J'AI TROUVÉ LE DIABLE ENCORE PLUS LAID QU'ON NE LE PEINT
En novembre 1822, avec l’aide de son oncle Antici, Giacomo put réaliser enfin son grand désir, quitter Recanati et se rendre à Rome. Ainsi s’acheva une époque fort sombre, de plusieurs façons attristée, en particulier par le deuil. Il avait perdu sa grand’mère, très âgée, et sa tante Melchiorri (Zia Ferdinanda) beaucoup plus jeune, qui mieux que tous l’avait compris, et quelquefois consolé. Jusqu’alors si sobre, il lui arriva, dit-on, de chercher l’oubli dans le vin. Hélas! il se produisit, quand il eut tourné le dos au bourg natal, ce qui était à prévoir : profonde fut sa désillusion. Nous en avons des témoignages nombreux ‘1. Il était entré dans Rome le 23 novembre, par un triste jour de pluie. Une lettre à Carlo, du 25, exprime déjà sa lassitude, sa fatigue, son accablement, son désespoir. Cette impression cruelle se prolonge. Le 29, dans une lettre à son père, il lui donnerait raison, pour un peu, de s’être opposé à son départ. Et le 23 décembre il écrit à Pauline: « Tenez pour certain que le plus hébété des Récanatais a plus de bon sens que le plus sage et le plus grave des Romains. Assurez-vous
71 Dont cette note du Zibaldone (1828): « Quand je fus à Rome, la nécessité de frayer avec d’autres hommes, de m’extérioriser, d’agir, de vivre «en dehors > me rendit stupide, inerte, et comme mort au dedans. Pour le coup je devins incapable de vie intérieure, sans en être plus capable de vie extérieure. Il m’était alors impossible de concilier l’une avec l’autre. Ce temps fut peut-être le plus pénible et le plus humiliant de toute mon existence, parce que je perdis toute opinion de moi-même et toute espérance de réussir dans ce monde. »
que la frivolité de ces bêtes-ci passe la limite du croyable. » Osons donc le reconnaître: une trop longue amertume a lentement tourné à la malveillance et au chagrin l’âme si pure, si tendre, si heureusement sensible de Giacomo.
La ville même l’accable par son immensité, elle lui paraît énorme, disproportionnée, et lui donne plus que jamais l’impression de la solitude ?. « Attirer sur soi les yeux d'autrui, dans une grande ville, est une entreprise désespérée, et vraiment de telles cités ne sont faites que pour des monarques, ou pour des hommes qui puissent dominer démesurément la plus os partie du genre humain par un avantage qui est le plus souvent un bien de fortune, comme une richesse considérable, une dignité voisine de celle de prince ou toute autre chose semblable. Si ce n’est point votre cas, vous ne pouvez jouir de Rome qu’à la façon dont en jouit un simple spectateur. A la promenade, à l’église, en allant par les rues, vous ne trouvez pas une guenon qui vous regarde.» (Cette indifférence générale, ce dédain lui paraissent plus durs encore quand c’est une femme qu’il observe.)
Il note une seule impression vraiment agréable, parmi tant d’autres qui le sont peu. Le tombeau du Tasse la lui donne: « Vendredi 15 février, écrit-il quelques jours plus tard à Carlo, je fus visiter le sépulcre du Tasse, et jy pleurai. C’est le premier et l’unique plaisir que j'ai éprouvé à Rome.» (Il souligne le mot plaisir.)
Le 16 avril déjà, il écrit à son père: « Vous aurez peine à me croire si je vous dis que séjourner à Recanati m'est en soi plus agréable que séjourner à Rome.» Il a été fort dur pour sa petite patrie, et lui a rendu justice toutefois. Par la persistance, ou la fréquence de sa nostalgie, et par des aveux tels que celui-là. Recanati le trouble dans son exil, et non seulement par le regret d’une paix malgré tout appréciable, de tangibles commodités. J’imagine que secrètement il a dû lui rendre justice, et s’avouer
72 Il est pris d’un étourdissement presque physique: «Mon cher Carlo, si tu crois que celui qui t’écrit est Giacomo, ton frère, tu te trompes beaucoup, parce que celui-ci est mort ou tombé en défaillance, et à sa place demeure une personne qui à grand’peine se rappelle son nom.»
tout bas que le meilleur, le plus touchant, le plus exquis et le plus profond de son œuvre, il le devait pour une grande part à sa ville natale, qu’il lui était obligé plus qu’à tout autre lieu du monde, au silence et aux tourments de Recanati. Par l'effet de l’éloignement, ses parents lui sont devenus plus chers, son père surtout, auquel il fait volontiers des confidences, lui montrant presque du repentir et multipliant les témoignages d’affection: « Vous savez, Monsieur mon père très aimé, quels sont mes sentiments, bien que je ne sache pas les exprimer... Il me suffira de vous dire que de tout mon cœur je vous remercie de votre don et que je vous suis reconnaissant de l’amour ancien et tendre, immérité peut-être, que vous me portez...» Même à sa mère il écrit des lettres doucement câlines : « Je me rappelle que vous m’avez presque interdit de vous écrire: cependant je ne voudrais pas que peu à peu vous en vinssiez à ne plus vous souvenir de moi... »
Mais c’est à son frère qu’il réservait les confidences plus intimes. Il lui parle de ses amours, à lui, Carlo: « Vraiment je ne vois pas quelle occupation meilleure on peut trouver dans ce monde que celle de l’amour... Il est certain que parler à une belle fille vaut dix fois mieux que tourner, comme je le fais, autour de l’Apollon du Belvédère et de la Vénus du Capitole. >» A sa sœur il décrivait de préférence la vie mondaine. Et le petit Pier Francesco lui-même reçoit de fois à autre un affectueux billet. Il nous semble que perdus comme lui dans la Ville éternelle (ou à Florence plus tard) pauvres comme lui, comme lui tristes, nous aurions tiré du paysage et des chefs-d’œuvre innombrables, parfois une vive consolation. Si les hommes le décevaient, ne pouvait-il s’attacher aux choses, par elles se venger d’eux? Il paraît bien avoir négligé cette ressource. Etait-il insensible aux arts? Grave question! Il aimait les seuls objets de nature à mettre en jeu son imagination, susceptibles d’être mués en poésie. Il faut croire que ni Michel-Ange, ni aucun autre maître ne surent lui parler de cette voix. Il s’est inspiré à l’occasion d’un ouvrage de peinture ou de sculpture, mais c’est la chose représentée, et non la représentation, qui parlait à son esprit.
Leopardi n’a connu qu’un petit nombre des hommes de lettres fixés dans ce temps à Rome, mais ils lui enle-
vèrent tout désir d’étendre parmi eux ses relations. Ils n'avaient qu’une chose en tête: l’archéologie! « Philosophie, morale, politique, science du cœur humain, éloquence, poésie, théologie, tout cela est étranger à Rome et semble une distraction d’enfants au prix de découvrir si ce morceau de bronze ou de pierre appartient à Marc-Antoine ou à Marc-Agrippa. Le plus beau, c’est qu’on ne trouve à Rome personne qui sache vraiment le latin et le grec #. Tout le jour ils bavardent, se disputent, font de l’esprit dans les journaux, créent des cabales ou des partis. Et c’est ainsi que vit et que progresse la littérature romaine... Cancellieri est insupportable du fait des louanges hyperboliques qu’avec la plus grande indifférence du monde il jette à la face de quiconque va le trouver... Monsignor Mai diffère absolument d’une telle canaille; il est très gentil avec tout le monde, très complaisant en paroles, politique en action; il montre le désir de satisfaire chacun, mais en dernière analyse il fait ce qui lui convient; pour ce qui est de moi, non seulement je n’ai pas à me plaindre de lui, mais je dois dire qu’il m’a donné réellement satisfaction sur chacune de mes demandes et qu’il me traite presque avec respect 5.» Les milieux intellectuels lui don-
73 Pétrarque avait fait à propos du latin une remarque analogue. Et Montaigne s’était moqué de la manie archéologique des Romains.
74 On tenait chez cet ecclésiastique des propos d’une vanité et d’une légèreté surprenantes.
75 À la table du « Docteur > se passa certain jour une scène que Saponaro relate comme suit:
< Beaucoup d’illustres inconnus étaient assis à cette table, et l’on parlait d’une foule de choses, les unes dignes de savants, les autres de peu d'intérêt. On y parla aussi de Canova et de l’éloge qu’en avait écrit l’abbé Missirini. Quelqu'un le loua avec cérémonie. Alors Leopardi, tombant de la lune, en dit avec candeur autant de mal qu’il put. Chez lui silencieux, il n’était, chez les autres, pas beaucoup plus bavard, et dans une conversation sur un sujet littéraire il n’exprimait son avis que lorsqu'il en était prié ou quand se taire lui devenait pénible. Ce soir-là, cependant, il alla jusqu’au fond, net, exact, sans s’arrêter à mi-chemin. Monsignore essaya de détourner l'entretien, mais ne l’ayant pu se tut avec malaise. Les convives s’entreregardaient. Quand on se leva de table se firent des présentations: l’abbé Missirini avait quitté sa place juste en face de son justicier. Tout le monde était dans l’embarras, à l’exception de Leopardi, fort tranquille. La victime, sur-le-champ, ne réagit pas, maïs se plaignit ensuite
naient le goût «d’envoyer aux mille diables toute litté-
rature ».
Il s’aperçoit vite que sa science lui est de plus de recommandation que son talent poétique: « Ici, à Rome, je ne Suis pas un écrivain, mais un érudit et un helléniste. » Cela se conçoit très bien. À Rome, en effet, entre 1822 et 1825, il publie des notes sur Trois sermons de Philon le Juif, sur le De re publica et sur la Chronique d’Eusèbe. Il améliore le texte de Cicéron, et la plupart de ses corrections sont entrées dans celui qu’on lit aujourd’hui. Ces travaux sont l’occasion pour lui d’agréables et utiles relations. Ils attirent l’attention de l'illustre Berchtold- Georges Niebuhr, philologue, historien insigne, ministre de Prusse auprès du Saint-Siège, qui en voulut connaître Pauteur. Il avait alors un peu plus de quarante-cinq ans. Son Histoire romaine en trois volumes était sortie de presse peu d’années auparavant, et il lui devait son poste. Il fut ensuite à Naples quelque temps, puis quitta la diplomatie et monta dans une chaire de Bonn. Il avait mandé auprès du poète son conseiller, Bunsen, qui le trouva dans sa chambrette sous le toit du palais Mattei. Le rapport fut enthousiaste. « J’ai vu finalement, dit Bunsen, un Italien digne des Anciens.» Niebuhr eut pour Giacomo des gentillesses de toute sorte et promit de lui trouver des appuis dans le gouvernement pontifical. Nous savons cela par une lettre à Carlo. Niebuhr était très lié avec le Secrétaire d'Etat, cardinal Consalvi. Mais en haut lieu l’on exigeait que le jeune comte se fît « prélat », ce dont il ne voulait pas entendre parler. Il demanda, en conséquence, une fonction civile. Et il obtint des espérances. qui ne se réalisèrent point. Niebuhr quitta Rome le 29 mars 1823: son remplaçant, bientôt successeur en titre, Bunsen, lui non plus, ne put rien obtenir. Le poète connut en outre le très docte Reinhold, ministre de Hollande, et chez lui Tiersch, professeur de littérature à l’université de Munich (lequel dit n’avoir rencontré jamais un homme d’une aussi vaste culture). Le 23 avril, Giacomo, qui ne voulait pas
au maître de maison. Plus tard il fit à Leopardi la dédicace d’une ode et lui devint tout dévoué. C'était un homme d’esprit. »
abuser de l’hospitalité de son oncle, reprenait tristement le chemin de Recanati. La mort de Pie VII rendit vains les efforts d’Antici et de Bunsen.
Ne le suivons pas trop vite sur la route des Marches. Car nous avons à réfléchir encore sur l'épisode romain. Voyons mieux ce qui le fit souffrir, et dont un autre (avec une autre chance) aurait pu tirer de l’agrément. Il habitait chez son oncle Carlo, dans le vaste palais Mattei. C'était une maison désordonnée et bruyante, où tout le monde parlait à la fois, où l’on ne pouvait s’entendre. Giacomo, qui se voyait à Recanati toujours servi par Madame sa mère, ne pouvait s’habituer à ces repas tumultueux.
Il fut accablé par la solitude (la solitude affreuse du monde, qui l’arrachaïit à lui-même sans aucune compensation; et la solitude aussi de l’universelle indifférence). Il eut un ami, cependant, son cousin Giuseppe Melchiorri, qui devint très vite son inséparable. Si les milieux réputés intellectuels le déçurent par leur incroyable superficialité, le monde ne l’enchanta pas davantage. A supposer qu’il fût réellement tel qu’il nous le peint, nous ne pouvons imaginer rien de plus ennuyeux ni de plus futile. La façon dont tel ou tel prélat chantait sa messe pouvait y être l’objet de longues considérations.
Les femmes ne lui plurent pas du tout, ni les grandes dames, ni les moins grandes, ni les petites. Marianna Dionigi régnait sur les salons: on voulut la lui faire connaître. Il ne vit qu’« une vieille femme à faire peur, très sotte et très présomptueuse ». Pour les demoiselles de peu de vertu son éloignement ne fut pas moindre. Les fameuses courtisanes romaines ne lui firent pas d’impression. (Mais n’oublions pas le secret dépit de l’homme timide et contrefait qui se croit vaincu d’avance.) Il maudit ces bestie femminine pleines d’hypocrisie et qui ne savent qu’aller et venir, s’amusant on ne sait de quoi.
On le conduisit au théâtre; il vit La dame du lac à l'Argentina. La longueur du spectacle lui en fit une fatigue. Il jugea que les Romains passaient la mesure également dans leurs plaisirs. Tout s’allongeait et s’étendait dans cette ville disproportionnée. A Carlo: « La nature humaine, « coïonesque » autant qu’on la veuille, ne peut supporter
les divertissements que jusqu’à un certain point.» En revanche, il aima le bal. « Une femme (c’est encore à son frère qu'il s’adresse) ne peut éveiller l'amour chez un homme ni par le chant, ni par aucun autre moyen comme elle le fait par la danse; il semble qu’à ses formes la danse communique un je ne sais quoi de divin, et à son corps une force, une « faculté » particulière. » Cette opinion mérite notre intérêt. Il est compréhensible qu’un poète soit sensible principalement au rythme et qu’il l’admire plus qu’en autre chose dans les mouvements et les attitudes d’un corps féminin jeune et beau.
Sa récréation la plus douce, il la trouva, j'imagine, dans les spectacles populaires qu’il lui arrivait d’aller voir tout seul, noyé dans la remuante foule, au Trastévère ou ailleurs. Et bien qu’il se soit plaint de l’«insensé tapage » du Carnaval de 1823 et qu’il ait laissé voir plus d’une fois son dégoût pour la « canaïlle romaine », il se plaisait à ce que la foire et la rue offraient à ses loisirs mélancoliques d’innocemment enfantin. Leopardi ne méprise nullement le petit peuple. La simplicité, l’ingénuité lui en sont, au contraire, sensibles. C’est même chez lui qu’il a trouvé plus d’une fois sa défense contre l’ennui ou l’irritation qui lui venaient de milieux bourgeois et prétendument cultivés. Plusieurs faits l’établiront encore par la suite, et on a pu l’entrevoir avant qu’il eût quitté le bourg natal. Ce qui le touche et le retient dans Rome, c’est Recanati, peut-être, la moins aristocratique et la meilleure Recanati.
Mais pour conclure sur le séjour romain, il faut avouer qu’il ne reçut de la Ville que peu de chose et qu’il n’en goûta jamais le charme vanté par un si grand nombre de voyageurs, d'artistes, d'écrivains. Car sans remonter jusqu’à la Rome de Claude Gellée, à celle où Nicolas Poussin revint mourir, il connut la Rome dont s’enchantèrent Gœthe, Chateaubriand, Stendhal, qui passait pour l’une des résidences les plus certainement délicieuses de l’Europe et du monde, où les peintres, les poètes, tous ceux que l’amour de la grandeur possède vivaient dans une douce exaltation. Chez Leopardi rien qui ressemble, et même du plus loin, à la Lettre à Fontanes. La splendeur du ciel, les fastes du couchant, le pittoresque des ruines le laissèrent tel qu’il était.
Ce classique, s’il goûte les paysages, n’en peut faire comme les romantiques la source d’un bonheur. C’est l’humain qui plus que tout l’intéresse. Aucune chose ne le peut consoler, si l'humain (comme presque toujours) le déçoit.
La Rome dont nous rêvons tous sous les yeux de Giacomo s’est refermée. On dit que moins immédiatement accessible que Venise ou que Florence elle se refuse quelques jours à ceux qu’elle s’apprête à ravir. Ce Purgatoire, pour lui, se prolongea des mois, jusqu’à la dernière journée, et quand il y reviendra par la suite, il n’y reconnaîtra pas davantage son Paradis.
Si Rome ne tint pas une grande place dans sa vie, elle n’ajouta rien d’essentiel à son œuvre. Il avait eu la certitude que le départ de Recanati serait la délivrance, que toutes les forces tomberaient, qui jusqu’alors avaient gêné et retardé l’essor véritable de son génie. Il Pavait assuré cent fois à ses parents qui le voulaient retenir. Au moment de les quitter, peut-être n’en était-il plus entièrement persuadé lui-même. Le doute s’était trop sûrement emparé de son esprit. Mais la preuve, maintenant, était faite...
On aura dressé bien vite le bilan du séjour romain. Il s’était remis à la philologie et ses travaux rappelés tout à l'heure fondèrent mieux l’admiration que les précédents avaient éveillée. Il retrouva un manuscrit de Libanius à la Bibliothèque Barberini. Son penchant à la mystification littéraire, aux jeux savants et facétieux, lui inspira ce Martyre des saints pères composé dans la langue du XIVme siècle, qui trompa quelques personnes. (Son cousin Melchiorri fut prié de lui dénicher quelque vieux couvent de bénédictins, qui passerait pour en être l’origine.)
Il ne fonda rien de solide, il n’acquit rien d’avantageux. Le libraire De Romanis lui proposa de traduire l’œuvre entière de Platon. Mais Monaldo lui déconseilla cette affaire. Il avait calculé qu’il en tirerait, en travaillant jours et dimanches, dix-huit écus par mois, «un peu plus que ce que nous donnons à notre cuisinier, un peu moins que ce que reçoivent les expéditionnaires dans les administrations ».
On lui parla de quelques postes, de celui, par exemple, de cancelliere di censo dans une ville de province: Ancône,
Pesaro, Rimini; (le chevalier Marini, que Pauline était si désireuse d’épouser, l’aurait eu sous ses ordres). Monaldo fut encore hostile, et lui-même n’y souriait que peu. Dans quel état d’esprit le poète regagnait-il sa prison? Nous le savons exactement par une lettre (en français) à Jacopssen, jeune littérateur belge par lui connu à Rome (23 juin 1823)76: « Sans doute, mon cher ami, ou il ne faudrait pas vivre, ou il faudrait toujours sentir, toujours aimer, toujours espérer. La sensibilité, ce serait le plus précieux de tous les dons, si l’on pouvait le faire valoir, ou s’il y avait dans ce monde à quoi l’appliquer. Je vous ai dit que l’art ne de pas souffrir est maintenant le seul que je tâche d’apprendre… C’est la véritable sagesse de chercher le bonheur dans l’idéal, comme vous faites. Pour moi, je regrette le temps où il m'était permis de l’y chercher, et je vois avec une sorte d’effroi que mon imagination devient stérile et me refuse tous les secours qu’elle me prêtait autrefois.» Le soir de son arrivée, il rouvrit le Zibaldone, à Rome délaissé: « Rome, du moins, m’aura valu cet avantage de perfectionner mon insensibilité sur moi-même, et de me faire regarder ma vie entière, et mon bien, mon mal, comme la vie, et le bien et le mal d’autrui. » En réalité, l’idéali était encore en lui vivace, et son imagination fort loin de la stérilité. A la date du 5 novembre 1832, le Zibaldone parle d’un jeune homme fictif — lequel ressemble à Giacomo comme un frère — qui emploie toute lardeur qui le poussait vers le bonheur, l’action, la vie, à se procurer l’infélicité, l’inactivité, la mort morale.., à soutenir la monotonie et l’uniformité de la vie, à choisir de souffrir ; qui emploie enfin toute sa jeunesse à se vieillir lâme. Le seul poème composé dans ce temps, A la femme qu’il aime (A la sua donna, septembre 1823) est empreint d’une tristesse profonde, qui d’ailleurs n’exclut pas une sérénité voisine parfois du détachement. «La dame, dira-t-il lui-même, c’est-à-dire celle dont l’auteur est épris, est l’une de ces images, l’un de ces fantômes de beauté, de vertu céleste et ineffable qui se présentent sou-
76 Jacopssen était à peu près de son âge et avait fini par être son compagnon de tous les jours.
vent à notre imagination, dans le sommeil ou dans la veille, quand nous sommes un peu plus que des enfants, et puis quelques rares fois dans le sommeil ou dans un état qui tient de l’aliénation d’esprit, quand nous sommes jeunes. C’est en un mot la femme qui ne se trouve pas. »
Il est certainement absurde de faire de cette femme introuvable (on l’a fait) le symbole de la Liberté, du Bonheur ou de ce qu’on voudra. Elle n’est pas une abstraction. Elle n’est pas non plus une personne véritable, qu’il ait connue et qu’il ait aimée. Elle est une image née en l'imagination, par la fantaisie animée, exigence de cet amour de l’amour, éveillé dans son cœur par Geltrude Cassi, que nulle rencontre, jusqu'alors, n’avait pu transformer en une passion personnelle et précise. On a pu voir quel est chez lui le mouvement naturel de tout sentiment. Tout le séduit au premier abord, et bien vite l’enthousiasme retombe. Il n’en conserve pas moins en lui les traits épars d’une beauté dont il ne saisit plus l’ensemble, les recomposant en un être fictif, moralement et physiquement parfait, qui, à l’exclusion de tout ce que lui présente la réalité, lui paraît désirable.
Une telle adoration n’est pas simulée, aussi vain qu’en soit l’objet. Elle a toute la spontanéité, toute l’ardeur de celle qui s’adresse à des femmes qui pour d’autres vivent, s’accompagnant, dans ce poème, d’un transport en quelque façon mystique. Et alors, dit Luigi Tonelli, la canzone devient un hymne. « Si une telle créature existait vraiment, toute douleur serait supportable, la vie apparaîtrait heureuse, et il serait facile et agréable de rechercher la gloire, de pratiquer la vertu.» Mais elle existe: partiellement, dans tous les êtres de qui le poète prit ce qu’il fallait pour la constituer; totalement dans l'esprit de ce poète qui la crée; utilement, puisqu'il en tire une consolation.
Un autre témoignage, et capital, sur les dispositions de Leopardi après son retour de Rome, ce sont les Petites œuvres morales, qu’il écrivit pour la plus grande part en 1824. Il est à noter que, dès l’année précédente, il avait lu des auteurs mordants et satiriques, propres, si l’on peut dire, à lui faire la main dans ce nouveau genre: Aristophane, Lucien, L’Arioste, Machiavel, Le Tasse (les Dia-
logues), Cervantès, Frédéric de Prusse, Voltaire — sans oublier Platon 77.
Leopardi lui-même a précisé les dates de composition et de publication des Operette morali. Il les écrivit en 1824 et les publia pour la première fois en 1827 à Milan. Il les fit réimprimer à Florence, en 1834, avec le Dialogue d’un vendeur d’almanackhs et d’un passant et le Dialogue de Tristan et d’un ami, composés en 1832. Elles furent réimprimées encore une fois à Naples (1835) en deux volumes, dont le premier, qui seul parut, va jusqu’au Parini. L'édition parisienne, dans l’avant-propos de laquelle l’auteur donne ces renseignements, contenait de plus Fragment apocryphe de Straton de Lampsaque (1825), Copernic, Dialogue de Plotin et de Porphyre (1827). Le Lecteur d’humanités fut retiré de cette édition, qui d’ailleurs, toute prête, ne parut pas.
Nous examinerons plus tard celles des « petites œuvres » qui furent composées après 1824 et prenons les premières
77 Quelques morceaux en prose écrits dans le temps qui nous occupe ne furent pas admis dans le recueil définitif. Ainsi Comparaison des sentences de Brutus le jeune et de Théophraste aux approches de la mort. Elle approuve aussi volontiers l’opinion de Brutus, dédaigneux de la vertu, que celle de Théophraste, dédaigneux de la gloire. Et gloire et vertu, pour les anciens, étant une même chose, elle fait de la vertu comme de la gloire une illusion, seule la douleur humaine étant véritable.
Le Discours sur l’état présent des mœurs des Italiens est une analyse des mœurs italiennes expliquées par l’absence d’une véritable société, d’un centre national, d’une littérature nationale moderne, d’un public, d’une manière, d’un ton italiens, d’une opinion publique italienne.
Le Dialogue d’un lecteur d’humanités et de Salluste met en présence un maître d’école (qui devant ses élèves s’est permis de critiquer un passage de la Conjuration de Catilina) et l’ombre même de Salluste. Le premier reproche à celui-ci d’avoir manqué à la règle de la gradation rhétorique, lorsque, dans une harangue de Catilina, il lui fait promettre à ses partisans en premier lieu la richesse, puis successivement l’honneur, la gloire, la liberté, la patrie: « En somme, la chose que tu mets en dernier, non seulement n’est pas supérieure à toutes les autres, mais depuis longtemps n’a plus de réalité. Chacune des autres importe plus que la suivante, et la première est telle que les hommes, pour la posséder, sont prêts à donner en toute occasion patrie et liberté, gloire et honneur. »> Salluste reconnaît que le pédant a raison et n’hésite pas à mettre comme dernier terme (et le plus important) la richesse...
dans l’ordre chronologique de leur composition. L'Histoire du genre humain, c’est l’histoire du bonheur des hommes, toujours désiré, jamais saisi durablement. On y distingue quatre périodes. Dans la première, le genre humain, sortant de l’enfance, tombe dans la satiété, dans la haïne d’une vie uniforme; dans la deuxième, Jupiter donne à la vie une intensité plus grande, et la variété; mais l’humanité ne tarde pas à connaître encore une fois le dégoût, lequel l'entraîne à l’impiété, d’où le déluge et la création nouvelle. Dans la troisième période, le monde, tiré de l’uniformité par la douleur, embelli par les parures diverses de l'idéal, est encore troublé, cependant, par l’ennui (dont l’oisiveté, la vanité sont l’origine) et ruiné plus tard par la Vérité. Les hommes eux-mêmes l’avaient exigée, et Jupiter la leur avait envoyée, irrité de leur éternel mécontentement. C’est un peu la fable des grenouilles qui demandent un roi. Ainsi l’on arrive au quatrième âge, où la vérité domine, avec tous ses effets désolants. Et la misère serait à son comble, si Jupiter, pris de pitié, ne permettait à l'Amour, fils de la Vénus céleste, de descendre de fois à autre sur la terre.
Le Dialogue d’Hercule et d’Atlas, le Dialogue de la Mode et de la Mort, la Proposition de récompenses (Proposta di premi) font la satire de la société contemporaine. De cette critique, Leopardi passe à celle de l'humanité en ellemême et dans tous les temps. Dans le Dialogue d’un feu follet et d’un gnome, il imagine que le monde survit à l'extinction de la race humaine, et demeure, à cela près, identique à lui-même, alors que les hommes l’avaient cru fait pour eux: « Maintenant qu’ils ont disparu, la terre ne sent pas qu’il lui manque rien; les fleuves ne sont pas fatigués de courir, et la mer, bien qu’elle n’ait plus à servir à la navigation et au trafic, on ne voit pas qu’elle se dessèche. Et les étoiles, les planètes, ne laissent pas de se lever et de se coucher... Et le soleil n’a pas pris la couleur de la rouille, comme il fit, selon Virgile, pour la mort de César, dont je crois qu’il souffrit ni plus ni moins que la statue de Pompée.
Dans le Dialogue de Malambruno et de Farfarello, Giacomo établit l'impossibilité où sont les hommes d’être heureux, et même d’échapper au malheur, ne se pouvant
non plus débarrasser de l’amour-propre, lequel est infini, donc impossible à satisfaire tout entier. «… Le malheur cesse chaque fois que vous dormez sans rêve, ou que vous êtes pris d’évanouissement, ou de toute autre chose qui interrompt la sensibilité; de sorte qu’à parler absolument le non-vivre est toujours meilleur que le vivre.» Dans le Dialogue de la Nature et d’une âme, il illustre l’inévitable union de la grandeur et du malheur. La critique essentielle de l'humanité paraît au Dialogue de la Terre et de la Lune. La Lune se moque de la Terre, l’estimant « plus que vaine de penser que toutes les choses, de quelque partie du monde qu’elles soient, sont conformes aux siennes; mais elle l’assure que, bien que totalement diverse, elle, la Lune, cependant lui ressemble en ceci qu’elle est pleine de défauts, d'accidents, de souffrances, de vieillesse, de maux, pour le dire en bref. C’est le sort de toutes les planètes, dans notre système solaire, tout au moins.
Dans le Pari de Prométhée, le créateur de l’homme, fâché de n'avoir pas obtenu le prix par les Muses promis à l’auteur de la plus belle et fructueuse invention, parie avec Momus de prouver dans les cinq régions où les représentants du genre sont réunis en plus grand nombre que l’homme est la créature la plus parfaite de l’univers. Et le résultat du voyage se fait connaître dans ces paroles de Momus: « Si l’homme barbare fait paraître qu’il est pour beaucoup de raisons inférieur à tout autre animal; si la civilisation, qui est le contraire de la barbarie, n’est possédée aujourd’hui même que par une petite partie du genre humain; si, en outre, cette petite partie n’a pu parvenir à ladite civilisation qu'après une suite innombrable de siècles, et surtout par l'effet du hasard; et enfin, si cet état de civilisation n’est pas parfait, considère un peu si ton opinion sur le genre humain ne serait peut-être pas plus vraie en l’arrangeant comme suit: le genre humain l'emporte sur les autres espèces, mais par l’imperfection plutôt que par la perfection. »
Et voici le Dialogue d’un Physicien et d’un Métaphysicien: le premier est tout heureux d’avoir trouvé « l’art de vivre longuement ». L’autre soutient que l’homme ne considère et n’aime que sa félicité propre. Par conséquent
il n’aime pas la vie en dehors de la mesure où il la répute l'instrument ou le sujet de cette félicité; de telle façon que, dans un monde où la douleur l’emporte, le bien suprême ne saurait être que la mort, ou du moins une vie assez brève, et assez intense par la vivacité et l’abondance des sensations et des actions, pour vaincre toute possibilité d’ennui. La vie des hommes fut toujours, on ne dira pas: heureuse, mais d’autant moins malheureuse qu’elle fut plus fortement agitée, et occupée en sa plus grande part, sans douleur ni malaise. Pleine, en revanche, d’oisiveté et d’ennui, ce qui revient à dire: vide, elle donne lieu de croire juste cette sentence de Pyrrhon que, de la vie .à ‘la: mort, #1, n’y a pas .de’-ditieérence. "Sienne croyais, ajoute le Métaphysicien, j’avoue que la mort ne m’effrayerait pas peu. Mais enfin la vie devrait être vivante, autrement dit véritable vie, et si elle ne l’est point, la mort la dépasse en valeur incomparablement.
Avec le Dialogue de la Nature et d’un Islandais, Leopardi passe de la critique de l’humanité à la critique de la nature. L’Islandais, en voyage, aperçoit la Nature sous l’aspect d’une femme aux proportions gigantesques, d’un visage entre le beau et le terrible, les yeux et les cheveux très noirs, qui le regarde fixement. Il lui avoue avoir été dès sa première jeunesse persuadé de la vanité de la vie et de la sottise des hommes, lesquels s’éloignent d'autant plus de la vérité qu’ils la recherchent davantage. Il ajoute que la Nature est plus cruelle encore que les hommes, par elle opprimés. La Nature, en réponse, n'hésite pas à prononcer que son intention fut toujours tout autre chose que rendre les hommes heureux ou malheureux. Elle est incroyablement indifférente. Mais, si elle a créé l’homme, ne lui devrait-elle pas témoigner de la bienveillance? Tu n’as pas réfléchi, répond-elle, à ceci, que la vie de cet univers est un perpétuel circuit de production et de destruction, liées entre elles de manière que chacune sert continuellement à l’autre et à la conservation du monde, lequel irait infailliblement à sa perte si l’une ou l’autre venait à manquer. A quoi donc sert la vie de l'univers, pense l’Islandais, si toutes les choses qui le composent souffrent et meurent?
Puis Leopardi s’attache au problème de la vie. Il se demande comment, les choses demeurant ce qu’elles sont, l’on peut et l’on doit vivre. Et dans le Dialogue de Torquato Tasso et de son génie familier, il répond que, si l’unique différence entre le rêve et la réalité, c’est que celui-là peut être quelquefois beaucoup plus doux et plus beau que celle-ci; si le plaisir est un sujet spéculatif, et non réel, un désir, et non un fait, un sentiment que l’homme conçoit dans sa pensée et n’éprouve pas, ou pour mieux dire un concept, et non un sentiment; si notre vie, à quoi manque une fin, est continuellement imparfaite; et si en particulier elle subit l’oppression de l’ennui, nous devrons désirer le sommeil, l’opium, la douleur qui nous délivrent de l’ennui, ou la variété des actions, des occupations et des sentiments, qui nous en soulage du moins en partie; ou encore la solitude par laquelle un homme, et fût-il rassasié, renseigné sur toutes choses humaines, détaché d’elles par l’expérience, du fait qu’il s’accoutume à les considérer de nouveau, mais de loin (ce qui les fait paraître plus belles) oublie leur vanité, leur misère, recrée en quelque façon le monde à son idée et se reprend à aimer la vie, à la désirer, se nourrissant et se réjouissant des espérances dont elle le flatte, comme il en avait l’habitude en son printemps. Ce qui, d’une façon bien curieuse, transfère à la solitude, à l’isolement, par quoi se détruit l’expérience, acquise avec les années, le rôle qui fut celui de la jeunesse.
Il pose encore le problème éthique de la littérature et de la philosophie: il se demande, en d’autres termes, quel but elles peuvent avoir, doivent avoir, et singulièrement si son œuvre d'écrivain est justifiable. Et dans le Dialogue de Timandre et d’Eléandre, il répond par la bouche de ce dernier, son interprète, qu’il ne croit pas que les livres puissent profiter au genre humain (sinon, peut-être, et pour peu de temps, ceux qui s'adressent à l'imagination seule). Quant à son œuvre, à lui, la misanthropie, assu-
78 Cette opinion de Leopardi nous fait comprendre comment il se fait qu’une philosophie à ce point désespérée ait pu faire naître dans une part de la jeunesse italienne, et notamment en 1915, l’impatient désir du risque, du péril, de l’audace, de la vaillance et des grands exploits.
rément, l’inspire, mais non pour des raisons personnelles d’ambition, d’animosité ou de ressentiment. «Je suis né pour aimer; j'ai aimé, et peut-être avec autant de chaleur qu'il put y en avoir jamais dans nulle âme vivante. Aujourd’hui, bien que je ne sois pas encore, comme on voit, dans un âge naturellement froid, ou seulement tiède, je n’éprouve pas de honte à dire que je n’aime personne, en dehors de moi-même — par nécessité de nature, et le moins qu’il m’est possible. Avec tout cela, je suis accoutumé et prêt à choisir de souffrir, moi, plutôt que d’être pour autrui l’occasion d’une souffrance. » Cette contradiction apparente était déjà chez La Rochefoucauld.
Il écrit ce qu’il écrit, parce qu’il ne peut supporter ni simulation, ni dissimulation; parce qu’il cherche moins à mordre les hommes qu’à se plaindre du destin; enfin parce qu’il désire autant que personne le bien de notre espèce en général, mais ne l’espère en aucune façon, par la considération qu’il fait des temps modernes et de toute leur philosophie, laquelle dit, certes, la vérité, mais par là, justement, est nuisible. En conclusion: «je dis que si, dans mes écrits, je rappelle quelques vérités dures et tristes, je ne laisse pas, toutefois, dans les mêmes livres, de déplorer, déconseiller et réprouver l’étude de cette froide et misérable vérité, dont la connaissance est une source, ou d’indifférence, ou de vanité, ou de bassesse d’âme, d’indignité et de malhonnêteté dans les actions, de perversité dans les mœurs; alors que je loue et que j’exalte, au contraire, ces opinions qui, bien que fausses, engendrent des pensées et des actes nobles, forts, magnanimes, vertueux et utiles au bien commun ou privé; ces imaginations belles et heureuses, quoique vaines, qui donnent du prix à la vie, les illusions naturelles de l’âme, et enfin les erreurs antiques, bien différentes des erreurs barbares. De toutes façons, j'incline à croire plutôt que les erreurs antiques, plus elles sont nécessaires au bon état des nations civilisées, plus elles doivent être, et chaque jour davantage, impossibles à renouveler. »
Qu'en est-il de la gloire? Nous avons la réponse dans le texte intitulé Parini ou de la gloire, particulièrement en ce qui concerne cette espèce ou cette qualité de gloire
« où parfois on parvient par la sagesse, par l’étude de la bonne doctrine et des bonnes lettres », qui s’acquiert à grand’peine et dont la plupart des hommes ne sauraient aucunement juger. Les hommes sont à l’ordinaire froids et de dispositions toujours variables; l’âge et le milieu les influencent; la première lecture d’un ouvrage sérieux expose à toute sorte d’erreurs; la nouveauté, l’ancienneté d’un livre ont leur rôle, etc. Les livres de philosophie ont plus que tous du mal à faire leur chemin: ils ont à vaincre des difficultés sans nombre pour être vantés, ou seulement reconnus. Obtenue enfin, dans les rares cas où elle l’est, cette gloire ne donne aucun fruit, ou que de peu savoureux. Tout son effet se réduit à une satisfaction intime, si l’on pense à la postérité, surtout, en laquelle espérer est cependant vain. Quoi qu’il en soit, Parini conclut avec une certaine inconséquence, mais assez belle: «Les grands écrivains, incapables par nature ou par habitude de beaucoup de plaisirs humains, volontairement privés d’autres encore, fréquemment négligés par la société des hommes (sauf par ceux qui poursuivent la même étude) ont pour destin de mener une vie qui ressemble à la mort, et de vivre s’ils l’obtiennent (la gloire) après le tombeau. Mais où que notre destin nous conduise, nous devons nous y plier d’une âme forte et grande, chose — dit l’auteur du Jour à un jeune homme « dont on pouvait attendre beaucoup » — requise entre toutes par ta vertu et par la vertu de ceux qui te ressemblent ».
Quant à la mort, il n’y a nullement à la craindre, puisque, selon ce que chantent les momies dans le laboratoire de Ruysch (Dialogue de F. Ruysch et de ses momies) «la mort n’est pas heureuse, mais elle est à l’abri de l’ancienne douleur ». Le fait même de la mort serait plutôt un plaisir, puisque la cessation de toute douleur ou de tout malaise est un plaisir en soi. Leopardi a passé en revue ainsi tout cet ensemble d’idées, sur lesquelles, d’une façon plus impérieuse, il éprouvait le désir de s’exprimer. Il revient dans les Dits mémorables de Filippo Ottonieri sur des concepts déjà examinés, les éclairant parfois d’une lumière nouvelle, pour énoncer ensuite des réflexions sur l’originalité des caractères (plus visible chez les anciens);
sur la vanité de la vie et sur la douleur, plus ou moins supportable; sur le manque de sympathie envers qui souffre comme nous; sur l’inertie morale, la vieillesse, l’égoïsme, la jalousie, l’ingratitude, la honte, la mode, le ridicule, le beau, le vrai, les louanges, le bien et le mal. Il faut rappeler l’épitaphe d’Ottonieri, très fidèle interprète du pessimisme leopardien: « Ci-gît Filippo Ottonieri, né pour les œuvres de la vertu et pour la gloire, qui vécut oisif et inutile et mourut sans renommée, instruit de sa nature aussi bien que de sa fortune ”. »
Le Dialogue de Christophe Colomb et de P. Gutierrez nous apporte, de même, des considérations sur la précarité de toutes choses, sur l’avantage de vivre dangereusement, ce qui permet de fuir au moins l'ennui. L’Eloge des oiseaux déclare ces animaux supérieurs aux hommes, parce que plus capables de bonheur, du fait de qualités et de conditions extérieures, desquelles dépendent les dispositions intérieures de l’âme. Le Cantique du coq de bruyère veut encore établir que le bonheur est une chimère, et que le but unique de la vie est la mort. Tout s’y achemine, et « le temps viendra où l’univers lui-même et la nature ellemême disparaîtront ». |
Plus de révolte. Mélancolie et sérénité. Détachement qui va parfois jusqu’à sourire. Après les déceptions romaines, Leopardi semble donc pencher vers la résignation et chercher son refuge dans les mythes, gracieux ou douloureux, mais consolants toujours, aussi longtemps que domine la réalité brutale et triviale. Mais ces pages, pour l’auteur comme pour le lecteur, étaient et sont encore l’occasion d’une ivresse. Les Petites œuvres morales sont en effet une chose entièrement accomplie, un des plus précieux joyaux de la prose italienne. Que nous importe aujourd’hui
79 Ossa di Filippo Ottonieri nato alle opere virtuose e alla gloria vissuto ozioso e disutile e morto senza fama non ignaro della natura nè della fortuna sua.
de n’y trouver point l’exposé d’un système véritable? La poésie et l'humour qui partout y sont répandus, et l’un à l'autre mêlés dans une proportion qui délicatement varie, offrent tout ce qu’il faut, sans doute, pour nous le faire oublier. Et comment ne pas s’enchanter d’une telle aisance d'invention, de tant d’ingéniosité dans le choix des symboles, d’un style tout à la fois si pur et si familier, si ferme et si souple, si coloré et si limpide?
Chez aucun écrivain, et à nulle époque, en Italie, on n’avait pu voir la poésie et la prose l’une de l’autre aussi proches que dans ces dialogues, ces récits où la prose, capable à ce degré de poésie, est devenue instrument de poésie au même titre que les vers. Giacomo fit dans ce livre désolant, néanmoins délicieux, l’une de ses plus sûres conquêtes. Preuve en soient particulièrement le Cantique du coq de bruyère et l’'Eloge des oiseaux. Rien de plus égal, de plus soutenu, de plus uni dans la diversité; rien qui de ligne en ligne, et de page en page coule de source pas abondamment, avec une régularité plus vive et plus heureuse, que cette confession mythique d’une âme à qui l’'amertume et le désespoir même semblent être ce qu’à d’autres sont l’espérance et le bonheur.