viennent par accident, comme font les enfants et les bêtes: le fait de s’en être aperçu est contre nature; il répugne à son principe constitutif, comme à celui de tous les êtres, c’est-à-dire à l’amour de la vie, et trouble l’ordre des choses, puisqu'il pousse au suicide, la chose la plus contraire à la nature qui se puisse imaginer. »
Le Zibaldone offre dès son début une foule d’autres réflexions pénétrantes, sur l’orgueil, cause du suicide; sur la différence entre la douleur telle que la ressentaient les anciens et la douleur telle que nous la connaissons (+ Le progrès de la mélancolie est venu surtout du progrès de la philosophie, et de la connaissance de l’homme, du monde, de la vanité des choses, de l’infidélité humaine. » On verra combien cette conviction est ferme chez Leopardi); sur l’attachement à la vie et le plaisir qu’on y trouve, senti plus intensément le péril passé (ce qui l’amènera par la suite à une conception toute négative du bonheur : « Si je me jetais dans la vasque du jardin, revenu tout de suite à la surface, je me hisserais sur le bord, et parvenu à m'en tirer indemne, après avoir craint vivement de perdre la vie, j’éprouverais quelques instants de plaisir, en me voyant sauvé, et d’affection pour cette vie à présent si méprisée, et qui alors me paraîtrait plus précieuse. >») La même idée inspire le poème intitulé Le calme après la tempête.
Ce qu’il importe surtout d’observer pour connaître bien le « climat » de cette période, c’est le respect que le poète continue à montrer pour la religion. Entre la raison et la nature, son rôle est celui d’une conciliatrice: « La nature est grande, la raison est petite et hostile à ces grandes actions que la nature inspire. Cette inimitié de ces deux mères des choses n’a trouvé un accord que dans la religion, laquelle seule, en proposant l’amour des choses invisibles, de Dieu, et l’espoir d’une récompense dans la vie future, a concilié avec une hardiesse admirable la grandeur, la générosité, la sublimité, folie apparente des actions, avec la raison. »
L'esprit du poète a évolué, et cela paraît dans tout ce qu’il écrit alors. En matière de littérature, il s’éloigne du
classicisme quelque peu, disposé davantage à la méditation, au rêve, au sentiment. Anima l'emporte sur Animus; en matière de philosophie, on voit la raison perdre beaucoup de son prix au bénéfice de la nature, mère des illusions favorables. La foi de Giacomo est vivante encore, sinon vive, cérébrale désormais plutôt qu’instinctive et profonde, conservée et préservée avec un effort qui devient visible avant de céder et de disparaître à jamais. Dans tous les domaines, déjà, nous voici loin de l’idéal « monaldesque », des convictions réactionnaires de l’an 1815.
S'il est classique, malgré tout, plus que romantique, et religieux plus qu’irréligieux, son classicisme déjà moins étroit penche vers l’antirationalisme, et ce qu’il voit dans la religion à cette époque, c’est une force génératrice et protectrice des illusions %. Il repousse en revanche la raison comme la destructrice d’erreurs heureuses, qui sont dans l’exigence de la vie. Et son langage, sinon son style, diffère essentiellement de ce qu’il était. C’est l’effet des événements l’un après l’autre examinés, sans doute. Et plus encore l'influence des ouvrages qu’il lit. Nous ignorons, d’ailleurs, dans quelle mesure elle s'exerce. De ces livres qui le transforment, qui plus ou moins le déterminent, lui-même n’a pas dressé l’état. IL dut quelque chose, par exemple, à Corinne. Au juste, quoi? L’essentiel, néanmoins, est tiré de son propre fonds. Les livres développent sa culture, la colorent, si l’on peut dire, sans modifier dans leur profondeur les positions capitales de son esprit.
50 Bientôt se vérifiera ce que dit M. E. Anagnine: « Loin de considérer la religion comme une vérité révélée, il y voit une nouvelle et puissante illusion, qui aurait remplacé les illusions perdues des temps révolus. Pour Leopardi le verbe de l’Evangile est une espèce de nouvelle mythologie et qui vaut mieux que l’absence totale de la foi.
Le même auteur fait un rapprochement suggestif entre les positions religieuses de Leopardi et celles de Chateaubriand dans Le Génie du christianisme. En exaltant plus qu’autre chose la beauté de la religion, en la donnant comme la suprême inspiratrice de la poésie et de l’art, Chateaubriand ne fait-il pas d’elle aussi, dans quelque mesure, une source d’illusion?
La lecture de l’Indifférence en matière de religion de Lamennais devait par la suite lui faire une impression profonde, et soit qu’il approuve, soit qu’il réprouve ou résiste, l’amener à donner une précision plus grande à ses propres conceptions.
Il poursuit ses recherches de philologie et travaille à
diverses traductions 5. Dans l’ensemble, c’est de peu d’im- portance. Au contraire le Discours d’un Italien sur la poésie romantique est digne de notre attention. Il fut écrit en réponse aux Observations du chevalier Ludovic de Breme sur la poésie moderne, que le Spettatore avait fait connaître (début de 1818). Breme, correspondant et zélateur de Germaine de Staël, était un esprit fort distingué, dont les archives de Coppet doivent conserver plus d’une lettre ®. Stella ne publia point le discours de Giacomo, qu’on put lire seulement en 1906, dans les Scritti vari. C’est dommage: il aurait permis la seule discussion vraiment digne des théories du romantisme, que Breme exposait magistralement, de l’aveu de son contradicteur. La querelle dont elles étaient l’objet en Italie avait son origine dans une lettre fameuse de Me de Staël. La Lettre à demi sérieuse de Chrysostome (1816) l’avait entretenue. Et le Conciliatore, organe romantique, allait paraître en septembre 1818 pour la première fois. Que désirait la nouvelle école?
Selon Giacomo, ceci: «… détourner la poésie autant que possible du commerce des sens » (desquels il objecte qu’elle est née et vivra aussi longtemps qu’elle sera la poésie) «et la rapprocher de lintellect, la traîner du visible à linvisible, des choses aux idées, la transformer, de maté-
51 Le Spettatore publie une étude sur deux mots italiens: uso et sortire, la Lettre à Giordani sur Fronton, composée en 1817 et 1818, où son enthousiasme pour le rhéteur romain n'apparaît déjà plus que mitigé, l’estimable traduction de la Titanomachie d’Hésiode. On a retrouvé dans ses papiers, en outre, plusieurs ébauches, des projets plus ou moins élaborés.
52 Ludovico Arborio Gattinara, des marquis de Breme, Turin 1780- 1820 Turin. Elève de Tommaso Valperga di Caluso, chargé de l’instruction religieuse au lycée impérial de Turin; aumônier d’Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie, et conseiller d'Etat. Demeuré à Milan après la chute de Napoléon, malgré l’hostilité des Autrichiens, il se voua désormais aux lettres. Il conçut le projet du premier organe romantique, qu’il voulait appeler 1! Bersagliere et qui fut Il Conciliatore. Il vit dans le romantisme une force libératrice et créatrice. Pellico disait lui avoir dû pour une importante part la résistance morale qui lui permit de supporter sa grande épreuve. Byron, Stendbal, A.-G. Schlegel, Mme de Staël, Hobhouse ont parlé de lui comme de l’un des esprits les plus remarquables de l’Italie entre 1815 et 1820.
rielle, fantastique et corporelle qu’elle était, en métaphysique, raisonnable et spirituelle. Les nôtres, c’est-à-dire les classiques, chantent généralement le plus qu’ils peuvent la nature, et les romantiques, le plus qu’ils peuvent la civilisation; ceux-là les choses, les formes, les beautés éternelles et immuables, ceux-ci les transitoires et variables; ceux-là les œuvres de Dieu, et ceux-ci les œuvres des hommes. »
Les romantiques plaisent, le romantisme a la vogue. C’est l’effet de la corruption des temps, de la rudesse, de la dureté de beaucoup de cœurs et de beaucoup d’imaginations, de la singularité, de l’étrangeté de leurs écrits, de ce qu'ils appellent psychologie; et cette psychologie est fausse d’autant plus qu’elle s’éloigne davantage de la nature. Leopardi veut que le poète imite, non d’autres poètes, mais la nature seulement; « qu’il pense, imagine, trouve, jette des flammes, qu’il ait un esprit divin, et l’élan, la force, la grandeur des sentiments et des pensées ».
Il faut du pathétique, certes, du sentimental. Le sentiment, ce qu’en permettent l’équilibre et la grâce, est aussi chez les classiques, même chez Homère. C’est à eux qu’il faut reconnaître la sensibilité vraie, et non dénaturée, et non impure, mais «intime, spontanée, modeste, voire timide, très douce, très sublime, surhumaine et enfantine à la fois, capable de grands plaisirs et de grandes peines, chère et douloureuse comme l’amour, ineffable, inexplicable, donnée à très peu d'hommes par la nature ».
Non seulement il faut imiter la nature, mais il lui faut emprunter encore la manière de cette imitation. Imiter la nature avec naturel. Oui, il faut être sensible, mais spontanément, mais presque inconsciemment, et non plus avec intention et ostentation; il faut trouver le sentiment, sans vouloir être sentimental. Si Leopardi réprouve les romantiques, les pseudoclassiques n’ont pas davantage son aveu.
53 « Voilà de quelle étrange façon, dit-il encore, les rôles sont intervertis. Ce sont ces mêmes romantiques, qui ne jurent que par le naturel, qui se trouvent acculés à l’artifice, tandis que nous autres, tout en semblant succomber sous le poids de l’érudition, nous sommes appelés à les ramener à la vision saine de la nature, au sens des réalités. »
Du classicisme ils donnent une contrefaçon servile, et ils sont également dégénérés.
.__ Ludovic de Breme avait dit que la mythologie était vaine
(comme Chateaubriand). Pourtant «il est un désir très manifeste et inné, non chez les poètes seulement, mais chez tous les hommes, de voir, de toucher des choses vivantes, de se mouvoir parmi elles; désir qui émeut l’imagination de telle façon qu’elle donne la vie à des objets insensés ». Ce désir n'est-il pas à la source de la mythologie, et n’y répond-elle pas? Breme la repousse, parce qu’il veut que la nature vive pour le poète sous toutes ses formes, non sous une forme uniquement anthropomorphique. Mais lhomme ne peut se représenter positivement d’autres manières de vivre que la sienne. Les autres manières de vivre, à peine arrivons-nous à croire qu’elles soient possibles, bien éloignés d’en pouvoir imaginer aucune. Quelle vie, en excluant la vie humaine, le poète attribuera-t-il aux choses?
Leopardi termine son discours par un ardent appel aux jeunes Italiens, leur enjoignant de défendre l’unique dignité, l’unique richesse que leur patrie a pu conserver. (Et son hostilité au romantisme vient de ce qu’il voit en ses partisans les corrupteurs de cette unique richesse.) « Tout s’est écroulé; infirme, dépossédée, combattue, foulée aux pieds, déchirée et vaincue enfin, et asservie, notre patrie ayant perdu la maîtrise d’elle-même et la maîtrise du monde, ayant perdu la gloire militaire, méprisée, émiettée, outragée, bafouée par les nations mêmes qu’elle domina, ne retient que l’empire des lettres et des beaux-arts, par lesquels, si elle fut grande au temps de la prospérité, elle n’est pas moins grande et reine dans sa misère. »
Tonelli définit la position de Leopardi très clairement: Il se déclare ainsi pour les classiques, contre le romantisme. On doit remarquer toutefois que pour avoir raison du romantisme, il le représente dans ses caractères les plus extérieurs et voyants (non les seuls ni les plus certains), au surplus exagérés, c’est-à-dire ou trop intellectualiste, abstrait et métaphysique d’une part, ou trop réaliste et artificieux d’autre part, de toutes façons loin de la nature sentie et reproduite avec naturel (quand on sait que dans
son essence, et tout au contraire, il tendait à mieux approfondir, à transfigurer poétiquement la réalité). Pour défendre le classicisme, il le dépouille de tout ce dont le rationalisme français et l’aristotélisme italien l’avaient revêtu. Il le reporte aux origines, le purifiant, le considérant dans sa vérité profonde. En somme, ajoute le même auteur, il interprête le classicisme, à la manière romantique, le justifie en se servant de la doctrine romantique. Il soutient, ainsi, que le poète ne peut être que subjectif. Il soutient que la poésie est le fruit de l’universelle illusion. IL considère la nature animée, et sous les aspects d’un anthropomorphisme nécessaire. Or l’esthétique romantique impliquait tout cela. Leopardi, nous l’accordons, était classique en ce temps, mais d’un classicisme teinté de romantisme, altéré par le romantisme, sans qu’il le vit.
Il se pose en défenseur de la tradition italienne, mais il est attaché plus à l’esprit de cette tradition qu’à ses formes extérieures. Dans le fond, il n’est pas aussi éloigné qu’il le croyait du chevalier de Breme, et surtout quand il réclamait une haute poésie, une expression de la vie moderne.
Quels étaient les écrivains éminents de l'Italie, à cette époque ? Alfieri, Parini, Foscolo, Monti, Manzoni. Chez Parini (mort en 1799), Giacomo, semble-t-il, voyait l’artiste plutôt que le poète. De Monti (qui vivra jusqu’en 1828), nous avons montré déjà ce qu’il pensait. Manzoni ne faisait
ue paraître. Il n’avait pas encore écrit Les Fiancés, et
iacomo n’avait pas lu les Hymnes. Mort en 1803, Alfieri provoquait son admiration. Après avoir lu sa Vie, ïl composa un sonnet enthousiaste qu’on trouvera dans les Scritti vari. Il se fortifiait chez cet « Allobroge » des grandes idées de liberté et de patrie, et il subit indéniablement son influence quand il écrivit les canzoni patriotiques. Mais comment aurait-il pu se découvrir avec cet homme violent et un peu sommaire de réelles affinités ? Foscolo, certes, lui était plus proche: il lui donnait dans Les Sépulcres le modèle éclatant d’une poésie égale à celle qu’il attendait. Ou disons: lui aurait donné, car il est improbable qu’il l’eût connue déjà quand, de septembre à octobre 1818, il jeta sur le papier l’ode À l'Italie et l’ode Sur le monument de Dante. On y a relevé quelques similitudes
de motif: dans la première, l'évocation des guerres médiques; dans la seconde, l’exaltation de Florence et de son plus grand poète. Mais ces thèmes sont trop familiers à Leopardi, le second, même, trop nécessairement exigé par le sujet du poème pour qu’on en veuille expliquer la présence par une influence hypothétique de Foscolo.
Par ces deux odes Leopardi débute véritablement dans sa carrière de grand poète lyrique et commence d’assurer l’immortalité de son nom. La première édition en fut dédiée à Vincenzo Monti, « pour la raison qu'aujourd'hui quiconque pense sur notre patrie, ou l’exhorte, ne peut faire autrement que de se souvenir avec une infinie consolation de vous, qui avec quelques autres, très peu nombreux.. soutenez notre dernière gloire, j'entends celle qui dérive des études, particulièrement des lettres, des beauxarts, à tel point qu’on ne peut dire, malgré tout, que l'Italie soit morte ».
La réponse de Monti surprend par son ingénuité (qui, après tout, peut n'être qu’inconscience — ou impudence). On y relève cette phrase: «Je ne leur trouve (aux canzones) d’autre défaut que d’être dédiées à celui qui les méritait le moins.» Vincenzo ne croyait pas si bien dire. Et à la vérité quelque chose demeure pour nous inexplicable: c’est le crédit conservé jusqu’à sa mort par un versificateur qui avait tour à tour chanté — dans l’ordre exactement chronologique — la papauté, Louis XVI, la Révolution, Napoléon, l’Autriche, passé de palinodie en palinodie et donné toutes les preuves qu’on voulut de la plus extraordinaire souplesse dorsale qu’on eût vue encore
54 Nommons pour mémoire les cinq sonnets In persona di Ser Pecora, fiorentino beccaio (Sous le masque de Sire Mouton, boucher florentin), composés en avril et mai 1819, sur le modèle des matassins d’Annibal Caro, pour houspiller le bibliothécaire Manzi, coupable de s’être exprimé indignement sur «deux très nobles littérateurs italiens » (Monti et Giordani). Il joue avec un peu de pédanterie et de lourdeur sur le sens du nom de Manzi (manzo: bœuf). Voici un échantillon de cette plaisanterie satirique:
Il manzo a dimenarsi si sollazza, cozza al muro e vi si dicervella,
colla coda si scopa e si flagella,
scote le corna e mugge e soffia e razza.
dans son pays. Giacomo nous fait irrésistiblement penser à ce vénérable équilibriste quand il écrit à Giuseppe Montani (le 21 mai 1819): « Vous dites fort bien que nous n’aurons pas de grands poètes tant que nous n’aurons pas de grands citoyens. »
Pour concevoir toute l’importance des odes patriotiques, songeons à la situation politique de l'Italie à l’époque où il les écrivit. L'Espagne et la Grèce étaient à la veille de la révolte. Un souffle d'enthousiasme allait passer sur la Péninsule garrottée, et l’ordre imposé par la Sainte-Alliance y paraissait chez les patriotes, dont croissait partout le nombre, plus odieux et plus inadmissible chaque jour.
Par la suite, les deux canzones prirent place tout au début du volume des Chants, où elles figurent encore. Cesareo, dans le texte de la première, a distingué d’innombrables détails explicables par la lecture des Grecs, des Latins, des Italiens anciens 5%. On ferait le même travail d’école sur le texte de la seconde. Mais l'intérêt n’est pas là. En dehors de ces emprunts, de ces imitations, de ces réminiscences, nous découvrons quelque chose d’irréductiblement léopardien: leur inspiration même, purement patriotique, selon Carducci, l’esprit épique, selon Vossler, ou ce que Tonelli nomme «un amer enthousiasme ».
Cet enthousiasme est éveillé par la gloire et la grandeur anciennes de l'Italie et par la pensée aussi d’une renaissance possible de ce magnifique passé. Mais il est assombri par l’expérience d’un état de choses qui ne peut inspirer que tristesse et dégoût. La révolte et l’indignation semblent bien être à l’origine de ces poèmes. Cet enthousiasme désolé paraît dans le tableau de l'Italie écartelée, abandonnée, en face duquel le poète s’anime et se trouble jusqu’à ne désirer plus que des armes — et la mort.
Des armes, çà, des armes!
Moi seul je combattrai, je succomberai seul.
Ciel accorde-moi que mon sang
Aux cœurs italiens brûle comme du feu.
55 G. A. Cesareo: L’Italia nel Canto di Giacomo Leopardi e nei Canti dei poeti anteriori. (Studii e ricerche.)
La même ardeur se retrouve dans l’hommage qu’il rend à la vaillance de ses compatriotes, dépensée en vain, puisqu'ils ont combattu (comme cela s’est revu depuis, hélas!) ; puisqu'ils sont morts pour l’étranger, pour une cause qui n'était pas leur cause, sous les drapeaux français, pendant la campagne de Russie. Elle est sensible encore dans l’admirable panégyrique des Grecs tombés pour leur patrie aux Thermopyles, que le poète leur adresse, en s’identifiant avec l'antique Simonide:
« Les étoiles arrachées se précipiteront dans la mer et siffleront en s’éteignant dans ses profondeurs, avant que le souvenir de votre amour ne passe et ne décroisse. Votre tombe est un autel, et là viendront les mères, montrant aux petits enfants les belles traces de votre sang. Voyez, Ô bienheureux, je me prosterne vers le sol, et je baise ces roches, cette terre, qui seront d’un pôle à l’autre pôle louées éternellement. »
Dans la deuxième canzone, cet enthousiasme est encore manifeste dans l’éloge de ceux qui ont formé le projet d’élever ce monument et des artistes qui l’édifièrent, puis dans l’offrande que Leopardi fait de son poème: « Désireux moi aussi d’honorer notre mère douloureuse, voici, j’apporte ce que je puis et je mêle mon chant à votre labeur, m’asseyant à l’endroit où votre ciseau donna la vie aux marbres.» L’amertume déborde dans ce passage:
« La più recente e la più fera Per cui presso alle soglie Vide la patria tua l’ultima sera. >»
« Le plus récent et le plus cruel (de ces malheurs) par lequel ta patrie a vu son dernier soir tout proche de son seuil. »
On lisait dans le texte de 1818:
«La Francia scellerata e nera Per cui presso alle soglie Vide l’Italia mia l’ultima sera. »
« La France noire et scélérate, par la faute de qui mon Italie a vu son dernier soir tout proche de son seuil. »
Une révolte lyrique l’anime de noüveau (comme dans la première canzone) s’il pense au sang italien en vain répandu par les oppresseurs mêmes de FlItalie: «Ici la colère, ici la pitié dans mon cœur abonde: nombre des nôtres combattirent, tombèrent, non pour lItalie moribonde, mais pour ses tyrans.» Dans la dernière partie du poème l’enthousiasme l’emporte en lui: mal convaincue, il est vrai, fragile encore, s’exprime l'espérance de la rédemption nationale: «O naïisse dans le cœur de l’un des siens la pitié de celle-ci, qui jadis a surpassé toute gloire, et puisse-t-il la retirer. d’un gouffre si sombre et si profond! © glorieux esprit, dis-moi, l’amour de ton Italie est-il mort? Dis, cette flamme dont tu brülas, s’estelle éteinte? Dis, ce myrte qui nous fit très longtemps supporter nos malheurs, ne reverdira-t-il plus jamais? Nos couronnes sont-elles toutes sur le seuil effeuillées? Ne se dressera-t-il jamais personne qui te ressemble tant soit peu? »
Ce que Leopardi, dans ces vers, exprime exactement, c’est la disposition des carbonari, des patriotes en général, dont plusieurs avaient pris part à l’épopée napoléonienne, qui avaient mis leur espoir en la France, et plus tard éprouvé la désillusion la plus atroce: que voyaient-ils? Le retour à l’état de choses d'avant la Révolution, des gouvernéments séniles, discrédités, faibles, tracassiers, ridicules. le peuple assuré de la paix, mais dans la platitude, presque dans la lâcheté. Il s’en prenait toujours à la France, comme en 1815, dans son Discours aux Italiens, mais ce nom lui servait à maudire désormais tous les oppresseurs, tous les tyrans, quels qu’ils fussent, du dedans et du dehors, puisque les Français, quand il écrivait, eux-mêmes soumis à la réaction, avaient été éloignés de l'Italie. Il y avait eu le mouvement carbonaro de Macerata, sur lequel il s’était, avec Giordani, renseigné directement. Il y aura d’autres tentatives, d’une autre ampleur et d’une répercussion plus durable, à Naples, plus tard en Piémont. C’est parmi ces « patriotes d’action » que cette poésie aura son premier écho, qu’elle suscitera d’abord l’enthousiasme, et le même enthousiasme dont l’auteur était soulevé.
La rhétorique tient dans ces poèmes pas mal de place,
mais elle n’exclut pas la vraie éloquence, étant plus qu’autre chose l'effet de l’inexpérience relative de l’écrivain. Le plus beau, dans le premier, c’est l'épisode des Thermopyles, la plainte de Simonide; dans l’autre les vers sur la retraite de Russie et l’invocation finale d’une rédemption de l'Italie. Leopardi s’est maintenant trouvé.