LE PRÉCURSEUR, D'ANVERS
28 février 188 S.
Notre correspondant de Berlin nous écrit :
Je lis à l'instant dans la Gazette de Voss, de Berlin, une lettre datée de Bruxelles où il est dit que parmi les Belges prudents, il en est plusieurs qui ne sont guère disposés à autoriser Léopold II à devenir le Roi du Congo, « à cause des dangers de la situation, des difficultés parlementaires, et des complications qui pourraient surgir pour la Couronne de Belgique ».
Je ne suis pas au courant des « difficultés parlementaires » que peut présenter ce projet. Mais pour ce qui concerne « les dangers de la situation et les complications qui pourraient surgir pour la Couronne de Belgique », je vous avoue que c'est là un langage qu'il n'est pas facile de comprendre, quand on s'est donné la peine de lire attentivement les Protocoles et les résolutions de la Conférence.
Il est évident que FEurope et les États-Unis, réunis à Berlin, ont pris tous les arrangements possibles pour permettre au Roi des Belges de porter la couronne du nouvel État africain. Il n^est pas une seule Puissance qui ne désire sincèrement, et cela pour d'excellents motifs politiques , que Léopold II devienne le Roi de FÉtat du Congo. La République française et celle des États-Unis, pas plus que le Portugal, ne font exception sous ce rapport. Tous les Plénipotentiaires ont travaillé à leur Œuvre dans Tidée que Léopold II, qui va fonder l'État, en deviendrait le Souverain; et c'est dans cette prévision qu'ils ont cru devoir prendre toutes les mesures nécessaires pour entourer l'avènement du Roi, et son règne, de toutes les garanties de stabilité, de tranquillité et de sécurité désirables.
L'Europe n'impose rien à la Belgique, elle lui a laissé sa complète liberté d'action ; mais je crois pouvoir vous assurer qu'elle éprouverait une espèce de désillusion si elle voyait la Belgique parlementaire prendre une résolution contraire à ses désirs et à ses calculs.
Je vous ai envoyé, le 24 février, le texte officiel de la déclaration relative à la neutralité des territoires du nouvel Etat. Si vous avez lu attentivement ce document, vous aurez pu vous convaincre que cette neutralité a été définie de façon à rendre, en quelque sorte, impossible toute complication politique sérieuse entre le nouvel État et les Puissances européennes. S'il surgit un conflit sur les confins ou dans les limites de cet État, aussitôt toutes les Puissances sont a obligées » d'offrir leurs bons offices pour empêcher la guerre d'éclater. Toutes les Puissances se sont engagées « à respecter la neutralité des territoires ou parties de territoire dépendant desdites contrées », c'est-à-dire de l'État du Congo. Si la France, par exemple, et le Portugal, qui sont limitrophes de l'État, se faisaient un jour la guerre, immédiatement toutes les Puissances seraient autorisées et obligées de leur défendre de porter le conflit sur le territoire de l'État de l'Association,
et les belligérants éventuels se sont engagés d'avance à se soumettre à cette défense.
Il y a plus : dans le cas où un conflit éclaterait au sujet ou dans les limites des territoires de l'État du Congo, l'Association — ou plus tard cet Etat — et la Puissance, ou les Puissances, avec laquelle, ou lesquelles, elle se trouverait en difficultés, seraient forcées de faire un appel à la médiation d'une ou de plusieurs Puissances amies.
Vous voyez que j'avais raison d'affirmer que toutes les précautions possibles ont été prises pour garantir perpétuellement l'Etat du Congo de tout conflit intérieur et international. La neutralité de l'Etat du Congo est établie sur des bases infiniment plus précises et plus sûres que la neutralité de la Belgique. Il y aura beaucoup moins de périls à LéopoWville qu'à Bruxelles.
Qu'on ne vienne, par conséquent, pas parler des « dangers delà situation » et « des complications qui pourraient surgir pour la Couronne belge ». Ce sont là de vains mots, que ne peuvent écrire que ceux qui ne sont pas au courant de ce qui s'est fait à Berlin.
Avant l'ouverture de la Conférence, nous avons vu paraître, dans certains journaux belges, des articles renversants, par lesquels on cherchait à démontrer que la neutralité belge courait des dangers à Berlin, que nos Plénipotentiaires allaient soulever des complications qui seraient désastreuses pour la Belgique. Maintenant que toutes ces prophéties sont devenues absurdes, on en fait d'autres du même acabit sur les périls de la Couronne belge dans l'État du Congo !
Je ne connais pas la pensée de Léopold II, j'ignore s'il a, ou s'il n'a pas, le désir de prendre la royauté de son Etat africain ; mais ce que je crois savoir fort bien, c'est que l'Europe entière serait satisfaite de le voir se placer régulièrement à la tête de ce pays. On a tout fait à la Conférence pour l'encourager à prendre cette résolution.
Dans le cas où Léopold II chercherait à ce sujet à s'en-
tendre avec son peuple, et où il jugerait utile de demander à TEurope de nouvelles garanties — mais, ma foi, je ne sais pas trop ce qu'il pourrait demander encore, — ces garanties seraient très probablement données sous une forme quelconque.
Nos trembleurs, ce type de politiques qui semble particulier à la Belgique, recommandent, paraît-il, aux Chambres « d'apaiser le pays »!! de « sauvegarder les intérêts de la nation »! ! ! et de ne pas mettre en péril « l'indépendance de la Belgique »! ! ! !
Figurez-vous comme on doit s'amuser à Berlin, quand on lit ces belles choses dans les journaux.
Il faut bien admettre que le prince de Bismarck et les autres hommes d'Etat, qui dirigent la politique européenne, connaissent suffisamment la situation internationale de la Belgique et de son Roi, et si ces hommes d'Etat ne trouvent aucun obstacle à ce que Léopold II devienne le Chef régulier du nouvel Etat, s'ils le souhaitent même de tout leur cœur, ce n'est pas assurément pour faire du tort à la Belgique, ni pour créer des embarras futurs à un Souverain dont ils ont acclamé en pleine Conférence les sentiments élevés, et les services qu'il avait rendus à la civilisation .
Voilà à la hâte quelques lignes sur la question des prétendus dangers et des prétendues complications, c'est-à-dire sur le mauvais côté que pourrait avoir la chose. Mais il y a aussi la question des avantages que la Belgique retirerait du projet signalé. Ces avantages seraient immenses. Nous en parlerons dans une prochaine lettre.
/•' mars i885.
Je vous ai dit dans ma lettre d'hier, qui porte le même en-tête que celle-ci — et je crois avoir démontré par des arguments décisifs — qu'il ne saurait y avoir, au point de vue international belge, aucun danger, et aucun obstacle, à ce que Léopold II devînt le Roi de l'Etat du Congo. — Je
vous ai dit que dans un article suivant, celui que je vous envoie aujourd'hui, je tâcherais de prouver de même que la Belgique aurait de grands avantages à voir son Souverain être en même temps celui du nouvel Etat africain.
Voyons d'abord ce que c'est que cet Etat. Son étendue est estimée au quadruple de celle de la France, c'est donc un vaste empire, placé dans les régions les plus fertiles du globe. Vingt Européens qui ont vécu sur différents points de cet Etat, des voyageurs allemands, anglais, belges, français, hollandais, des négociants, des missionnaires, des agronomes m'ont dit, ou m'ont écrit, que l'Etat du Congo, si un jour il était cultivé, ne fût-ce que dans une partie occidentale, pourrait offrir d'importantes richesses. J'ai écouté tous les avis, j'ai entendu le pour et le contre. On m'a fait part de toutes les difficultés d'existence que les blancs auraient à surmonter sur ces terres vierges et fiévreuses avant de pouvoir en tirer de larges profits ; j'ai enregistré les différentes opinions sur le climat, sur les chances qu'on aurait à faire travailler un jour les nègres, qui sont dans l'Etat au nombre de 3o millions au moins ; on m'a renseigné, assez exactement, je crois, sur les ressources de l'Association, sur ses projets, sur les concours qui allaient probablement lui être offerts. Enfin, pendant deux ans je ine suis donné toutes les peines pour recueillir des renseignements partout où je pouvais les trouver : chez les amis de l'Association comme chez ses adversaires, chez les optimistes comme chez les pessimistes et les « objectifs » — et tout cela annoté et pesé, je suis arrivé à la conviction que les régions du Congo sont appelées, si on y fait de sérieux efforts, à devenir l'une des colonies les plus importantes du monde.
Voilà pour le côté matériel. Pour ce qui regarde un autre point de vue essentiel, celui de la politique, les documents de la Conférence de Berlin sont là, tout frais, pour nous apprendre que jamais, depuis les découvertes du XV* siècle, un Etat colonial n'a été fondé en des circonstances aussi favorables que celles qui viennent de donner naissance à celui du Congo.
C'est un Etat mis au inonde par la civilisation tout entière : toutes les Puissances, sans en excepter une seule, s'intéressent à son avenir, à ses progrès, à son dëveloppement. Il n'a rencontré autour de son berceau que des regards amis. Le monde lui a, dès son début dans la vie, témoigné avec une solennité exceptionnelle les sentiments unanimes de ses plus vives sympathies. L'Europe et l'Amérique ont assuré son existence, elles ont défendu à la guerre de pénétrer sur son territoire; elles se sont liées pour toujours à son sort ; elles lui ont offert pour toutes les circonstances difficiles leur appui moral et effectif, leurs bons offices, leur médiation.
Tout ce que je vous écris est parfaitement vrai, quoique cela puisse paraître incroyable. C'est vrai dans toute la rigueur de la vérité. Les documents qui l'attestent, et qui portent dès à présent la signature de quatorze Puissances sont en voie d'impression. Dans quelques jours tous ceux qui voudront les avoir sous les yeux n'auront qu'à aller les demander à l'Association, qui songera bien, j'espère, à se procurer son état civil, ou à les faire venir de Berlin.
On peut dire, par conséquent, que l'État du Congo — pourvu, bien entendu, qu'on s'applique avec des forces suffisantes à son développement — présente pour l'avenir quelque chose d'idéal.
Or, cet Etat, si nous le voulons, si nous avons assez de rectitude de jugement pour le comprendre, peut prendre naturellement un caractère belge. Que faut-il faire pour cela? Fort peu de choses : laisser agir le Roi, ne pas refroidir son noble zèle, et diminuer ses forces par une opposition mesquine ou craintive à ses desseins; lui témoigner, à lui le premier citoyen de notre pays, les mêmes sympathies qu'il a rencontrées dans tous les pays étrangers. Partout, en Allemagne, en Angleterre, en France, à Washington, à Lisbonne, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Madrid, à Rome, à Stockholm, à Constantinople, à La Haye, à Copenhague, on l'honore d'une confiance absolue, on est prêt à acclamer son avènement à la
royauté du grand Etat libre de l'Afrique centrale, comme on a, à la Conférence, où figuraient vingt Plénipotentiaires, acclamé ses généreux et intelligents travaux des sept dernières années.
Joignons-nous à cette confiance, à ce mouvement de sympathies universel ; acclamons son Œuvre avec le monde entier, ne faisons pas une misérable exception; conseillons -lui, demandons- lui de prendre la royauté sur le fleuve de l'Afrique équatoriale ; aidons patriotiquement toutes les Puissances civilisées à arriver à l'accomplissement d'un de leurs vœux, et avant trente ans, tout le dit, tout le promet, nous jouirons plus qu'aucun peuple des avantages considérables que l'Etat du Congo .va procurer à notre continent.
Que fera le Roi, s'il s'aperçoit que son peuple le soutient de ses sympathies dans son entreprise? Le simple bon sens nous indique qu'il cherchera autant que possible à nous faire profiter en premier lieu des ressources de sa colonie. Il aura pour cela une infinité de moyens qu'aucune Puissance ne songera à critiquer. Tenez, pour ne vous citer qu'un exemple entre cent, j'ai appris, ce matin, que la Chine pourrait bien, à cause de l'Association, établir une légation à Bruxelles ou un consulat à Anvers.
— Il est évident, écrivait, il y a quelques jours, la Gazette de la Croix, en reproduisant un excellent article de VÉcho du Parlement, que si le Roi Léopold est soutenu par son peuple, s'il est moralement appuyé par lui, les financiers étrangers, les commerçants, les entrepreneurs de grands travaux auront bien plus de confiance dans son Œuvre que s'il avait à lutter contre l'opinion publique de son propre pays. — En effet, cela va de soi.
Le Gouvernement de l'Etat du Congo sera chez nous, à
Bruxelles. Toutes les Puissances, si l'Etat prospère, auront
un jour leurs agents pour le Congo dans notre capitale.
Est-ce que les Bruxellois ne comprennent pas les avantages
qu'ils retireront dans l'avenir de cette situation; ne com-
prennent-ils pas le nouveau prestige qu'elle donnerait à leur ville?
Anvers, tout naturellement, par le fait que les relations de toutes sortes entre la Belgique et FÉtat du Congo se multiplieraient, verrait son port en profiter. Nos industriels gantois et liégeois, instruits peu à peu par les renseignements que leur apporteraient les agents de PAssociation — qui pourraient être pris en majorité parmi nos compatriotes, — finiraient par connaître les besoins toujours croissants de ces millions de nègres, et fabriqueraient pour eux des étoffes, des armes, etc., etc. Au bout d'une vingtaine d'années nous aurions une industrie et un commerce africains. Croyez- vous que nos ingénieurs n'auraient pas bientôt du travail là-bas? On parle d^à de con struire un chemin de fer. Je sais qu'on s'en occupe. Dans cinq ou six ans, au plus tard, il existera.
Ne nous faisons pas d'illusions cependant. Ce n'est que dans un certain nombre d'années que nous commencerions à tirer des avantages réels et importants de ce vaste pays. Mais il y a des raisons de croire que cela irait assez vite.
Nous pouvons avoir, si notre Souverain devient le chef de l'Etat du Congo, tous les avantages d'une grande colonie bien peuplée, sans devoir assumer aucune de ses charges, sans marine, sans la moindre dépense budgétaire, sans devoir y envoyer un seul bataillon.
C'est bien comme j'ai l'honneur de vous le dire, quoique cela puisse paraître fort étrange aux incrédules — à ces incrédules qui juraient encore, il y a quelques semaines, que jamais le Roi n'aboutirait à rien !
Léopold II devenant le Roi de l'Etat du Congo, nous cessons en quelque sorte d'être un petit peuple. L'union de la Belgique et de cet Etat ne sera jamais, selon toutes les apparences — et pour ma part je le regrette, — que ce qu'on appelle en politique une union personnelle, c'est-à-dire une union par la personne souveraine, un lien qui laisserait absolument les responsabilités séparées, un phénomène dont nous avons vu
se produire le commencement à la Conférence. Cette union n'engagerait en rien la nation, elle ne coûterait à la Belgique, i-ëpétons-le, ni un sou ni un soldat ; mais, malgré cela, nous pourrions dire que nous avons une immense colonie : les peuples aiment toujours à se vanter des honneurs, des titres et des possessions de leurs Rois.
Plus tard, si le Roi s'apercevait que son affaire marche, que la Belgique pourrait trouver son avantage à ce que les liens entre sa colonie et le pays fussent rendus plus étroits, rien ne l'empêcherait de nous proposer des mesures en conséquence.
Jamais on n'a offert à un peuple une occasion pareille de profiter d'une grande création politique. Si on l'offrait aux Allemands, comme ils s'empresseraient de la saisir ! Voyez les sacrifices d'hommes et d'argent qu'ont dû s'imposer la France et l'Angleterre pour arriver à un résultat qui nous est présenté gratuitement! Cette occasion, pour l'amour du ciel, ne la manquons pas. Ne la faisons pas par l'étroitesse de notre esprit et de nos calculs, ou par une inqualifiable indifférence, passer à d'autres mains. Je vais écrire franchement le mot de la situation : nous serions absurdes ; nos enfants un jour se moqueraient de nous.
Le Roi de l'Etat du Congo sera une personnalité aussi inattaquable, par les armes, que le Pape. — Lisez les documents de la Conférence. — Si ce Roi est en même temps celui de la Belgique, il acquiert, du fait même, en sa qualité de Roi des Belges, une nouvelle inviolabilité internationale. Celui qui, autrefois, s'attaquait au Pape-Roi, s'attaquait en même temps au chef de la catholicité. Cette double qualité a cent fois sauvé le Pape. Les travaux de la Conférence étant donnés, la royauté de l'Etat du Congo ne serait plus un danger pour le Roi des Belges, ce serait, au contraire, une nouvelle garantie pour lui. L'Europe serait intéressée à sauvegarder les intérêts de cette haute personûalité à un double titre. C'est ce qu'un diplomate m'a pai-faitement fait comprendre, et il a raison.
Nos républicains et les autres adversaires que le Roi possède dans le pays ne s*y tromperont pas. Nous allons bientôt les entendre tonner contre le projet dont nous parlons.
N'invoquons pas la question de sentiments. Ne disons pas, comme nouvel argument, que ce serait une ingratitude nationale que de refuser au Roi le couronnement d'une Œuvre qui a donné à notre pays une gloire dont le monde entier retentit. Restons sur le domaine de la pratique.
Je vous ai écrit, il y a un an et demi, en parlant de la fondation future de l'Etat du Congo, que nous verrions bien si la diplomatie européenne assumerait devant l'histoire la responsabilité de faire tomber de nouveau le Congo et ses millions d'habitants dans le néant. Aujourd'hui que l'Europe a fait plus que son devoir, on pourrait s'adresser aux parlementaires belges et leur dire : Nous verrons si vous assumerez devant la civilisation, et devant la postérité nationale, la responsabilité d'empêcher, par un vote pusillanime, le développement d'une des plus belles œuvres des siècles, une œuvre que l'univers accompagne de ses vœux.
Ce n'est pas Léopold II qui doit demander à la Belgique la couronne que le monde lui souhaite, c'est la Belgique qui doit la lui offrir. L'initiative doit venir de la nation, et c'est nous, alors, que l'Europe félicitera.