CHAPITRE PREMIER LES PRODROMES
Sommaire. — La session extraordinaire de 1890. — Fondation d'une caisse de secours en faveur des victimes des accidents du travail à roccasiou du vingt-cinquième anniversaire de l'avènement des souverains.— Le Roi demande communication des adresses. — Visite de Guillaume II à Ostende. — Épilogue de la visite impériale. — Des trains spéciaux à la disposition de la manifestation ouvrière. — L'opinion du Roi. — Manifestation du 10 août. — ^Meeting de Saint- (iilles. — Toujours la même et troublante question. — Actes d'administration à propos desquels le Roi retarde une solution. — L'assainissement du Maelbeek et du Molenbeek. — La manifestation projetée à Jemmapes doit être interdite. — Les services urbains des chemins de fer vicinaux. — Choix d'un ministre de l'Intérieur. — Le bon écoulement du Schyn . — Prestation de serment de M. Mélot .
La session extraordinaire de i8go coïncida avec les fêtes du vingt-cinquième anniversaire de règne du Roi et de la Reine et vit la réalisation d'une généreuse pensée des souverains : la législature affecta à la fondation d'une caisse de secours en faveur des victimes des accidents du travail le crédit qu'elle avait d'abord voulu affecter aux festivités du jubilé. Celui-ci donna lieu aussi à une loi d'amnistie en faveur des réfractaires et des déserteurs de l'armée belge (i). Les deux lois furent sanctionnées le
(i) Il résulte de l'exposé des motifs que le projet de loi fut inspiré par les disposiiions contenues dans la loi d'amnistie du 16 août 1880 votée lors du L" anniversaire de l'indépendance Nationale. L'exposé dit que la mesure de clémence est proposée à l'occasion du LXe anniversaire de l'Indépendance et du XX Ve anniversaire de l'avènement au trône de S. M. le Roi Léopold II.
21 juillet, jour anniversaire de l'inauguration du règne du fondateur de la dynastie belge.
Parmi les motifs qui déterminèrent le Gouvernement à convoquer les Chambres à une époque inusitée, il y eut aussi l'approbation à donner à la convention de prêt intervenue entre l'État belge et l'Etat Indépendant du Congo.
Le seul débat de quelque importance de la session fut la discussion à la Chambre de ce projet.
Quelques jours avant les fêtes nationales au cours desquelles les corps constitués présentèrent à Léopold II et à la reine Marie-Henriette leurs félicitations le Roi, d'Ostende, écrit à M. Beernaert pour demander communication des adresses qui seront présentées à Leurs Majestés.
18 juillet 1890.
Pavillon dOstende Cher Ministre,
Il est absolument nécessaire que je reçoive de suite communication des adresses du Sénat, de la Chambre et de la Magistrature.
Les réponses doivent être courtes, mais encore faut-il avoir le temps de les faire convenablement.
Les nouvelles du Congo indiquent que les agents caixd:)les manquent.
(^'est là ini point faible. On devrait permettre aux fonctionnaires belges de faire im stage au Congo et considérer désormais les services rendus là comme des services rendus à la Ik-lgique.
Je compte rentrer dimanche vers une heure à Bruxelles. Je voudrais pouvoir causer avec vous du 2 1 , soit dimanche dans l'après-midi, vers 5 heures peut-être si je suis prêt, soit le soir.
Croyez-moi toujours, Cher Ministre,
Votre très dévoué et très affectionné, LÉOPOLD.
Le 2 août iSgo le Roi reçut à Ostende la visite de l'Empereur allemand qui y arriva à bord du Hohenzollern. Léopold II, le comte de Flandre et le prince Baudouin allèrent recevoir Guillaume II à son bord.
L'hôte impérial de notre souverain, d'après les journaux du temps, fut salué à son débarquement par des acclamations enthousiastes. On avait redouté, à ce qu'il semble, des manifestations hostiles. 'L'Etoile Belge du 3 août, en rendant compte de la visite du Kaiser, prend soin de noter que « pas un seul incident fâcheux ne s'est produit ».
Après le déjeûner intime au chalet royal, un grand banquet eut lieu le soir au Casino. L'on y utilisa la vaisselle plate oftèrte par la ville de Londres à Léopold P', alors duc de Saxe-Cobourg et Gotha, lors de son mariage avec la princesse Charlotte, et qui avait coûté soixante mille livres sterling (i\
Grâce aux précautions prises il n'y eut pas véritablement de manifestation hostile. Chercha-t-on sans la trouver l'occasion de siffler nos hôtes ? Le fait est que tout se borna à quelques cris de Vive la France! qui furent poussés après la fête du Casino, lors de la retraite aux flambeaux.
(1) Etoile Belge, 3 août 1890
Guillaume II quitta Ostende le lendemain. Le billet du Roi écrit ce jour-là à M. Beernaert venu à Ostende pour la réception de l'Empereur, fait allusion au genre de démonstration qu'on redoutait.
3 août i8go.
Pavillon dOstende Mon Cher Ministre,
Ci-joint un projet de lettre dont vous voudrez bien, je vous prie, à trois heures tantôt, à la gare maritime, après le départ de l'Empereur, me dire votre sentiment. (Les autorités doivent être à deux heures trente à la gare maritime.)
J'ai expédié ma lettre à M. V. Arnould. Vous savez que l'on redoute l'arrivée ici de Français qui chercheraient à siffler l'Empereur.
Le bourgmestre a pris des mesures.
Croyez-moi, Cher Ministre,
Votre très dévoué et très affectionné^ LÉOPOLD.
Il convient de souligner le nom de Victor Arnould, directeur de la Nation. Celui-ci, lorsque la période revisioiniiste l'ut ouverte, défendit brillamment dans son journal le référendum royal qui fit, plus tard, l'objet denom- 1)icuses lettres de Léopold II à M. Beernaert et du ministre au Roi.
La lettre suivante de M. Beernaert a trait à un piquant épilogue de la visite du Kaiser.
LES PUOUliOME.S 1 3
6 août 1890.
Sire,
Le comte d'Alvensleben sort de chez moi et le but de sa visite était de m'entretenir encore de l'article que désire décidément Sa Majesté Impériale. J'ai fait les objections dont Votre Majesté avait déjà apprécié le fondement et je crois bien que Son Excellence se les était faites d'avance. Mais il désire satisfaire l'Empereur. Je lui ai dit que la seule chose possible à mon sens serait un article dans la première page du Journal de Bruxelles dont je lui enverrai la formule, après avoir pris les ordres du Roi et qui ne paraîtrait que d'accord avec les désirs exprimés à Berlin.
Le Roi trouvera ci-contre cette formule nécessairement vague, mais que le général de Gaprivi pourra peut-être accentuer un peu.
J'ai l'honneur d'être, Sire,
de Votre Majesté, le très humble serviteur,
A. Beernaert.
Annexe a la lettre du 6 août 1890.
Note à eiivoyer à la Presse après V entrevue d'Os tende diaprés le désir de Guillaume II.
Pendant son (trop?) couit séjour en Belgique, l'Empereur d'Allemagne n'a pas seulement charmé tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher par la distinction et la cordialité de son accueil, mais ils ont été frappés de l'élévation de ses vues et de la netteté de son langage. C'est la paix que veut le souverain du plus puissant Empire du monde et il estime que c'est par le respect des droits de tous qu'elle peut et doit
être assurée
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qui naguère encore
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dans
situation de
l'Europe
A cette note le Roi ne fait qu'une critique. Il traite ensuite avec une brièveté souveraine de divers sujets qui lui tiennent à cœur.
7 août 1890.
Pavillon d'Ostcude
Cher Ministre,
La note ci-contre me paraît très bien. Seulement, vous aimerez peut-être à mettre au lieu du plus puissant empire du monde, un des plus puissants.
Il me paraît avantageux de voir l'Allemagne tenir à accentuer la portée pacifique de la visite de l'Empereur en P)elgique.
Lorsque vous serez convenu de tous les termes de la note avec le comte d'Alvensleben, elle pourait être mise au Journal de Bruxelles et en bonne place comme un entrefilet olîicieux. Les articles du Journal de Bruxelles laissent souvent à désirer.
Il importe, Cher Ministre, qu'un congé soit octroyé au baron Lambermont. Veuillez, je vous prie, arranger cela avant votre départ. Si le prince de Chimay s'absente, M. ])e Volder ou le général Pontiis pourrait prendre l'intérim des Alïaires Kirangères. .le compte
écrire au baron Lambermont qu'il doit(i) prendre un peu de repos dès que les notifications de la convention belgo-congolaise aux puissances seront prêtes.
Prière de ne pas oublier de m écrire comme vous m'en avez manifesté l'intention: que vous me donnez toute permission d'embellir sans frais pour l'Etat les Dunes d'un côté jusqu'à Mariakerke et de l'autre sur une surface de yS hectares près du phare et du fort Wellington.
Toujours, Cher iMinistre,
Votre très affectionné et dévoué, LÉOPOLD.
A la lettre du 7 août i8go est jointe une note de l'écriture du comte de Borchgrave. Le paragraphe final est de la main du Roi.
Le domaine privé du Roi est autoiisé à faire des chemins et des pelouses et quelques plantations dans les dunes de l'État, depuis le pavillon du Rhin jusqu'à Mariakerke, de même à l'Est depuis le phare et là sur une étendue de 75 hectares.
Il est autorisé aussi à y établir des abris pour les promeneurs, mais il ne pourra y édifier aucune construction sans une permission spéciale du Ministre des Finances.
Les dunes ainsi mises en valeur par les travaux susmentionnés et ces travaux une fois achevés, le domaine privé indiquera les lots de terrains à aliéner et l'État les fera vendre à son profit exclusif.
Le domaine prive du Roi est aussi autorisé à faire quelques chemins, plantations de fleurs et à établir des abris et des ponts à Nieuport dans l'ouvrage à couronne.
(1) Mot deux fois souligné dans le manuscrit.
Le dimanche lo août eut lieu à Bruxelles une grande manifestation organisée par le parti ouvrier pour revendiquer le suffrage universel.
La date du lo août est inscrite en lettres de sang dans l'histoire de la révolution française : elle rappelle le massacre des Suisses, la proclamation de la déchéance de Louis XVI, son arrestation et celle de sa famille, l'abdication de l'Assemblée législative devant l'émeute... quels souvenirs !
Ils ne sont pas étrangers sans doute à l'expression du blâme que contient la lettre de Léopold à M. Beernaert, écrite le lo août même...
lo août 1890.
Pavillon dOstende Cher Ministre,
La convention belge- congolaise a été faite en vue d'aider l'Etat du Congo et je suis persuadé que vous l'exécuterez dans cet esprit.
La loi dit : deux millions par an à partir de ce premier versement, La loi ne porte nullement que le paiement de ces deux millions se fera à la fin de l'exercice.
A votre retour, j'insisterai très vivement. La question est très importante pour l'État. Si vous le voulez, nous la soumettrons à un petit arbitrage. 11 serait déplorable d'obliger l'État de s'adresser de nouveau aux banquiers pour lui avancer l'exercice courant et le mettre à môme de solder mensuellement ses dépenses mensuelles.
On dit que le Gouvernement a mis des trains spéciaux à la disposilon de la manifestation ouvrière qui va promener le drapeau ;'o//^'c dans nos rues?
Le but de la manifestation est double : iMntimider le Gouvernement et les classes supérieures; 2." discipliner et organiser ceux qui veulent, lorsqu'ils seront assez forts, renverser nos institutions et l'ordre social.
Ce n'est pas à l'État à faciliter cela et vous vous souviendrez que vous m'aviez itérativement promis de ne plus laisser promener le drapeau rouge, l'emblème de l'assaut que l'on veut tenter contre la société.
Recevez, Cher Ministre, tous mes vœux pour votre voyage que, j'espère, le temps favorisera.
Peut-être que, de mon côté, j'irai quelques jours en Ecosse.
Croyez-moi bien,
Votre très dévoué et très affectionné, LÉOPOLD.
M. Beernaert s'empressa d'envoyer à Ostende des nouvelles de la journée.
10 août i8go.
Sire,
La manifestation a été moins nombreuse qu'on ne l'avait annoncé et d'après des relevés que je crois exacts elle ne dépassait pas 3o,ooo hommes et femmes. Elle a d'ailleurs été mise en déroute par un orage violent et je ne pense pas que le meeting de Saint-Gilles ait beaucoup d'auditeurs.
Ce n'en est pas moins un fait grave et qui mérite au plus haut degré l'attention du Gouvernement que ce défilé de 3o,ooo hommes à travers les rues de Bruxelles,
avec exhibition de cartels et de drapeaux à tendances révolutionnaires, et trop souvent au chant de la Marseillaise.
Ce qui n'est pas moins grave, c'est d'avoir vu ce cortège acclamé des fenêtres de l'Association libérale. Toujours la même et troublante question : Vaut-il mieux laisser faire?— Peut-on empêcher et réprimer? Lorsque le Roi sera de retour à Bruxelles, je pense que le Conseil devrait examiner de nouveau la question sous sa présidence. B.
Malgré la violence de l'orage qui à diverses reprises dispersa les manifestants, les délégués ouvriers purent atteindre le parc de Saint-Gilles et y prêter ce serment :
« Les ouvriers et les démocrates de Belgique, réunis le 10 août 1890, au Parc de Saint-Gilles, en une manifestation solennelle, jurent de combattre sans trêve ni repos jusqu'au jour où, par l'établissement du suffrage universel, le peuple belge aura réellement conquis une patrie. »
Le soir même du 10 août les délégués des différents groupes qui avaient participé à la manifestation se réunirent à la salle Saint-Michel et envoyèrent au Roi ce télégramme :