IIT. —— LES VUES ANGLAISES ACTUELLES
L’arrangement du 12 mai conclu, l'Etat du Congo poursuivit sa tâche dans les territoires qui lui avaient été donnés à bail. Respectueux des droits qu'il avait reconnus à la Grande-Bretagne, il limita strictement ses agents dans l'étendue du bail. Il y accorda à des particuliers, notamment à des Sociétés anglaises, des concessions en vue de l’exploitation du Bahr-el-Gazal. Nulle objection de la part du Gouvernement anglais ne lui paraissait pouvoir s’élever contre son occupation et son administration de ces territoires. De fait, en Europe comme en Afrique, la Convention était comprise de manière identique par les deux Gouvernements et par leurs agents.
Par un décret du 12 novembre 1897. publié au Bulletin officiel de 1 Etat, les dispositions législatives en matière de justice et d'état civil, en vigueur dans l'Etat, furent rendues applicables aux territoires du baïl sans exception. — Cette mesure d'administration ne souleva pas d’objection de la part du Gouvernement Britannique,
En juin 1897, Sir Francis Plunkett signala que des forces
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congolaises auraient traversé le Nil à Muggi ; il demandait que : « the Government of the Independent State will lose no « time in giving orders for the immediate withdrawal of their « forces to the West Bank of the Nile. » C'était se conformer à l’arrangement du 12 mai, puisque le Ministre reconnaissait que sur la rive gauche du Nil l’action des agents de l'Etat ne pouvait être entravée.
À la même époque, Sir Francis Plunkett, à propos d'un commentaire inexact que le « Mouvement Géographique » avait donné des clauses du bail, rappelait dans une dépêche officielle au Secrétaire d'Etat que, par la Convention du 12 mai, la durée du bail était différente selon qu’il s appliquait aux territoires à l’Fst on à l'Ouest du 30€ méridien Est de Greenwich, et affirmait ainsi à nouveau le maintien de ce bail, sans faire mention d’autres limitations ou conditions que celles contenues dans la Convention.
En décembre 1898, une correspondance parue dans le « Times » ayant signalé qu’une expédition anglaise, opérant au Nil sous le commandement du Major Martyr, aurait établi des postes à Wadelaï et à Dufilé, l'attention du Gonvernement de Sa Majesté fut appelée sur ce point par l'Etat du Congo, et il fut prié de donner aux agents anglais des instructions conformes à l’arrangement de 1894. Le Gouvernement anglais répondit : « Major Martyr is conducting an operation « which may bring him into collision with the Derviches, ad « therefore his movements mustconform to the military neces- « sities of his position. But, with this reservation, he will be « instructed {o remain to the East of the Nile. » Les agents anglais se conformèrent à ces instructions ; ils se maintinrent sur la rive droite du Nil, et lorsque, ayant à transporter leur vapeur au delà de la Cataracte de Bedden, ils voulurent faire usage de la rive gauche, où le passage était plus facile, ils en demandèrent l'autorisation aux agents congolais.
L’arrangement du 12 mai 1894 se trouvait donc ainsi respecté de part et d'autre, lorsqu’en mai 1899 il semble qu'il fut remis en question du côté anglais.
À ja suite d’une nouvelle donnée par le « Petit Bleu », que « les troupes de l’Etat, dans l’enclave de Lado, se préparaient « à nn grand mouvemeut vers le Nord », le Ministre d'Angleterre fit au Département des Affaires Etrangères de l'Etat Indépendant du Congo, la déclaration : « qu’il avait pour
« instruction, si l'occasion s’en présentait, de rappeler au Gou- « vernement de l'Etat du Congo que la réserve des droits de « l'Egypte faite lors de la signature de la Convention du « 12 mai 1894, était considérée par le Gouvernement Bri- « tannique comme existante et comme ayant repris force en « suite des événements qui se sont passés depuis la bataille « d’'Ondurman. »
D'autre part, le Major Peake, agent du Gouvernement anglais, prenant contact avec les agents de l’Etat à Kero leur déclarait : « that under article N° 2 of the Agreement of may » 12th 1894, Her Majesty’s Government do not recognize » that the King of the Belgians has any right of permanent » occupation to any part of the Nile Valley.-but in the other » hand that there is (1) intention of interfering with the » arrangement under whick certain territories are temporally » leased to the Congo State ».
Le Gouvernement Britannique n’a pas jusqu’à présent précisé davantage quelles sont ses vues au sujet de l’arrangement du 12 mai 1894. Mais, des éléments dont nous disposons, nous concluons que, d'après lui, cet arrangemont est remis en question pour les raisons suivantes :
1° La victoire d’'Ondurman — 2 septembre 1898 — à fait revivre les droits de l'Egypte que, dans une correspondance annexe au traité du 12 mai 1894, la Grande-Bretagne et l'Etat du Congo avaient déclaré ne pas ignorer, se donnant mutuellement « the assurance that the parties to the Agree- » ment do not ignore the claims of Turkey and Egypt in the » basin of the Upper Nile ».
2° La convention conclue par l'Etat du Congo avec la France le I4 août 1894 constitue de la part de 1 Etat du Congo une renonciation à ses droits au delà du 5° parallèle 1/2 et du 30° méridien Est Greenwich.
3° L'état du Congo n’a pas occupé ni administré les territoires qui lui avaient été donnés à bail,
Il est à répondre à ces considérations :
1° Quant aux droits de l’Egypte, l’Etat du Congo, comme la Grande-Bretagne, leur reconnaït la valeur qu’ils peuvent avoir. Le comte de Kimberleÿ, dans sa dépêche du 14 août 1894
(4) Il faut probablement lire « there is not intention » — d’après le Major Peake lui-même qui a remis le texte de cette déclaration.
au marquis de Dufferin, a précisé la portée des assurances échangées à leur sujet le 12 mai 1894 : « The declaration, » écrit-il, made at the signature of the Agreement, that the » two parties did not ignore the claims of Turkey and Egypt » in the basin of the Upper Nile, is considered by Her » Majesty’s Government to be tentamount to an assurance » that the claims in question will not be disregarded #henever » Turkey and Egypt may be in a position to assert them ». Peut-on dire que par la victoire d'Ondurman, la Turquie et l'Egypte se sont trouvées en position d’exerccr leurs droits dans le bassin du Haut-Nil ? Non, puisque notoirement après comme avant la bataille d’Ondurman ce sont encore des troupes anglaises qui poursuivent l’occupation de ces terri-
toires; — puisque c’est le ministre d'Angleterre et non pas le représentant du Sultan qui traite à Bruxelles du Bahr-el- Ghazal ; — puisqu’enfin c’est un agent anglais et non un agent
égyptien qui, à Kéro, communique avec les agents congolais. L'influence anglaise dans le bassin du Nil ne cesse donc pas d'exister ; elle est aujourd’hui plus active qu’elle ne l'était lors de la signature du traité du 12 mai 1894, et par conséquent les obligations du Gouvernement anglais comme bailleur continuent à le lier. |
En effet, les parties à la convention de baïl de 1894 ont entendu, par le rappel qu’elles faisaient alors des droits de l'Egypte, qu'en cas de restauration de ces droits, leurs obligations contractuelles de baïlleur et de locataire pourraient s’en trouver affectées au cas où cette restauration ferait obstacle à l'exécution des clauses du bail. Or, il est bien évident que par les victoires sur les Mahdistes, la situation du Gouvernement britannique dans le Soudan est devenue plus prépondérante encore, et qu'il s’est trouvé plus à même encore d'exécuter ses obligations de bailleur. Il ne pourrait invoquer comme une sorte de résiliation du bail la revivance des droits égyptiens que si lui-même se trouvait par là exclu de toute action dans le Soudan, et tel n’est pas le cas. Le Gouvernement anglais n’a, à aucun moment, renoncé aux droits que, par ses conventions avec l'Allemagne, l'Italie et l'État du Congo, il s’est fait reconnaître dans le bassin du Nil; il a déclaré au contraire que la victoire d'Ondurman lui donnait de nouveaux titres par droit de conquête, et c’est en vertu de ces titres que, dens une Convention du 19 janvier 1899 avec le Gouvernement égyptien, il intervient dans l’organisation du Soudan.
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En résumé, le Gouvernement anglais, à défaut d’une déclaration contraire de sa part, se maintient des droits sur le Babhr-el-Ghazal : quels que soient ces droits, il doit en assurer la jouissance au Souverain de l’État du Congo de par le bail de 1894. — Il est à noter aussi que l’expression « droits de l'Egypte » doit être précisée et qu'il y aurait erreur à les considérer comme englobant tout le bassin du Nil, y compris les vastes régions du Babr-el-Ghazal. Le Gouvernement égyptien, dans une note parue dans le Blue Book, Egypt 1889, c’est-à-dire approuvée par le Cabinet de Saint-James, a indiqué le summum des droits que dans l'avenir il songeait à revendiquer au Soudan. Riaz-Pacha, Président du Conseil, déclarait qne le Nil étant la vie de l'Égypte, ce pays devait aspirer à entrer en possession des rives du fleuve : « Je ne voudrais » pas qu’on pût comprendre par Soudan en général, ces vastes » contrées sans fin ni limites et qui ne sont d'aucun intérêt, » telles que le Darfour et le Kordofan, mais j'entends par » Soudan les rives du Nil et l’île de Sennaar, et il entre natu- » rellement dans cette dénomination les régions du Soudan » oriental aboutissant à Suakim. » Cette dernière phrase excluait le Bahr-el-Ghazal.
2° En ce qui concerne les objections tirées du traité conclu le 14 août 1894 entre l'Etat du Congo et la France, il est à faire remarquer tout d'abord que ce traité fut imposé à l'Etat du Congo, au su et connu de l'Angleterre. Quand, à la suite de l’émotion provoquée par le traité du 12 mai, l'Etat du Cougo fut amené à négocier à Paris la Convention du 14 août, le Gouvernement britannique n’était pas ignorant des difficultés où se trouvait l'Etat du Congo et des sacrifices que la France entendait lui imposer. Il n’intervint pas. Il avait cependant pour obligation, comme bailleur, d'assurer au locataire la jouissance paisible des territoires donnés à bail; ce fut en vain que l’Etat attendit une aide du Gouvernement britannique et, contraint et forcé, il signa la Convention du 14 août 1894.
En droit, cette Convention ne peut avoir aucun effet en ce qui concerne les obligations réciproques résultant du bail de 1894. La Convention d'août est « res inter alios acta » pour l'Angleterre qui n'y à pas été partie. C’est ce que disait lord Salisbury lui-même dans la lettre qu'il adressait le 11 décembre 1896 à sir Francis Plunkett : « By these articles
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» (de la Convention du 14 août) the Government of the Free » State has bound itself éowards France not to advance to the » north of parallel 5°30’. » Le marquis de Salisbury était plus explicite encore dans la lettre que, le 6 octobre 1898, il adressait à sir E. Monson, où il disait : « The Agreement with the » King of the Belgians has never been cancelled and never » been repudiated by this country and is in existence and full » force still. It is true that the King of the Belgians was pér- » suaded, without any assent on the part of Great Britain, to » promise the French Government that he would not take » advantage of. it beyond a certain limit; but that concession » on his part did not diminish the significance of the act as » an assertion of her rights by England, » Il en résulte donc qu’en 1898, bien après la Convention du 14 aout 1894 et aussi après la bataille d'Omdurman, l’arrangement de mai 1914 conservait aux yeux du Gouvernement anglais toute sa valeur. Et, en effet, à aucun moment le Gouvernement anglais, après l’arrangement avec la France, n’a notifié qu'il considérait le bail comme ayant pris fin.
I1 est aussi à noter que le bail, par laccord de mai 1894, est concédé à S. M. le Roi des Belges, Souverain de l'Etat Indépendant du Congo, et que, dans la convention avec la France, c’est l'Etat du Congo qui à limité son action politique dans le bassin du Nil, :
39 Enfin, aucune déchéance ne peut avoir été encourue par le locataire du fait de n'avoir pas plus rapidement ou plus complètement occupé les territoires à baïl. Il en à été empêché, comme on le sait, par les succès mahdistes, et ses droits sont restés, par force majeure, « à l’état dormant » Le bail ne fixait d’ailleurs pas de délai endéans lequel les territoires devaient être occupés. Au surplus, les agents du Roi-Souverain ont contribué autant que le permettaient les circonstances, à lutter contre la puissance madhiste, ont eu à repousser ses assauts et l’ont délogeée des rives du Nil.
En conclusion, aucune raison de droit ni de fait n’invalide l’arrangement du 12 mai 1894. Comme l’a dit le Marquis de Salisbury, il reste entièrement debout. Que si l’on prétendait que les clauses de cet arrangement relatives au baïl se trouvent annulées, alors il faudrait dire aussi que l’arrangement tout entier doit tomber, car on ne concevrait pas qu’il subsistàt pour partie seulement. Dès lors on se retrouverait dans la
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même situation qu avant la conclusion de l’arrangement ; et il faudrait en revenir au régime établi par la Convention conclue en 1890 avec la Imperial British East Africa Company.
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Notre souverain était donc mortifié par l'attitude des deux grandes puissances coloniales à son égard. Mais il faudrait bien mal le connaître pour croire un seul instant qu’il abandonna ses desseins sur le Bahr-el-Ghazal. Il espérait toujours qu’une Occasion quelconque lui permettrait de les reprendre. Aussi le voit-on observer attentivement les jeux de la politique africaine.
Nous avons montré dans notre dernier numéro qu’il profita des embarras de l’Italie en Abyssinie pouramorcer un nouveau plan : une cession à bail de l’Erythrée aurait exigé, en effet, une communication entre Lado et les territoires cédés. La possession du Haut-Nil aurait été le prix de cette « combinazione »,.
L'affaire n’aboutit pas. Mais tout à coup un autre événement se produit : la mission Marchand (1). Leopold II comprend de suite qu'un grave incident mettra aux prises les deux rivales, France et Angleterre. Aussi suit-il avec attention la marche de l'expédition française qui devance Kitchener à Fachoda. Qui sait? Il y a peut être moyen de donner une démonstration pratique de la fable : l’Huître et les Plaideurs... Si la zone contestée était attribuée, en désespoir de cause, à l’Etat Indépendant ?
La preuve que notre Souverain observait de très près les péripéties de la mission Marchand nous est fournie par deux lettres que le consul général de Belgique au Caire, M. Maskens, adressa au baron de Favereau, Ministre des Affaires Etrangères. Le Ministre agissait certainement sous l’impulsion du Souverain, en demandant à M. Maskens de le renseigner aussi
(1) Sur l'expédition Marchand, cf. G. P. GoocH. History of Modern Europe, Londres, 1923, pp. 281 etsuivantes. Machand atteignit Fachoda le 10 juillet, Kitchener le 19 septembre. Le 4 novembre le baron de Courcel annonçait à lord Salisbury que Fachoda serait évacuée.
Cf. aussi. Id. The Cambridge History of British Foreign Policy. Vol. II1 1993, pp. 248 et suivantes,
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exactement que possible sur l’odyssée de la mission Congo-Nil et sur la navigabilité du Haut-Nil (1).
Avant de donner le texte de ces deux intéressants documents, nous tenons à signaler que l’un deux renferme un jugement dépourvu de toute aménité, émis parle capitaine Marchand sur lord Kitchener. Nos lecteurs rectifieront d'eux-mêmes: ils comprendront que Marchand, plein d’amertume en voyant l’écroulement de ces rêves, n’avait pas tout son sang-froid quand il porta sur son adversaire cette appréciation sommaire. Nous ne saurions oublier, nous Belges, que si Kitchener ne pouvait peut-être pas se mesurer avec un Ludendorf, un Foch ou un Pétain au point de vue strictement professionnel. il fut néanmoins un des premiers à soupçonner la longueur réelle de la Grande Guerre et un des premiers aussi à organiser en vue de la victoire la puissance industrielle formidable de l’Angleterre (2).
Sa mort inopinée fut certainement une grosse perte pour
l’'Entente. Nous sommes d’ailleurs convaincus que le chevale-
resque Marchand avait, lui aussi, au moment de la grande
épreuve, oublié ses ressentiments d'autrefois. Voici maintenant ces deux intéressantes lettres :
Le Caire, le ro novembre 1808.
Monsieur de F'avereau,
Ministre des Affaires Etrangères, Bruxelles.
Monsieur le Ministre,
Je viens de vous télégraphier : &« Marchand partira vers.
l'Est. »
Le commandant Marchand et le capitaine Baratier quitteront
le Caire dès qu’ils apprendront qu’à leur arrivée à l’Atbara
(point terminus de la voie ferrée), ils trouveront un vapeur
qui les amènera directement à KFachoda. La date de leur
départ du Caire est donc encore indéterminée.
(4) Du reste, les deux documents que nous possédons ne sont pas les. originaux. Ce sont dés copies communiquées à S. M. par : Département des Affaires Etrangères.
(2) Cf. SIR GEORGE ARTHUR: Life of Lord Kitchener. Londres, 1920.
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À Fachoda, les deux vaillants officiers auront à acheminer leurs munitions et leurs approvisionnements vers Mechra et Rek, ce qui exigera au moins trois voyages aller et retour du Faidherbe.
Après avoir quitté Fachoda, Marchand et Baratier, redevenus simples explorateurs, comme ils le déclarent eux-mêmes, remonteront pendant une journée le Sobat sur le Faidherbe, puis ils débarqueront, renverront le Faïdherbe à Mechra et Rek, et feront à pied un long détour pointillé en rouge sur la carte ci-annexée, en passant par Konn-Kang; ils remonteront ensuite vers le Nord, dans la direction du massif montagneux de l’Abyssinie (la ligne tracée au crayon sur la carte ci-jointe et le mot « Konn-Kang » sont de la main du commandant Marchand lui-même). Ce long détour est indispensable, car le Sobat traverse des marécages où aucun Européen ne pourrait vivre. La mission de Bonchamps a échoué parce qu’elle a voulu descendre le cours du Sobat en ligne directe depuis le lac Kir-el-Tor, Une expédition abyssine, composée d’un millier d'hommes et commandée par le Ras Dadjaz qu’accompagnaient le colonel russe Dartimoff et le Français Potter, est arrivée le 28 juin dernier au confluent du Sobat en suivant la route pointillée en rouge sur la carte ci-annexée, mais elle a dû rétrograder quelques jours plus tard parce que les Abyssins étaient décimés par la fièvre. Slatin-Pacha m'a dit du reste, à plusieurs reprises, que les Abyssins ne peuvent pas vivre dans les plaines de la vallée du Nil. Quand le capitaine Baratier est parvenu le 3 juillet au confluent du Sobat, l’expédition abyssine avait déjà disparu.
Sur la carte ci-jointe (1), vous remarquerez une ligne pointillée en jaune qui part de Nasser sur le Sobat et aboutit à Bor. Cette ligne n’est autre que le tracé de la rivière Djuba; ce tracé est par erreur reporté beaucoup plus à droite sur la carte. La rivière Djuba, d’après le commandant Marchand et le capitaine Baratier, est très probablement un bras du Nil.
Depuis Kaka, au Nord de Fachoda, jusqu’à Bor, il n’y a pas une pierre sur les rives du Nil, il n y a que de la boue ou du limon. Le barrage que M. Prompt proposait de construire au confluent du Sobat est donc irréalisable. Entre ces deux localités de Kaka et de Bor, le Nil se subdivise en de nombreux bras ou chenaux dont un seul est navigable, quoiqu’ir
(1) Nous ne possédons pas cette carte.
pe
passe beaucoup d’eau pendant la crue par les bras latéraux. Sur la carte ci-annexée, le commandant Marchand a indiqué ces chenaux grosso modo au crayon. Le travail de M. Prompt repose donc sur des données complètement fausses, car au confluent du Sobat, il faudrait barrer non seulement le Nil, mais aussi cinq ou six canaux latéraux,
Au Sud-Est du Bahr-el-Ghazal, beaucoup de rivières coulent dans la direction du Nil et le pays est-très riche. La dernière localité atteinte à l'Est du Bar-el-Ghazal par la mission Marchand est Mvolo. On y savait que des blancs se trouvaient à Redjaf, mais on y ignorait la présence des Derviches à Bor.
Je vais avoir l'honneur de vous exposer maintenant, Monsieur le Ministre, la marche de l’expédition dans le Bahr-el- Ghazal, d'après la carte ci-jointe(1), sur laquelle le commandant Marchand a tracé lui-même les in étapes qu'il à parcourues. :
Entre un point sur le Bomou teinté en rouge, et qui nn l'indication « Roget 1890 » (je crois que c’est Rafaï), et la ligne tracée en rouge près de la source du Boko, affluent du Bomou, il existe un bief toujours navigable de 950 kilomètres.
La ligne que le commandant Marchand a tracée au crayon entre le Boko et le Souch, et que j’ai recouverte à l'encre rouge, indique une route que l'expédition a dû suivre à pied sur une distance de 160 kilomètres. Ce trajet de 160 kilomètres est du reste assez facile à accomplir, car la ligne de partage des eaux est fort peu apparente.
Sur la rivière Souch, le commandant à marqué au crayon l'emplacement de ses trois stations : Gouly, Rapides et Fort Desaix. De Fort Desaix une route conduit à Dem Idris et à Dem Suleiman, et une autre de Dem Suleiman à Semio.
Vous remarquerez une ligne au crayon qui de Dem Suleiman se dirige vers le Nord-Ouest à Hofrat en Nahas et ensuite à Dara. Cette ligne a été également tracée par le commandant Marchand qui a voulu m'indiquer l'ancienne route des caravanes, laquelle contournait la région des marécages, Après Dem Suleiman la route s'inclinait vers Rumbehk, Bufi et Lado. e
Le commandant trouve que ma carte, quoique ancienne, est excellente, qu’elle est très claire et qu’elle détermine parfaite ment la ligne de partage entre les terr es SRHANÈES et les marécages dans le Bahr-el- Gthazal. ur
(1) Même remarque que page 9521.
Au sud de la ligne Rumbehk, Land, Djar, Fort Desaix, Dem Idris et Dem Suleiman, le pays est en partie cultivé. Au nord il est marécageux et ces marécages s'étendent sur un immense territoire dont j’ai marqué les contours au moyen d’une ligne bleue.
Mais, chose étrange, les régions marécageuses sont plus habitées que les terres cultivées. Au milieu des marais vivent des millions de Dinkas qui possèdent des troupeaux innombrables broutant une herbe toujours verte et qui pêcheut d'énormes et excellents poissons avec autant de facilité qu’on attrape les sardines sur les côtes de Bretagne.
Au Nord-Est du territoire des Dinkas se trouve celui des Nuehr qui vivent dans l’eau et qui ont l'air de ne pas s’en porter plus mal.
Le pays des Schillouk, à l'ouest de Fachoda et de Kaka, est très fertile et très riche. Le commandant appelle ce pays « le grenier de la vallée du Nil ».
Au sud du lac No et du confluent du Bahr-el-Ghazal le Nil est partagé en deux bras, le Bahr el-Djebel et le Bahr-el-Seraf. Le Bahr-el-Djebel est obstrué en ce moment par des herbes fluviales; mais le passage est libre par le Bahr el Seraf. Il paraït que ces deux bras du fleuve ne sont jamais obstrués en même temps.
J'ai eul’honneur de vous informer, sous la date d'hier. que le commandant Marchand, dans un discours pronoucé au Cercle français du Caire. avait avancé que son but avait été de donner à travers l'Afrique française une poignée de mains de la part des Français de France aux Français d'Egypte. Cette phrase avait été interprétée par certaines personnes en CC sens que la mission Congo-Nil avait été chargée, à l'origine, de conquérir Khartoum avec l’aide des troupes abyssines et d’arriver jusqu'au Caire pour en chasser les Anglais, Le commandant déclare que cette interprétation est absurde. Le but de sa mission était de conquérir un débouché sur le Nil pour les produits du Congo français, attendu que le Nil est la voie d'exportation et de pénétration toute naturelle pour le commerce, non seulement du Congo français, mais encore d’une partie du Congo... qui n’est pas français.
« Votre Souverain, m'a dit l'officier français, l’a compris » depuis longtemps. L'accès au Nil, voilà l'essentiel ; et il est » bien à espérer que le baïl en vertu duquel la Province Equa-
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toriale appartient à Sa Majesté sera transformé en une cession définitive. Ce que votre roi à fait à Lado, j'ai voulu le faire, moi, plus au Nord.
» Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte pour se convaincre que les produits d’une grande partie de l’Afrique centrale ont leur écoulement naturel par le Nil, et que, si on les transporte par l'Oubanghi et le Congo, ils seront tellement surchargés de taxes que leur prix sur les marchés d'Europe deviendra inabordable.
» Songez donc qu'il faut au moins quatre mois pour qu’une lettre arrive de France au Bahr-el-Ghazal, et que la réponse parviendra en deux à trois semaines à Marseille par le Nil quand un service de bateaux sera organisé sur le fleuve entre Mechra-el-Rek et Khartoum. Le Faidherbe va de Mechra-el- Rek à Fachoda en deux jours, et moi jai mis six jours à partir de Fachoda jusqu’à Khartoum.
» Ces chiffres vous donneront une idée des avantages énormes que le commerce du centre de l’Afrique aurait à retirer de /a liberté de la navigation sur le Nil.
» Et dire que c’est au moment où mon rêve venait de s’accomplir que je vois tout s'effondrer autour de moi. Ce que j'ai souffert depuis quelques jours, personne ne peut s’en douter, et pourquoi m'a-t-on sacrifié? On ignore dans les masses en France, mais on y sait certainemeñt dans les cercles gouvernementaux que notre situation est formidable au Soudan, que nous y possédons une force d’agression incalculable, qne, en quelques semaines, nous pourrions y mobiliser 200 compagnies d’anciens tirailleurs sénégalais qui sont les meilleurs soldats du monde, et que ces forces, après leur artillerie, constituent deux divisions qui, en un rien de temps, balaieraient les Anglais de toutes leurs colonies de l’Afrique occidentale. Et où les Anglais, menacés dans les Indes par une attaque possible de la Russie, trouveraient-ils les troupes de débarquement nécessaires pour occuper Madagascar et l'Indo-Chine? Peut être nous eussions perdu la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et quelques petites îles de l'Océan Indien. mais en revanche toute la vallée du Niger eût été à nous. Et pourquoi ne parlerais-je pas de l'Egypte? Les Turcs détestent les Anglais et l'occasion de reprendre pied au Caire eût été bien tentante pour eux. Ils n’ont pas de flotte, mais les soldats turcs ne
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» reculent devant rien, et les rédifs de la Syrie ainsi que de » l’Asie Mineure arriveraient facilement à Suez.
« Je m'incline devant les instructions de mon Gouverne- » ment. Mais on a eu tort de me sacrifier, Nous avions tant » d’atouts dans notre jeu ».
Le commandant Marchand ne donnera par l’ordre d’évacuer ses stations de Gouty, des Rapides, de fort Desaix et de Mechra-el-Rek. Le Gouvernement français fera ce qu'il voudra, mais lui, Marchand, partira pour l’AbysSinie sans avoir l’humiliation de procéder à l’abandon des postes qu’il a créés.
Le chef de la mission Congo-Nil se loue beaucoup des rapports qu’il à eus avec le colonel Wingate, avec le général Maxwell, commandant d'Omdurman, avec le général Hunter, commandant en second de l’armée égyptienne, et avec la plupart des autres officiers anglais ; mais il est très mecontent de l'attitude du Sirdar à son égard. « Je l’avais, dit-il, traité » avec une parfaite loyauté, et en même temps avec le respect » qu'un inférieur doit à son supérieur. Malheureusement, je » n'ai pas trouvé chez lui la même loyauté. Son rapport four- » mille d’inexactitudes et d’erreurs dont quelques-unes sont » voulues. Comment admettre que je lui aie déclaré, alors » même que ce serait vrai, que ma situation était intenable à » Fachoda, et que j'y étais à court de vivres et de munitions? » Est-il admissible que le commandant d’une expédition soit
“ » assez stupide pour avouer pareille chose à son adversaire? - » Non seulement je n'ai pas prononcé vis-à-vis du Sirdar les » paroles qu’il m'’attribue, mais je lui ai même déclaré et » prouvé tout le contraire de ce qu’il a consigné dans son » rapport. J’ai montré mes magasins au colonel Wingate, je » l'ai promené dans mon jardin potager, et j’ai annoncé au » général Kitchener que le Faidherbe m'avait apporté, le » 28 août, 300,000 cartouches. L’erreur voulue commise par » le Sirdar dans son rapport inséré au livre bleu nous a été » fort préjudiciable, car le baron de Courcel, au cours de ses » conversations avec lord Salisbury, à admis ou a eu l'air » d'admettre que ma position était intenable et que j'étais sans » vivres ni munitions. Etre à court de vivres dans la partie la » plus fertile de la vallée du Nil, comme c’est vraisemblable! » Bien entendu, mon Gouvernement connaît la vérité main- » tenant. Publiera-t-il mon rapport ? Je l’ignore. Mais les » inexactitudes ou plutôt les mensonges de lord Kitchener