‹ Leopold II [i.e. deux] et BeernaertChapitre 24 sur 29 · O^ DE BORCHGRAVE · texte numérisé non relu

O^ DE BORCHGRAVE

au Palais, Bruxelles (i).

On pourrait annoncer à la Chambre que la démission du Cabinet m'est parvenue aujourd'hui et que j'ai fait savoir que je partirai demain pour Bruxelles, afin de m'y occuper de suite de la situation.

M. Beernaert n'eut pas de peine à dissiper le malentendu.

20 mars 1894.

Sire,

Votre Majesté aurait fort à se plaindre de son Cabinet si avant qu'Elle 'A'Q.n fût imformée et n'eût eu le temps d'aviser nous avions annoncé à d'autres notre démission. Mais il n'en est rien; nous avons fermé notre porte à tous et M. de Mérode, notamment, a eu grand mal à éconduire la diplomatie. Seulement, la situation était si claire et sa conséquence si évidente, que Y Indépendance n'a pas hésité cà affirmer ce qu'elle estimait être vrai. — C'est ainsi que Votre Majesté a appris par elle une soi-disant nouvelle qui ne s'est réalisée que le lendemain et dont nous n'avons fait alors confidence à personne. Malgré les inconvénients d'un silence plus prolongé, nous n'aurions même pas annoncé notre démission aux Chambres sans la dépêche Koyale d'où il résultait qu'Elle n'y faisait pas ()}^ix)siti()n.

j'ai l'honneur...

(1) M. l'.eeniaLi t a iiiscnl ici la tiaie du ly mars i<S<j-|.

Voici dautre part ce qu'on peut lire aux Annales Parlementaires, au sujet de la séance de la Chambre du 20 mars.

M. Beernaert. — (Mouvement d'attention.) - Messieurs, en suite du vote que vous avez émis en sections au sujet du complément du Code électoral, le Cabinet a cru devoir adresser sa démission au Roi.

Une forte majorité s'est, en effet, prononcée contre nos propositions; elle les a condamnées, pour ainsi dire, sans discussion, mais non assurément sans les avoir étudiées, et, chose remarquable, cette majorité se composait, presque en proportions égales, de rnembres appartenant aux divers groupes de la Chambre, comme si tous avaient également à se plaindre.

Nous sommes donc en présence d'une manifestation d'opinion sur le caractère de laquelle il serait difficile de se tromper.

Peut-êtrv; cependant ces considérations ne nous auraientelles pas paru suffisantes pour renoncer à un débat public. On ne s'est pas attaché pendant vingt ans à une idée que l'on croit juste, bonne, sagement conservatrice, sans désirer faire un suprême effort pour tenter d'en assurer le succès. Et puis, n'avais-je pas, dès les premiers débats relatifs à la revision de la Constitution, marqué l'importance que j'attachais à ce qu'une place fût faite désormais aux minorités dans la représentation nationale ?

Mais d'autres motifs nous ont paru déterminants. Le rejet ou le retrait de nos propositions entraîne nécessairement un nouveau projet de loi, et, avant qu'il ne soit fait, examiné, rapporté, discuté et voté, il se passera plusieurs semaines qui nous rapprocheront encore de la date à laquelle le gouvernement estime qu'il y a lieu de procéder au renouvellement des Chambres.

Il ne nous reste que peu de temps et sans doute n'en resterait-il pas assez, si six ou sept semaines se passaient d'abord à rapporter et à discuter nos propositions, condamnées d'avance à un échec presque certain.

Dans ces conditions, une retraite immédiate à paru s'imposer et notre démission collective a été donnée dès le 17.

Sa Majesté, à qui ses médecins avaient recommandé un

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changement d'air, ne se trouve pas en Belgique, mais nos lettres Lui sont parvenues et Elle a aussitôt fait télégraphiquement annoncer son retour à Bruxelles.

En attendant que nous ayons été reçus par le Roi et qu'il ait bien voulu accepter notre démission, nous croyons devoir continuer à remplir notre mandat, pour éviter toute perte de temps, et, si la Chambre le n'ouve bon, mon Collègue de la Justice se tient même à sa disposition pour poursuivre la discussion du budget. {Mouvements divers.)

M. LE Président. — La déclaration de M. le Ministre des Finances est prise pour notification .

Rentré à Brtixelles, le Roi réunit le Conseil des ministres sous sa présidence et fit auprès de M. Beernaert les instances les plus vives pour l'amener à revenir sur sa détermination.

M. de Burlet a dressé de cette séance pathétique le procès-verbal authentique reproduit ci-dessous,

A la suite du rejet, en sections, à une grande majorité, du principe de la Représentation proportionnelle, principe inscrit dans le projet électoral du Gouvernement, le Cabinet présidé par M. Beernaert, donna, le 17 mars 1894, sa démission collective au Roi.

Sa Majesté qui voyageait à ce moment en Suisse et en Italie, rentra le 23 mars i Bruxelles, et un Conseil des Ministres eut lieu sous sa présidence, au Palais de Bruxelles, le 24 mars, à 11 heures du matin.

Dès le 20 mars, une déclaration lue par M. Beernaert avait fait connaître aux deux Chambres la lésolution du Ministère.

Au Conseil tenu au Palais, le Roi exprima tout d'abord son désir très vif de voir itster aux affaires tous les membres investis de la pleine confiance et de l'affection de Sa Majesté. . « Deux questions, dit en substance le Roi, paraissent dicter la résolutior. de M. Beernaert : celle de la Représentation proportionnelle à laquelle il attache, non sans raison, la plus haute impoitance; tous ses Collègues en sont partisans, et ce principe salutaire verra son avènement retardé si M. Béer-

LA ItKVlSlON AI'PLKiUKK 36'

naert ne peut plus le détendre au moment opportun avec toute l'autorité et les forces d'un' chef de Gouvernement.

» Dans la seconde question, celle d'une légère protection économique à accorder à l'Agriculture et qui se rattache à la loi des feux et fanaux, il n'y a pas la même unanimité parmi les ministres. Je me permets, dit le Roi, de dire au Ministre des Finances qu'il est un peu trop intransigeant dans cette question; je me mets à ses pieds pour qu'il fasse quelques concessions qui permettraient sans doute d'écarter la crise et de maintenir, selon le désir du Roi, M. Beernaert à la tète du Cabinet. »

M. Beernaert exprime son profond regret de devoir persister dans sa résolution. Il l'a depuis longtemps annoncée, pour le cas, devenu réalité, où la majorité aurait fait à la réforme proportionnaliste l'accueil que celle-ci vient de recevoir en sections. Et puis, le courant protectionniste grandit ; il ne peut le suivre. C'est chez lui une conviction profonde : une politique économique protectionniste est contraire aux intérêts du pays. L'amendement de M. Mélot réclame des droits sur l'orge, le houblon, la farine, les avoines, le beurre, la margarine, etc...; on ira aux extrêmes; le ministère Malou a supprimé les anciens droits. « Je reconnais, dit M Beernaert. qu'actuellement il est difficile de ne pas commettre la faute, mais je supplie le Roi de ne pas insister pour qu'elle se commette sous ma présidence. »

Une courte discussion s'engage alors entre le Roi et le chef du Cabinet sur les conséquences possibles de l'établissement des droits réclamés.

« La France, dit M. Beernaert, peut l'aire de ces expériences; en Belgique c'est une question de vivre ou de ne pas vivre. Les questions de prix de vente sont, pour nous, questions d'existence. M. Leroy-Beaulieu a calculé qu'en France les 7 francs de droits sur les céréales coûtent en moyenne à une famille ouvrière 140 francs annuellement. »

M.Vax DEN PeereboOM fait remarquer que les industriels belges sont protégés et demandent à l'être davantage.

Le Roi insiste et combat les objections de M. Beernaert. (' Votre résolution de démissionner, dit-il à celui-ci, est contraire aux intérêts que vous défendez dans l'une et l'autre

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de ces questions; votre présence au Pouvoir sera pour le Pays une garantie qu'on n'ira point aux exagérations dans la question protectionniste, que voulez-vous que Ton fasse sans général en chef:' »

M. BeernaeRT objecte : « Le Roi est propriétaire terrien !... » Cette observation, faite d'ailleurs sur le ton de la plaisanterie, provoque l'hilarité de Sa Majesté qui répond sur le même ton que ses intérêts privés sont étrangers à ses instances et qu'Elle est résignée depuis longtemps à voir -ses tenanciers payer peu et irrégulièrement.

Le Roi, ému visiblement de la résistance du chef du Cabinet et de la constatation que sa résolution paraît bien arrêtée, redouble d'instances et répète à M. Beernaeit : « Encore une fois je me mets à vos pieds pour que vous vous rendiez à mes instances ».

W. BeerNAERT répond : « Sire, c'est pour moi une question de dignité et d'honneur politiques. Je suis désolé de ne pouvoir me rendre au désir du Roi, mais il m'est impossible de fouler aux pieds mes opinions anciennes et basées sur d'inébranlables convictions. »

Ces paroles furent suivies d'un long silence et l'émotion du Roi allait croissant. Sa Majesté interrogea alors successivement tous les Membres du Cabinet qui durent reconnaître que si M. Beernaert restait inébrjinlable sur la question économique (i) la divergence de vues avec la majorité, jointe au sentiment de dignité personnelle invoqués par le Premier Ministre, ne permettaient point de conseiller le maintien de M. Beernaert au pouvoir. Cet échange de vues terminé un nouveau et long silence s'en suivit. Le Roi fort pâle baissa la tête, des larmes coulèrent de ses yeux et ne pouvant davantage contenir son émotion, il sanglota pendant plusieurs minutes. L'émotion gagna tous les Ministres. M. Beernaert très pâle aussi, et vivement impressionné dit au Roi : « Sire, je ne sais comment exprimer à Votre Majesté, le chagrin que j'éprouve de l'émotion dont je suis pour le Roi la cause involontaire. »

(i) Il y a ici une surclKirge sur le m umscri', portaiii lie la main du comte de Mérode-Weslerloo, avec sa signature, les mois : je ci ois qu'il a été dit : « la 'luestion de la repicsemation proportionnelle. »

A ce moment le Roi prend la parole et dit : « Je ne rougis pas devant mes Ministres des larmes que je verse en ce moment; le Conseil comprendra cette émotion puisqu'il la partage; elle n'est que trop naturelle, et je ne trouve pas de mots qui puissent exprimer suffisamment ma reconnaissance pour les services éminents que durant ces dix années consécutives M. Beernaert a rendus à son pavs et à son Roi par son travail, son talent et son incomparable dévoûment. Puisqu il abrite sa résolution sous sa dignité et son honneur politiques, je ne me crois pas autorisé à insister davantage. M. le Ministre de la Justice Le Jeune sait qu'il a sa bonne part dans les sentiments de gratitude et d'affection que je viens d'exprimer au chef du Cabinet. II m'a fait connaître depuis longtemps sa résolution inébranlable de suivre le chef du Cabinet dans sa retraite. Je prie leurs collègues de rester à leur poste ; je n'accepte pas leur démission et je demande à M. de Burlet de venir me voir à 2 heures ; Nous avons à causer et à aviser ensemble aux mesures à prendre pour reconstituer le Cabinet. »

Le Conseil se sépara alors, la séance fut levée après de nouveaux témoignages prodigués par le Roi aux deux ministres démissionnaires. J. DE BURLET.

Après la séance eut lieu encore cet échange de lettres entre M. Beernaert et le Souverain.

24 mars 1894.

Sire,

Je sors de chez Votre Majesté protoiidément bouleversé et touché, au-delà de tout ce que je pourrais dire, des sentiments qu'Ellea bien voulu me marquer. Que le Roi me permette de répéter que s'il ne s'agissait pour moi que d'un amoindrissement personnel, je m'y résoudrais, pour satisfaire Ses désirs, mais j'ai la conviction que je n'aurais plus aucune autorité à mettre à Son

service, soit au Parlement, soit dans le pays. — 11 faut compter d'ailleurs avec le sentiment hostile exprimé par le vote des sections et qu'aucun acte postérieur n'a ni expliqué, ni adouci.

J'exprime de nouveau au Roi mes sentiments d'inaltérale dévouement et serais heureux, Sire, de pouvoir Lui en donner la preuve.

De Votre Majesté, le très humble serviteur,

24 mars 1894.

Palais de Bruxelles Cher Ministre,

Je vous remercie de votre bonne lettre.

A la suite de la pénible séance de ce matin, j'ai prié M. de Burlet de reconstituer le Cabinet. Il a bien voulu se charger de cette tâche.

Je vais confidentiellement apprendre ce fait au Président du Sénat et au Président de la Chambre, que j'ai priés de passer au Palais.

Croyez toujours, Cher Ministre, à ma profonde gratitude et à ma plus inébranlable attachement.

. Votre tout dévoué et affectionné,

LÉOPOLD

Voici enfin la lettre qui clôt la correspondance du Roi et du Premier Ministre. La correspondance relative aux affaires intérieures, ainsi qu'il est correct, prend fin avec les fonctions que M. Reernaert a remplies.

25 mars 1894.

Palais de Bruxelles

ZlHER

Ministre,

de

Smet

de Naeyer

et M. Begerem

viennent

d'acce

ipter

les pc

)rtefeuilles des Finances et de

a Justice.

Croyez-

-moi,

Cher Ministre,

Votre

tout dévoué et affectionné,

LÉOPOLD

Les arrêtés royaux portant que la démission offerte le 17 mars par MlSl. Beernaert et Le Jeune est acceptée, furent signés le 26 mars. Deux arrêtés royaux du surlendemain nommèrent ministres d'Etat les ministres à portefeuille démissionnaires.

Le Roi voulut donner à ^L Beernaert une marque d'estime plus particulière. Chose inusitée en Belgique, il alla faire visite à M. et à M""^ Beernaert pour leur dire à nouveau ses regrets.

C'est à la fois à cette visite sans précédent, je pense (i), et à son élévation au rang de ministre d'État que fait allusion cette lettre de M. Beernaert.

Sire,

Je prie Votre xVlajesté d'agréer l'expression de ma profonde reconnaissance pour les marques éclatantes de bonté dont Elle me comble.

De Votre Majesté, Sire, le très humble serviteur, A. Beernaert.

3o 7?iars 1894.

(1) Le gouvernement parlementaire a normalement fonctionné en Belgique. Il a été de règle que les Cabineis démissionnent à la suite d'élections qui met-

372 LÉoroLU ii et beernaekt

La représentation proportionnelle, qui fut l'occasion de la retraite de M. Beernaert, ne triompha que plus tard, mais elle triompha. La conséquence immédiate de la revision, d'après les prévisions de Beernaert, devait être l'entrée des socialistes à la Chambre, chose qu'il estimait salutaire.

J'ai lu un jour cette pensée dont la justesse m'a frappé :

« Moins une opposition est représentée au Parlement, » plus elle a de ressources dans le pays, car elle ne cherche » pas de combinaisons d'influence, elle parle pour le » dehors et s'adresse directement au peuple, ce qui est » plus dangereux (i). »

J'ai trouvé au nombre des papiers de M. Beernaert une note autographe qui forme en quelque sorte l'épilogue de sa correspondance avec Léopold II, tandis qu'il était Premier Ministre. La note porte la mention :

Politique. — A garder.

La voici.

12 mai 1894.

Dit au Roi

que I

arrivée des

socialistes à la Chambre

sera pour lui

chose

he

ureuse.

— Moins redoutables

au

dedans qu'au

dehors,

ils formeront l'instrument de

sa

toute puissance. —

a changé de conversation.

taieiit en minorité le parii sur lequel le (".abinet s'appuyait. En pareille occurrence . i! n'y avait pas lieu pour le Roi de donner un témoignage public de particulier attachement au chef du Cabinet démissionnaire. Et bien entendu il n'y songea, ni en 1871, ni en 1884.

(1) Nouvelle Revue, \" juin 18S6. — Lettre sur la politique extérieure, p. 646.

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