DÉSENCHANTÉ DU DÉSENCHANTEMENT
Un malentendu (peut-être davantage) s'était produit naguère entre le comte Monaldo Leopardi et l'éditeur Stella. Giacomo n’avait su prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre. Antoine-Fortuné Stella, propriétaire du Spectateur italien et étranger, qui n’avait pas accueilli ce qu’il recevait de lui toujours avec empressement, semblait sorti de sa mémoire. Et voici que soudain il reparaît. Une lettre de Milan parvient au poète le 25 mars : Stella voudrait publier une traduction italienne des œuvres complètes de Cicéron; il a besoin de conseil et soumet un plan de l’entreprise rédigé par un de ses collaborateurs.
Giacomo s’enflamme pour cette idée: il donne son avis; il critique aussi le prospectus, qu’il ne sait pas être de l'encre de Nicolas Tommaseo. Le Dalmate vindicatif s’en formalise, et manifestera par la suite sa rancune. Stella, cependant, est charmé d’un encouragement si vif, d’une collaboration si désintéressée. Et le projet se forme en l’esprit de ce juif adroiïit d’appeler à Milan l’indispensable Récanatais. Il lui promet un traitement fixe et se charge de tous les frais de séjour et de voyage. L'offre inattendue est acceptée avec empressement.
Le poète demanda un passeport et l’obtint. Mais le bon Monaldo se montra, comme il fallait s’y attendre, affecté de ce nouveau départ, et son fils lui-même, après le premier feu de son enthousiasme, retomba dans l’irrésolution. Puis il se ressaisit. Un soir, après le rosaire, il prit le prétexte d’un malaise — peut-être feint — pour faire quelques pas dehors. Quand il revint, il notifia qu’il avait retenu sa place dans la diligence et partait le lendemain.
L'heure venue, il monta en chaise, écrit Saponaro, avec aussi peu d’entrain que si elle avait dû le conduire à la mort. La raison de cette tristesse était peut-être le remords qu’il avait d'abandonner dans cette atmosphère asphyxiante un frère encore plus que lui malheureux. De toutes façons, la chaîne odieuse était une deuxième fois brisée, et le 17 juillet il débarquait à Bologne. Il avait souffert de la chaleur. Un religieux, à qui son père l’avait confié, lui avait tenu compagnie, et maintenant il le pressait de s’en venir loger dans son couvent. Mais Giacomo ne le voulut point, impatient de renouer avec le monde. Bologne, où il fut une dizaine de jours, lui fit la meilleure impression. De toutes les villes qu’il habita, nulle, à la seule exception de Pise, ne lui a souri plus gracieusement. Il la jugea dès le premier instant «très paisible, très gaie et très hospitalière ». L'accueil qu’il y recevait était pour quelque chose, évidemment, dans un jugement si favorable, maïs par la suite il ne le corrigea que peu.
Brighenti l’attendait; Giordani devait, pour le voir, arriver le soir même de Plaisance. Celui-ci voulut, sans retard, présenter son poète à toute l’aristocratie. On l’y connaissait un peu, mais on fut surpris au plus haut point de voir un jeune provincial maladif, doux et timide, au lieu de ce champion de l'Italie et des vertus antiques, de cet audacieux, de cet enthousiaste, qu’à la lecture de ses odes l’on s'était imaginé. Les salons et les cafés firent tout pour le mettre à l’aise: il demeurait emprunté, presque distant.
Cependant le comte Carlo Pepoli, d’une très ancienne famille bolonaïise, et le comte Antonio Papadopoli, vénitien, l’un et l’autre à peu près de son âge, à force d’amabilités surent forcer cette réserve. Ils l’introduisirent chez le docteur Tommasini, de Parme, professeur à l’université, médecin illustre; et bientôt ce fut à qui pourrait l’avoir à dîner. Les femmes, dans cette émulation, ne furent pas les dernières. Cornelia Martinetti, surtout, l’intéressait : Foscolo, naguère, avait en vers fameux célébré sa beauté dans le poème des Grâces. Canova lui-même avait sculpté son buste. Et puis elle savait assez de grec pour lire Daphnis et Chloé dans le texte! L’admirable Cornelia, alors dans son déclin, lui fit une impression très vive.
Il fallait, malgré tout, poursuivre le voyage. Moratti, l’agent de Stella dans la grande cité romagnole, ne cessaïit de l’en presser. Il fut à Milan le 30 juillet. Et l'impression qu’il en eut fut autre — à vrai dire détestable. Cette ville que Stendhal avait élue entre toutes ne lui causa que du désenchantement. Il écrit à Carlo le lendemain de son arrivée: «Il me paraît impossible de tenir ici ne fût-ce qu’une semaine... Rien de commun entre Bologne et Milan... Milan est à l’instar de Paris. A Bologne, matériellement et moralement, tout est beau, rien n’est magnifique. A Milan, le beau, qui abonde, est gâté par la recherche de la magnificence.. La bonté de cœur est commune à Bologne; à Milan, les hommes sont comme partout ailleurs ®, etc. » Enfin il se sent aussi mal que possible dans la capitale de la Lombardie, et l’on peut supposer que cela vient de s’y être vu seul et perdu.
L’habitation de Stella se trouvait en plein centre, à quelques pas de la Scala et du Dôme. L'éditeur avait alors quelque soixante ans. Vénitien d’origine, il avait été secrétaire de Vincenzo Dandolo, puis en 1806 « provéditeur » de Dalmatie. Il s'était réfugié par la suite à Milan, où sa librairie avait rapidement prospéré.. Il possédait une imprimerie et avait publié le Spettatore, qui s’appelait maintenant le Nuovo Ricoglitore. Cet homme industrieux fit à Leopardi le meilleur accueil. Il l’entoura de soins paternels. S'il fixa le prix d’une aussi précieuse collaboration à dix écus par mois seulement, ce fut, semble-t-il, par défaut de moyens, et non par avarice. Giordani s’est emporté à ce propos contre le « cochon de juif ». Mais la mesure et la maîtrise de soi-même étaient les moindres vertus de cet éloquent Placentin.
Stella logea dans sa propre maison le jeune comte, n’exigeant de lui que peu d'heures de travail: le temps de mettre sur pied la collection cicéronienne, dont Giacomo ne voulut pas être le directeur. Malgré son aversion pour Milan, il montra le désir de connaître divers Milanais de marque. Mais presque tous étaient à la campagne, au bord des lacs. Il vit Vincenzo Monti, toutefois, qui ne quittait
80 En français dans le texte.
plus, alors, son lit de la journée, et pour comble de disgrâce était sourd comme un pot. Giacomo dut « cracher lie sang >» pour se faire entendre. La conversation ne sortit pas de la banalité la plus terne, et ce fut encore une déception.
Le fils de Vincenzo Dandolo l’invita dans une propriété qu’il avait près de Varese. De sa: vie entière le poète de Recanati ne poussera plus au nord. Au bout de quinze jours Cicéron seul le pouvait retenir à Milan, et après un mois, cet orateur n’en eut plus la puissance. Il en avait assez, et plus encore de Stella. Non qu’il lui dût reconnaître des torts, mais ce milieu petit-bourgeoïs, qu’il n’avait pu connaître ni à Bologne ni à Rome, devait choquer de cent façons un jeune aristocrate (si peu entêté qu'il fût de sa noblesse — mais Leopardi, mal en point et un peu godiche, est tout de même un prince) accoutumé à l’ordre étroit, mais pompeux, du palais de Recanati. Cet ordre, il l'avait pris en haine en un temps où ne lui était permise aucune comparaison. Maintenant il le jugeait avec plus d’indulgence. Il en avait, il en aura par la suite, plus d’une fois comme un peu de nostalgie. A Recanati rien ne l’animera comme la perspective d’en rompre la contrainte. Hors de Recanati, le souvenir lui en sera presque doux. Cette contradiction du cœur est naturelle. Mais il faut sentir combien le malheureux poète, si peu fait aux choses du monde, si embarrassé des plus légers tracas de l’existence, en sera jusqu’au bout tourmenté.
Ce qui le soutenait pour l’heure, c’était l’espoir de regagner promptement Bologne. Il fût déjà parti s’il n’avait dû s’entendre avec Stella sur les travaux de librairie à fournir en retour des dix écus mensuels. On parla d’un commentaire des Rimes de Pétrarque et d’une anthologie des prosateurs italiens. Il était de retour parmi ses chers Pétroniens le 29 septembre. Et le 3 octobre il rendait compte à son père de ce qu’il avait obtenu. Les dix écus ne formeraient qu’une part de ses ressources. Le produit de ses ouvrages s’y ajouterait. Et de plus il allait donner chaque jour une lecon de latin à un Grec richissime, ce qui représenterait encore huit écus. Ce n’était pas tout: le comte Papadopoli, jeune Vénitien, très curieux de se
cultiver, et lui aussi fort à son aïse, son grand ami, le voulait pour son professeur d’humanités. Le prix de ces leçons n’avait pas été débattu, mais on pouvait avoir confiance.
Giacomo, sans doute, était fier de ces arrangements divers, qui assuraient son indépendance, mais le digne Monaldo fut consterné. Son fils aîné, l'héritier de la très noble et ancienne race des Leopardi de Recanati, vivrait loin des siens d’un travail mercenaire; il s’abaisserait jusqu’à recevoir des cachets! C'était un scandale véritable. Et son désir croissait de ramener au bercail cet enfant égaré. Il ne s’avisait pas, cependant, du moyen très simple de transformer une telle situation. Ou peut-être s’en avisait-il et n’obtenait-il pas, pour le mettre en œuvre, l’aveu de la despotique Adélaïde ? IL aurait consenti à desserrer la bourse familiale; mais il n’en tenait pas les cordons!
Brighenti (que Giacomo s’était mis étrangement à tutoyer) lui trouva une pension chez un couple de vieux artistes lyriques. Les autres pensionnaires, particulièrement les femmes, n'étaient pas tous des modèles de vertu. Mais cela ne frappait pas les yeux du poète. Ce n’étaient que chansons et roulades toute la. journée, et toutefois cet ami du silence ne s’en plaignait point trop: Bologne le payait largement de ces incommodités légères. Sans compter que le bonheur d’y être à peu près son maître le haussait à un état voisin du ravissement.
C’est dans sa vie une époque d’activité régulière et intense. Il entretient avec ses confrères bolonais d’agréables relations. Il a cru voir qu’ils regardaient sa présence comme un honneur fait à leur ville. Tout irait donc vraiment bien, n’était son état de santé, toujours médiocre, des accès fréquents de mélancolie, et le froid, qui bientôt va le tourmenter. N’était son caractère, qui le destine à l’angoisse. Il ne s’accorde que de rares distractions. Il fréquente peu les théâtres. Les spectacles, dit-il dans une lettre à Pauline, l’ennuient mortellement.
C’est l’avenir, surtout, qui l’inquiète. Sa situation est supportable, certes, mais ne saurait se prolonger. Il lui faudrait un poste en rapport avec ses capacités et son rang. L’oncle Antici, Bunsen font pour l’obtenir des efforts
méritoires, mais il n’y a point de résultat. Il a été question d’une chaire d’éloquence grecque et latine à l’université de Rome, et à Bologne même, du secrétariat de l’Académie des Beaux-Arts. Ce serait bien. Le serait-ce? IL se dit que sa faible poitrine lui rendrait pénible une activité de professeur.… Ainsi, jusqu’en ses espoirs, et il en sera toujours de même, entre comme fatalement une part d’afiliction.
Mais il connaît des heures douces, presque voisines du bonheur; il goûte de réelles satisfactions. La maison de Brighenti lui est ouverte: il a de l’amitié pour ses filles, surtout pour Marianne, qui est une cantatrice de talent. C’est dans ce milieu, où tout le monde l’entoure, qu’il fête la Noël. Il y retrouve quelque chose de la maison lointaine. Avec tout cela l'hiver lui devenait cruel, interrompait ses travaux pour Stella, qui pressaient maintenant. Un temps vint où les dix écus par mois furent sa ressource unique. Le comte Papadopoli, le Grec Polydoras avaient quitté Bologne: plus de lecons. Giacomo était confiné par le froid dans sa chambre; il avait aux pieds et aux mains des engelures. La nourriture de la pension lui gâtait l'estomac. Il se voyait obligé à la plus rigoureuse économie. On comprend dès lors que dans un accès de plus noire tristesse il ait pu maudire le séjour que d’abord il avait tant aimé.
Le printemps vint et lui sourit. C’est la saison de Bologne. Cette ville parfois sombre (mais non point austère) y prend un aspect délicieux. Le poète fit hors des murs des excursions agréables. Même il poussa jusqu’à Ravenne, en compagnie du marquis Cavalli, son parent lointain. Il est à remarquer que les basiliques ne lui firent qu’une impression assez faible et qu’il ne retrouva pas au tombeau de Dante l’émotion qui au tombeau du Tasse l’avait étreint. La raison n’en serait-elle pas qu'avec toute l’admiration qu’il montrait pour le plus grand poète de l'Italie, il se découvrait avec l’infortuné Torquato de secrètes affinités? Si différents qu’ils fussent, n’avaient-ils pas en commun l’art de tirer d'eux-mêmes des raisons toujours nouvelles de souffrir? N’étaient-ils pas affligés l’un et l’autre du mal de vivre?
A la pension Aliprandi, le fils de Monaldo se trouvait dans un milieu plutôt vulgaire. Mais il était introduit
d’autre part dans la plus élégante société. Le comte Carlo Pepoli (qui aura la dédicace d’une curieuse et longue épître, lue en l’académie insigne des Felsinei, devant S.E. le cardinal-légat) lui ouvrit le Casino des Nobles. Les dames les plus illustres de la ville recevaient leurs visites. Nous avons dit un mot de la Martinetti. Nommons encore la comtesse Serpieri, sœur de Carlo, la marquise Virginia Tanasi, Ippolita Marchetti, femme d’un poète et fort courtisée. Et puis Clementina d’Antoni, qui était la grâce même. Et surtout la comtesse Carniani Malvezzi 5. Mais depuis la canzone Alla sua donna, c’est-à-dire depuis trois ans, Giacomo Leopardi n’avait plus écrit de vers, et cela prouverait entre autres choses que nulle femme, qu’elle fût du peuple ou de la noblesse, n’avait su toucher son cœur. Or, à la date du 30 juin, il écrit à son frère Charles: «Je suis entré avec une dame. dans une relation qui forme à cette heure une grande part de ma vie. Elle n’est pas jeune (elle avait, en effet, quarante-cinq ans) mais elle est d’une grâce et d’un esprit qui suppléent à la jeunesse et créent une illusion merveilleuse. Les premiers jours de notre connaissance, je vécus dans une sorte de délire et de fièvre. Nous n’avons jamais parlé d'amour, sinon par jeu, mais nous sommes l’un avec l’autre dans une amitié tendre et sensible. dans un abandon qui est comme amour sans ses inquiétudes. Elle fait de moi l’estime la plus haute, et si je lui lis quelque chose, son cœur, souvent, lui inspire d’en pleurer, sans affectation. Les éloges des autres, pour moi, n’ont aucune substance, alors que les siens sont comme du sang qu’elle me donne et demeu-
81 Cette brillante société ne lui inspirait point de dédain pour des êtres plus simples. Parmi les femmes qui passèrent plus ou moins fugitivement dans la vie de Leopardi, Michele Saponaro signale Rosa Padovani, chanteuse, pensionnaire des Aliprandi, qui pour l’amour de la musique avait quitté son mari et Modène, et qui fut un temps sa préférée. Elle vivait à sa porte et répandit quelque charme sur le frissonnant ennui d’un hiver qui n’avait pas de fin. Il ajoute à ce nom celui d’Angelina Jobbi, naguère femme de chambre au palais de Recanati, dont Giacomo avait appris l’adresse par une lettre de Pauline, et dont le mari, cuisinier, régala ce dyspeptique de petits plats dignes du cousin Pons.
rent tous dans mon âme. Elle aime et entend la littérature et la philosophie, et nous ne manquons jamais de sujets de conversation. Presque tous les soirs je suis avec elle depuis l’angélus jusqu’à minuit passé, ce qui ne m'est qu’une minute. Nous nous confions nos secrets, nous nous avertissons, nous nous reprenons de nos défauts. En un mot, cette relation forme et formera une époque bien marquée de ma vie, parce qu’elle m’a désenchanté du désenchantement et convaincu qu’il y a véritablement au monde des plaisirs que je croyais impossibles, que je suis capable encore d'illusions durables, malgré la connaissance et l’expérience du contraire, enracinée en moi. Elle a ressuscité mon cœur, après un sommeil, que dis-je : après une mort complète, où il fut pendant des ans. »
Il s’agirait ainsi d’une véritable renaissance, d’un de ces événements qui transforment le cœur d’un homme, qui le métamorphosent jusqu'aux profondeurs de l’âme et l’engagent dans un chemin nouveau. Nous allons voir ce qu’il en devait être. Mais observons d’abord cette expression typiquement léopardienne: elle m’a désenchanté du désenchantement, ou désabusé du désabusement (disingannato del disinganno). Et notons encore que dans cette révélation il ne parle cependant que d’une illusion, dont il lui suffit de penser qu’elle se prolongera. Mais cette espérance était vaine.
La comtesse Carniani Malvezzi, de Florence, mariée à un Bolonaiïis, n’était pas indigne des éloges que Giacomo fait d’elle sous l’inspiration d’un sentiment très vif et qui semble même tout près de se muer en passion. Elle était, semble-t-il, très attrayante, ne manquant ni de culture ni de goût, mais plus superficielle qu’il ne le sut voir. Son esprit, treize ans plus tôt, avait été formé par Monti en personne, qui pour elle, déjà presque vieux, avait brûlé d’une flamme passagère, et qu’elle avait en retour plus longuement aimé. Les preuves qu’on en conserve ne manquent pas de piquant. « Où est, lui demandait-elle dans une lettre, ce cœur qui palpitait sous ma main, sous cette main même qui t’écrit? » L’Arcadie avait accueilli sous le petit nom tout simple d’Ipsinoe Cidonia cette muse à présent vieillissante, qui avait traduit de l’anglais La bouche
ravie et composait présentement un poème sur L’expulsion de Gautier le tyran ®.
Un portrait de Teresa, que reproduit Saponaro, ne nous persuade pas, à vrai dire, que sa beauté fût irrésistible. Ïl est vrai qu’il est bien médiocre, et la coiffure de la dame, bien godiche. Il date de l’époque de Vincenzo, plutôt que de celle de Giacomo. Le front élevé, les grands yeux gais sont agréables. Mais le bas du visage déjà s’empâte, et les belles formes du buste n’empêchent pas de trouver à toute la personne on ne sait quoi de bourgeoisement grassouillet. Mais encore une fois nous pouvons être trompés par cette image. Et puis Leopardi la voyait avec d’autres yeux.
Il ne s’aperçut pas d’abord de sa coquetterie. Elle s’était amusée à faire la conquête d’un écrivain que les salons recherchaïent. Son amour-propre y trouvait son compte. Mais l’expérience une fois réussie, elle voulut s’épargner l’ennui d’une cour assidue et dont elle fut lasse promptement. Soyons justes: l’amoureux demandait beaucoup à son opulente et blonde admiratrice. Pouvait-il être tous les soirs seul à seule avec cette femme répandue, et de l’angélus à minuit passé? Bientôt elle souhaïta des passe-temps plus récréatifs. Giacomo fut sans doute la victime de son envahissante assiduité. Elle tenta d’espacer les visites, sans se départir de la manière douce, en prenant le prétexte de la jalousie imaginaire, ou peut-être réelle, de son mari : « Hier soir, je me suis attiré une belle semonce pour avoir eu l’indiscrétion de vous retenir chez moi jusqu’à minuit. Mon cher maître et seigneur prend ombrage de toutes les visites qu’on me fait si elles se prolongent trop et deviennent fréquentes. Je suis au monde pour en avoir plus que ma dose, et pour m’exercer à la sainte patience, qui est la vertu des ânes... »
Le gentilissimo Leopardi ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. Alors elle lui consigna sa porte, avec plus de brusquerie. Il se le tint pour dit, et dédaignant les invitations qu’elle lui adressa pour accommoder un peu les choses, le pauvre partira pour Florence sans avoir
82 La cacciata del tiranno Gualtieri. (I1 s’agit de Gautier de Brienne.)
désiré la revoir. Dans une lettre à Papadopoli, nous voyons qu’il ne la ménage guère: « Certes la jeunesse, la beauté, les grâces de cette sorcière sont à un point qu’il faut beaucoup de force pour y résister. »
Par bonheur, d’autres femmes dans Bologne se sentaient pour le poète si doux et si mal en point une réelle sympathie. Antoinette Tommasini, la femme du professeur, et sa fille, Adélaïde Maestri, seront particulièrement fidèles dans un sentiment qu’entretenaient l’admiration et la pitié. Les Tommasini l’avaient adopté véritablement et devaient lui renouveler longtemps encore les preuves de leur sollicitude.
Sans interrompre ses travaux de librairie, il publia pendant cette période bolonaise de petits ouvrages qui méritent cependant une mention. Le Fragment d’une traduction de la Cyropédie et la Satire de Simonide sur les femmes parurent dans le Nuovo Ricoglitore, de même que les
Idylles, remises par l’auteur à Stella, lors de son passage à Milan. L’Antologia de Florence, fondée en 1819 par Vieusseux, et le Nuovo Ricoglitore firent connaître des extraits des Petites œuvres morales. Puis vint un mince volume de vers, dont Brighenti couvrit les frais, où voisinaient les Idylles, les Elégies, l'Epître à Pepoli, la traduction de la Batracomyomachie et de la Satire de Simonide. Il fit d’autres versions encore, et en premier lieu celle du Manuel d’Epictète, destinée à Stella, que précédait un « préambule », où il s’exprimait sur le stoïcisme avec une faveur significative. Il le disait d’une utilité plus immédiate que nulle autre philosophie à l’usage de la vie humaine, plus accommodé à tous les hommes, singulièrement à ceux qui ne sont point des héros, qui n’ont que peu de force morale ou sont réellement faibles, donc aux modernes, mieux qu’il ne l’avait pu être aux anciens. Et il ajoutait: « Pour obtenir cette condition d’existence meilleure et cette unique félicité qui se peut trouver en ce monde, les hommes n’ont pas d’autre voie, en fin de compte, que de renoncer, pour ainsi dire, au bonheur et de s’abstenir dans la mesure du possible de fuir ce qui en est le contraire. Or l'indifférence aux choses qui nous sont extérieures, qu’Epictète prône comme le font les autres stoïques, ne
signifie, au vrai, pas autre chose que de ne se point soucier d’être heureux et ne pas chercher à n’être pas malheureux. Cela revient à enseigner le devoir de s’aimer soi-même avec aussi peu d’ardeur et de tendresse que possible, et c’est le dernier mot, non seulement de la philosophie d’Epictète, mais de toute la sagesse humaine. »
Le 18 décembre 1895, il disait avoir achevé la traduction des Petites œuvres morales d’Isocrate. Il mit de plus en italien l’Hercule de Prodicus, une «lettre métrique » de Pétrarque au cardinal Jean Colonna, un discours de Gémiste Pléthon. Mais peut-être fut-ce, en partie au moins, après son départ de Bologne. C’est d’ailleurs, pour nous, d’un assez faible intérêt.
Ces traductions nous renseignent sur les dispositions de son esprit; mais le Fragment apocryphe de Straton de Lampsaque et les vers Au comte Carlo Pepoli nous en disent davantage. Il écrivit le premier en 1825, et ces pages très curieuses (que l’édition napolitaine et l’édition parisienne des Operelte auraïent recueillies) parurent seulement après sa mort, en 1845. Peu importe Straton de Lampsaque. C’est Leopardi qui parle. Et qui parle en agnostique. Il conçoit une matière universelle, existant ab eterno, qu’agitent, que meuvent sans cesse et de toutes façons des forces qui lui sont propres, dont il nous est impossible de connaître la nature. Les planètes, la terre, le soleil et les étoiles disparaîtront, mais la matière en sera conservée, et il en naîtra des créatures nouvelles, qui se diviseront en genres nouveaux, en nouvelles espèces. Des ordres de choses nouveaux en résulteront, un nouveau monde. Mais il nous est impossible d’en conjecturer même les qualités.
Cette prose est égale à tout ce que Leopardi, jusqu’alors, avait écrit de plus clair et de plus fort, de mieux argumenté, de mieux déduit, avec cette sobre et magnifique impassibilité qu’on verra dans Le Genêt et d’autres poèmes de la dernière période. On n’avait peut-être représenté jamais d’une façon plus rigoureuse et plus sereine une éternité de laquelle Dieu serait absent. Les vers à Carlo Pepoli sont de la même veine paradoxale et tranquille. On ne saurait affirmer qu'ils brillent d’un éclat singulier parmi
ceux dont l’ensemble composera les Canti. D'ailleurs ils sont tout autre chose qu’un chant. Mais l'importance philosophique en est considérable.
Le dédicataire lui a dû de ne pas mourir tout entier. Car ni l’avantage d’avoir composé le livret des Puritains de Bellini, ni même sa vertueuse action de patriote ne pouvaient assurer sa gloire #. Giacomo se propose d’établir que tout est loisir, ou oïsiveté, ou vaine agitation, dans l'existence des hommes. (Nous cherchons un équivalent plus juste du mot ozio, otium. Il prend ici le sens d’activité non créatrice.) Le travail qui n’a d’objet que le maintien de la vie est «<oisif»; et l’on pourrait aussi dire « oiseux ». Il faut bien qualifier d’oisif un effort qui ne s’assigne pas un noble but, ou qui ne peut y parvenir. « Oisif le paysan qui ne désire qu’assurer son existence, et de même le marin, l’ouvrier, le guerrier, le marchand. Car cette existence même n’est d’aucun prix.» Par les sueurs, les veilles, les périls on ne peut acquérir le bonheur ni pour soi, ni pour autrui.
« Mais nous qui ne pouvons de nos propres mains nous procurer le vivre, nous ne suffisons qu’avec peine et dégoût à une plus grave nécessité, de laquelle à d’autres nous ne pouvons nous en remettre, j'entends la nécessité de consommer notre vie: invincible et cruelle nécessité, dont ni les trésors amassés, ni la richesse des troupeaux, ni la fécondité des champs, ni les palais, ni la pourpre ne peuvent exempter la race des humains.» Le riche n’a le choix qu'entre le suicide et l’ennui. De l’ennui rien ne le délivre, ni la vigueur de la jeunesse, ni « les douces paroles d’une bouche de rose », ni «le regard tendre et troublant de deux noires pupilles, parmi toutes les choses de la terre la plus digne du ciel », ni les combats, ni les voyages, ni le goût de nuire et de persécuter.
Le culte de la poésie et des arts peut dans une certaine mesure atténuer cette disgrâce. C’est le cas précisément
83 Gioberti, dans le Primato, dit que le nom de Carlo Pepoli est l’un des plus chers à tous ceux qui aiment les bonnes lettres qu’ennoblissent la qualité de l’âme et la dignité de la vie, et qui méritent le plus d’être par eux honorés.
pour Carlo Pepoli, mais son douloureux ami n’a pas cette chance: «Je vois déjà m’échapper toutes les illusions si douces du premier âge, et s’effacer de mes yeux les images délicieuses que j'aimai tant, qui jusqu'à mon heure dernière reviendront dans mon souvenir avec des regrets et des pleurs. Et quand mon cœur sera refroidi et endurci, quand ne le pourront émouvoir ni la riante sérénité des champs sous le soleil, ni la voix printanière des oiseaux au matin, ni la lune versant d’un ciel limpide sa clarté silencieuse sur les prés et les coteaux; quand toutes les beautés de la nature et de l’art pour moi seront sans âme et sans parole; quand le sens du sublime, des tendres sentiments me sera une chose étrangère, ne mendiant plus que mon seul réconfort, je choisirai d’autres soins moins doux en quoi reposer ce qui me restera d’une existence cruelle. »
Comment faut-il entendre ces vers? Leur sens, me semble-t-il, est que tous les moyens se révéleront vains, tôt ou tard, qu’on aura crus propres, diversement, à rendre l'existence moins ennuyeuse et moins « oiseuse ». Les illusions pourront soutenir le poète encore quelque temps, la nature et l’art le distraire, et les nobles passions lanimer. Mais leur puissance épuisée, il ne lui restera que le secours de la grave méditation: « pénétrer l’amère vérité, les aveugles destins des choses mortelles, des éternelles, découvrir le pourquoi d’une humanité que le chagrin et la misère accablent; vers quel but suprême le poussent la nature et le sort; à qui tant de douleur peut être un plaisir ou un profit: où va, par quels ordres, par quelles lois se dirige cet univers mystérieux, que les sages comblent de louanges, que, moi, je suis las d'admirer. »
L’épitre à Carlo Pepoli, didactique et lyrique, d’un lyrisme pâle qui s’anime et se colore toutefois à mesure que le poète avance dans l’exposé d’une pensée où d’ailleurs n’entrent point d'éléments nouveaux, nous permet pour cette raison même de faire le point, en quelque sorte, à la veille d’une période nouvelle de la vie du poète. Elle surprend par une mélancolique sérénité, par le détachement qu’on y reconnaît dans l’aveu même du désespoir. C’est le résumé précis d’une expérience, d’une philosophie éparse jusqu'alors, maintenant saisie et possédée, un
compte que Leopardi se rend à lui-même poétiquement de son état sentimental et spirituel.
Parmi les travaux accomplis à Bologne, nous accordons une certaine importance au Commentaire de Pétrarque. Il le fit sans joie, à l’en croire, un peu comme un pensum. Cependant il nous paraît excellent. Un tel ouvrage n’était pas de nature à faire parler le génie. Il n’en illustre pas moins deux vérités, l’une générale, et l’autre qui se limite à la connaissance de l’auteur. La première est que l’on ne saurait parler de poésie avec tact et pénétration si l’on n’est soi-même poète (en effet, que sont les ressources du plus subtil et du plus érudit philologue, au prix des intuitions d’un Leopardi?); la seconde, que l’esprit sublime faisait chez lui bon ménage avec le simple bon sens. On ne le voit point, dans l’explication d’un passage obscur, recourir à d’acrobatiques prouesses d’exégèse, à de vaines ingéniosités. Son désir était de mettre Pétrarque à portée, et le plus souvent il trouve à l’expression vieillie, un juste et facile équivalent. Il ne cherche pas midi à quatorze heures. Partout, au contraire, il projette la clarté, qu’il aime toujours, et même cruelle, en ennemi juré du tortillage et de la prétentieuse complication. « J’appelle cela une interprétation, écrit-il à Papadopoli, parce que ce n’est pas un commentaire comme les autres, mais presque une traduction de la langue ancienne et obscure en une langue moderne et claire, mais non point barbare. » On ne saurait dire mieux.
En dépit des soucis d’argent, qui jusqu’à la fin de ses jours ne lui laisseront plus guère de paix, et des accablements d’une santé toujours mauvaise, et de la curieuse nostalgie où malgré tout il demeure de ce milieu familial et de ce Recanati par lui si fréquemment vilipendés, Leopardi n’était pas trop malheureux à Bologne. Ou plus exactement, il y avait souffert moins que partout ailleurs. Mais il voyait avec épouvante l’hiver se rapprocher. Son départ n’eut pas d’autre raison que cette menace: le 26 novembre 1826, il était de retour parmi les siens. Dans le palais confortable, le froid le faisait moins gémir, du moins le froid corporel, car il s’y sentit presque aussitôt l’âme glacée et ne désira rien tant que de s’en éloigner de
nouveau le plus vite qu’il se pourrait. Il écrivait à Stella qu’il tenait à se rapprocher de lui et à choisir un séjour plus commode pour leur correspondance, ajoutant qu’il ne pouvait plus supporter un pays où toute distraction était impossible, en dehors de tout commerce littéraire, véritable sépulcre des vivants.
Il y prépara néanmoins sa chrestomathie des prosateurs italiens, ce que la bibliothèque de son père lui rendit facile. Il expédiait avec une rapidité surprenante, et même dans ses pires phases d'inertie et de dégoût, ces travaux commandés où il pensait ne mettre que très peu de luimême. Il ne sortait presque jamais, cherchant dans une besogne réglée et tranquille à faire durer moins sa pénitence, n’attendant que la fin de cet exil au lieu natal.
Ses compatriotes n'étaient peut-être pas des gens très cultivés, ni très pénétrés de sa valeur exceptionnelle. Mais lui-même, à son tour, n’était pas sans tort envers eux. Il leur avait justement reproché leur indifférence: maintenant qu’elle avait disparu, du moins en partie, il continuait à ne leur montrer que du dédain. On n’a peut-être pas mis en lumière suffisamment un des éléments les plus certains de son infortune: cet aigre désenchantement, cette vue chagrine des choses, qui déjà l’avait empêché de se plaire dans Rome, et qui jusqu’à sa mort le privera de sentir la douceur de maints objets, de maintes circonstances qui pouvaient le détendre et le consoler.
A son arrivée, un sonnet pompeux lui avait souhaité la bienvenue: il s’en gâta le plaisir par la réflexion que pour un chanoïne, une religieuse, un notaire, on n’aurait pas fait moins. Un si ombrageux orgueil nous désoblige. Mais sans la trop longue épreuve de la solitude, se serait-il à ce point développé dans une âme capable de toutes les grandeurs? Les malentendus se multipliaient quand, avec plus de souplesse, il les aurait pu faire disparaître. Nous serions tenté de donner à cette biographie un sous-titre: Leopardi ou les malentendus. Il y en aura toujours dans son existence, et après sa mort ils diviseront ceux qui s’efforceront de le comprendre mieux. N’allons pas l’accuser, cependant, d’une vanité banale. Il n’était point assoiffé d’honneurs, mais désireux plutôt d’être reconnu différent.
Et c’est dans le cercle des siens que cette prétention fut en somme le plus complètement satisfaite: par sa sœur Pauline, et surtout par son frère Carlo. Nul ne lui rendit plus généreusement justice. Aussi a-t-il montré pour ce garcon malheureux, victime d’un milieu étouffant, plus encore que lui-même, une amitié qui jamais ne se démentit.
Les yeux de Giacomo se tournaient toujours vers Bologne. Preuve que malgré les duretés de Teresa, les promiscuités pénibles de la pension, l’inconfort, les espoirs déçus, et tout ce dont il avait eu à se plaindre, cette ville accueillante gardait la première place dans son cœur. On l’y revit le 26 avril 1827. (Depuis qu’il s’était assuré, bien que chétivement, l'indépendance, Adélaïde et Monaldo voyaient moins de difficultés à son départ.) Mais cette fois, il y demeura deux mois à peine. Les Aliprandi étaient morts; il se logea à l'Auberge de la Paix, dans le Corso. Les Tommasini lui donnèrent des témoignages nouveaux d’une amitié fidèle. Il se reprit à fréquenter les Brighenti. Même il consentit à revoir Teresa. Ce qui dominait en elle, c'était la femme de lettres. Peu soucieuse des adorations du poète, elle attendait de lui des conseils et des appréciations. C’est au vrai ce qui l’empêchait de rompre. Encore un malentendu! Mais il se dissipa très vite, cette fois, à la suite d’une scène pénible pour l’orgueil de Leopardi — qui d’ailleurs ne souffrit pas que dans son orgueil. Il fit à Papadopoli, de passage à Bologne, la promesse de ne plus revoir la comtesse. Et il la tint. Rien désormais ne le retenait plus en des lieux naguère aimés d’une manière si vive. Il partit pour Florence au mois de juin.