NÉ POUR LES PLEURS
Le passage de Giordani dans la maison de Monaldo devait avoir pour autre effet de ranimer (s’il s’était assoupi jamais) l’impétueux désir que le poète avait de sortir de Recanati. Mais où pouvait-il se rendre? La vie intellectuelle de l'Italie avait alors dans Milan, Florence et Rome ses centres principaux. Rome ouvrait les plus sérieuses perspectives, comme capitale de l'Etat auquel se rattachait la petite cité. Monaldo s’y trouvait apprécié pour des services rendus au pays, au régime. Carlo Antici pouvait y servir son neveu par ses vastes relations, surtout par les relations de sa femme, donna Marianna, fille du prince Giuseppe Mattei.
Giacomo (et Carlo, non moins désireux de quitter le toit paternel et la trop étroite autorité de leurs parents) entreprirent l’un et l’autre des démarches dans l'intention de s’aller fixer en la ville éternelle, avec l'approbation d’Adélaïde et de son obéissant époux. Leurs espérances furent d’abord très solides, presque une certitude. L’oncle cherchait à obtenir un emploi à la Bibliothèque vaticane, auquel les études, l’érudition exceptionnelle de Giacomo semblaient le destiner. Cependant il n’y eut pas d’issue. Et c'était l’époque où les embarras financiers des Leopardi étaient à leur comble, où la comtesse, même, se défaisait de ses bijoux 56.
Le 19 octobre 1818, le poète écrit à Giordani: « Les choses
56 On avait parlé, d’autre part, d’un poste de professeur de lycée à Lodi, d’une chaire d’éloquence à Bologne.
vont de mal en pis; ayant essayé de réaliser le projet que nous avions formé ensemble, à la recherche d’un moyen d'aller à Rome. nous nous sommes vus abandonnés, moqués, traités d’ignorants, de jeunes fous, de scélérats, et tournés tranquillement en dérision par notre père, comme des enfants; de façon que, persuadés enfin qu’il nous faut agir en désespérés et nous confier à nous seuls, à nous tout seuls au monde, nous sommes résolus à voir ce que nous pourrons tenter. »
Quelques jours plus tard renaît un peu d’espérance. Toutefois, hélas ! la supplique présentée au souverain pontife sur le conseil de l’oncle Antici n’eut pas d’effet. La place de custode, autrement dit de conservateur, fut offerte à Mai, lequel, après quelque hésitation, l’accepta. La désillusion fut amère. L’oncle révèle à Monaldo que Giacomo, dans une lettre, s’est dit « voisin du désespoir ». Et nous trouvons ceci dans une autre lettre au Placentin, du 19 janvier 1819: « En somme, si celui qui devait vouloir avait voulu — ce même qui, ne voulant pas, dit à autrui et à soi-même qu'il ne peut pas — il est évident que depuis longtemps notre désir aurait obtenu satisfaction. Mais üls ne veulent pas, et ils ne voudront jamais avant que nous ne les forcions; ils sont contents de nous voir en cet état; de tout cœur ils voudraient nous y voir mourir; ils se repentent de nous avoir laissés étudier; ils disent formellement, en notre présence, qu’ils ont connu les maux qu’apporte le savoir; ils donnent ouvertement à mon cadet l'éducation, l'esprit, et aussi les outils d’un menuisier, et nos désirs paraissent des extravagances, des volontés folles et intolérables: à qui? Je ne parle pas des autres qui ont vécu et qui vivent eux-mêmes comme on veut que nous vivions. J'entends: notre oncle, etc. »
Il y a dans ces mots très probablement de l'injustice. Les parents Leopardi, sans doute, auraient contenté leurs fils, s’ils l’avaient pu. Giacomo, comme il est naturel, ne connaissait pas l’exacte situation matérielle de la famille. Et d’autre part, il ne pouvait comprendre les difficultés de toute sorte qui l’'empêchaient d’arriver à quelque chose, en dépit de mérites véritablement singuliers. Deux ans plus tard, malgré les bons offices de l’oncle Melchiorri et
th
d’Angelo Mai lui-même, il n’obtiendra pas davantage le poste de scrittore (professeur de latin) à la Vaticane 5.
L’année 1819, en attendant, s’annoncçait difficile et sombre. On accueille avec transport les deux canzones dans les milieux libéraux et patriotes. Giordani s’écrie: « O très noble, très haut et très vaillant esprit! > Et deux jours plus tard, le 5 février, il dit qu’il a montré cette poésie à quelques gens d’esprit, pas très enclins à la louange, et qu’ils l'ont exaltée à ce point; qu’ils ont admiré son auteur avec tant de vénération que Dante n’en aurait pas eu davantage: «Ils paraissent hors d’eux-mêmes, véritablement. » Il assure encore qu’à Plaisance elles se répandirent partout avec la rapidité de l’étincelle électrique. Tout le monde en fut toqué. On les lisait à Milan chez Porro devant Silvio Pellico et les romantiques du Conciliatore. À Bologne, le succès fut également considérable. On regardait ces chants comme un prodige; on parlait de l’auteur comme d’un dieu. Giacomo recueillit les éloges de Monti, de Niccolini, de beaucoup d’autres. Les relations qu’il établit avec Mai, Perticari, Montani lui furent une consolation. Cela le flattait, le mettait en goût d’exprimer ce dont son âme était pleine 58. ,
Mais de pures satisfactions d’amour-propre ne peuvent le contenter. Il ne renonce pas à son rêve. Il se montre prêt à n'importe quel sacrifice pour le réaliser. Il pense à la fuite. Il dit dans une lettre à Giordani (21 juin) qu'il faudra en venir là. Il ne se passera guère plus d’un mois avant qu’il ne cherche à mettre son projet à exécution. Vers la fin de juillet, il demande au comte Saverio Broglio
57 Il se laissera déconseiller d’y prétendre, et la place était en réalité plus que modeste.
58 Il écrivait, par exemple, à Montani le 21 mai: « Selon moi, l’Italie ne peut rien espérer tant qu’elle n’aura pas des livres adaptés à l’époque, lus et compris du commun des lecteurs et répandus d’une extrémité du pays à l’autre, chose aussi fréquente à l’étranger qu’inouïe en Italie. Mais V.S. dit fort bien que nous aurons de grands poètes quand nous aurons de grands citoyens, et j’ajoute qu’alors nous aurons de même une éloquence et des livres proprement italiens et chers à toute la nation; qu’alors nous sera permise quelque espérance. »
Plus tard, il ne s’en détachera pas moins de ces poèmes, qu’il jugera de l’éloquence poétique plutôt que de la poésie.
d’Ajano, qui habite Macerata, de lui procurer un passeport pour le Lombard-Vénitien (plus précisément pour Milan). D'avance il lui adresse les remerciements de son père, comme si ce dernier avait été d’accord. Le comte Broglio donne suite à la requête et se fait octroyer un passeport par le marquis Solari de Macerata, lequel, soit par maladresse, soit par malice, adresse à Antici des vœux de bon voyage pour son neveu. L’oncle tombe des nues et met au courant Monaldo. Celui-ci s’ingénie à ce que Broglio remette le passeport entre ses mains. D’où scène de famille, émotion, confusion. Monaldo fit appeler son fils aîné dans son cabinet de travail, et sans un mot lui tendit le passeport: « Ceci est à vous. » Giacomo refusa de le prendre. En attendant, il restait à Recanati. Mais il fit savoir au comte Broglio qu’il ne variait pas dans son désir de fuite: « Celui qui est décidé à trouver ou la mort ou une meilleure vie a la victoire en mains. »
Avant de se disposer au départ, il avait écrit des lettres pour son père et pour Carlo. « Maintenant que la loi me rend maître de moi-même, disait-il à son frère, je n’ai pas voulu différer davantage ce qui était indispensable selon nos principes. Deux raisons m’ont immédiatement déterminé: l’horrible ennui qui résulte de l'impossibilité de l’étude, seule occupation qui me püût retenir dans ce pays, et un autre motif, que je ne veux pas exprimer, mais que tu pourras deviner facilement. Et ce second motif, qui, vu mes dispositions, tant morales que physiques, était de nature à me pousser à l’extrême désespoir et me faisait considérer avec une souveraine complaisance l’idée du suicide, tu penses bien qu’il pouvait me porter aussi à m’abandonner les yeux fermés aux mains de la fortune. Que suis-je? Vraiment un homme de rien. Je le vois et je le sens très vivement, et cela m’a déterminé à faire ce que je suis sur le point de faire, afin d’échapper à l’observation de moi-même, qui me donne la nausée. Aussi longtemps que je me suis estimé, j’ai été plus prudent; aujourd’hui que je me méprise, je ne trouve d’autre réconfort que de me jeter à l’aventure et de chercher le péril, ne m'attribuant aucune valeur. Remets l’incluse à mon père. Demande-lui pardon, demande pardon à ma mère en mon nom.
Fais-le de tout cœur, puisque je t’en prie et que j’en fais autant en esprit. Il aurait été mieux, humainement parlant, pour eux et pour moi, que je ne fusse pas né, ou que je fusse mort il y a longtemps déjà. »
On trouvera la lettre à Monaldo vraiment terrible. Il lui reproche d’être indifférent, buté, borné, dissimulé : « Vous connaissiez encore la très misérable vie que je menais du fait de mon horrible mélancolie, et les tourments d’un nouveau genre que me procurait mon étrange imagination, et Vous ne pouviez ignorer ce qui était plus qu’évident, à savoir qu’il n’y avait à cela, de même qu’à ma santé qui en souffrait très visiblement et en souffrit dès qu’en moi se fut formé ce triste tempérament, aucun autre remède que le pouvoir des distractions et tout ce qui ne pouvait se trouver jamais à Recanati. Avec tout cela Vous avez laissé pendant tant d’années un homme de mon caractère ou se consumer littéralement en études qui le tuaient, ou s’ensevelir dans l’ennui le plus terrible, et dans la mélancolie, en conséquence, produit d’une solitude inévitable et d’une vie entièrement oisive, comme dans ces derniers mois surtout. Je ne tardai guère à m’apercevoir qu'aucune raison possible et imaginable n’était de force à Vous faire sortir de Votre propos et que l’extraordinaire fermeté de Votre caractère, couvert par une constante dissimulation, l’apparence de céder, chez Vous continuelle, ne me devaient laisser la plus petite ombre d'espérance. »
Il ajoute qu’on le traitera de fou: c’est le sort de tous les grands hommes. « Je veux être plutôt malheureux que petit, et souffrir plutôt que périr d’ennui. » Carlo ne remit pas cette lettre à son père, lequel, peut-être, ne la lut jamais. Mais par Brighenti nous savons à quel point Monaldo fut affecté de cette affaire. Le vrai coupable était à ses yeux Pietro Giordani. « Aucun homme ne pourrait résister à cet excès d’amertume qui lui vient de l’ingratitude, de la désaffection, je dirais presque de la haine de ses enfants. Que Dieu pardonne au séducteur scélérat, qui sous le masque de l'honnêteté et de l’amitié est venu semer les larmes dans une famille tranquille, honnête et heureuse! »
Son projet de fuite ayant échoué, Giacomo tombe dans un état d’atonie et de prostration, dont Giordani, par ses lettres, s’efforce en vain de le tirer. Dans le Zibaldone, il se lâchera jusqu’à écrire: « Aussi longtemps que vit son père, un homme a l’impression de la sujétion, de la dépendance, de n’être pas le maître de sa personne entière, mais une partie ou un membre seulement de cette personne; et que son nom appartient à autrui plus qu’à lui-même. » Ce désespoir est, en somme, explicable moins par l’événement malheureux et ridicule que par une crise intime ‘.
Il se fait en lui un profond travail intérieur, auprès duquel les influences du dehors, celle de Corinne même, sont peu de chose vraiment ®. Divers fragments en prose lyrique (À une jeune fille, Idylles, Jeunes filles dans la
59 Une autre page du Zibaldone l’analyse avec une irréprochable clarté: « Dans la carrière poétique mon esprit a parcouru le même stade que l’esprit humain en général. Au début, mon fort était l’imagination et mes vers étaient pleins d'images; c’est à l’égard de l’imagination que je cherchais à profiter de mes lectures poétiques. J’étais certes sensible aux affections, mais je ne savais pas les exprimer en poésie. Et je n’avais pas encore médité sur les choses; j'avais de la philosophie une lueur seulement. La transformation totale, en moi, le passage de l’état ancien au moderne se firent, si l’on peut dire, en l’espace d’une année, à savoir en 1819, où, privé de l’usage de mes yeux et de la distraction continuelle de la lecture, je commençai de sentir mon malheur d’une façon beaucoup plus sombre; où je commençai d'abandonner l’espérance, de réfléchir profondément sur les choses; de devenir philosophe de profession (de poète que j'étais), de sentir l’infortune certaine du monde, au lieu de le connaître; et c'était l’effet encore d’un état de faiblesse corporelle, qui m’éloignait d'autant plus des anciens, en me rapprochant des modernes. L’imagination fut alors, en moi, considérablement affaiblie, et bien que la faculté d'invention crût alors grandement, ou fût, plutôt, au début de son action, elle se tournait principalement, ou vers des sujets de prose, ou vers des poésies sentimentales. Si je me mettais à faire des vers, trouver des images me coûtait de grands efforts; même la fantaisie était en moi comme desséchée (en dehors aussi de la poésie, et par exemple dans la contemplation des belles scènes de la nature, etc. pour lesquelles je reste à présent dur comme une pierre) ; en revanche, ces vers débordaiïent de sentiment. »
60 Parmi les écrits de 1819, il n’y a guère de raisons de s’arrêter sur les Abbozzi e appunti (Esquisses et notes), parmi lesquelles se retrouve l’histoire d’une pauvre nonne, originaire d’Osiano, qui prit le voile de force, et se tua, désespérée, en se jetant par la fenêtre de son couvent, Saint-Etienne de Recanati. C’était l’ébauche d’un roman. Passons également sur les Disegni letterari (Intentions littéraires),
tempête) éveillent notre intérêt. Nous y trouvons par avance quelque chose de poèmes célèbres: À Silvia, À la lune, Le Samedi au village. I1 suffira de mentionner deux poèmes dont les titres sont mélodramatiques: Pour une femme atteinte de longue et mortelle maladie et Sur la mort d’une femme que son séducteur fit assassiner, avec l’enfant qu’elle portait, de la main d’un chirurgien. Ils devaient être publiés par Brighenti, mais Giacomo les conserva par devers lui devant le scandale de Monaldo. Le public ne les connaîtra qu’après la mort du poète. Dans la première pièce apparaît l’idée, à laquelle il donnera plus tard sa pleine expression, que la douleur est inhérente à la nature humaine. La deuxième exalte en l’amour l’unique chose qui donne un prix à la vie et nous aide à la supporter.
« Tu le vois, Ô seul rayon de ma vie abandonnée et sombre; tu le vois, amour, que si je prends jamais courage; si j’élève mon âme à ne point varier dans mon sentiment, je te le dois, et non pas à moi-même. Si de moi tu te détournes, si tombe ton pur souffle vivifiant, beauté sainte, oh pourquoi ne pas rompre la suite pâle de mes jours? Pourquoi, de mes mains, ne pas jeter à terre ce malheureux fardeau? Qu’un autre blâme l’amour, moi, je ne le puis, car si dans la pe fleur de la jeunesse, de vivre je ne suis point las, je sais y voir un don de ce dieu favorable. »
Monaldo eut tort de s’émouvoir, et Giacomo raison de surseoir à la publication. Pendant le printemps et l'été 1819, il compose trois idylles: L’Epouvante nocturne, La Lune ou le souvenir et L’Infini, qui seront publiés seulement en 1825, et prendront place parmi les Chants sous les titres de Fragment XXVII (Odi, Melisso #4...) A la lune
dont un projet de roman historique dans le goût de la Cyropédie, et un éloge de Kosciuszko, héros polonais, ou peut-être de Paoli, défenseur des libertés de la Corse, et des Dialogues satiriques dans la manière de Lucien, première annonce, a-t-il semblé, des Petites œuvres morales.
61 C’est un bref poème dialogué, dans lequel M. Anagnine perçoit justement «une tendresse mozartienne, une virgilienne harmonie, un frémissement de violons lointain, un écho de flûte assourdi ».
et L’Infini, toutes trois charmantes, la troisième, même, une merveille. La nature parle en chacune d'elles, non, - dit Tonelli, la nature sentimentale, « helvétique », de Gessner, non la nature tourmentée et sombre d’Ossian, et pas davantage la nature pastorale dans la tradition de l’Arcadie italienne : une nature vierge ou virginale, sévère et douce, proche de celle qui se découvre dans les compositions de Moschus et d’autres Grecs.
Le souvenir d’amour enchanté se mêle dans la deuxième à l’enchantement du clair de lune: « O lune gracieuse, il me souvient que voici juste un an je venais plein d’angoisse te revoir sur cette colline. Et tu pendais alors comme à présent au-dessus de cette forêt que tes rayons éclairent toute. Mais ton regard m’apparaissait brumeux et tremblant parmi les pleurs qui jaillissaient de mes yeux; parce que ma vie était pénible: elle l’est toujours, elle n’a pas changé, douce lune. Et cependant le souvenir me plait, il me plaît de compter l’âge de ma douleur...» Chateaubriand, dans les Mémoires d’outre-tombe, imagine que la lune lui rend le témoignage de n’avoir pas parlé d’elle trop maladroïtement. Notre poète eût mérité, sans doute, une égale reconnaissance. Car le même .astre lui inspira des vers exquis. Il l’aima pour sa clarté plus mystérieuse, plus flatteuse, autrement dit plus illusoire, plus favorable aux illusions, pour lui avoir montré le monde moins vrai, moins réel, moins connaissable par la raison.
Dans la troisième, c’est le charme de l'infini, infinis espaces qui parfois nous épouvantent, la paraphrase, dirait-on, d’une pensée entre toutes saisissante de Pascal. Et puis, à la fin du poème, l'infini du temps, la fascination de l’abîme: e il naufragar m’è dolce in questo mare.
On a rappelé souvent la genèse de ce petit chef-d'œuvre. Au-dessus de Recanati se voit la faible colline de Monte Morello, dite aussi Mont-Thabor. Du palais il ne faut qu’un instant pour en atteindre la cime. Le poète se sentait pour cette calme retraite une vive prédilection. Sur ses pas y sont montés tous ceux que son souvenir depuis un siècle attire dans la morne bourgade. Et ce pèlerinage n’est pas vain. Car non L’Infini seulement, mais nombre d’autres poèmes durent commencer de vivre en lui pendant une
lente promenade sur ces hauteurs proches du ciel, d’où la vue au loin s’étend. Un buisson découpé sur les profondeurs de l’espace fut l’occasion de ce vertige et de ce ravissement qui dans ces quinze vers ont trouvé leur expression sublime. Le Mont-Thabor fut transformé par la suite en jardin public, et il est difficile de lui rendre son aspect ancien.
« J’ai toujours aimé cette colline solitaire, et cette haie aussi qui sur un long parcours interdit à mes yeux les derniers horizons. Mais quand je regarde, assis près d'elle, j'imagine au delà des espaces illimités, des silences surhumains, une très profonde paix. Mon cœur en aurait pour un peu de l’épouvante. Et quand j'entends le vent bruire entre les arbres, je compare à sa voix ce silence infini. Je me souviens de l'éternité, des saisons mortes, de la saison présente, de sa vie et de sa rumeur. Aïnsi mon esprit se noie en cette immensité, et il m’est doux de sombrer dans cette mer. »
L'évolution qui s’est accomplie en Giacomo vers 1819 offre d’autres aspects, sur lesquels le Zibaldone très abondamment nous renseigne. Limitons-nous à retenir quelque chose encore de ce qui a trait à la religion. Il s’éloignait d'elle sans rupture violente et déchirante, mais également sans retour. Ce sont d’abord des réflexions du genre de celles-ci: « La sombre barbarie de la basse époque ne provenait pas de la nue ignorance, mais d’une ignorance mêlée à la religion chrétienne. — Les considérations des écrivains religieux sur la vie future manquent de base. — Le christianisme a rendu l’homme inactif, et en conséquence n’a pas peu contribué à détruire le beau, le grand, le vivant, le varié de ce monde, réduisant les hommes de l’action à la pensée et à la prière, ou bien à une action qui ne vise plus qu’à leur propre sanctification. »
D'une part le christianisme a contribué dans une mesure infinie à éteindre la vie du monde; de l’autre, il a préparé la voie au despotisme. Il soutient ensuite que Montesquieu «aurait défendu beaucoup mieux la religion s’il en avait fait un impératif du cœur, et non un impératif de l’esprit ». Il n’hésitera pas à dire: « Ce qui tuait le monde, c’est que les illusions lui manquaient: le christianisme le sauva, non
parce qu'il était la vérité, mais parce qu’il était une illusion nouvelle. Et les effets qu’il produisit: enthousiasme, fanatisme, héroïsme, sacrifices magnanimes peuvent être seulement ceux d’une grande illusion. Son apparition fut bien le signe de l’état de misère et de corruption où l’humanité était tombée. Il fut la conséquence de la faiblesse de l’homme, qui s’avoua incapable de supporter le poids de la vérité dès l’instant qu’elle lui montrait la vie sous un jour désolant et lui enseignait qu’il n’y a rien au monde qui ne soit triste et illusoire et ne mène droit au désespoir total et au suicide. »
Ainsi la religion est une illusion parmi d’autres, si bienfaisante qu'elle soit. Avec tout cela, Leopardi veut se persuader que le christianisme est conciliable avec son propre système (lequel, en bref, est le naturisme, ou un naturisme), du fait que pour lui « la nature est la même chose que Dieu ». Ce système admet le dogme du péché originel, ou plus exactement celui de la chute. C’est par la chute que débute l’histoire de l'humanité. Mais cette chute de siècle en siècle se renouvelle. En outre il est en garde contre la raison, dont la religion chrétienne, au contraire, voulut se faire une alliée et une arme et dans laquelle il voit un châtiment, un mal en soi. La raison fut la cause du véritable péché originel. Elle semble venir de Dieu moins que de son adversaire. L’homme est tombé pour avoir cessé d’obéir à l'instinct naturel. Notre misère vient d’avoir cherché la vérité d’une manière, on peut dire, forcenée #. En revanche Leopardi relève que si le christianisme se sert de la raison, d’autre part il la veut dépasser et confondre; et qu’il favorise ainsi la nature; qu’il satisfait l’imagination par le concept de l'infini; qu’il prêche l’héroïsme; qu’il engendre une foule d'illusions, dont l’ensemble constitue un état de civilisation moyenne le plus heureux qui soit pour l’homme irrémédiablement corrompu; qu’en lui préférant la vie contemplative, il pousse malgré tout à l’action.
«Mon système, conclut-il, ne se fonde pas sur le chris-
62 M. Anagnine dit fort bien que l’état d’innocence et de béatitude exalté par Leopardi ressemble à l’âge primitif de Jean-Jacques Rousseau, plus qu’au Paradis perdu de la Bible.
tianisme, mais s'accorde avec lui. Ce système suppose la vérité réelle du christianisme, mais il demeure intact si cette vérité vient à faire défaut.» La religion, pour lui, n’est plus une vérité absolue et transcendante, mais un remède d’ordre pratique. « Et le christianisme fit un grand bien et soutint le monde qui croulait en apportant un remède composé par la raison à la maladie mortelle causée par la même raison. Maïs justement parce que le remède était composé par la raison et parce que les origines du christianisme furent ce que je les ai montrées, c’est-à-dire le mal causé par la raison et la nécessité d’un remède raisonnable, ce remède était bien le seul applicable à ce temps et fut efficace, mais par relation à l’état pire dans lequel on était, et non à l’état meilleur qui avait précédé le mal.»
Le même Zibaldone révèle plus loin son doute au sujet de l’immatérialité et de l’immortalité de l’âme. IL soutiendra ce paradoxe que la religion chrétienne a été la source de l’athéisme et de l’incrédulité religieuse, qu’elle devait logiquement aboutir à la négation moderne. Il osera dire que le principe des choses, de Dieu lui-même, est le néant, que tout est relatif, et rien absolu. Tout est possible, après tout: il est donc possible qu’il existe un être omnipotent, qui soit sa propre substance. La possibilité sans limite est la seule chose absolue. En attendant, la philosophie et la religion, à son avis, peuvent s’entendre: « La religion chrétienne reste tout entière debout, non comme absolument vraie et nécessairement indépendante des choses telles qu’elles sont et de la manière dont elles sont, mais relativement, et d’une facon dépendante, à l’origine, de l’arbitraire de qui, pouvant établir la nature bien différemment, ou ne la pas établir, l’établit toutefois, et telle que nous la voyons. De sorte que la chose, quant à nous, est tout une. »
Au surplus, si le christianisme a une fonction consolatrice, les religions de l’antiquité, l'Islam, les sectes modernes l’ont également. Toutes les religions sont d’accord sur l’essentiel. Toutes sont mortelles, comme leurs dieux. Le surnaturel, dans le christianisme, lui échappe. La croyance est un refuge à ses yeux, d’ailleurs précaire, pour ceux que
la bêtise et l’infatuation d’un siècle « progressiste » a douloureusement blessés.
Durant la période qui va de 1819 à 1822, le poète abandonne presque entièrement la philologie et la traduction. Il reprend et développe ses projets de dialogues, de proses satiriques, dont l’une a pour titre Xénophon et Machiavel: Pluton et Proserpine ont un fils. Ils lui cherchent un précepteur: qui choisira-t-on? Xénophon? Machiavel? Machiavel est élu, et Giacomo met dans sa bouche l’intéressant discours dont voici un fragment: « Sache que, par nature et depuis mon enfance, et plus que tous, et jusqu’au fin fond de l’âme, je fus vertueux et j’aimai le beau, le grand et l’honnête, d’abord à l’extrême, et par la suite, en somme, grandement... Mais en ma qualité d'homme d’esprit, je ne tardai pas à profiter de mon expérience, et quand j’eus connu la vraie nature de la société et de mon temps (à coup sûr différent du vôtre), je ne fis pas comme ces fous, qui, par leurs œuvres, leurs paroles, prétendent transformer le monde, ce qui fut toujours impossible; mais, ce qui était possible, moi-même je me réformai. D'autant plus grand avait été mon amour de la vertu; d’autant plus grands, en conséquence, les persécutions, les dommages, les malheurs qu’il m’en advint de souffrir; d’autant plus froide et ferme, d'autant plus éternelle fut mon apostasie. Et d’autant plus héroïquement je me résolus à faire la guerre aux hommes, sans trêve ni quartier. Puis, me tournant à écrire et à philosopher, je ne donnai pas des préceptes de morale... Je ne trompai pas les hommes considérés comme mes élèves. Je ne leur donnai pas des règles préjudiciables et fausses, mais je leur expliquai d’une manière distincte et claire l’art véritable et utile. »
Ce qui s’exprime dans ces lignes, c’est la désillusion de Leopardi. La même ironie est dans le Dialogue de Murcus, dans le Dialogue de deux bêtes, dans le Dialogue du galant homme et du Monde, où le Monde insiste sur l’inutilité du mérite pour réussir — particulièrement en littérature. Dans tous ces écrits, la conversation se développe avec une élégante vivacité, qui déjà tend à cette perfection du style merveilleuse, admirée aujourd’hui dans les Petites œuvres morales. Leopardi surabonde en projets, fort divers,
dont il est superflu d'examiner ici, ne serait-ce que les principaux &%. Son art, sa grandeur apparaissent dans les poèmes lyriques de la même époque: À Angelo Mai (janvier 1820), Pour les noces de sa sœur Pauline (octobrenovembre 1821), À un vainqueur au pallone (novembre 1821), Brutus le jeune (décembre 1821), Au printemps (janvier 1822), Le dernier chant de Sapho (mai 1822), Hymne aux patriarches (juillet 1822); et entre ces canzones, trois idylles: Le soir du jour de fête (octobre 1820), Le rêve (1820-1821), La vie solitaire (été 1821).
La canzone À Angelo Mai fut l’occasion d’un nouveau conflit avec son père, lequel s’opposait à la publication de ces vers — qu’il approuvait — avec d’autres qu’il n’approuvait pas. Carlo dit qu’il en eut «la chair de poule ». Elle parut enfin, dédiée au comte Léonard Trissino. Dans le Lombard-Vénitien, la vente en fut interdite par la censure. Tous les poèmes ci-dessus énumérés furent publiés dans divers journaux et opuscules, jusqu’en 1826. La différence entre les canzoni et les idylles réside en ceci: que les premières sont essentiellement philosophiques, laissant une place à l’histoire, à la mythologie, et de style noble, solennel; tandis que les autres sont de caractère élégiaque, s'inspirant d’impressions personnelles, de souvenirs, et de style familier.
A Angelo Mai fut écrit dans l’enthousiasme qui suivit la découverte, par cet érudit, de plusieurs fragments de la République de Cicéron, que l’on croyait à jamais perdus (janvier 1820) — mentre ferveva la fama del magnifico ritrovato. L’« Italien audacieux » fournit au poète une occasion nouvelle de mesurer la distance qui séparait son époque des temps passés, de célébrer la gloire ancienne de
63 Signalons toutefois ceux d’une canzone sur la Grèce, pour la soutenir dans sa lutte contre les Turcs; d’hymnes chrétiens (notre religion ayant beaucoup de ce qui « ressemblant à l’illusion est excellent pour la poésie ») ; d’une tragédie, également, Telesilla, qui aurait illustré la thèse de la douleur inévitable. Les notes qu’il prit à propos de Telesilla nous intéressent, parce qu’elles font connaître dans les grandes lignes sa conception de l’art dramatique; et à ce titre il est fort regrettable qu’il n’ait pas donné suite à ce projet qui semble avoir été plus longtemps, ou plus complaisamment que d’autres caressé.
VPlialie et d'exprimer l’espérance, à vrai dire chétive, qu’il avait de son retour. On voit son rapport étroit avec les deux odes patriotiques. Mais c’est la Renaissance qu’il fait revivre maintenant. Il y a dans ces vers quelque chose de funèbre. Du contraste entre l’élan de la première inspiration et la tristesse de la réflexion dont immédiatement elle s’accompagne est né, cependant, pour le dire avec De Sanctis, «un poème d’une extrême originalité, qui ne résiste guère au raisonnement, mais qui dans sa contradiction même apporte la révélation puissante d’une nouvelle poésie. » Il met au jour la vanité de toutes choses, sauf de la douleur, et affirme le désir de la mort, remède unique à nos maux. « Celui qui a connu le mal dont nous souffrons, il demande la mort, et non pas des couronnes. »
La même disposition paraît dans le poème écrit pour les noces de Pauline. Elle devait épouser un certain Paroli. Giacomo dit à Giordani, dans une lettre du 13 juillet 1821, qu’elle se mariera au mois de janvier suivant, dans une ville de la région d’Urbin, ni grande ni belle, mais avec une personne aisée, humaine, et d’esprit très libre. Et le 26 octobre: « Pauline sera la femme d’un Monsieur P..., à Sant’Angelo in Vadô.» Mais le projet n’aboutit pas et Pauline resta fille. La nature ne l’avait pas avantagée “. Elle était assez laide, de taille inférieure à la moyenne, très mince, les épaules un peu rondes, le teint olivâtre, les joues en talon de botte, le menton fuyant, les yeux clairs, mais les lèvres flétries, d’où sortait une voix stridente, un bout de nez qui ne disait rien. Néanmoins elle ressemblait à Giacomo physiquement. Elle lui ressemblait aussi par une intelligence vive et pénétrante. Il y avait du prêtre en elle (qui était toujours un peu Don Paolo) et chose curieuse — curieuse également chez son frère — certaine crudité
6a Elle-même nous l’apprend par une lettre à Marianne Brighenti: «Ma mère n’eut pas le temps de sacrifier aux Grâces avant de me mettre au monde: grosse de sept mois elle tomba du haut d’un escalier, et moi je me hâtai de paraître, pour jouir de ce beau monde, d’où je me hâterais de sortir aujourd’hui, si je le pouvais. Donc je avoue, à toi, ma chérie, que Pauline Leopardi n’est pas grande, qu’elle n’est pas grasse, qu’elle n’a pas le teint blanc, qu’elle n’a pas les cheveux blonds, qu’elle n’a pas le visage allongé. qu’elle n’a pas la bouche grande, qu’elle n’a pas le nez long... »
de propos à l’occasion. Pierre Paroli, le futur, était d’âge moyen, sans beauté, plutôt rude, veuf, avec une petite fille. Monaldo apprit qu’il n’était pas aussi riche qu’on le croyait, et le mariage échoua %. Le beau Leopardi de Saponaro nous renseigne fort bien sur Pauline, et d’une façon générale sur toute la famille de Giacomo.
Dans le poème Sur les noces, la méditation philosophique prévaut également. Il fait moins de place à la mélancolie, un peu plus à la consolation. « L’amour nous aiguillonne à des actes insignes, et de nobles effets maîtresse est la beauté.» On remarque d’ailleurs une contradiction frappante dans ce poème où s’expriment simultanément le découragement et l’espérance. Pour Leopardi, l’amour, la gloire, la vertu, la jeunesse sont des illusions mais appréciables comme illusions, désirables, qui peuvent donner à la vie un sens, une valeur. Tout considéré, cette canzone où le frère annonce à la sœur qu’« elle accroîtra la famille malheureuse de la malheureuse Italie > est un bien sombre épithalame.
La contradiction n’est malgré tout qu’apparente, et de plus elle était sensible au poète, qui en a fait la substance
65 Ses frères voulurent faire épouser à Pauline certain Roccetti. Elle le trouvait à son goût, mais il s’éclipsa sur une défaite quelconque. On dénicha un autre prétendant, dont le nom pompeusement staëlien était Osvaldo Corradori. Par la faute d’Adélaïde, cette union fut à son tour manquée. Un marquis Castellani fut mis en avant. L'affaire fut à peine ébauchée. Ensuite vint le chevalier Marini, haut fonctionnaire des finances pontificales, fixé à Rome. Il avait quarantecinq ans, ce qui m’effrayait nullement Pauline. Mais le chevalier, peu chevaleresque, épousa une autre femme tandis que se prolongeaient les tractations. À Naples, le pauvre Giacomo cherchait encore un mari pour sa sœur. En vain. Elle demeura célibataire. Plus elle vieillissait, plus elle s’entêtait dans sa volonté de mariage. Elle écrivait à son frère, à propos de Marini: « Giacomuccio mio, j'espère en vous, et j'attends vos lettres avec des palpitations terribles. Si vous saviez combien je pleure! Maïs il me semblerait n’avoir rien enduré, si je parvenais à faire aboutir ce projet. » Après la mort de son frère, alors qu’elle était déjà mûre, Prospero Vianni, l’éditeur de la correspondance de Leopardi, s’éprit d’elle et lui fit la cour très platoniquement. Mais il ne fut pas question de mariage. L’histoire de Pauline rappellerait assez la fable de La Fille, chez La Fontaine, avec plus de fierté de la part de cette infortunée, et s’il y avait eu finalement <un malôtru. »
de la canzone À un vincitore nel pallone. Il y dit que la vérité n’est pas moins vaine que le mensonge, et que le mensonge même est préférable à la vérité s’il donne ce que ne peut donner la vérité: la joie et la force. « La nature nous a donné ce qu’il faut d’ombres heureuses, et quand d’absurdes mœurs n’ont pas offert l’appât des erreurs profitables, les gens ont transformé les travaux glorieux en loisirs obscurs et stériles. »
Cela n'empêche point Leopardi, dans Bruto minore et dans Ultimo canto di Saffo, de chanter la redoutable vérité, sans admettre aucune illusion. Cette vérité, dans la première pièce, est la destinée inévitable, implacable, toujours victorieuse; dans l’autre, la douleur humaine, mystère inaccessible à la raison: « De tant de palmes que j’espérais, de tant de chères erreurs, seul le Tartare me reste; et la déesse de Ténare, la sombre nuit, les rives du silence retiennent l’héroïque esprit 66. »
Si l’on accepte l’effrayante réalité, si l’on repousse les illusions, il nous reste le regret, du moins, de ces illusions. C’est tout le sujet du poème Alla primavera, où s'exprime la nostalgie des belles fables de l’antiquité païenne, qui faisaient plus gracieuse et plus douce la vie. On songe aux pages du Génie du christianisme, où Chateaubriand soutient que la mythologie a rapetissé la nature en la peuplant de trop de dieux et de déités. Aux yeux du Breton, le christianisme l’a faite plus grave; il l’a rendue, aux yeux de l'Italien, désolée et vide ®. L’Inno ai patriarchi montre une disposition analogue. On y remonte avec une sorte d'ivresse doucement passionnée aux origines du genre humain, telles que les présente la Bible.
Dans Au printemps, on pleure les mythes évanouis, par
66 Traduisons de ce chant encore quelques vers:
«Rien n’est clair ici-bas, excepté la douleur. Notre famille négligée est née, Ô malheur, pour pleurer, et la raison sur les genoux des dieux repose. Oh les espoirs, oh les soucis de mon printemps! Le Père parmi nous à jamais fit régner les agréables apparences. La lyre ni le chant ni l’audace héroïque sous le manteau de la laideur ne feront luire la vertu. Nous mourrons, et quand sur la terre le voile indigne enfin sera tombé, notre âme nue auprès de Dis devra s'enfuir... »
67 Le poème ferait aussi penser, mais fugitivement, au début du Prologue de Rolla.
qui la nature était vivante, les naïades des fontaines, les dryades des bois, le temps où Diane se baignaït aux rivières, où l'étoile de Vénus guidait le voyageur, où, dans l’écho, parlait une nymphe plaintive, où les arbres, les oiseaux étaient des humains métamorphosés. Maintenant la terre et le ciel ne sentent plus notre présence. Au moins si la nature, de qui nulle pitié ne doit être attendue, était la spectatrice consciente de notre douleur ! «Connais les malheureux soucis et l’indigne sort des mortels, belle nature, et rends à mon esprit l’étincelle ancienne, si tu possèdes la vie, et si dans le ciel, dans la mer, si sur la terre ensoleillée il existe une chose qui soit de nos maux spectatrice, à défaut d’en pouvoir sentir quelque pitié. » Beaucoup d’autres poètes déplorèrent le crépuscule des antiques fables: Wordsworth, Keats et Shelley; Platen et Schiller, dans Les dieux de la Grèce, à quoi le poème de Leopardi, plus qu’à tout autre fait penser; et Musset; et surtout Hoœlderlin; et Monti, parmi les Italiens, dans son Discours sur la mythologie, où d’ailleurs il en regrette l’usage poétique plus que le sens profond et que l’apaisement (en somme religieux) qu’en tiraient les esprits.
Dans l’Hymne aux Patriarches, d’un art moins accompli, on évoque la solitude heureuse du premier père, au sein de la nature vierge, le crime et le remords de Caïn, coupable surtout d’avoir fondé la société civile; puis le Déluge, et Noé, sauveur de la race humaine, la méchanceté des générations nouvelles répandues sur la terre, Abraham et sa lignée. Et l’on regrette l’âge d’or, qui pour le poète est, d’une manière exactement conforme à sa doctrine, le temps où « la race humaine, ignorante de son destin, vécut libre d'angoisse; la bienfaisante erreur, l'illusion, doux voile primitif, étaient à ses regards la loi du ciel, de la nature: et satisfaite d’espérer, notre paisible nef monta jusques au port ».
Cet âge, qui, pour bien peu de temps, existe encore parmi les indigènes de la Californie, est menacé par « l’audace criminelle » de ce qu’on nomme civilisation. « O royaumes de la sage nature, sans défense contre notre audace criminelle! Notre fureur irrésistible ouvre les rivages, les antres, les tranquilles forêts; elle apprend aux races qu’elle viole
une angoisse inconnue et des désirs nouveaux; elle chasse dans l’extrême terre occidentale le bonheur fugitif et nu. »
Nous voyons, dans ces sept canzones, Leopardi peu à peu s'éloigner de l'inspiration nationale « pour contempler d’un esprit qui s’ouvre à l’universel les plus hauts problèmes de la vie et de la mort, du bien et du mal, de l'erreur et de la vérité, du destin et de la volonté, de la fortune et de la vertu, de la beauté, de l’amour, de l’illusion, de la civilisation, du bonheur » (Tonelli). Et l’admirable, c’est la perfection formelle à laquelle il s’élève, dans le temps où son esprit prend tant de force, de hardiesse et d’ampleur; c’est encore davantage ce pouvoir qu’il possède maintenant, comme très peu de philosophes l'ont possédé, de muer la contemplation en poésie et la pensée en beauté ravissante par la ressource d’un art à la fois le plus subtil et le plus naturel. Pour limiter la comparaison à l'Italie, on ne voit en dehors de Dante et de Pétrarque aucun poète, je ne dis pas qui se soit élevé si haut quelquefois, par une fortune, une euphorie exceptionnelle de l'inspiration et du talent; mais qui s’y soit comme lui maintenu longuement, d’un vol si ferme et si aisé. La subtilité, la variété surprenante des rythmes, le mouvement de la période, l’architecture de la strophe, un trésor d’images les mieux trouvées et cependant les moins cherchées, tout semble avoir coulé de source, tout fut à son oreille murmuré comme par un dieu. Il est peu d’exemples d’une richesse ainsi transformée, transmuée et d’une poésie à ce point irrésistible en sa conquête, rapidement étendue à tout ce que la nature, l’histoire, la Bible, la légende, la fable offrent de plus magnifique et de plus majestueux. Art de magicien, dont nous pouvons bien découvrir les procédés et suivre les démarches, mais non point saisir le secret.
Et toutefois Giacomo n’est pas encore là tout entier; n’y est peut-être pas aussi essentiellement, intimement, délicieusement que dans les idylles. Car les odes nous renseignent sur l’étendue et la sublimité de son esprit, et les idylles nous font pénétrer dans son cœur. Elles nous touchent par une mélancolie où l’ombre elle-même devient doucement lumineuse, par la beauté du coloris, harmonie
et la tendresse. Et par une fraîcheur d’imagination qu’on a pu qualifier de virginale: car si l’esprit est müri prématurément jusqu’à montrer quelques stigmates de vieillesse, le cœur, en Giacomo, demeure ingénu. La sera del di di festa est une suite mélodieuse de formes, d'images, d’évocations, d’attendrissements, le souvenir se mêlant toujours à l’actuel, de la façon la plus étroite.
C’est d’abord un paysage lunaire: « Douce et claire est la nuit, sans un souffle de vent. Et la lune tranquille au milieu des jardins repose, et sur les toits, et fait paraître au loin pure chaque montagne. >» On pense à la phrase de Chateaubriand: « La clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons.»> Le poète songe alors à la femme qu’il aime &#: elle dort, ignorante de ses soucis, à lui, qui pleure sans espérance. Puis vient le chant solitaire de l'artisan qui retourne à sa pauvre maison. Tout passe, constate le poète, même la gloire la plus haute, et le souvenir de Rome a passé. Enfin ceci: « Dans mon enfance, à l’âge où l’on attend impatiemment le jour de fête, quand il s'était éteint, sans pouvoir m’endormir, je pressais avec douleur les plumes de mon lit. Et dans la close nuit, un chant qu’on entendait peu à peu mourir en s’éloignant par les sentiers, de la même façon, déjà, me serrait le cœur. »
Dans Le Rêve s'engage un dialogue passionné, plaintif, entre le poète et celle qu’il aima, qui, morte, se montre à lui (motif emprunté sans doute à Pétrarque). Il a d’abord l'illusion qu’elle vit de nouveau, mais elle le désabuse. Elle est partie à la fleur de son âge, « quand plus douce est la vie, avant que le cœur ait compris toute la vanité de l’humaine espérance ». Le poète frémit devant le mystère de la mort, que n’arrête point la jeunesse, mais lui-même voudrait mourir. «Je suis jeune; pourtant ma jeunesse fuit et s’écoule comme la vieillesse, qui me fait peur, bien qu’éloignée encore. Et la fleur de mon âge
68 Mestica suppose qu’elle pouvait être Serafina Basvecchi, de Recanati, fille de la marquise Olimpia Melchiorri. Mais cela n’importe guère.
69 Teresa Fattorini ?
en diffère bien peu. Nous sommes nés, dit-elle, tous les deux pour les pleurs ©. Le bonheur n’a pas souci de notre vie, et le ciel s’est donné le plaisir de nos maux. »
Cette femme, a-t-elle eu du moins pitié de lui pendant sa vie? « Et celle-ci: prends courage, malheureux. Je ne te fus pas avare de pitié quand je vécus, et maintenant pas davantage, car je fus malheureuse comme toi. Ne va pas te plaindre d’une enfant très infortunée. » Il lui baise la main dans un mouvement de reconnaissance émue, et le songe, qui dans sa tristesse était un bonheur, se dissipe. L'influence de plusieurs poèmes de Pétrarque est évidente. Mais leur rapport avec celui-ci n’est, en somme, que superficiel. Pétrarque est ferme en cette foi qu’a perdue à jamais Leopardi. Laure vit dans le ciel, et plus certainement que sur la terre. Elle a passé, quand elle mourut, d’une moindre vie à une plus rayonnante et plus intense vie, et c’est pour le salut de celui qui l’aime, et qu’elle aime, qu’elle apparaît dans son sommeil. La visite de Laure est une réalité; le rêve, plutôt une vision. Giacomo n’eut qu’une illusion, promptement évanouie, et la femme qu’il a cru revoir étant morte, elle n’existe d’aucune façon. Laure apprend à Pétrarque une chose considérable; Giacomo réveillé, connaissant l’inanité de son beau songe, demeure ce qu’il était avant de s’endormir.
L’amour a sa place également dans La Vita solitaria. La première. Mais il n’en fait pas l’unité, ne lui confère pas son vrai sens (lequel est que la nature, tout indifférente qu’elle soit à la misère des hommes, néanmoins les console involontairement par le merveilleux spectacle de ses beautés). « Quelquefois, je m’assieds à l’écart, au-dessus d’un ruisseau, près d’un lieu couronné d’arbres silencieux. Là, quand midi règne au plus haut du ciel, le soleil peint dans l’eau sa tranquille image, et nulle herbe, et nulle feuille, ne frémit à la brise, et je ne vois, et je n’entends, au près, au loin, une onde qui se ride, une cigale qui chante, un oiseau battant de l’aile sous la ramée, un papillon, une voix, un mouvement. Un repos très profond est maître de ces rives. Moi-même, immobile, je m’oublie,
70 À pianger nato, disait déjà Pétrarque.
oubliant le monde avec moi. Je croirais que déjà mes membres sont inertes, que nul sens, nul esprit ne les peut émouvoir, que le repos qu’ils ont retrouvé se confond avec le silence de ces lieux. »
Cette idylle diffère des précédentes, matériellement, du fait que le poète n’y introduit pas une femme toujours en vie, ainsi que dans Le soir du jour de fête, et pas davantage une jeune morte revenue illusoirement à l’existence, comme dans Le Rêve, maïs un être disparu, que le souvenir lucide se plaît à ranimer.
Même substance dans les deux groupes de poèmes — distincts, en revanche, par l’atmosphère qui s’y respire et par le jour qui s’y répand. D’une part une solennité grave et sombre; de l’autre un accent musicalement plaintif et attendri. De ces idylles, toutes proches de l’élégie, il nous vient un enchantement, dans le double sens de ce terme. Qui ne sentirait ce qu’il y a dans ces vers d’ineffablement mélodieux?
Dolce e chiara è la notte e senza vento.….
Un canto che s’udia per li sentieri Lontanando morir poco a poco
Già similmente mi stringea il core...
O cara luna, al cui tranquillo raggio Danzan le lepri nelle selve….