MINISTÈRE ANGLAIS. — AFFAIRES BELGES
(Page 57.) * Le roi Léopold à Louis-PhUippe, roi des Français.
• Bruxelles, le 14 décembre 1883.
« Mon très-cher frère et excellent ami ! *
« Vande Weyer vient d'arriver, et comme il m'a rendu compte de la position des choses en Angleterre, je crois qu'il sera utile de vous en donner connaissance.
« Il parait que le ministère est fermement établi, et qu'il n'y aura pas de changement si la mort de lord Grey ou quelqu'événement de cette nature ne dérange pas l'ordre des choses. Le roi pencherait vers une modification qui ferait une coalition entre lord Brougham avec Peel, gardant Stanley et autres dans ce sens. La chose est cependant entièrement impossible pour Peel under existing circumstances. Le duc de Wellington est maître de la chambre des lords, et les tories sont des plus déraisonnables, ce qui est d'autant plus à regretter que cela force le ministère de les démolir dans les corporations, etc., au delà de ce qui est désirable. Cette haine est donc cause que les tories mettent tout en jeu , et cet hiver est de nouveau particulièrement dévoué aux intrigues. Les plus actives paraissent avoir lieu avec la Russie. Le duc de Cumberland a été très-spécialement chargé de cela. On croit Matuszewic complètement accrédité auprès des tories. On dit que leur conseil à l'empereur Nicolas est to bully France and the présent english administration, that lord Grey mil never be able to go to war and that strong on the part of Russia will be the best means of upsetting his administration. Il y a du.vrai dans cela. Si les ministres anglais se montrent faibles vis-à-vis de la Russie, leur position deviendra assez critique et celle de la France également. Il parait cependant que leur intention est de tenir ferme; s'ils montrent les dents, je crois que la Russie sera la plus effrayée des deux, car dans une guerre avec l'Angleterre, elle a tout à perdre et rien à gagner. Il faudra voir jusqu'à quel point la Prusse et l'Autriche se laisseront infecter par la politique russe; vous ferez bien d'employer tous les moyens possibles pour le découvrir; pour moi il est plus difficile de le découvrir puisque nous sommes trop au
ban de Tempire, Le baron Arnim m'a cependant parlé dans le sens de ce que je vous écris; il blâme TAngleterre et pense que l'empereur Nicolas n'a point d'intentions sérieuses sur la Turquie, et que ce serait à l'Angleterre à surveiller cela.
« Nous sentons pour nos affiedres belges déjà le contre-
coup. Palmerston ayant eu l'intention de proposer quelques mesures relatives aux arrérages, les ministres de Prusse et d'Autriche lui ont fait connaître qu'ils avaient reçu des instructions de fraiche date c(ui leur défendaient particulièment d'accéder à quoi que ce soit de défavorable au roi Guillaume, et qu'ils lui conseillaient.de remettre sa démarche.
h Je pense que dans ceci il sera nécessaire pour la France de montrer beaucoup de dignité et de courage, mais aussi de la prudence. En Allemagne une guerre serait extrêmement unpoptdar) « cela, au moins, je le sais bien positivement, » et sans l'Allemagne l'empereur Nicolas ne peut rien faire.
« Ici la Chambre a fait de ses sottises accoutumées; ce sont des personnalités, ce sont des haines contre Lebeau, contre Goblet, et puis, du côté des Gendebien et C'«, le désir de la république, de la confusion générale où ils espèrent gagner. C^a est assez ennuyeux et me force de m'occuper à reconstruire le ministère ou à en faire un nouveau dans lequel il entrerait un peu de substance cathoUqtie qui a la majorité dans la Chambre.
« L'industrie cotonnière souffre, mais je crois qu'on l'exagère, et que l'on veut profiter de l'occasion pour arracher à la Chambre quelque chose qui ressemble à l'ancien million de l'industrie.
« Le fait est cependant que nous manquons de débouchés et que nous souffrons de la fraude qui se fait de tous les câtés. L'état des finances est satisfaisant, et, si nous avons la paix, nous pourrons même diminuer notre armée vers le printemps. Fasse le ciel que votre Chambre se conduise sagement ! J'ai oublié de vous dire que Vande Weyer m'a aussi rendu compte de l'immense nombre d'imprimés en Angleterre qui prêchent la république et le partage des biens. 11 est temps que je finisse ma longue lettre.
« Pour la vie,
« Mon bien-aimé père, « Votre fidèlement dévoué gendre et ami,
< Léopold. »
N. B, Cette lettre inédite a été trouvée aux Tuileries en 1848.