‹ Leopold II [i.e. deux] et BeernaertChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE V L'ESTHÉTIQUE DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V L'ESTHÉTIQUE DE BRUXELLES

Sommaire. — Le Roi denuimle qu'on prenne l'avis de la Commission des monuments. — Tne rue à tracer sur le site de l'ancien Palais de Justice de Bruxelles. — Deux points de vue opposés. — M. Heernaert veut réduire au nécessaire les dépenses sur ressources extraordinaires. — Le Roi veut que pour le Palais de Laeken on ne fasse pas moins bien qu'en 1750. — La bosse de la rue des Palais - Le budget extraordinaire de 18J1. — Pour l'embellissement d'Ostende. — Les lassitudes du Roi . — M. Beernaert menace de démissionner si Je Roi entend inaugurer une politique <rinertie. — L'écluse de Nienport.

Au nombre des lettres échangées entre le roi Léopold et M. Beernaert pendant la période de la revision, on n'en trouve qu'un petit nombre qui soient relatives aux travaux publics.

Néanmoins, il a paru bon de classer sous une rubrique spéciale celles qui se rapportent à la période de i8go à 1892. Elles intéressent particulièrement cette catégorie de lecteurs — je les crois nombreux — que la beauté de Bruxelles ne laisse pas indifférents et qui gardent à la grande mémoire du défunt Roi admiration et reconnaissance pour la persistance jamais lasse qu'il apporta à vouloir donner de nobles perspectives aux grandes artères de sa capitale.

Peut-être les lettres du 30 décembre iSgo et du g mars i8gi ont-elles un même objet?

3o décembre 1890 Château de Laeken

Cher Ministre,

Je vous remercie de m'avoir envoyé le plan que vous a remis M. Buis.

Ne pensez-vous pas qu'il serait prudent de demander l'avis de la Commission royale des Monuments?

Croyez-moi...

LÉOPOLD

9 mars 1891.

Sire,

J'ai l'honneur de faire tenir à Votre Majesté un exemplaire du travail de M. Dufourny et j'ai démandé à la ville de Bruxelles une copie du plan de la rue à tracer sur le site de l'ancien Palais de Justice (1).

Les lettres suivantes offrent plus d'intérêt ; elles nous montrent aux prises l'esprit d'économie du ministre des Finances et la ténacité royale.

20 mai 1891.

SlRE,

Je vais arrêter, pour les soumettre à V. M. les propositions relatives aux dépenses sur ressources extraordinaires.

Par suite des grands crédits nécessaires pour la guerre et le chemin de fer, elles atteignent un chiffre élevé et je prévois de réelles difficultés pour la réalisation de l'emprunt

(1) \'oir le texte complet de cette letiie, ci-dessus, p. 65.

l'esthétique de BRUXELLES 235

nécessaiie. Aussi ai-je insisté pour que mes collègues ajournent tout ce qui peut être ajourné.

Nous ne demandons par exemple qu'un million pour construction de routes dans tous le pays.

Par contre, au budget des travaux publics, les objets qui intéressent Votre Majesté occupent une place très importante.

Sans parler des crédits confondus dans une demande collective comme ceux de l'avenue de Meysse, de l'avenue de la Reine à Laeken, du nouveau raccordement de route à St-Gilles, de la route de Villers ou de l'avenue du Bois de Boulogne à Ostende, le budget comprend un million pour le château de Laeken, dont on me déclare aujourd'hui que le rétablissement doit coûter 4 millions, y compris 700,000 frs. pour les deux pavillons qui ne devaient coûter, disait-on, que 100,000 francs et dont, partant, l'érection n'a pas été spécialemeut annoncée à la législature.

5oo,ooo francs pour la rue des Quatre Bras dont, V. M. le sait, la dépense sera très considérable,

4oo,ooo francs pour l'arc de triomphe du Parc — dont le coût sera énorme, contrairement à ce qu'on avait affirmé à Votre Majesté.

Les travaux à exécuter à Bruxelles comportent en outre le solde du coût de l'Hôtel des Postes, un premier crédit pour le Palais du Peuple et un crédit important pour le Ministère des chemins de fer.

Le Roi estime-t-il que ce soit le moment de demander en outre 400,000 francs pour le travail qu'il désire voir décréter rue des Palais ? Le Roi connaît mon opinion au sujet de cette dépense, mais s'il la juge opportune, le crédit nécessaire sera sollicité.

Le ministre des Travaux publics voudrait obtenir encore 200,000 francs pour la moitié des frais de l'établissement d'une place au Pachéco, mais V. M. m'a dit qu'Elle ne tenait pas à ce travail d'embellissement, mais assurément de luxe.

Le Roi défend fort habilement son point de vue.

230 LKOPOM) ]I El' BREKNAERT

23 mai 1891, Château de Laekeii.

Cher Ministre,

J'ai reçu votre lettre du 20 concernant les travaux publics.

Je demande des renseignements sur le coût des deux petites annexes en construction au château de Laeken, afin de faire disparaître les entresols qui ont tant servi l'incendie. Je ne pense pas que la dépense de ces annexes puisse dépasser ce que je vous avais indiqué. Il y avait au moment de l'incendie environ 36o mille francs de restaurations à solder sur le budget ordinaire, de cette somme environ 200 mille francs sont paraît-il portés à la charge de la reconstruction quoiqu'ils ne la concernent en rien.

Je crois qu'il est impossible de préciser en cet instant la dépense de la reconstruction de Laeken ; celle de la Chambre des Représentants, quelques salles, a dépassé, je pense, 4 millions 1/2. Le programme par Laeken est très raisonnable, rétablir ce qui existait sauf quelques détails dangereux, il se trouve accepté ainsi par tout le monde, pas un journal ne l'a critiqué; il ne serait pas possible en effet, de faire en 1891 moins bien qu'en 1750, au temps des Gouverneurs étrangers.

Il est bien désirable que les travaux de reconstruction marchent enfin un peu moins lentement.

J'ignore ce que coûtera Iç Ministère des chemins de fer, mais ce sera énorme et je redoute qu'il écrase tous les environs, je me permets d'y appeler votre attention.

Dans le public, on trouve que c'est beaucoup que de dépenser 1800 mille francs, pour l'hôtel du Gouverneur à Bruges.

Pour la rue des Quatre Bras, vous étiez résolu à débourser de suite i5oo mille francs, la combinaison adoptée ne charge le présent que d'une dépense d'un million.

L'adjudication des fondations de l'arcade du Cinquantenaire a été si favorable qu'il a été possible d'imputer en outre, sur le premiei- crédit, la dépense de toute la fondation de la cour d'honneur.

Rue des Palais, défigurée aujourd'hui par la bosse de la maison Gallait et de ciiu| autres ainsi que par la ruine de

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l'église de Laeken, elle doit être achevée successivement, comme cela a été primitivement décrété il y a vingt-cinq ans. 11 y a là un intérêt de circulation, d'embellissement, qu'un seul coup d'œil donné des ponts du chemin de fer établit à l'évidence. Il y a également là, pour la Couronne, un intérêt fort actuel de légitime persistance que je ne saurais abandonner. Je ne pourrais absolument me résigner à consentir à faire aujourd'hui moins que ce qui a été arrêté au début de mon règne.

Je suis prêt, toutefois, à laisser échelonner la dépense du travail complet sur plusieurs exercices et je vous serais extrêmement reconnaissant d'un premier crédit, disons d'un tiers de la dépense totale, si vous le voulez bien

Quant à Pachéco, je ne me suis jamais prononcé de façon à laisser croire que je suis indifférent aux améliorations qui seraient apportées de ce côté ; seulement je vous ai promis de ne pas vous entretenir de cette affaire et à moins que vous ne m'en dégagiez, je veux et dois tenir ma parole. Croyez-moi...

LÉOPOLD

L'examen du budget extraordinaire nous apprend comment l'incident fut clos. Le Roi à qui le projet fut soumis en épreuve le renvoya sans commentaires.

i juin 1891

Palais de Bniaelles

Cher iMinistre,

Je ne fais aucune objection à la d

stribution

de

l'épreuve du budget extraordinaire de

1891. Je vous

remercie de me l'avoir envoyée.

J'attends tantôt le baron Lambermont

Croyez-moi...

LÉOPOLD

238 LKOPOLD II ET BEERNA.ERT

Au budget des recettes et des dépenses extraordinaires pour 1891, voté par le Sénat le 20 août, dernier jour de la session, est inscrit un crédit de 100,000 francs, ainsi libellé : Modifications de r aligneinent de la rue des Palais aux abords de la place Liedts.

Le crédit pour l'hôtel du Gouvernement provincial de Bruges {Reconstruction des bâtiments incendiés ; agrandissement et construction de locaux pour le service de Vadmimstration des postes et télégraphes) inscrit au budget de cette année est seulement de 60,000 francs.

Au budget est porté aussi un crédit de 13,900,000 francs pour les ouvrages de la Meuse (i).

La suite de la correspondance nous mène aux jours qui suivirent le pénible entretien des 21 et 22 juillet au sujet du Congo. A ce moment les rapports du Roi et de Beernaert furent quelque peu « tendus », comme le montrent les lettres écrites le 30 et le 31 du même mois.

L'embellissement d'Ostende, sa résidence favorite fit désirer par Léopold II une modification de la législation relative à la voirie, modification qui eût facilité les expropriations.

Les projets du Roi rencontrèrent une résistance assez vive de la part de M. Beernaert. Les deux lettres qui suivent nous changent de toutes celles où l'accord du chef du Cabinet et du Souverain paraît complet.

3<) juillet 1891, Pavillon d'Ostende.

Cher Ministre,

■ Je ne vous ai pas reparlé dimanche du projet de loi relalit à !a voirie urbaine pour les petites communes tant j'étais persuadé que cette mesure si juste, si utile, si égalitaire, si démocratique, ne rencontrerait aucune opposition.

(1) Voir ci dessus, pages 7g et 80.

l'eSTHKTIQUE de BRUXELLES 239

M. de Burlet m'apprend, à mon très vif regret, que le Conseil penche vers un ajournement vu spécialement l'époque avancée de la session^ mais c'est justement là une circonstance très favorable à saisir.

M. de Burlet me parle de critiques qui pourraient se produire concernant des projets pour Mariakerke. Ces projets coûteux n'étant dictés par aucun intérêt privé, ne devant, tout en augmentant la valeur du domaine de l'Etat et l'attrait de notre pays, certes fort utile aux recettes du Trésor, ne rien coûter à l'Etat, comment les critiquerait-on sérieusement ?

Je vous ai confessé mes lassitudes, vous m'avez engagé à persévérer dans mes divers efforts, j'espérais que vous alliez m'y encourager un peu tout au moins pour ce que je cherche à faire sur notre sol.

J'insiste donc vivement pour que le projet de loi soit déposé et adopté cette session. Le ministre de la Justice a aussi un projet de loi à déposer, il m'en a demandé la signature immédiate. Je demande à mon tour que les deux projets de loi voient le jour en même temps.

Si vous le pouvez, veuillez venir me voir samedi (aprèsdemain i^*" août), à deux heures, au Palais de Bruxelles. Croyez-moi...

LÉOPOLD

M. Beernaert regimbe, comme on dit. La procédure d'inertie que le Roi veut mettre en pratique, est déclarée inacceptable de la manière la plus formelle.

3i juillet 1891.

Lorsqu'il y a peu de jours, le projet de loi dont la lettre de Votre Majesté me fait l'honneur de m'entretenir a été soumis au Conseil, de sérieuses objections ont été faites, notamment quant à l'extension à toutes les communes rurales de la législation sur la police de la voirie. Ce projet de loi

qui n'a en réalité en vue que des facilités d'expropriation ne s'occupe de cette matière qu'implicitement et l'exposé des motifs n'en dit que quelques mots.

Quoiqu'il en soit, aucun de nous n'a pu croire qu'il entrait dans les désirs de V. M., que l'on tentât d'obtenir le vote de cette loi avant la tin de la session actuelle. Cela serait d'ailleurs impossible.

Cependant V. M. entend qu'il en soit ainsi, et elle a fait écrire à M. le ministre de la Justice que ce n'est qu'à cette condition qu'Elle signera un projet de loi sur le notariat qui lui a été soumis.

Au nom de mes collègues comme au mien, V. M. me permettra de Lui faire remarquer respectueusement que le système qui s'introduirait ainsi en matière d'initiative législative, entraînerait de graves conséquences, et comme il nous serait impossible d'en accepter la responsabilité, il ne nous resterait qu'à La prier d'accepter notre démission collective.

Le Roi veut bien me dire quelques mots des travaux dont le projet de loi devrait lui permettre la réalisation, travaux coûteux, dit-il , et de nature à augmenter la valeur du domaine de l'Etat.

J'ignore en quoi ces travaux consistent et mes collègues ne sont pas mieux informés. V. M. ne m'a entretenu que d'améliorations à faire dans les dunes et je La croyais peu désireuse de voir l'Etat achever celles-ci.

Mais la loi projetée ne pouvant s'appliquer qu'aux agglomérations, je ne vois pas comment elle permettrait des expropriations entre Ostende et Mariakerke et certes il faudrait s'attendre de ce côté à de bruyantes et énergiques résistances.

J'aurai l'honneur de me rendre demain, à deux heures, au l^ilais de Bruxelles.

Je termine ce chapitre par la reproduction d'une note manuscrite du Roi qui ne porte pas de date, mais rédigée vraisemblablement à cette époque. Elle est caractéristique.

l'esthétique de BRUXELLES 241

Écluse de Nieiiport

Les millions dépensés au port de Blankenberghe n'ont en rien servi les intérêts de la navigation.

L'écluse d'Ostende, quoique toute récente, ne répond pas aux exigences actuelles.

A Nieuport va-t-on aussi faire des travaux à recommencer? L'écluse devrait être à 5 mètres sous marée basse et large de 24 mètres pour permettre l'entrée des nouveaux vapeurs de la poste. Le Victoria, qui va de Calais à Douvres, mesure hors tambours 19"^. 86, les vapeurs de l'île de Man mesurent 22^.26.

Surveiller la frontière pour connaître l'entrée de canons français ou de blocs pour en faire.

Va-t-on taire des travaux à recommencer ? écrit Léopold n.

Le sens royal est ici en action.

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