‹ Léopold II, roi des belges, chef de l'Etat indépendant du CongoChapitre 64 sur 87 · LE PATRIOTE, DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

LE PATRIOTE, DE BRUXELLES

10 mars i88S.

On assure que demain, mardi, M. le Président du conseil des Ministres fera a la Chambre les communications qu'il a promises sur l'Association du Congo. Peu après, sans doute, le Parlement sera saisi d'un Projet de loi autorisant, en vertu de l'article 62 de la Constitution, S. M. le Roi des Belges à devenir le Souverain du territoire cédé à cette Association.

La Belgique ne peut évidemment qu'être flattée de la grandeur du but que Léopold II poursuit dans une partie considérable de l'Afrique. Tenter de civiliser des millions d'hommes est une œuvre à laquelle personne ne refusera ses acclamations. Chercher à ouvrir à notre pays d'immenses débouchés industriels et commerciaux, est un effort que tout Belge couvrira de ses plus sympathiques éloges. Il n'y aura et il ne peut y avoir aucune voix discordante sur ce point.

Mais il ne faut pas que la Belgique se lance à cette occasion dans la voie des aventures. Si des projets qui ne sont pas encore connus ont en vue d'imposer au pays, comme conséquence de la souveraineté dont nous nous occupons, des charges onéreuses, telles qu'une marine de guerre, une armée coloniale, un budget colonial; s'ils sont de nature à amener tôt ou tard des complications européennes dans lesquelles notre nationalité courra le risque de s'engloutir, nous n'hésiterons pas à conjurer le Parlement de les repousser avec énergie.

Notre sphère actuelle est modeste sans doute, mais nous n'avons nulle envie de suivre l'exemple de la grenouille de la fable, qui trépassa à force de vouloir se gonfler. Que notre Roi soit Souverain du Congo, nous y applaudissons de tout cœur, mais c'est à condition que la Belgique ne s'épuisera ni en hommes, ni en argent, pour se procurer un pareil honneur.

Nous n'entendons pas nous ruiner ici pour augmenter nos relations là-bas et disputer, en Afrique, aux Hollandais, aux Anglais et aux Portugais — qui y sont déjà établis, et qui ont plus de goût que nos compatriotes pour les entreprises lointaines — une portion de leur suprématie commerciale.

Songeons bien à ceci : le fait d'avoir le même Souverain que le Congo et celui d'avoir, plus qu'aucun pays, contribué à la fondation de ce nouvel Etat ne nous donneront, d'après les pièces officielles mêmes, aucun droit de plus qu'aux citoyens des autres nations. Ces deux circonstances n'auront donc qu'une valeur purement historique, et ne prévaudront pas contre l'infériorité où nous nous trouvons, au point de vue colonial, vis-à-vis des Anglais, des Hollandais, des Allemands, des Portugais, etc.

Nous voulons rester de simples Belges. Ni un sou ni un soldat pour une combinaison qui pourrait avoir pour résultat de nous jeter dans un engrenage européen éventuellement fatal à notre indépendance. Nous frissonnons encore au souvenir des malheurs que notre pays a subis pendant des siècles, par suite de son immixtion, hélas! forcée, dans la politique de nations étrangères.

Si Léopold II doit devenir le Souverain du Congo, il faut qu'il soit bien entendu, dans l'intérêt de la Belgique, qu'il le sera de la manière dont le Roi de Hollande est grand^duc de Luxembourg. Les deux pays ont le même souverain, mais leurs intérêts sont complètement distincts, sans rapports d'aucune sorte, et les destinées de l'un n'ont aucune influence sur les destinées de l'autre.

Nous ne désirons rien de plus, et nous devons nous opposer à autre chose.

N'écoutons donc pas les conseils que l'enthousiasme de commande, montré par certains groupes « maçonniques » pourrait suggérer à quelques-uns de nos amis. Admirons et complimentons Sa Majesté à propos de son initiative; montrons-lui même que son entreprise a toutes nos sympathies

en allant au-devant de ses désirs et en votant spontanément l'autorisation constitutionnelle, mais quMl soit bien entendu (et qu'on ne craigne pas dé mettre à ce propos les points sur les i) que tout ce qui concerne le Congo, marine, soldats, budgets, etc., sera fourni par les citoyens intéressés à l'entreprise, sans distinction, quelle que soit leur nationalité, et qu'ils appartiennent ou non aux Puissances représentées à la Conférence de Berlin.

Qu'arrivera-t-il, en effet, si, dans un an ou deux, la souveraineté de l'Association internationale africaine est attaquée par un des rois voisins? Il faudra une armée pour la défendre. La Belgique, intéressée en réalité pour une très minime part dans les résultats de cette entreprise, ne peut être chargée du soin de fournir cette armée, et encore moins de la payer.

12 mars i88S.

Ainsi que nous l'avons annoncé dans l'article reproduit ci-dessus, la Chambre a entendu mardi les communications que le Président du conseil des Ministres avait annoncées. Elles ont été accueillies par les applaudissements de la minorité, tout aussi bien que par ceux de la majorité. C'est qu'il s'agissait d'un fait qui est un honneur considérable pour notre pays, et qui peut devenir pour lui une source importante de prospérité. Toutes les opinions devaient donc s'effacer devant la grandeur d'un résultat reconnu par toute l'Europe, et dû à l'initiative de notre Roi.

La satisfaction a été d'autant plus vive qu'il semble que la Belgique n'aura pas à redouter de se risquer dans une entreprise téméraire ou périlleuse. L'intervention des Chambres est réclamée aujourd'hui uniquement pour l'adhésion à donner à l'Acte général de la Conférence de Berlin, qui a réservé la ratification des Puissances. Il faut que l'organisation du nouvel État soit arrêtée, pour que les questions qui se rattachent à l'article 62 de la Constitution se présentent, et soient discutées.

Gomme on le voit, le point de savoir jusqu'à quel degré notre pays sera plus tard engage par le choix du Souverain du Congo, est réservé. Mais, d'après les conversations qui se tenaient mardi à la Chambre, et d'après nos renseignements, la Belgique peut être sans craintes sur les conséquences d'une immixtion trop accentuée dans la solution de cette question. Sans doute Léopold II sera autorisé à accepter la souveraineté du nouveau royaume, mais il n'entre pas dans ses vues, et il ne sera pas proposé au Parlement, d'amener le pays à contribuer de ses deniers, et par son armée, à l'établissement et au maintien de la monarchie du Congo. L'union entre les deux royaumes sera purement et simplement personnelle, et les destinées de l'un n'auront aucune influence sur les destinées de l'autre.

C'est le vœu de tous les Belges qu'il en soit ainsi. Le Roi est sur ce point en parfaite communauté d'idées avec son peuple, et l'on ne peut que le féliciter de s'être si bien rendu compte de l'opinion publique.

Il n'y a donc pas de point noir à l'horizon. Et nous comprenons que mardi, la Chambre, s'associant à M. le Président du conseil, ait, sans réserve aucune, rendu un éclatant hommage à l'initiative du Roi, à son énergie et à ses sacrifices personnels.

Ses applaudissements n'ont pas été un acte de courtisanerie; ils n'ont été qu'un acte de justice.

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